‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 5 sur 30 · GÉNÉRAL TROCHU · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL TROCHU

Trochu en est un grand exemple. Il a consacré une part de sa vie à la recherche de la popularité ; les rôles les plus élevés lui ont été confiés, et lorsqu'il est descendu pour rentrer dans la foule, à l'heure où la vieillesse apparaît, il s'est trouvé impopulaire! Courbé sous le joug de la populace, il a sacrifié de braves gens à des hommes indignes.

Il fallait, disait-on, éviter la guerre civile en présence de l'ennemi. La guerre civile a été retardée, mais non pas évitée. Aux premiers jours du si^ge, tous les bataillons hostiles, peu nombreux d'abord, eussent été écrasés sans peine; leur attitude en présence des Allemands donne la mesure de leur courage.

L'histoire dira que le général Trochu avait un bel esprit, de beaux services, d'excellentes intentions.

Ajoutons que si nous devons respect à l'homme qui possède des vertus privées, ceux qui ont l'honneur de commander aux sociétés ont à remplir des devoirs difficiles, périlleux, et donnerieur vie pourl'accompHssement de ces devoirs.

Le général Trochu est né au Palais, dans Belle-Isle-en- Mer (Morbihan), le 12 mars 1815.11 sortit de Saint-Cyr dans le corps d'état-major. Lieutenant en 1840, capitaine en 1843, il fut attaché au maréchal Bugeaud, en Algérie. Chef d'escadron en 1846, Heutenant-colonel en 1853, il devint aide de camp du maréchal Saint-Arnaud, en Crimée. Général de brigade le 24 novembre 1854, il commanda en cette qualité jusqu'à la fin de la campagne. Le 24 mai 1859, il parvint au grade de général de division, et fit, avec distinction, la campagne d'Itahe. A la fin de 18GG, il eut mission de préparer les études relatives à la réorganisation de l'armée et publia, l'année suivante, sans nom d'auteur, VAr7née française en 1867 . Cet ouvrage eut en quelques mois dix éditions. Mis à l'écart, le général reprit le service actif, lorsque l'empereur Napoléon le

RÉCITS MILir. — LE SIÈGE DE l'ARIS. — 4" SliUIE. 2

nomma, au camp de Châlons, gouverneur de Paris. On sait le reste.

Cette guerre de 1870, lorsqu'elle y passe rapidement, laisse dans notre esprit des traces bien opposées. Le mal y est presque toujours inséparable du bien ; mais celui-ci l'emporte. Le bien, lui-même, forme un ensemble confus de bravoure militaire, de dévouement civil, de charité maternelle, si bien qu'il semble impossible de fixer un point, sans se sentir entraîner bien au delà.

Cependant, il faut le reconnaître, ce que nous admirons le plus n'est pas la mort d'un brave sur le champ de bataille, ni les douloureuses veillées de la femme au chevet du blessé ; nos sympathies sont pour l'homme fait, qui, tout entier aux devoirs d'une carrière aimée, s'arrache de son foyer pour voler au secours de la patrie. Cet homme se fait soldat. En vérité, il donne plus que sa vie. Les longues études de sa jeunesse, les habitudes de sa pensée, les tendances de son âme, son passé, son présent, son avenir, sans compter son bien-être, tout disparaît dans ce mot presque divin : la patrie !

Nous vouhons peindre cet homme, lorsqu'une page attira nos regards : elle contient le portrait que notre plume allait tracer et en termes qui n'appartiennent qu'aux maîtres.

L'un des hommes dont le barreau français s'honore a écrit ces hgnes (i) :

« Au milieu de cette horrible guerre, et parmi tant de beaux exemples que le barreau a donnés, savez-vous quel est celui qui m'a le plus frappé ? Le voici :

(1) Œuvres diverses de M. Edmond Rousse.

« Un de nous porte un beau nom, inscrit avec honneur parmi ceux de nos anciens bâtonniers. Je ne veux pas dire son âge ; mais ma vieille amitié ne peut pas oublier que, tous les deux, nous étions jeunes en même temps. Tout le monde l'aime : il a un esprit original et charmant, un cœur d'or et une modestie rétive qui, lorsqu'on sait tout ce qu'il vaut, ressemble presqu'à de l'orgueil. Par tempérament, par goût et par tradition, il a gardé, un peu au delà des jeunes années, les robustes habitudes de la jeunesse.

« Un jour, après nos premiers revers, je le rencontre au Palais. Il était triste, mais aussi calme que je l'étais peu :

u — Tu sais, me dit-il, si cela continue, j'y vais.

« — Où ?

« — Je vais m'engager ; mais ne le dis pas ; je trouve déjà bien assez d'obstacles.

(( Je lui tendis la main en souriant, croyant que c'était une boutade de patriotisme et une chaleur de jeunesse qui passerait... Le lendemain, il s'enrôlait dans un régiment de la garde. Pendant tout le siège, il est resté aux avant-postes, dans les tranchées, partout où il y avait du danger ; plus brave que les plus braves, tranquille, parlant peu, supportant, sans qu'il parût les sentir, le froid, la fatigue et la faim ; ayant sans cesse devant les yeux l'image de la France vaincue et la haine de l'étranger. La guerre finie, il est revenu parmi nous. Je ne crois pas qu'il ait parlé à personne de sa campagne. Je n'ai vu son nom cité nulle part. Ce vieux chevahern'a pas voulu passer capitaine, et ce soldat obstiné a refusé dix foisd'être caporal.

« Pour moi, quand je songe aux prétentions arrogantes de tant de gens, aux louanges surfaites que l'on donne à beaucoup d'autres, à cette furie de parler et de paraître qui nous a perdus, je ne vois rien de plus grand que ce

dévouement taciturne qu'aucune illusion n'entraîne, qu'aucune ambition ne soutient, qu'aucun devoir ne commande, et qu'anime seul, au milieu de nos défaites sans espoir, l'amour silencieux de la patrie (1). »

Cet homme n'était pas seul : autour de lui, d'autres hommes, souvent des vieillards ou des enfants, des esprits d'élite, des artistes, des magistrats, passaient un sac sur le dos, le fusil dans les mains, oubliant tout pour la patrie. De tels souvenirs doivent nous rendre l'espérance. Une nation qui possède encore de telles vertus ne saurait périr. Ouvrons notre histoire de France, arrêtons-nous aux pages éclatantes et aux pages les plus sombres, nous rencontrerons sans cesse de magnifiques caractères ; mais nulle époque ne surpassera la nôtre en dévouements cachés, en obscurs sacrifices, en beauté morale, en généreuses aspirations.

Autour de ces hommes silencieux, un effroyable bruit se faisait entendre. C'était le mauvais génie de la France qui troublait le recueillement de la patrie. Le tumulte est devenu tellement puissant, que le monde n'a fait qu'entrevoir l'image présentée par M. Rousse.

11 faut enfin soulever les voiles et déclarer hautement que les classes éclairées de la société, pendant le siège de Paris et pendant toute la durée de la guerre, ont donné l'exemple des sacrifices, du courage, du vrai patriotisme.

Au milieu du mois de septembre 1870, le général qui commandait l'un des secteurs sortit de Paris escorté par deux cavaliers en petite tenue, le fusil à la grenadière, le

(1) M. Rousse passe sous silencel'le nom de son ami; mais chacun sait que cet homme de cœur était M.Boinvilliers, {Note des éditeurs.)

pistolet à la ceinture. Les chemins étaient sillonnés de villageois conduisant rapidement des charrettes vers Paris. Ils se réfugiaient à la ville, transportant leurs meubles et quelques provisions. La terreur se lisait sur les pâles visages des fuyards. Des femmes, des enfants, des vieillards entouraient les voitures en gémissant à haute voix. Cependant, en traversant les villages, on était frappé du calme des habitants. Un grand nombre se tenaient paisiblement devant leurs maisons, ne songeant nullement à s'éloigner. Sur une charrette qui passait lentement, se trouvait, au sommet du chargement, un vieux prêtre dont le profil se dessinait sur le ciel gris, et qui, de minute en minute, faisait le signe de la croix en prononçant les paroles saintes. Voyant au-dessous de lui les trois cavahers, il les bénit.

Le général éprouvait une grande surprise devant le calme des uns et la terreur des autres. Cette surprise fut extrême lorsqu'il aperçut un laboureur près de sa charrue, songeant sans doute à sa moisson prochaine en creusant son sillon. Cet homme, s'il avait prêté l'oreille, aurait entendu la marche de l'ennemi.

Les trois cavahers, après avoir passé entre deux forts, eurent à franchir une colhne. Parvenus au sommet par une pente assez rapide, ils s'arrêtèrent soudain par un mouvement instinctif. Devant eux s'étendait une vaste plaine traversée par un cours d'eau. On eût dit un ruban d'argent jeté dans une prairie. Aussi loin que pouvait s'étendre le regard, de grandes masses sombres s'agitaient en silence. Le seul bruit qui se faisait entendre était le roulement des canons sur les pierres du chemin. Mais l'ordre le plus parfait régnait partout. On n'apercevait pas les flammes de l'incendie, on n'entendait pas un seul coup de fusil.

Le terrain était bien connu des Allemands, car ils marchaient hardiment, chacun vers son but.

Ce jour-là, rAllemagne entourait Paris d'une ceinture de fer.

Après avoir contemplé ce douloureux spectacle, le général fît un signe à ses cavaliers, et tous trois reprirent la route de Paris. Ils eurent quelque peine à rentrer. Quoique placés sous ses ordres, les gardes nationaux postés aux barrières refusaient de lui obéir, parce que, disaient-ils, il pouvait avoir trahi en allant du côté de Tennemi.

Ils ne voyaient partout que trahison, tant la peur trouble la raison des petits esprits.

Le général et ses deux cavaliers durent traverser Paris pour se rendre au grand quartier-général. Les citoyens, en apprenant l'arrivée de l'ennemi, montraient une tranquiUité mêlée de stupéfaction, et une résolution trop théâtrale pour être naturelle.

Cependant, le grand sentiment d'une résistance à outrance dominait les impressions nerveuses de la foule. Pour les Parisiens, il n'y eut qu'une pensée : organiser la défense.

Le 16 septembre, Victor Hugo pubha cet appel :

« Aux Français !

« Nous avons fraternellement averti l'Allemagne.

« L'Allemagne a continué sa marche sur Paris.

« Elle est aux portes.

« L'Empire a attaqué l'Allemagne, comme il avait attaqué la République, à l'improviste, en traître ; et, aujourd'hui, l'Allemagne, de cette guerre que l'Empire lui a faite, se venge sur la République.

« Soit! L'histoire jugera.

« Ce que l'Allemagne fait maintenant la regarde ; mais nous, France, nous avons des devoirs envers les nations et envers le genre humain. Remplissons-les.

« Le premier des devoirs est l'exemple.

« Le moment où nous sommes est une grande heure pour les peuples.

« Chacun va donner sa mesure.

« La France a ce privilège, qu'a eu jadis Rome, qu'a eu jadis la Grèce, que son péril va marquer l'étiage de la civilisation.

« Où en est le monde? nous allons le voir. S'il arrivait, ce qui est impossible, que la France succombât, la quantité de submersion qu'elle subirait indiquerait la baisse de niveau du genre humain.

(( Mais la France ne succombera pas. Par une raison bien simple, et nous venons de la dire. C'est qu'elle fera son devoir.

« La France doit à tous les peuples, et à tous les hommes de sauver Paris ; non pour Paris, mais pour le monde.

(( Ce devoir, la France l'accomplira.

« Que toutes les communes se lèvent ! Que toutes les campagnes prennent feu ! que toutes les forêts s'empUssent de voix tonnantes ! Tocsin ! tocsin ! Que de chaque maison il sorte un soldat ; que le faubourg devienne régiment ; que la ville se fasse armée ! Les Prussiens sont huit cent mille ; vous êtes quarante millions d'hommes. Dressez-vous et soufflez sur eux! Lille, Nantes, Tours, Bourges, Orléans, Dijon, Toulouse, Bayonne, ceignez vos reins. En marche ! Lyon, prends ton fusil ; Bordeaux, prends ta carabine ; Rouen, tire ton épée ; et toi, Marseille, chante ta chanson et viens terrible. Cités, cités, cités, faites des forêts de piques, épaississez vos baïonnettes, attelez vos canons ; et toi, village, prends ta fourche. On n'a pas de poudre, on n'a pas de munitions, on n'a pas d'artillerie? Erreur. On en a. D'ailleurs, les paysans suisses n'avaient que des cognées, les paysans polonais n'avaient que des faux, les paysans bretons n'avaient que des bâtons. Et tout s'éva-

nouissait devant eux I Tout est secourable à qui fait bien. Nous sommes chez nous. La saison sera pour nous, la bise sera pour nous, la pluie sera pour nous. Guerre ou honte I Qui veut, peut. Un mauvais fusil est excellent quand le cœur est bon ; un vieux tronçon de sabre est invincible quand le bras est vaillant. C'est aux paysans d'Espagne que s'est brisé Napoléon. Tout de suite, en hâte, sans perdre une heure, que chacun, riche, pauvre, ouvrier, bourgeois, laboureur, prenne chez lui ou ramasse à terre tout ce qui ressemble à une arme ou à un projectile. Roulez des rochers, entassez des pavés, changez les socs en haches, changez les sillons en fosses, combattez avec tout ce qui vous tombe sous la main, prenez les pierres de notre terre sacrée, lapidez les envahisseurs avec les ossements de notre mère, la France. Citoyens, dans les cailloux du chemin, ce que vous leur jetez en face, c'est la patrie.

« Que tout homme soit Camille Desmoulins ; que toute femme soit Théroigne ; que tout adolescent soit Barrât. Faites comme Bonbonnel, le chasseur de panthères, qui, avec quinze hommes, a tué vingt Prussiens et fait trente prisonniers. Que les rues des villes dévorent l'ennemi ; que la fenêtre s'ouvre furieuse ; que le logis jette ses meubles ; que le toit jette ses tuiles ; que les vieilles mères, indignées, attestent leurs cheveux blancs ! Que les tombeaux crient ; que derrière chaque muraille on sente le peuple et Dieu ; qu'une flamme sorte partout de terre ; que toute broussaille soit le buisson ardent ! Harcelez ici, foudroyez là; interceptez les convois, coupez les prolonges, brisez les ponts, rompez les routes, effondrez le sol, et que la France sous la Prusse devienne abîme !

« Ah I peuple ! te voilà acculé dans l'antre. Déploie ta stature inattendue. Montre au monde le formidable prodige de ton réveil. Que le lion de 92 se dresse et se

hérisse, et qu'on voie rimmense volée noire des vautours à deux têtes s'enfuir à la secousse de cette crinière !

« Faisons la guerre de jour et de nuit, la guerre des montagnes, la guerre des plaines, la guerre des bois. Levez-vous ! levez-vous ! Pas de trêve, pas de repos, pas de sommeil. Le despotisme attaque la liberté. L'Allemagne attente à la France. Qu'à la sombre chaleur de notre sol, cette colossale armée fonde comme la neige. Que pas un point du territoire ne se dérobe au devoir. Organisons TefFraj^ante bataille de la patrie. 0 francs-tireurs, allez, traversez les halliers, passez les torrents ; profitez de l'ombre et du crépuscule, serpentez dans les ravins, glissez-vous, rampez, ajustez, tirez, exterminez l'invasion. Défendez la France avec héroïsme, avec désespoir, avec tendresse.

« Soyez terribles, ô patriotes ! arrêtez-vous seulement quand vous passerez devant une chaumière, pour baiser au front un petit enfant endormi.

« Car Tenfant, c'est l'avenir ; car l'avenir, c'est la république.

« Faisons cela, Français.

« Quant à l'Europe, que nous importe l'Europe ! Qu elle regarde, si elle a des yeux. On vient à nous, si l'on veut. Nous ne quêtons pas d'auxihaire. Si l'Europe a peur, qu'elle ait peur. Nous rendons service à l'Europe, voilà tout. Qu'elle reste chez elle, si bon lui semble. Pour le formidable dénouement que la France accepte, si l'Allemagne l'y contraint, la France suffit à la France, et Paris suffit à Paris ; Paris a toujours donné plus qu'il n'a reçu. S'il engage des nations à l'aider, c'est dans leur intérêt plus encore que dans le sien. Qu'elles fassent comme elles voudront. Paris ne prie personne. Un si grand suppliant que lui étonnerait l'histoire. Sois grande ou sois petite, Europe, c'est ton affaire. Incendiez Paris, Allemands, comme vous avez incendié Strasbourg. Vous

allumerez les colères encore plus que les maisons.

« Paris a des forteresses, des remparts, des fossés, des canons, des casemates, des barricades, des égouts qui sont des sapes ; il y a de la poudre, du pétrole et de la nitro-g"l3'cérine ; il y a trois cent mille citoyens armés ; l'honneur, la justice, le droit, la civilisation indignée fermentent en lui ; la fournaise vermeille s'enfle dans son cratère ; déjà sur ses pentes se répandent et s'allongent des coulées de lave, et il est plein, ce puissant Paris, de toutes les explosions de Tàme humaine. Tranquille et terrible, il attend l'invasion, il sent monter son bouillonnement. L"n volcan n'a pas besoin d'être secouru.

« Français, vous combattrez. Vous vous dévouerez à la cause universelle, parce qu'il faut que la France soit grande, afin que la terre soit affranchie ; parce qu'il ne faut pas que tant de sang ait coulé et que tant d'ossements aient blanchi sans qu'il en sorte la liberté ; parce que toutes les ombres illustres, Léonidas, Brutus, Arminius, Dante, Rienzi, Washington, Danton, Riego, Manin, sont là, souriantes et flères, autour de vous ; parce qu'il est temps de montrer à l'univers que la vertu existe, que le devoir existe, que la patrie existe ; et vous ne faiblirez pas, et vous irez jusqu'au bout, et le monde saura par vous que, si la diplomatie est lâche, le citoyen est brave ; que s'il y a des rois, il y a aussi des peuples ; que si le continent monarchique s'échpse, la République rayonne ; et que si, pour l'instant, il n'y a plus d'Europe, il y a toujours une France. »

L'appel de M. Victor Hugo inspira cette réponse à la Gazette de Cologne :

(( La proclamation de M. Hugo traduit fidèlement les sentiments qui animent Paris, c'est-à-dire la peur, la peur seule ; et, avec cela, de sottes menaces ! Si j'ai bien compris M. Victor Hugo, nous devons chasser nos rois

et proclamer la république universelle. Il se peut que j'aie mal compris. En tout cas, je crois que, pour se faire écouter des peuples et des soldats, il serait bon de s'exprimer tout au moins dans leur langue. Quant à nous, nous saurons bien nous faire comprendre de M. Victor Hugo, en lui envoyant quelques bons obus en réponse à sa proclamation. »

Cette réponse est signée d'un rédacteur qui marche au milieu de l'état-major allemand : Wachenhuscn.

Dans notre jeunesse, on mettait sous nos yeux V Iliade du vieil Homère. Dix siècles avant Jésus-Christ, Homère chantait les effets de la colère d'Achille, les malheurs des Grecs au siège de Troie, et la terrible vengeance du héros. Ces souvenirs classiques inspiraient, sans doute, Victor Hugo, qui, sa prose en main, crut soulever le peuple de France. Il n'en fut rien. Si nous arrachons à l'oubli l'emphatique et bizarre proclamation de celui qui ne fut qu'un grand poète, c'est pour montrer le trouble qui s'était emparé des esprits, lorsque les Prussiens marchaient sur la capitale.

Dès que Paris fut séparé des provinces, il y eut soudain une grande surprise, silencieuse d'abord, puis bientôt extrêmement bruyante. Une partie du faubourg Saint-Germain, les riches quartiers de la Chausséed'Antin étaient comme dépeuplés. Les magasins de luxe se fermaient, et de beaux équipages de maîtres circulaient lentement dans les rues, au service des passants. Toute élégance cessa, et l'on ne vit plus un seul chapeau à haute forme. Les bottes à l'écuyère, des manteaux de toutes formes, des coiffures de fantaisie devinrent à la mode. Dans les carrefours, des groupes stationnaient

sans cesse avec leurs orateurs, qui répandaient les nouvelles les plus fausses, et souvent les plus alarmantes. Toute femme aux allures un peu hardies était arrêtée comme espion déguisé, et conduite à la mairie la plus proche, où, pour la protéger, le magistrat la condamnait à la prison.

Malheur au pauvre Alsacien qui conservait Taccent de sa patrie ; malheur même à l'étranger. Anglais, Russe ou Autrichien, qui ne prononçait pas les mots de la langue française à la façon de Versailles ou de Melun ; au lieu d'aller combattre les Prussiens dans leurs postes extérieurs, un grand nombre de citoyens se livraient, dans la ville, à la chasse de l'Allemand.

Aux environs, près des barrières, les paniques n'étaient pas rares, et les faubouriens se montraient lestes à déguerpir. Le centre de Paris conservait une dignité froide. Il y avait là une sorte de dédain pour les clameurs populaires, et lorsque la Marseillaise se faisait entendre, aigre, provocante, les vrais patriotes se détournaient, comme si la menace s'adressait à eux-mêmes.

Dans le premier instant de trouble, l'ordre fut donné de fermer les portes de la ville. Cet ordre fut promptement révoqué. Paris, affligé et investi, a toujours pu se promener hors de ses murs, excepté les jours de grand combat, où les promeneurs se sentaient mal à l'aise.

Il se forma de suite des bandes de maraudeurs. A mesure que la population des villages environnants venait se réfugier dans la cité, un courant, en sens inverse, se répandait dans la campagne. Les pillards se glissaient la nuit dans les champs, enfonçant les portes des maisons et prenant tout ce qui n'avait pas été emporté par le propriétaire. Plus d'une fois, les avant-postes français ont dû faire feu sur ces hordes de brigands. Il est inutile de dire que, parmi ces hommes, beaucoup servaient d'espions à l'ennemi.

Dans les promenades, les carrefours, les places publiques et sur le trottoir des rues, de prétendus instructeurs, anciens sergents ou caporaux, enseignaient Texercice aux gardes nationaux. Là, le plaisant se mêlait au sévère, et, parmi les spectateurs, plus d'un souriait de pitié en voyant de paisibles boutiquiers tourner sur les talons, la baïonnette croisée, pour faire toujours face à l'uhlan.

Après ce spectacle des exercices militaires, le Parisien se rendait au bois de Boulogne, pour admirer les milliers de bœufs et de moutons réunis là momentanément.

Lorsqu'il rentrait dans Paris, sa vue était frappée des larges écriteaux qui s'étalaient sur les plus magnifiques hôtels : Ecuries de VA^nbassade d'Espagne ; Mission de la Sublime-Po7^te ; Ministre 'plénipotentiaire de Suède et de Norvège ; puis, après, une complète nomenclature diplomatique, peu chevaleresque, venait un hommage à la piété philanthropique sous forme de drapeaux humanitaires ; la croix de Genève abritait d'innombrables ambulances vides jusqu'alors.

Les murs de Paris se couvraient de placards, d'avis, d'annonces et de décrets. Parmi ces derniers, on distinguait les souscriptions pour les canons, la flottille de la Seine, la commission des barricades, les corps francs, les ambulances, etc. De tous ces décrets, le moins populaire fut celui du 17 octobre 1870. Le président du gouvernement de la Défense nationale, s'adressant aux chefs de corps, aux commandants des forts, aux officiers généraux, écrivait : « Je veux qu'une citation à l'ordre de l'armée de Paris soit une récompense qui prime toutes les autres... Nous avons à faire pénétrer dans l'esprit de nos officiers et de nos soldats cette grande pensée, dont n'ont pas voulu les monarchies et que la république doit consacrer, que l'opinion seule peut récompenser dignement le sacrifice de la vie... »

Ce décret était la suppression de Tordre do la Légion d'honneur. La garde nationale tenant tout autanlau ruban rouge qu'à l'opinion, le général Trochu ne put faire exécuter son décret.

Puis, à côté des décrets du gouvernement, sontles décisions ministérielles : le 29 novembre, le rationnement de la viande de cheval est déterminé ; à la suite d'une réunion des maires, à l'hôtel de ville, on publie des statistiques qui ne manquent pas d'intérêt. Depuis le 17 septembre, date de l'investissement, 27.523 chats ont été mangés; un grand nombre de corbeaux ont eu le même sort. Un marché a été établi pour le débit de la viande de chien ; le marché aux rats se tient sur la place de l'Hôtel de Ville. Un rat, bien en chair, se paie GO centimes. Paris renfermant plus de vingt millions de rats, c'est une précieuse ressource.

A la fm de décembre, l'habile armurier Devisme abattit, au moyen d'une balle explosible, l'éléphant du Jardin d'acclimatation. On mit en vente, chez un boucher, de l'ours, du chameau, de l'hippopotame, etc. Mais ces régals se payaient à prix d'or. Les gourmets accordaient une estime particulière à Vânon, qui se vendait, sous le nom de ceau, au prix de 75 centimes le kilogramme vivant. La chair de l'âne est des plus délicates, celle du mulet est moins tendre.

Avant d'étudier les diverses opérations du siège, nous croyons utile de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de ces opérations ; en un mot, déjuger la défense de Paris au point de vue tactique.

Depuis le premier engagement jusqu'au dernier, un système fâcheux fut constamment suivi : on combattait

sans objectif déterminé ; les troupes étaient trop engagées s'il s'agissait seulement de les aguerrir, mais si, au contraire, on avait en vue un résultat sérieux, les forces devenaient insuffisantes.

Dès les premiers jours de septembre, personne n'ignorait que les armées allemandes allaient entourer Paris. On laissa l'ennemi s'approcher presque sous le feu des forts, au lieu de disputer pied à pied les positions qui commandent la ville et ses forts, à une distance de 2.000 à 4.000 mètres ; il fallait fortifier ces positions, non par des ouvrages trop en l'air, comme ceux de Châtillon et de Montretout, mais par une suite de batteries et de redoutes s'appuyant réciproquement et reliées par des tranchées. Il fallait adopter un plan d'ensemble.

L'ennemi n'avait d'abord que de l'artiUerie de campagne et nous pouvions, avec notre artillerie de marine, le tenir à distance, et, pendant un mois ou deux, l'obliger à étendre sa ligne de contrevallation. On retardait ainsi l'investissement, et l'on communiquait avec la province sur quelques points. Dans ce vaste périmètre, on aurait enfermé des villages habités, des champs exploités et la population rurale devenait un appui.

On avait entrepris à Châtillon et à Montretout des travaux qui ne pouvaient être achevés avant six mois. Se renfermer dans l'enceinte et les forts sembla suffisant à ceux qui commandaient.

« Comme pour nous enfermer plus étroitement et faciliter un investissement plus rigoureux, l'ordre était donné de couper les routes, de faire sauter les ponts, de détruire les communications, de barricader les grandes voies aboutissant aux postes dans l'intérieur de la vihe. 11 y eut une commission des barricades; ce n'étaient pas nos avant-postes qu'elle allait barricader, mais nos voies urbaines, afin probablement de rendre nos mouvements plus difficiles et d'en retarder la rapidité.

« Si Ton tenait registre de tout le sang, des milliards et des larmes que nous coûte notre passion pour la mise en scène et la pose, la liste remplirait un gros volume (1). )»

Au point de vue matériel, la défense de Paris a été admirable. Paris a montré quelle était retendue de ses ressources, de ses moyens industriels, de son activité, et le résultat a dépassé tout ce qu'il était possible d'espérer. Mais au point de vue militaire il n'j' a pas eu de direction énergique, pas de méthode, pas d'unité d'action, pas d'entente entre les chefs. Les officiers généraux, habitués à commander de belles troupes disciplinées, ne croyaient pas au succès final en voyant ces foules désordonnées et qui ne pouvaient combattre deux jours de suite.

Les généraux ont fait tout ce qu'il leur était permis de faire.

Seul, un homme de génie pouvait sauver la situation.

La première rencontre de l'armée de Paris avec l'ennemi eut lieu le 17 septembre et porte le nom de combat de Montmely.

Le 13« corps avait reçu l'ordre de faire une reconnaissance du côté de Choisy-le-Roi, pour s'assurer des forces allemandes et de leur direction. Cette mission fut confiée au général d'Exéa. Les troupes de sa division n'avaient pas encore vu le feu.

Lorsque la reconnaissance eut gagné Créteil, on signala les colonnes ennemies, au sud, entre Yalenton et la route de Boissy-Saint-Léger. Le général Vinoy fit occuper le Montmely, et son artillerie ouvrit le feu. L'artillerie prussienne riposta.

Vers quatre heures, l'ennemi envoyant do nouvelles troupes et le but de la reconnaissance paraissant atteint, Vinoy ordonna la retraite.

(1) Mémoires sur la défense de Paris, VioUet-Leduc.

Dans la journée du 18, l'ennemi continuait sa marche sur Versailles. Le mouvement était observé, du côté des Français, par la brigade de cavalerie de Bernis et la division d'infanterie de Caussade, placées en avantdes forts du sud.

Le lendemain, Paris éprouva une vive émotion, par suite du combat de Chàtillon.

Le général Ducrot, prisonnier sur parole, depuis Sedan jusqu'à Pont-à-Mousson, s'était rendu dans cette ville et remis aux mains des autorités prussiennes, qui devaient le diriger sur l'Allemagne avec d'autres prisonniers. Une circonstance favorable lui permit de s'évader entre le moment où il avait cessé d'être prisonnier sur parole et l'heure du départ. Arrivé à Paris, il offrit ses services au gouvernement delaDéfense nationale.

Le 19 septembre, Ducrot demanda au gouverneur l'autorisation d'attaquer l'ennemi pendant sa marche. Obligés de s'étendre autour de la ville pour fermer le cercle d'investissement, les Allemands étaient dans un état de faiblesse relative. L'attaque devait se faire sur Chàtillon et les points environnants. Le général était d'avis d'attaquer vigoureusement. « Il fallait, disait-il, tomber sur l'adversaire en formation et s'assurer définitivement la possession d'un terrain, si utile entre les mains» de celui qui en est le maître. » Ducrot était, en cela, d'accord avec les vrais principes de la guerre.

L'opération devait être exécutée par le 14^ corps.

A cinq heures du matin, les troupes se mettent en marche par un épais brouillard. La division de Caussade, formée en colonne par bataillon, longeait les bois de Meudon, les laissant à sa droite. La division d'Hugues, dans le même ordre, suivait la route du Petit-Bicêtre. La brigade de cavalerie de Bernis marchait entre les deux divisions.

La redoute de Chàtillon avait été armée de douze pièces pendant la nuit précédente.

RÉCITS MILIT. — LE SIÈGE DE PARIS. — 4o SÉRIH. 3

Vers six heures du matin, les tirailleurs des deux partis commencèrent le feu. L'ennemi était surpris par l'attaque ; mais il se remettait promptement, et ses obus portaient le trouble dans les rangs de nos jeunes troupes.

La retraite se fit précipitamment. On avait demandé à cette armée sans expérience, sans instruction, sans discipline, plus qu'elle ne pouvait faire.

Pendant la matinée du même jour, toute la rive gauche de Paris avait entendu une forte canonnade qui portait le trouble dans les esprits. Vers dix heures, des soldats débandés commencèrent à rentrer en ville et à se répandre de tous côtés, en apportant des nouvelles effrayantes. Jusque dans l'après-midi, on voyait ces fuyards, quelques-uns sans arme, couchés sur les bancs des promenades, complètement démoralisés, n'ayant plus l'énergie de faire un pas, répétant que tout était perdu, et que les Prussiens arrivaient. Les gardes nationaux maltraitaient ces fuyards, les insultaient, leur enlevaient leur chassepot, mais se gardaient bien d'aller les remplacer devant l'ennemi ; on les voyait avec une profonde douleur tramer en prison ces soldats improvisés qui, pâles et défaits, n'opposaient aucune résistance.

Hâtons-nous d'ajouter que les mêmes hommes devinrent, avant la fin du siège, de braves soldats prêts à tous les sacrifices. Mais le métier de la guerre exige un apprentissage, et la première heure passée sous les obus, la mitraille et les balles procure toujours de vives et terribles émotions.

Le combat de Châtillon fut un grave échec. Nous avions perdu, dans cette afiaire, 28 officiers et 535 hommes ; les Allemands, 19 officiers et 424 hommes.

L'ennemi, habitué à la guerre, se ralhadès la première attaque, et amena de promptes réserves. En cette occasion, il déploya peu de science, et ne fit d'autre combinaison que de résister de front et de pousser en avant.

La faiblesse de nos troupes fit manquer une attaque bien combinée. Le véritable combat ne dura qu'une heure. Les régiments de tête de colonne eurent à peine le temps de se déployer , et il y eut peu de bataillons engagés.

On accusa le général Ducrot de n'avoir voulu agir qu'avec le 14" corps, dont il avait le commandement, et de n'avoir pas demandé le concours du 13% sous les ordres du général Vinoy. Sans doute, l'ennemi, en marche, avait plus à soulïrir de l'attaque de deux corps d'armée que d'un seul ; mais lorsqu'on voit le peu de consistance de nos bataillons, on se demande si le 13" corps à côté du 14" n'eût pas abouti à une immense débandade dont les conséquences pouvaient devenir désastreuses.

Plus un corps est nombreux, plus le désordre est difficile à réparer. Le maréchal Bugeaud, en Afrique, se trouvant, avec des colonnes de cinq mille hommes, en présence de dix mille Arabes, répétait, pendant longtemps : « Ils ne sont pas assez ; attendons qu'ils soient quinze mille. »

Le combat de Châtillon était une entreprise hardie, mais imprudente. Les bataillons du 14" corps manquaient de solidité. On ne peut donner cette solidité que par une série de petites affaires soigneusement combinées, et où tout soit ménagé pour amener un résultat favorable. C'est ainsi que Gouvion-Saint-Cyr formait ses jeunes soldats pendant les campagnes de la première RépubUque, entre Rhin et Moselle. Il ne les eût pas hasardés en rase campagne. Grâce au soutien fourni parles fortifications, la tactique de Gouvion-Saint-Cyr pouvait être suivie à Paris.

L'opération entreprise par le général Ducrot avec le 14° corps échoua donc. Le 13^ corps en supporta les conséquences, puisqu'il fut appelé, pendant le reste du

siège, à garder les positions que la défaite de Châtillon avait rendues aussi périlleuses que difficiles.

Nous avons dit que les Allemands s'étaient montrés timides le 19 septembre. Ils auraient dû profiler du trouble, du désordre qui s'étaient emparés de nos troupes, de la garde nationale et de la population, pour chercher à tourner, par une vigoureuse attaque, le fort de Montrouge ; ou bien, forçant le passage entre les forts de Vanves et d'Issy, ne pouvaient-ils se jeter brusquement sur le rempart, et pénétrer même dans la place à la suite des fuyards ?

Si l'ennemi eût tenté cette entreprise hardie, il n'était pas impossible qu'il ne pénétrât dans Paris le premier jour. Ces faits rappellent le début du siège de Sébastopol.

Après la douloureuse journée de Châtillon, M. Gambetta et le général Trochu publièrent des rapports, des ordres du jour emphatiques et d'une longueur démesurée.

Nous ne servirons pas d'écho aux reproches si nombreux adressés au général Trochu ; mais il en est un mérité, croyons-nous. C'est le désordre inouï dans les bureaux de l'état-major général, désordre qui fut très préjudiciable à la défense. « On ne sentait pas là une direction supérieure et méthodique ; et chaque fois que quelque récdamation arrivait, elle tombait souvent dans l'oubli, faute, probablement, d'avoir été lue ou appréciée par l'officier chargé du service spécial auquel elle avait trait. C'est ainsi — ce qui dépasse toute croyance — que près des trois quarts des mobiles de province présents à Paris ne firent jamais l'exercice à la cible, et que, plus

tard, ces malheureux furent envoyés devant l'ennemi sans avoir tiré un coup de fusil (1). »

Encore sous l'empire de la terreur répandue dans quelques faubourgs de Paris, par l'apparition des fuyards de Châtillon, le bruit se répandit que M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, entrait en négociations avec M. de Bismarck. Le public accueillit plus que froidement cette nouvelle, et le gouvernement crut devoir donner des explications par une note officielle :

« On a répandu le bruit que le gouvernement de la Défense nationale songeait à abandonner la politique pour laquelle il a été placé au poste de l'honneur et du péril.

« Cette pohtique est celle qui se formule en ces termes :

« Ni un pouce de notre teiTitoire , ni une pierre de nos forteresses.

u Le gouvernement la maintiendra jusqu'à la fin. »

Les partis politiques ont reproché à M. Jules Favre cette phrase : Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses.

Aujourd'hui que de longues années nous séparent de cette époque douloureuse, on peut, dans le calme d'un salon, sourire de ce langage trop superbe, mais certainement d'une fierté patriotique.

Son rapport au gouvernement de la Défense nationale, du 21 septembre 1870, sur son entrevue avec M. de Bismarck, causa la plus vive émotion.

La France était envahie, les soldats étrangers entouraient Paris ; nos armées, nos drapeaux n'existaient plus. Le roi de Prusse gardait un silence effrayant et l'Europe nous abandonnait.

Il fallait rompre le silence du vainqueur, il fallait faire

(1) Histoire critique du siège de Paris, par uq oflicier de marine ayant pris part au siège.

un appel suprême, non seulement à ses sentiments humains, mais encore aux intérêts de l'Europe.

Dans cette circonstance solennelle, nous ne devons voir en Jules Favre qu'un bon Français et oublier bien des fautes, au souvenir de ses douleurs à Ferrières.

« A mon retour de Ferrières, je comprenais toute la gravité de la situation, et je savais à quel point Paris était désarmé. Je savais que si l'ennemi eût été un ennemi vigoureux, un ennemi français, Paris aurait succombé. On a dit que Paris était imprenable. C'est un grand mot que nous avons été très heureux de voir se vérifier. Paris aurait été pris, s'il avait eu vis-à-vis de lui un ennemi plus résolu et moins prudent (1). »

L'étendue du rapport de M. Jules Favre sur sa mission à Ferrières nous empêche de reproduire ce document. Qu'il suffise de rappeler que le ministre des afifaires étrangères, en demandant une entrevue à M. de Bismarck, voulait tenter d'arriver à un accommodement pacifique. M. de Bismarck déclarait que la Prusse ne poserait les armes que moyennant une cession de territoire. M. Jules Favre répondait que la France n'y consentirait à aucun prix. Dès lors les pourparlers n'avaient plus d'autre objet que la conclusion d'un armistice, pendant lequel la nation convoquerait une assemblée qui traiterait avec la Prusse, le gouvernement de la Défense nationale n'étant pas nommé par le peuple français.

L'armistice devant favoriser l'organisation de nouvelles forces, M. de Bismarck demandait qu'on lui fit certains avantages destinés à compenser cet accroissement de la défense, et il spécifiait l'abandon des places de Bitcho, Toul et Strasbourg, dont la chute était prochaine. Les hostilités continueraient autour de Metz. Quant à

(1) DépositioD de M. Jules Favre devant la commission d'enquête. Séance du 8 juillet 1871.

Paris, il donnait à choisir entre le maintien du blocus ou la remise de quelques forts dominant la ville. M. Jules Favre répondait qu'il ne pouvait consentir à la cession des forts, ni à la captivité de la garnison de Strasbourg ; que, pour le reste, il allait prendre l'avis de ses collègues. Le 21 septembre, il informa le chancelier que le gouvernement de la Défense nationale refusait d'admettre aucune de ses propositions.

Si M. Jules Favre eût appartenu à la diplomatie, il se fut présenté à M. de Bismarck avec un projet bien arrêté, rédigé d'avance, qui aurait été l'objet des discussions. Mais il avait l'imprudence de laisser au chancelier le vaste terrain qui s'ouvrait devant eux.

M. Jules Favre pouvait, par exemple, proposer, dans un projet de traité, une indemnité pécuniaire considéra ble ; le démantellement de deux ou trois forteresses de l'Est ; la cession d'un territoire colonial, tel que la Cochinchine, qui secondait le goût d'expatriation des Allemands ; l'abandon de quelques bâtiments cuirassés.

Après avoir proposé un traité de ce genre, le ministre des affaires étrangères de France pouvait en appeler aux gouvernements européens. Ceux-ci se seraient trouvés en présence de propositions de paix sérieuses et acceptables pour l'Allemagne. Pendant ce temps, une Assemblée nationale pouvait se réunir et se prononcer sur la question de paix ou de guerre.

Mais M. Jules Favre n'appartenait point à la diplomatie. Il vint trouver naïvement, les mains vides, le cœur ému, un homme plein de haine, qui se montra impitoyable.

La mission de M. Jules Favre àFerrières eut cependant un double avantage. Le premier fut d'arracher le masque menteur dont se couvrait le roi de Prusse, disant qu'il faisait la guerre à Napoléon III et non à la nation française; le second avantage ne se fit pas attendre, et le récit

touchant de M. Favrc réunit tous les partis, qui firent serment de combattre jusqu'à la dernière extrémité.

Lorsque Paris fut entouré par les armées allemandes, son premier souci fut de se procurer des vivres pour échapper à la famine ; mais en même temps, les habitants de la grande ville assiégée voulurent ne pas rester isolés du reste du monde. Aux Parisiens, il fallait des nouvelles de la province, des Etats européens, de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie. Pendant que les uns combattaient bravement, que d'autres conspiraient, que le plus grand nombre se dévouaient au salut de la patrie, des savants se livraient à des études sérieuses sur l'aérostation et les pigeonniers militaires : en un mot, d'excellents esprits clierchaient à créer le service des communications aériennes.

Le public, en France, attribue l'invention des aérostats aux frères Etienne et Joseph Montgolfler. Il y a là une grande erreur. Roger Bacon, au treizième siècle, le Père Louvenzo, le physicien Dom Gusman, le P. Galiano, au dix-huitième, construisirent des appareils destinés à s'élever dans les airs par l'emploi d'un gaz plus léger que l'air atmosphérique.

Les frères Etienne et Joseph Montgolfler, fabricants de papiers à Annonay (Ardèche) et grands amateurs de sciences mathématiques, inspirés par la lecture d'un savant anglais, Priestley, sur les « différentes espèces d'air », eurent l'idée de rendre l'air navigable en tirant parti de l'une des propriétés reconnues par Priestley aux fluides élastiques.

Ils essayèrent d'abord de renfermer dans diverses enveloppes certains gaz plus légers que l'air, l'hydrogène

entre autres ; mais l'enveloppe de papier dont ils se servaient était perméable au gaz; les frères Montgolfier en vinrent à penser que Télectricité pourrait être employée par eux. Ils firent brûler de la paille légèrement mouillée et de la laine hachée, matière animale qui donne naissance, en brûlant, à des gaz présentant une réaction alcaline.

Leurs premiers essais aérostatiques eurent lieu à Avignon en 1782, puis à Annonay Tannée suivante.

Une grande expérience fut faite à Paris par le professeur Charles (1), dans le Champ de Mars, le 27 août 1783, en présence de 300.000 personnes.

Jusqu'alors, personne n'avait osé se risquer dans un ballon lancé dans les airs. Deux hommes courageux, Pilatre de Rozier (2) et le marquis d'Arlandes, major dans un régiment d'infanterie, se décidèrent à accomplir le premier voyage aérien, le 21 novembre 1783, au bois de Boulogne, en présence du Dauphin.

C'est à cette occasion que Franklin (3), qui assistait à l'expérience, prononça un mot souvent répété. On disait devant lui : « A quoi peuvent servir les ballons? » — « A quoi peut servir l'enfant qui vient de naître? » répondit le philosophe américain.

Le 1" décembre 1783, le professeur Charles fit une expérience très supérieure aux précédentes. Il imagina la soupape, la nacelle, le ftlet, le lest, Venduit en caoutchouc, enfin l'usage du baromètre.

(1) J. -Alexandre-César Charles (1746-1823), physicien célèbre, s'est fait un nom par l'habileté avec laquelle il faisait les expériences. Membre de l'Académie des sciences et professeur au Conservatoire des arts et métiers.

(2) On connaît la fin tragique de Pilatre de Rozier (né à Metz eu 1756). Ayant voulu franchir la Manche en ballon, il s'éleva de Boulogne le 15 juin 1785 ; mais le feu prit k l'aérostat et il tomba dans la mer.

(3) Benjamin P'ranklin, né en 1706 à Boston (F]tats-Unis), mort en 1790, fit de précieuses découvertes sur l'électricité, reconnut l'identité de la foudre et du fluide électrique, inventa le paratonnerre, etc.

Au miliou de ces efforts de la science, les gens de guerre furent frappés de l'utilité du ballon en campagne. Le 3 décembre 1783, le général Meunier présenta à l'Académie des sciences de Paris des propositions tendant à utiliser les ballons sur les champs de bataille.

Dix ans plus tard, en 1793, les aérostats furent employés au sièg-e de Valenciennes (1). On adopta le système des ballons cai)tifs. VEcole nationale aérostatique de Meudon (Seine-et-Oise) fut formée. Il y eut un coi^ps d'aérosiiers que le général Moreau encourageait. Son successeur, le général Hoche, se montra très hostile aux ballons, et le général Bonaparte, dans la campagne d'Egypte, ne se servit pas des ballons importés de France par l'armée expéditionnaire.

L'aérostation militaire a acquis sa plus grande importance pendant le siège de Paris en 1870-71. Déjà après la guerre de Bohème de 1866, on commença à se rappeler, en France, les services rendus par le ballon aux armées de la première République. On créa la Société française de navigation aérienne.

Mais si les ballons constituaient l'unique moyen de communication entre Paris et l'extérieur, ils étaient impuissants à faire parvenir à Paris les nouvelles du dehors.

Les pigeons voyageurs et les dépêches de la photographie microscopique complétèrent le service des communications aériennes. Grâce à eux, la capitale eut connaissance des événements qui se passaient en province.

La construction et Fexpédition des aérostats furent confiées aux ingénieurs Yvon et Camille d'Artois, et aux aéronautes Godard frères ; un départ avait lieu tous les deux jours.

(1) Prise par les Autrichieas eu 17fr>, la ville fui reprise par les Fi-ançais dès l'année suivante.

Le service de la poste aérienne a fait partir, du 23 septembre 1870 au 20 janvier 1871, 64 ballons, qui emportèrent 64 aéronautes, 91 passagers, 363 pigeons voyageurs, et 3 millions de lettres (9,000 kilog.). Parmi les 64 ballons lancés, cinq tombèrent aux mains des Allemands, deux périrent en mer, un atterrit en Norvège, quatre descendirent en Belgique, et un en Hollande.

Après la bataille de Coulmiers (1), on voulut établir un service de ballons à l'armée de la Loire, mais l'extrême confusion fit échouer ce projet.

Les habitants de Metz furent plus heureux pendant l'investissement de la place. Un grand nombre de petits ballons emportèrent au dehors la correspondance des habitants et de l'armée de Bazaine.

L'aerostation militaire a trouvé également son application dans l'armée allemande pendant la guerre de 1870-71. « On créa à Cologne, au commencement de septembre 1870, deux détachements d'aérostiers, qui furent armés de deux ballons construits par l'anglais Coxwel. Avant leur départ pour l'armée, les aérostiers furent exercés à l'empaquetage et au dépaquetage du ballon, puis l'aérostat fut gonflé et on procéda aux ascensions. Le premier jour, l'expérience réussit d'une façon satisfaisante : le temps était très beau et le ballon, montant à une hauteur de cent mètres, put être maintenu assez facilement au moyen du câble. Les travaux furent continués les jours suivants ; mais on commença déjà à entrevoir qu'un vent violent rendrait l'ascension presque impossible ; en effet, le ballon, secoué par le vent, put à peine être maintenu par quarante soldats, et il se serait probablement échappé, si le pubhc n'était accouru au secours de la troupe (2). »

L'insuccès des aérostiers français et allemands pen-

(1) 9 novembre 1870.

(2) Capitaine allemand Fleck. Berlin, 1873.

daiit la dernière guerre doit être attribué au défaut d'expérience du personnel, au manque d'organisation et à l'insuffisance du matériel. Cet élément de la guerre a partagé le sort de tout ce qui a été improvisé, personnel et matériel.

Ces ballons, qui passaient au-dessus de leurs têtes, emportant les nouvelles de Paris, peut-être même des ordres importants ou des secrets d'Etat, inquiétaient les Allemands, et leur causaient de véritables colères. Il fallut se venger. Dès que le premier ballon franchit les lignes d'investissement de Paris, le grand état-major allemand fit appel au talent de l'armurier Krupp. Celui-ci construisit une arme nouvelle qui fut expédiée à Versailles. Cette arme se nommait mousquet à ballon. En voici la description (1) : « un tube à canon, muni d'une crosse, constitue le mousquet à ballon. Une hausse permet la visée suivant la distance. L'arme peut osciller verticalement et horizontalement autour d'un axe monté sur un genou. Un cylindre de bronze supporte le mousquet et est solidement étabU sur un chariot léger à quatre roues, auquel on peut atteler deux chevaux. Un petit siège, situé à l'arrière du chariot, complète l'appareil. »

Lorsqu'un ballon s'élevait de l'intérieur de Paris, des vedettes allemandes partaient dans la direction suivie par l'aérostat ; elles donnaient avis par télégraphe électrique, et un mousquet à ballon se dirigeait à toute vitesse vers la région correspondant à la route de l'aérostat. Un artilleur habile pointait sur le ballon et tirait.

Les aéronautes français entendirent le sifflement des balles à la hauteur de 800 à 1.000 mètres. Le 12 novembre 1870 le ballon le Daguerre fut traversé par plusieurs balles ; les voyageurs qui le montaient furent forcés de

(1) M. Tissandier, journal la Nature.

descendre à Ferrières, où des cavaliers ennemis les firent prisonniers.

Le mousquet à ballon n'a pas eu d'autre succès. Il est reconnu que la hauteur à laquelle voyage un ballon le met à l'abri de l'atteinte des projectiles d'une pièce de petit calibre, en lui supposant la plus grande portée possible.

Pendant l'invasion allemande, le gouvernement français fit faire, à Tours, des expériences avec des ballons captifs, afin de reconnaître la hauteur à laquelle un ballon se trouve à l'abri des projectiles. Un ballon de quatre mètres de diamètre, maintenu à une hauteur de 400 mètres seulement, au moyen d'une corde, ne fut pas atteint par douze bons tireurs ; mais à des hauteurs moindres, il était toujours perforé (1). ■

Le pigeon-voyageur a rendu de grands services à Paris assiégé.

Ce mode de correspondance par voie aérienne remonte à la plus haute antiquité.

Noé rendit la liberté à une colombe pour s'assurer de rétat de la terre vers la fin du déluge. Des monuments fort anciens de l'Egypte prouvent que, déjà à l'époque des Pharaons, les mariniers revenant de Chypre et de Candie se servaient de pigeons-voyageurs pour annoncer leur retour.

Pendant le moyen âge, nous ne voyons que les musulmans employer le pigeon comme messager. On sait que le pigeon-voyageur est originaire de l'Orient, où il se nommait l'Ange des Rois.

(1) Alb. Keucker, VAcrostation,

Au douzième siècle, le service de poste par les pigeons reliait Bagdad à toutes les villes principales de la Syrie, et la Syrie à l'Egypte. Des marins hollandais importèrent en Europe les premiers pigeons-messagers, qu'ils nommaient Baga dilten, d'après Bagdad (1).

Les pigeons-vo3'ageurs jouèrent un rôle militaire aux sièges de Harlem (1572) et de Leyde (1574) ; ils servaient aux assiégés à correspondre avec l'extérieur.

Pendant les deux derniers siècles, on sembla avoir oublié les services du pigeon-messager. Seuls, les banquiers s'en servaient pour se prévenir réciproquement des mouvements rapides de la hausse ou de la baisse des fonds publics.

Lorsque Paris fut menacé d'un siège, en 1870, il y avait dans la ville fort peu de colombophiles, et encore moins de colombiers pouvant permettre d'assurer la correspondance. Huit cents pigeons-voyageurs, appartenant à di-verses sociétés colombophiles du département du Nord, furent introduits dans Paris avant l'investissement. Mais le gouvernement négligea de réquisitionner les pigeons-voyageurs se trouvant dans la ville, pour les en faire partir avant qu'elle fût bloquée.

Les ballons emportaient bien au dehors les dépêches des habitants, mais les provinces ne pouvaient envoyer les réponses. La difficulté fut résolue par M. Van Rosebek, de nationalité belge, qui eut l'idée de faire sortir par ballon ses pigeons-voyageurs. Le 25 septembre 1870, trois pigeons furent embarqués sur le ballon la Ville de Florence, et descendirent dans le département de Seineet-Oise. Peu d'heures après, ils étaient rentrés dans Paris avec des nouvelles.

L'expérience était heureuse, et tous les aérostats, qui se succédaient sans interruption pendant la durée du

(1) John Moore.

siège, emportèrent un nombre variable de pigeonsvoyageurs.

Le gouvernement eut à sa disposition 363 pigeonsmessagers ; mais une cinquantaine, au plus, accomplit son service d'une façon satisfaisante, parce que ces cinquante appartenaient à la race pure. Ceux-là étaient Belges ou Anversois. Dès qu'ils étaient de retour, on les embarquait le lendemain sur les ballons allant à Tours ou à Bordeaux; quelques-uns rentrèrent à Paris de quatre à six fois.

Au service des ballons et des pigeons, se joignit la dépêche photomicroscopique inventée par M. Dagron. Le gouvernement lui confia la mission d'aller établir en province un service exclusif de correspondance par pigeons-voyageurs.

Arrivé à Tours, le 21 novembre, M. Dagron organisa le travail de la reproduction des dépêches officielles et privées. « La substance pelliculaire que j'employais (1), outre son extrême légèreté, offrait l'immense avantage de n'exiger qu'une pose de deux secondes, quand le papier nécessitait plus de deux heures, vu la mauvaise saison. Chaque pellicule pouvait contenir la reproduction de douze à seize feuilles d'imprimerie, contenant en moyenne, suivant le type employé, trois mille dépêches ; la légèreté de ces pellicules a permis à l'administration des postes d'en mettre sur un seul pigeon jusqu'à dixhuit exemplaires, donnant un total de cinquante 7nille déi3êches, et pesant ensemble moins ^un gramme. Toute la série des dépêches officielles et privées que nous avons faites pendant l'investissement de Paris, s'élevant au nombre d'environ cent ciuinze mille, pesait en tout un peu plus de deux grammes.

« Si, actuellement, on multiplie le nombre des dé-

(1) Moniteur universel, juillet 1871. Dagron.

pèches par celui des exemplaires que nous avons fournis, on arrive au chiffre énorme de deux millions cinq cent mille dépêches, de toute nature, que nous avons reproduites pendaut les trois plus mauvais mois de l'année. »

On roulait les pelHcules dans un tuyau de plume, qu'on attachait ensuite à la queue du pigeon à l'aide d'un fil ciré. On les déroulait à Paris à l'aide d'un peu d'eau contenant quelques gouttes d'ammoniaque. La lecture se faisait au moyen de verres grossissants.

Outre les ballons pour emporter de Paris les dépêches, et les pigeons qui rapportaient les nouvelles des provinces et de l'étranger, il y avait encore les messagers. Ces hommes se présentaient en grand nombre. Ils partaient après avoir reçu une somme d'argent variant de trois cents à mille francs. Beaucoup revenaient quinze jours, un mois après, écloppés, misérables, sans avoir atteint le but de leur mission, mais dignes d'intérêt.

Peu à peu, les moyens de cacher les dépêches se perfectionnèrent, et chacun eut sa méthode. Il y en avait de toutes sortes :

D'abord, dans les souliers, on mettait des semelles contenant à l'intérieur du cuir une petite cavité doublée de plomb. Lorsque le papier était enfermé dans cette cavité, la semelle était recousue au soulier.

La visière d'une casquette : on la dédoublait pour y introduire la dépêche, enfermée dans du papier de plomb.

Un bouton d'habit, composé de deux petites plaques de cuivre formant cavité, et recouvertes d'étoffe.

La bordure du pantalon.

Le collet de l'habit.

Le fer qui garnit la pointe inférieure d'une canne.

Un cigare perforé — ou une pipe de bois.

Un cahier de papier à cigarette. On écrit sur une feuille avec de l'encre invisible.

La baleine cVun parapluie.

Un instrument de chirurgie.

Le manche d'un couteau.

Une pièce de dix centimes, séparée en deux morceaux, creusés et trempés dans du vinaigre.

Des clefs creuses.

Une petite boule d'ivoire, de la grosseur d'une noisette. Se voyant au moment d'être pris, le porteur avalait la boule.

Le moyen le plus généralement adopté était la clef. Une nombreuse collection existait d'avance.

Lorsqu'il tombait aux mains de l'ennemi, le messager était complètement déshabillé, et souvent emprisonné pendant la visite de ses effets.

Il était difficile de traverser les hgnes, car, pour intercepter tout passage, les Allemands avaient relié la plupart de leurs avant-postes, et même la ligne de leurs sentinelles, par des fils de fer tendus à vingt centimètres audessus du sol. Tout individu non prévenu allait butter contre cet obstacle et faisait tinter des sonnettes. Les postes prussiens avaient aussi des chiens dressés pour ce manège, et qui, la nuit, flairaient tout passant.

Nous avons sous les yeux une liste des messagers expédiés par le gouvernement, au nombre de 142. Un ouvrage spécial plein d'intérêt (1) renferme les rapports de quelques-uns d'entre eux.

La garde mobile concentrée à Paris pendant le siège formait 90 bataillons, appartenant aux départements suivants :

Ain. — 1", 2e, 3*^ bataillons.

Aisne. — l'"' bataillon.

(1) Steenackers, les Télégraphes et les Postes.

Aube. — 1", 2% :>« bataillons.

Côte-d'Or. — 1", 2% 3*^ bataillons.

CÔTES-Du-NoRD. — 1", 2% 3% 4« bataillons.

Drôme. — l"^'" bataillon.

Finistère. — 1", 2% 3% 4% 5*^ bataillons.

HÉRAULT. — 1*-''', 2% 3'^ bataillons.

Ille-et- Vilaine. — i'% 2% 3% 4% 5"^ bataillons.

Indre. — l^r bataillon.

Loire-Inférieure. — 3% 4% 5" bataillons.

Loiret. — 2% 3% 4% 5' bataillons.

Marne. — l^^ bataillon.

Morbihan. — l^^^ 2% 3« bataillons.

Puy-de-Dôme. — l^*" bataillon.

Saône-et-Loire. — 1", 2«, 3« bataillons.

Seine. — Dix-huit bataillons. De 1 à 18.

Seine-et-Marne. — l^^^ 2% 3% 4^ bataillons.

Seine-et-Oise. — l*^'", 2% 3% 4% 5% 6« bataillons.

Seine-Inférieure. — 1^% 3% 4% 5^ bataillons.

Somme. — 1^% 2% 3% 5% 6« bataillons.

Tarn. — 1", 2% 3^ bataillons.

Vendée. — 1", 2% 3% 4'^ bataillons.

Vienne. — 1" bataillon.

Yonne. — 1" bataillon.

On voit qu'une grande partie de ces mobiles, qui provenaient de vingt-cinq départements différents, appartenaient aux contingents de l'Ouest:

Ille-et- Vilaine 5 bataillons.

côtes-du-nord 4 —

Finistère 5 —

Loire-Inférieure 3 —

Morbihan 3 —

Vendée 4 —

Seine-Inférieure i- —

Soit, pour la Bretagne, la Normandie et la Vendée, un total de ... . 28 bataillons.

A l'exception de la garde mobile de la Seine, qui avait donné au camp de Châlons de déplorables exemples de turbulence et d'indiscipline, tous les bataillons étaient excellents comme esprit.

En conduisant à Paris les mobiles de la Seine, sous prétexte qu'ils défendraient leurs foyers, le général Trochu commit une grande faute.

Il se trompa bien plus encore, en rendant, le 17 septembre, le décret suivant :

« Article l®^ Les bataillons de la garde mobile actuellement armés et réunis à Paris sont appelés à élire leurs officiers.

« Art. 2. Les élections auront lieu le lundi 19 septembre. »

Ce décret porta le coup le plus fatal à la discipline, à l'autorité, et détruisit le respect.

Les meilleurs officiers ne voulurent pas se soumettre à l'élection ; les mobiles du département firent preuve de bon sens en renommant leurs officiers, dans un grand nombre de bataillons.

Les forces allemandes réunies devant Paris comptaient 168.000 hommes d'infanterie, 13.000 de cavalerie, et 672 pièces de campagne. Elles occupaient une ligne de 100 kilomètres environ, ce qui portait la densité de la ligne d'investissement à 1,98. Cette proportion était bien faible pour résister aux nombreuses troupes renfermées dans la capitale, qui pouvaient à tout moment déboucher, avec des forces supérieures, sur un point quelconque de ce vaste cercle. Mais nous n'avions pas de vrais soldats, et cette multitude d'hommes ne méritait que peu de confiance. D'ailleurs, il est de notoriété pubhque que tout projet formé par le gouverneur de Paris était connu presqu'immédiatement par l'ennemi, et il devenait impossible de faire une surprise.

Le 18 septembre, la veille du combat de Ghâtillon, le

^^ouvenicur, président du gouvernement de la Défense nationale, écrivit au général Vinoy, commandant le 13° corps :

« Clicr général, le gouvernement vient de faire une nomination que je vous prie de ne pas juger avant de m'avoir entendu. Il s'agit d'un grand intérêt public qui doit être sauvegardé, toute préoccupation de personne cessant »

Une autre lettre, que le général Vinoy reçut ensuite, lui fit savoir ce dont il s'agissait :

« J'ai riionneur de vous informer que j'ai nommé au commandement des 13'' et 14° corps M. le général de division Ducrot. Je fais appel à tous les sentiments de patriotisme que vous inspire la situation pour vous inviter à faciliter à cet officier général l'accomplissement de la tâche que je lui ai confiée. »

Le général Vinoy offrit sa démission. Mais, cédant aux instances du ministre de la guerre, général Leflô, et du général Trochu lui-même, le commandant du 13" corps retira cette démission, parce qu'il ne fut pas donné suite à l'organisation projetée, qui ne reçut pas sa complète exécution.

En cette circonstance, le général Trochu obéit à un sentiment d'amitié. Il suffit de comparer les services des généraux Vinoy et Ducrot pour juger auquel des deux revenait le commandement des 13° et 14° corps d'armée (1).

(1) Ducrot (Auguste- Alexandre) était né à Nevers, le 24 février 1817. Sorti de Saint-Cyr, il fut promu lieutenant en 1840, capitaine deux ans après, commandant en 1847, lieutenant-colonel en 1851, colonel en 1853, général de brigade le 13 mars 1858, et général de division le 7 juin 18G5. Il avait servi longtemps en Afrique, puis en Italie en 1859; il commandait, en 18G9, h Strasbourg, la G" division tei*ritoriale.

Au début des hostilités, le général Ducrot fut nommé commandant de la 1" division du premier corps d'armée, sous les ordres du maréchal de Mac- Mahon, et prit part à la bataille de lleichshofl'eu (4 août). Revenu à Chàlons

Au point de vue stratégique, la réunion des deux corps d'armée dans les mains d'un seul général ne semblait pas utile, les deux corps étant séparés, l'un au sud, vers Châtillon, et l'autre àVincennes. Il fut donc convenu que le 13<' corps resterait détaché du commandement du général Dacrot, et que celui-ci n'exercerait réellement le commandement en chef des deux corps d'armée que dans le cas où, par suite des opérations, ils se trouveraient réunis, circonstance qui ne se présenta jamais.

Les reconnaissances et les observations des forts firent connaître, le 22 septembre, que les grand'gardes ennemies étaient peu considérables sur le plateau de Villejuif, et que, du côté de Châtillon, elles ne dépassaient pas une zone encore assez éloignée des forts.

En conséquence, l'ordre fut donné pour un mouvement offensif. Les deux divisions de Maud'huy et Blanchard durent sortir de Paris pour camper à l'extérieur. C'est au 13" corps que devait appartenir l'honneur de la première attaque.

Il s'agissait de la reprise de la redoute des Hautes- Bruyères et de celle du Mouhn-Saquet.

Le 23 septembre, dans la soirée, deux bataillons de la

avec quelques bataillons, il fut mis à la tête du premier corps reformé dans l'airmée nouvelle, dont le commandement était confié au duc de Magenta. Lorsque celui-ci se décida à tenter un mouvement de jonction sur Metz, le général Ducrot marcha sur la Meuse, et, le !«■■ septembre, combattit à Sedan. Le maréchal de Mac-Mahon, blessé grièvement au commencement de la bataille, donna le commandement en chef au général Ducrot, qui, voulant se ménager une retraite sur la Belgique, ordonna des mouvements que vint suspendre l'arrivée du général de "Wimpffen. Fait prisonnier à Sedan, comme nous l'avons dit, le général Ducrot parvint à s'évader de Pont-k- Mousson, et était revenu h Paris où le président du gouvernement lui confia le commandement des IS» et 14° corps.

Le général Vinoy était général de division dix ans avant le général Ducrot. Celui ci n'avait fait, ni la campagne de Crimée, ni la campagne d'Italie, oti Vinoy s'était distingué. Enfin, la belle retraite du 13» corps, de Mézières à Paris, mettait Vinoy dans une situation exceptionnelle qu'aurait dû respecter le général Trochu.

brigade Dumoulin prirent position à Villejuif, que l'ennemi n'occupait que le jour. Mais l'opération sur la redoute (les Hautes-Bruyères présentait plus de difficultés; en effet, l'ouvrage était occupé par des forces assez considérables, et le général deMaud'huy ne voulut pas s'engager à fond à une heure aussi tardive. Il se retira donc et attendit le jour.

Vers trois heures du matin, le bataillon prussien de garde se présentait sans défiance à Villejuif. Il fut reçu par une vive fusillade qui le rejeta hors du village.

A la redoute des Hautes-Bruyères, l'affaire fut plus chaude. A la pointe du jour, une de nos colonnes s'était élancée sur l'ouvrage et l'avait vivement enlevé. L'ennemi s'était rephé, se bornant à garder les villages de Chevilly et de l'Hay. Il nous abandonnait la redoute dans un état déplorable. Tout y était dégradé, parapets et fossés, au point qu'il devint impossible de s'y maintenir.

Lorsque les Prussiens virent que nos troupes étaient maîtresses delà ligne des hauteurs, ils mirent en position une nombreuse artillerie du côté de l'Hay et de Chevilly, et ouvrirent un feu très vif sur nos colonnes. Notre artillerie ayant pris position entre le village de Villejuif et l'ouvrage des Hautes-Bruyères, résista pendant toute la matinée aux batteries prussiennes.

En même temps l'ennemi tenta à deux reprises d'enlever notre position, en lançant contre elle des colonnes d'infanterie. Nos mitrailleuses les repoussèrent. Vers une heure de l'après-midi les Allemands cessèrent leur feu.

Nos troupes conservaient donc les positions conquises dans la matinée. Le général Vinoy fit commencer immédiatement les travaux nécessaires pour remettre les ouvrages en état de défense.

Les soldats qui venaient de combattre vaillamment s'armèrent de pelles et de pioches et se mirent au travail avec une discipline remarquable.

En elle-même, l'affaire n'avait pas une grande importance, peu de troupes ayant été engagées de part et d'autre ; nos pertes n'étaient que de 70 hommes tués ou blessés. Mais le succès devenait sérieux au point de vue moral. Les Allemands ne semblaient plus aussi terribles à nos jeunes soldats. Leurs colonnes d'attaque avaient été repoussées, et leur artillerie avait dû se taire devant la nôtre. Enfin, au point de vue militaire, la position abandonnée par l'ennemi était des plus importantes.

L'abandon sans combat, par ordre du gouverneur de Paris, des redoutes de Saquet et des Hautes-Bruyères avait été un événement malheureux ; leur reprise fut notre premier succès.

La journée devenait pour les Parisiens pleine d'émotions. On écoutait le bruit du canon, on allait au-devant des premiers blessés qui arrivaient encore pleins d'ardeur. On criait victoire et chacun oubliait ses douleurs de la première rencontre. On était fier et de bouche en bouche l'affaire prenait des proportions héroïques. Les uns affirmaient que douze mille Prussiens étaient anéantis, et que six mille, cernés dans un bois, n'avaient d'autre salut que de capituler. D'autres répandaient la nouvelle de prises formidables : quarante canons et vingt mitrailleuses. Pendant le combat de Villejuif, l'amiral Saisset partait en reconnaissance vers le Bourget et chassait l'ennemi du village deDrancy. De son côté, le général de Bellemare, qui commandait à Saint-Denis, attaquait Pierrefitte et en chassait les Allemands. Le rapport militaire signalait la belle conduite du 82'' régiment de marche.

Les services publics fonctionnaient comme d'habitude, les magasins étaient ouverts , les voitures circulaient moins nombreuses, il est vrai, les journaux paraissaient régulièrement, les omnibus marchaient encore, les facteurs de la poste allaient, comme d'habitude, de porte en porte ; le soir, l'éclairage brillait, et pendant le jour les

marchands ambulants faisaient entendre leurs cris monotones, tandis que les enfants jouaient bruyamment dans les carrefours. Seulement les théâtres avaient fermé leurs portes, et les amis des champs devaient se contenter des Tuileries et du Luxembourg, dont les arbres antiques étaient encore debout.

Un observateur attentif aurait pu remarquer que les églises se peuplaient de plus en plus, et que les clubs devenaient d'une violence dont les bons citoyens s'effra3'aient.

Le dimanche 25 septembre, les bivouacs de cantonnements du côté d'Issy furent envahis par une foule de Parisiens, que la curiosité attirait hors de la ville. Ils voulaient, suivant leur coutume, passer le dimanche à la campagne. Les gardes nationaux de service aux remparts avaient laissé passer la foule bourgeoise, n'arrêtant que les militaires : méfiants et soupçonneux, ils regardèrent d'un regard craintif les officiers de l'armée et de la mobile mêlés aux promeneurs. Ils demandèrent aux officiers leurs permis de sortie, firent des arrestations et maltraitèrent ceux qui ne portaient pas l'uniforme de la garde nationale. De son côté, la foule de plus en plus nombreuse, indiscrète par nature, voulut dépasser nos lignes et forcer la consigne des sentinelles. On en vint aux injures, puis aux menaces, et l'on put craindre qu'un grave conflit ne s'élevât. Sur la place d'Issy, un capitaine d'artillerie fut obligé de faire mettre en batterie, pour intimider, une mitrailleuse chargée et dirigée contre ceux qui en venaient aux mains.

Plus loin, les mobiles du fort d'Issy voyant leurs amis et leurs parents arriver jusqu'à la porte même du fort, munis de permis de circulation obtenus sans difficulté, sortirent avec eux, abandonnant leur poste. Il y eut un certain moment pendant lequel le fort se trouva sans défenseurs, la garnison chantant dans les cabarets des envi-

rons. Des querelles violentes s'élevèrent entre les mobiles qui voulaient reconduire à Paris leurs amis et les sentinelles cherchant à les faire rentrer dans le fort.

Si quelques compagnies de Prussiens eussent paru à l'horizon, de tels désordres pouvaient avoir de déplorables conséquences.

Le combat de Bicêtre eut lieu le 30 septembre. Vinoy avait cru remarquer que sur le front sud les Prussiens se gardaient mal, et qu'il serait possible, au moyen d'une attaque brusquée, de repousser au loin les lignes d'investissement et notamment de dégager Choisy-le-Roi, où il supposait que l'ennemi avait un pont sur la Seine pour établir ses communications. Il proposa au gouverneur une attaque sur ce point. En approuvant le projet, le général Trochu le transforma et en lit une véritable bataille, où quarante mille hommes combattirent.

Les troupes étaient formées en trois colonnes; la colonne de droite, brigade Dumoulin, et la division de Maud'huy marchant sur l'Hay.

La colonne du centre, brigade Guilhem de la division Blanchard, marchant sur Chevilly.

La colonne de gauche, brigade Biaise de la division de Maud'huy, marchant sur Thiais et Choisy-le-Roi.

La brigade Daudel de la division d'Exéa formait la réserve avec les mobiles de la Vendée et la brigade de cavalerie Cousin.

Sur la rive droite de la Seine, la brigade Mattat de la division d'Exéa, et la brigade de cavalerie de Bernis, devaient faire une démonstration sur Notre-Dame-des- Mèches. Enfm la brigade Susbielle de la division Blan-

chard devait occuper Tcnnemi à l'extrême droite, dans la vallée de la Bièvre.

Cet ordre de bataille était défectueux. Des brigades de divisions différentes se trouvaient intercalées sans raison. Une brigade de la division Blanchard est tout à fait séparée des autres. Les deux brigades de la division de Maiid'iuiy ont entre elles une brigade de la division Blanchard. Les démonstrations sur les deux ailes sont faites avec des forces insuffisantes, distraites à tort de l'attaque principale, sur le front de laquelle il ne reste que 25.000 hommes, répartis sur un front de six kilomètres. On devait prévoir que l'attaque serait repoussée , puisqu'il s'agissait d'enlever des villages fortifiés et défendus par de bonnes troupes.

Dans la matinée du 30 septembre, les forts commencèrent l'attaque par une violente canonnade qui dura une demi-heure. Ce feu terrible indiqua aux assiégeants le point que nous aUions attaquer.

Aussitôt après, la brigade Biaise se déploie et attaque de front. Les Prussiens rétrogradent jusqu'à Chois}^ et le combat se prolonge autour du village. Nous sommes vainqueurs, mais à un retour offensif de l'ennemi les nôtres sont ramenés faute d'être soutenus.

La brigade Guilhem enlevait Chevilly, et le général se faisait tuer à la tête de sa troupe.

Nous étions également repoussés du côté de l'Hay. L'affaire se terminait comme elle avait commencé, par une violente canonnade des forts. L'ennemi avait perdu 28 officiers et 413 s(»ldats. Nos pertes étaient de 1.988 hommes.

Les Prussiens ramenèrent aux avant-postes le cercueil du général Guilhem couronné de fleurs, et lui rendirent les honneurs militaires.

Le matin môme, vers dix heures, le gouverneur de Paris s'était transporté au fort de Bicêtre. Il avait été

témoin du calme des troupes pendant leur retraite.

Le général Vinoy a écrit, à propos de ce combat, des réflexions fort justes : « En somme, le combat de Ghevilly, s'il n'avait pas réussi, quant au but qu'on s'était proposé, n'en était pas moins glorieux pour les troupes, qui l'avaient soutenu avec beaucoup de fermeté et de bravoure. Il avait surtout une réelle importance au point de vue de l'effet moral qu'il devait produire sur toute l'armée de la défense. En effet, il donnait cette fois une marque certaine de la solidité des régiments engagés : le rapprochement que chacun pouvait faire entre la réelle valeur de ces troupes et la défaillance de celles qui avaient combattu aux premiers jours du siège était d'un heureux présage, et l'honneur qui en rejaillissait sur l'armée tout entière augmentait son influence sur Paris même.... Enfin, l'issue de ce combat démontrait d'une manière certaine qu'il était facile d'aborder et d'inquiéter assez sérieusement l'ennemi jusqu'au miheu de ses lignes de défense (1). »

L'investissement de Paris durait depuis environ quinze jours. Les nouvelles étaient rares, mais les privations ne se faisaient pas encore trop durement sentir ; les parcs à bestiaux étaient remplis de bœufs et de moutons, et les divers approvisionnements suffisaient.

Le bourgeois de Paris s'accoutumait au bruit du canon. Sans cesse en uniforme, il s'habituait aux allures guerrières et parlait sans cesse de la grande sortie où l'armée allemande serait exterminée.

De l'autre côté des murailles, le Prussien se montrait arrogant. L'état-major du prince royal de Prusse arrivait, tout fier de sa composition : on y remarquait le duc de Saxe-Cobourg-Gotha, grand musicien ; le prince de Hohenzollern, cause involontaire de la guerre ; le duc

(1) Opérations du 13" corps d'artnée. Général Vinoy.

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