‹ Le siège de Paris (volume 2)Chapitre 11 sur 63 · APPROVISIONNEMENTS · texte numérisé non relu

APPROVISIONNEMENTS

Deux questions se présentaient, pressantes et pleines de menaces, au nouveau gouvernement : celle des fortifications et celle des approvisionnements. Qu'avait fait jusqu'alors le pouvoir tombé, et que laissait-il à faire ? lo

C'était M. Clément Duvernois, l'ex-ministre du commerce, qui avait été chargé d'approvisionner Paris. M. Clément Duvernois, qui était fort suspect à l'opinion libérale, possédait au moins le mérite, assez rare, d'être intelligent, actif, entreprenant surtout ; peu de scrupules, beaucoup de hardi- 15 esse et de décision. Il avait dès l'abord résolument rompu avec le train ordinaire de la routine administrative, et passé à la volée * une quantité énorme de marchés avec tous les grands industriels qui se présentaient.

On se contait à l'oreille l'étonnement d'un des plus grands 20 industriels de France, qui avait été mis en communication avec le ministre du commerce pour un approvisionnement de houille à faire.

— De la houille, avait dit l'impétueux Clément Duvernois ; oui, sans doute, il nous faut de la houille, beaucoup de 25 houille. La houille est le pain de l'industrie.

— Et de quelle espèce la voulez-vous ?

— De quelle espèce ?

— Oui, il y en a de trois sortes.

Et le chef d'usine avait énuméré leurs qualitéSrespectives. 5 — Très bien 1 un tiers de chacune alors, avait dit le ministre.

— Et combien vous en faut-il ?

Le ministre indiqua un chiffre ; Tindustriel sourit :

— Ce serait, dit-il, la consommation d'un jour à Paris.

lo — Ah I vraiment I fit le ministre. ... Eh bien I alors, tant qu'il en pourra tenir.

Tant qu^il en pourra tenir ^ ce fut sa devise, et il se trouva que pour le moment, c'était la bonne. Il est bien entendu que je ne puis donner les chiffres exacts des provisions accu-

15 mulées, et je ne sais si personne, même dans les bureaux du ministère, les pourrait avoir absolument authentiques. L'histoire seule aura plus tard des renseignements fidèles à cet égard, comme à bien d'autres. Je ne suis qu'un bourgeois de Paris qui se contente de rapporter ce qu'on disait

^o alors, et l'effet que produisaient ces rumeurs sur l'esprit public.

Je copie dans un journal du 4 octobre cette note d'origine ofl&cieuse, sinon ofl&cielle, qui fit à ce moment le tour de la presse :

25 « Voici le chiffre des immenses approvisionnements que possède actuellement la ville de Paris, Dans les différents parcs de la capitale^ tels que le bois de Boulogne^ le Luxembourg et quelques autres^ nous possédons environ 220^000 moutons, 40,000 bœufs, et 12,000 porcs.

30 (( Or, comme la consommation quotidienne de Paris est évaluée à peu prés à mille moutons, et à sept cents bœufs, il suit de là

gue nous avons des ressources suffisantes pour voir venir les évènements^

(( Quant à la farine ^ Paris en possède une provision de trois cent mille quintaux^ sans compter les quantités qui existent déjà chez les boulangers^ et que Von peut estimer à deux cent mille 5 quintaux,

(( Trente à quarante mille quintaux de viande salée ou conservée, et une provision considérable de poisson salé. Enfin Paris possède encore une étMrme provision de sel^ cent mille quintaux de riZf dix mille quintaux de cq/é, sans tenir compte des quan- lo tités de différents produits qui se trouvent dans les magasins du commerce de la capitale,

{{ La population parisienne est donc parfaitement approvisionnée et peut i en toute assurance^ attendre les Prussiens,))

C'était une des curiosités les plus courues du moment que 15 ces immenses parcs de bestiaux au cœur même de Paris. Outre le bois de Boulogne et les jardins publics, on avait, dans rintérieur des fortifications, disposé, pour les recevoir, d'immenses étendues de terrains vagues,* et on les y avait par^ qués tant bien que mal. Des mobiles, choisis parmi les fils 20 de la campagne, étaient chargés de les soigner. C'était pitié de voir ces pauvres bêtes, qui semblaient avoir la nostalgie de leurs étables, et qui, le mufie en l'air, aspirant l'air avec force, poussaient de longs et tristes mugissements. Elles piétinaient sur un sol croupi, et regardaient languissamment 25 les visiteurs qui s'aventuraient à travers les boues de ces campements.

Le gouvernement nouveau poursuivit avec une activité fébrile les approvisionnements commencés par ses prédécesseurs. L'industrie privée seconda de son mieux le mouve- 30 ment. Bien qu'on ne crût pas encore positivement au siège,

ni surtout à un blocus, il se trouva néanmoins nombre de spéculateurs, qui firent venir, en grande hâte, et par trains directs, d'énormes quantités de denrées de toutes sortes. Les gares furent emplies, bondées de provisions, qui ne s'écou- 5 lèrent que lentement vers des dépôts qu'on leur improvisa dans Paris. Les Halles ^ virent se dresser en piles gigantesques les sacs de farine, les tonneaux de viandes fumées, les meules de fromages, les boîtes de conserves, et les innombrables montagnes de légumes secs. C'était un prodigieux

lo spectacle, de voir ce flot incessant de victuailles s'engouffrer, par de monumentales ouvertures, sous les vastes arceaux de ces réservoirs, qui paraissaient inépuisables.

Tout ce qu'il y avait de monuments vides à Paris fut requis pour ce service. Il est inutile de les compter. Je ne

15 donnerai, pour exemple, que le nouvel Opéra, et la façon dont on employa la superficie qu'il couvrait. Tout le monde sait que le gros œuvre " du nouvel Opéra était entièrement achevé, et ses dehors mis au point,' quand éclata la révolution de septembre. L'architecte, s'occupait déjà d'enlever

20 la clôture de planches, qui dérobait aux yeux une partie de son chef-d'œuvre. Il escomptait le plaisir de cette première inauguration, en attendant le grand jour de l'ouverture définitive. Il ne se doutait guère que cet édifice, construit en l'honneur de la musique et de la danse, servirait d'abord à

25 tant d'usages qui n'avaient point le moindre rapport aux

beaux-arts.

On craignait qu'à un moment donné, les Prussiens cou-

pant nos aqueducs, Paris ne manquât d'eau ; on se souvint que

l'Opéra était bâti sur une nappe d'eau qui descendait des

30 hauteurs de Montmartre. On fora la couche de béton sur

laquelle reposaient les fondations du monument ; on fit jaillir

une rivière, et emplit d'eau les vastes profondeurs du dernier dessous.*

Par-dessus, on entassa les boulets de toutes formes, et à mesure que de dessous en dessous on remontait à la lumière, on emplit ces immenses réservoirs, faits pour recevoir des dé- 5 cors et engloutir les portants * de dix mètres de haut, de blé, de farines, de pommes de terre, de vin. Le rez-de-chaussée fut pris par une exposition de loterie,' à dix millions de billets ; par des campements de mobiles et des baraquements de toutes espèces. Par-dessus, à tous les étages, on empila lo des milliers et des milliers d'objets destinés, soit à l'alimentation, soit au vêtement de l'armée ; sans parler d'une boulangerie militaire, ce qui fit commettre aux reporters ime plaisanterie :

Dans le palais du son ^ on fait de la farine. 15

Que dirai-je encore ? Sur les vastes espaces de ce palais de marbre et d'or, on installa des cuisines et des logements pour les officiers, une ambulance pour les blessés, et sur le toit un appareil de lumière électrique et tout un système de signaux. Du haut en bas, l'Opéra nouveau respira la guerre, 20 et son histoire fut celle de tous nos monuments publics à cette heure.

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