RIVE GAUGIIE DE LA SEINE
1" Secteur. — Vaugirard ; de la courtine 67, 68 au bastion 75 ; amiral de Montagnac.
8^ Secteur. — Montparnasse ; du bastion 76 au bastion 86 (entrée de la Bièvre); amiral Mequet.
9^ Secteur. — Les Gobelins; du bastion 87 (Bièvre à la Seine) à la courtine 94; amiral de Challié.
Les forts avaient des commandements distincts : le Mont-Valérien , général Noël; Vincennes, général Ribourt; Saint-Denis, général Bellemare ; Romainville, Noisy et Rosny, amiral Saisset ; Montrouge, Bicêtre et Ivry, amiral Pothuau .
Pendant le siège de Paris, depuis le premier jour jusqu'au dernier, des centaines d'hommes écrivaient chaque
soir leurs impressions personnelles sous les titres de Journal ou de Souvenues.
Tous ces écrits respirent un môme sentiment, qui est le patriotisme le plus pur et le plus ardent. Les esprits sont séparés par l'éducation, les aspirations politiques, l'âge, la condition sociale, mais le mot patrie unit tous les esprits.
Lorsque la garde nationale devint très nombreuse, elle se divisa en deux catégories : les hommes du monde, le haut commerce, la bourgeoisie lettrée et honnête qui formaient quelques bataillons bien connus parleur courage, leur patriotisme et leur dévouement. Dans les rangs de ces bataillons se trouvaient aussi des ouvriers intelligents, mais en nombre restreint. A côté de ces bataillons, vivaient ceux de nouvelle formation, composés pour la plus grande part d'éléments bruyants, sans instruction, plus révolutionnaires que patriotes; toujours en démonstrations, agressifs, jaloux, ils évitaient le danger avec un soin extrême.
Une sérieuse expérience nous a prouvé que le courage est en raison directe des lumières et de l'éducation.
Ceux qui ont assisté au siège de Paris savent seuls jusqu'à quel degré d'insolence, de lâcheté et d'avilissement peut descendre la vile multitude. Mais il faut avoir supporté les douleurs du siège pour mesurer la hauteur que peut atteindre l'âme d'un honnête homme. A côté de misérables aventuriers sans foi ni loi, toujours prêts à vendre la patrie, se voyaient de paisibles bourgeois, chargés de famille, pauvres, ignorés, qui, silencieux, se rendaient aux remparts; le corps brise sous le poids de leurs armes et de l'attirail du bivouac, ils marchaient avec peine. Ils souffraient de la faim et du froid; pendant les longues nuits d'hiver, ils supportaient les railleries grossières de compagnons indignes ; seuls, ils accomplissaient tous les
services, et, sans le savoir, étaient véritablement de grands citoyens.
Quelques-uns ont été tués, un grand nombre est mort des fatigues de chaque jour et de chaque nuit. Un passant, un inconnu comme eux, a conservé leur souvenir; d'autres vivent encore ensevelis dans l'obscurité d'un bureau ou d'un atelier.
Ainsi Paris, pendant le siège, réunissait dans son sein toutes les grandeurs et toutes les bassesses.
Le gouvernement de la Défense nationale avait fait choix d'un nom cher à tous les bons Français ; mais les membres de ce gouvernement n'inspiraient pas une confiance sans bornes.
A l'heure où les actions doivent succéder auxparoles^ les orateurs dominaient.
Il se composait de républicains de la veille, girondins célèbres par quelques discours plus ou moins dramatiques. La présidence de cette réunion d'orateurs avait été confiée à un homme de guerre. C'était l'hommage éternel, qu'à l'heure des périls, la parole rend à l'épée.
Le général Trochu était le chef du gouvernement qui remplaçait l'Empire.
lia souvent rappelé le maréchal de Villars « qui avait assez d'esprit pour imposer aux sots par sa propre confiance, de la facilité à parler, mais avec une abondance et continuité d'autant plus rebutante, que c'était toujours avec l'art de revenir à soi, de se vanter, de se louer, d'avoir tout prévu, tout conseillé, tout fait, sans jamais, tant qu'il put, en laisser de part à personne (1). »
Cependant le général Trochu avait plus de vertus que le maréchal de Villars. Ces vertus, toutefois, n'étaient pas de celles qui élèvent un homme fort au-dessus de ses semblables. Le général Trochu, fort honnête citoyen,
(1) Mémoires de Saint-Simon,
riche en qualités privées, n'appartenait ni aux grandes races, ni aux grands esprits, ni aux grands caractères.
Le soir du 4 septembre 1870, en voyant le gouverneur impérial de Paris se mettre à la tête du gouvernement qui renversait cet Empire, on pouvait supposer qu'un César inconnu venait de franchir le Rubicon, on devait redouter un nouveau Cromwell.Les timides crurent voir un soldat botté, éperonnô, entrer dans la salle des délibérations comme le jeune Louis XIV dans le sein du Parlement. Ces suppositions furent des rêves. La tenue et les allures du général Trochu ne cessèrent jamais d'être d'une parfaite correction.
Son passé devait le faire prévoir. Bon ofûcier d'étatmajor, ami des discussions, frondeur par tempérament, ami du pouvoir, sinon des puissants, le général Trochu avait parcouru une belle et douce carrière. Il jouissait à la cour et au ministère d'une considération méritée par ses quahtés, et d'une réputation de capacité militaire assez mal justifiée.
Dans les discussions, il apportait peu de lumière, parce qu'il n'allait pas au but et s'égarait dans les détails secondaires. Comme officier de troupe, il ignorait à peu près tous les règlements.
La popularité était venue le chercher dans cette foule qui circule entre le ministère de la guerre et le palais du souverain.
Causeur spirituel, aux manières distinguées, d'une tenue parfaite, sa place était dans le monde aristocratique.
Ses écrits, diffus comme ses discours, faisaient l'admiration de ceux qui ne savent ni écrire, ni parler, ni penser. L'armée en renfermait un certain nombre, qui avaient pour chef le maréchal Randon.
La nature, qui l'avait traité généreusement, lui avait refusé ce don précieux qu'on nomme le caractère. Coura-
geux sur le champ d-e bataille, il était d'une extrême faiblesse dans Texercice des fonctions civiles.
Lorsque les officiers généraux qui ont connu le général Trochu jettent un regard en arrière, en invoquant de vieux souvenirs, ils revoient cet homme malheureux avec un sentiment pénible.
Ils l'aimaient.
Les circonstances l'ont porté plus haut qu'il n^était capable de monter; les caresses des pouvoirs publics ont troublé sa raison, il n'a pu supporter le poids d'une fortune aveugle et il a succombé.
Il a été faible, et le courage de faire le bien lui a manqué trop souvent.
Citons de lui ce portrait tracé de sa propre main (1) :
« Toujoursj'ai été libéral avec sincérité, conservateur avec conviction, et toujours ma vie publique, comme ma vie privée, a été réglée par des principes qui se résument dans l'affirmation traditionnelle :
« Je crois en Dieu, le Père tout-puissant. »
Le général Trochu aimait trop la popularité et lui sacrifia une bonne part de sa valeur réelle. Son attitude sous l'Empire le rendit populaire, tout en lui laissant les profits de la faveur. Lorsqu'il fut nommé président du gouvernement de la Défense nationale, il put croire un instant que ce choix s'adressait à sa personne et non pas à son épée.
L'illusion fut de courte durée.
Sans foi dans le succès, désillusionné avant l'heure, il accomplissait religieusement un devoir entouré de périls.
Trop brave pour jeter un coup d'œil sur le danger, il devait souffrir des soupçons injustes, des accusations calomnieuses et de l'abandon où le laissaient ses collègues
(l) Pour la vérité et pour la justice, pai' Je général Trochu.
du gouvernement, gens toujours prêts à le sacrilier aux passions de la foule.
11 avait accepté la grande mission de défendre la patrie. Sa vraie place n'était pas à Paris, mais dans les provinces. Il en jugea autrement. Dès les premiers jours, des révoltes, des insurrections, des publications hostiles prouvèrent au gouverneur qu'il n'était pas le maître et que sa présidence serait une lutte constante, une sorte de guerre civile, favorable à l'Allemagne.
Le général Trochu, après une longue méditation sur ses devoirs envers son pays, devait sortir de son cabinet l'épée au cùté, monter à cheval et trancher toutes les résistances. 11 fallait une main de fer pour briser ces tribuns de bas étage qui troublaient la défense nationale. Si quelques gardes nationaux avaient été fusillés pour arrestations illégales, révoltes en présence de l'ennemi, et autres crimes, commis chaque jour, tous les citoyens auraient obéi à la loi.
Mais il fallait mettre Paris sérieusement en état de siège, supprimer toutes les libertés contraires à la défense, fermer les clubs, se montrer sans pitié pour les misérables qui augmentaient les maux de la patrie par de coupables démonstrations.
Le parti des honnêtes gens était le plus nombreux, mais aussi le plus timide. Il tournait sans cesse des regards inquiets vers le général Trochu, cherchant en lui ce qu'on est convenu d'ai)peler le courage civil. Hélas! le général gouverneur cédait toujours : esclave do la mauvaise garde nationale, il encourageait l'indiscipline en destituant les chefs énergiques, supportait les clameurs injurieuses de troupes armées et livrait Paris aux misérables qui préparaient la Commune.
Les hommes les plus vertueux font beaucoup de mal icibas, lorsque les hasards de la politique ou la faveur les placent aux postes destinés auxfermes caractères. Le général