FORTIFICATIONS
Approvisionner Paris n'eût servi de rien, si on ne le fortifiait pas.
Nous étions tous fort ignorants de ce que valaient les 25 fortifications de Paris. Nous savions bien qu'elles exis-
taient, car on ne manquait jamais de dire, le dimanche, en sortant de Paris, quand le convoi du chemin de fer traversait le fossé circulaire : « Ah ! nous voilà aux fortifications I » Mais nous ne les avions jamais regardées que comme un
S joujou prodigieux, un gigantesque hochet, et Ton ne nous eût surpris qu'à moitié si Ton nous avait dit qu'on les avait fait venir de Nuremberg, avec des soldats de plomb pour mettre en haie dessus.
L'enceinte continue de Paris se développe avec ses quatre-
10 vingt-quatorze bastions, suivant un cercle presque régulier de trente-six kilomètres de circonférence. La ligne que l'on tracerait de centre à centre de chacun des seize forts détachés qui protègent l'enceinte n'a pas moins de 105 ou 106 kilomètres d'étendue. Ces chiffres étaient sans doute fort ras-
15 surants. Mais en quel état de défense se trouvaient ces fortifications ?
Sur ce point, nous n'avions, nous autres bourgeois, que des données fort incertaines. C'était pourtant l'avis des hommes du métier qu'il fallait, au bas mot, six mois de tra-
20 vaux pour compléter ce système et lui donner toute sa force de résistance.
Un de mes amis intimes, qui eut occasion de causer en ces jours-là avec Trochu, l'interrogea sur les chances de succès qu'offrait la situation.
25 Le général lui prit le bras avec force :
— Monsieur, lui dit-il, d'une voix vibrante, les Prussiens entreront dans Paris quand et comme ils voudront. Comptez là-dessus, et il n'y a pas un seul officier un peu instruit qui ne le sache.
30 — Diantre I général, et qu'espérez-vous alors?
— Eh ! mais, nous faire tuer auparavant
Et M. Trochu se rejetant en arrière, ajouta avec une nuance de cette emphase qui est le caractère de sa personne et de son talent:
— Ce sera de l'humus pour les générations futures.
La proclamation de la République, qui aurait dû hâter les 5 travaux, les arrêta net. Ce fut, je Tai déjà dit, un moment de courte folie. . Il fut impossible, à ce qu'il paraît, durant huit jours, d'obtenir aucun travail des ouvriers. Ils fêtaient, à leur manière, le retour de la grande exilée,* et s'imaginaient que le nom de République ferait bien plus pour les défendre ïo que des terres remuées et des canons allongeant leurs gueules ouvertes hors des embrasures. La tête leur avait tourné.
Il y eut là bien du temps misérablement perdu.