LES TROUPES DE DJ^FENSE
Le patriotisme ne suffit point a défendre une ville, même derrière des murailles. Il y faut des soldats. On n'en avait
I point. MacMahon détruit, Bazaine bloqué, que restait-il à Paris ? Les trois cent vingt-cinq mille hommes qui com-
I posaient toutes les troupes disponibles en France étaient 5
tous en Allemagne, les malheureux ! L'armée de Metz, elle
aussi, avait été forcée de capituler, et pour répéter un de ces
mots cruels et cyniques qui sont familiers à l'esprit parisien,
Bazaine avait enfin opéré sa jonction avec MacMahon.^
OU trouver des soldats ? Vinoy, par bonheur, venait, par lo une retraite habile et qui fut admirée même des Prussiens, de ramener à Paris tout un corps d'armée, qui avait échappé avec lui au désastre de Sedan. Mais il ne fallait pas faire grand fond sur ces troupes. Outre que ce n'étaient pas de vieux. soldats, l'élite de notre armée, comme ceux que possé- 15 dait Bazaine, ils revenaient démoralisés par le spectacle du grand désastre auquel ils avaient assisté de loin. Ils en rapportaient l'impression très vive, dans leur imagination éperdue. Mal vêtus, mal chaussés, affichant sur toute leur personne le désordre de la déroute, cela n'eût rien été 20 encore ; c'était le moral surtout qui était affecté chez eux. Ils n'avaient plus de confiance ni en leur chefs ni en leurs armes. — Ce n'est pas la peine d'essayer, disaient-ils, ces gens-là sont plus forts qiie nous.
De toutes parts il rentrait dans Paris des fuyards de Sedan. 25 Tous rapportaient à Paris un grand dégoût de cette guerre, '3
et contribuaient à semer le découragement et la peur. On a fort souvent remarqué que le Français avait besoin d'être porté par le succès, et que son courage était plus dans l'élan que dans la résistance. Les revers le brisent et la retraite 5 l'achève. Songez que ces soldats avaient sulDi, coup sur coup, avec ime rapidité inouïe, les défaites les plus effroyables dont ait jamais parlé l'histoire ; qu'ils venaient de faire cent lieues de pays, avec les Prussiens à leurs trousses, et songez quelle pouvait être leur ardeur à courir à de nouveaux
ïo combats 1 On leur avait répété tout le long de la campagne le mot du Times :
— Vous êtes des lions conduits par des ânes ! Hélas 1 les lions mêmes avaient perdu leurs crinières. Il n'y avait plus, pour le moment au moins, aucun eflFort vi-
15 goureux à en espérer.
On s'était hâté de mander à Paris les marins de nos ports. Il n'en restait plus autant qu'on aurait voulu. Beaucoup voyageaient sur cette flotté si fastueusement inutile qui avait croisé dans la Baltique ; ^ cinq ou six mille s'étaient fait hacher
20 avec une bravoure incomparable, à Sedan. Le reste arriva. C'étaient d'excellents soldats, qui ont fait à Paris peu de bruit et beaucoup de besogne. On les distribua dans les forts, ou ils retrouvèrent leurs pièces, qu'on avait enlevées aux vaisseaux pour en armer les citadelles.
25 Ils ne furent pas pour nous un objet de curiosité ni de spectacle; leurs chefs, qui craignaient pour eux la contagion de l'indiscipline et du découragement, les tenaient serrés de court,' et ils n'avaient qu'à de rares intervalles la permission de descendre à terre} C'est à peine si, par-ci
30 par-là, nous, avions occasion de les voir, avec leur chapeau ciré, leur grand col rabattu, leur vareuse bleue, leur figure
bronzée, leur airmartial et bon enfant tout à la fois, filer leur nœud * dans nos rues.
L'armée régulière étant détruite, il fallut bien se rabattre
» sur la mobile, cette mobile qui devait sauver la situation. Depuis longtemps notre armée, sans qu'on s'en aperçût, 5 n'était plus composée en grande partie que de vendus * ou de réengagés ; les ims, qui forment presque toujours de mau-
^vais soldats, les autres qui deviennent des prétoriens ' grognojas- ? Ce n'était plus la nation. L'organisation de la mobile, au contraire, puisait aux forces vives de la 10 patrie: elle prenait le paysan di i^ à la peine,* obéissant, et d'une bravoure si tranquille ; l'ouvrier, bon compagnon, d'un corps si souple et d'im esprit si élastique, plein d'entrain et de gaieté, l'homme des coups de main * ; et à côté, les fils de cette bourgeoisie qui avait eu durant quarante années 15 le tort de se désintéresser des armes, instruits ceux-là, intelligents, et animés de ce courage que donne toujours aux âmes bien nées la supériorité des lumières. C'étaient là les vrais éléments des armées d'autrefois, de celles qui avaient repoussé l'Européen '92,' et qui, pour notre malheur, l'avaient 20 conquise et foulée, de 1800 à 18 14.''
Mais toute cette organisation n'existait guère encore que sur le papier. L'essai qu'on en avait fait à Paris n'avait été ni bien heureux ni fort encourageant. La mobile de Paris nous avait épouvantés par son- indiscipline, dont on nous fai- 25 sait les récits les plus étranges. C'était un peu la faute de l'ancien gouvernement, qui, ne comptant jamais s'en servir, lui avait donné pour officiers des jeunes gens haut apparentés et riches, mais parfaitement ignorants de bien des choses militaires, et par là mênxe sans influence aucune sur leurs 3° hommes.
Le maréchal de Mac Mahon s'en était débarrassé en les évacuant sur Paris ; on les avait campés à Saint-Maur ; mais il paraît que là ils ne se conduisaient guère mieux. Peu à peu cependant ils se rangèrent et apprirent leur métier, sur- 5 tout après que, sur une décision qui fut commune à tous les mobiles, on leur eût permis de choisir leurs officiers à Télection. Mais c'étaient pour le moment des soldats sur lesquels on ne pouvait compter qu'à demi : très braves sans doute, et capables d'un vigoureux cou p de collier » au jour de sortie,
10 mais peu sûrs, et qui avaient besoin de se former.
Le mobile de province inspirait plus de confiance. Non pas que ces jeunes gens fussent plus au- courant de la vie militaire : bien peu savaient tenir un fusil ; mais on lisait sur leur honnête, robuste et placide physionomie que c'étaient
15 tous de solides gars, dont on ferait tout ce qu'on voudrait, si l'on savait les mener. Le général Trochu est Breton d'origine. Il avait donc fait venir tout de suite la mobile de Bretagne qui s'était levée comme un seul homme à sa voix. Les pauvres garçons I je les vois encore avec leurs longs
20 cheveux, leurs grands chapeaux ronds et leur visage étonné quand ils débarquèrent à Paris, le soir, par une pluie battante. Ils avaient tous l'air pensif, recueilli et tout ensemble énergique. On lisait, sur leur rude figure, et cette force qu'ils ont tirée d'une terre de granit, et ces habitudes de méditation
25 que donne le spectacle incessant de la vaste mer.
Tout autre était le Bourguignon : haut en couleur, la mine gaie, avenante, le verbe sonore, l'allure superbe, le geste exubérant ; de plantureux gaillards qui ont du vin dans le cœur. Et quelle imagination I quelle verve de dévouement patrio-
30 tique I J'en connaissais quelques-uns ; c'était plaisir de les entendre : ils ne devaient faire qu'une bouchée des Prussiens.
Je rencontrai à cette époque le bataillon de Semur, dont un des capitaines était de mes amis. Quels récits colorés et fantasques ! On les avait d'abord laissés chez eux, à faire l'exercice, loin des armées allemandes. Mais ils ne l'entendaient point ainsi 1 ils voulaient, eux aussi, venir à Paris 5 comme les autres, se battre. Ils députent au ministère un des leurs, qui leur rapporte un ordre de départ. Les voilà fous de joiç. Ils bouclent leurs sacs et en route ! Ils arrivent à Dijon, en gare, tous chantant. '
— Vite im train I 10
— Mais il n'y a plus de train, répond le chef de gare ; le dernier vient de partir, et les Prussiens ont peut-être déjà coupé la ligne.
— Un train, ou Ton te fusille !
Et de rire! Ce sont les grosses gaietés bourguignonnes. 15 Il faut bien en passer par où veulent ces diables déchaînés. On organise un train.
— Mais je n'ai pas de chef de train ! *
— Eh bien ! monte toi-même sur la locomotive 1 Plus vite que ça, ou l'on te fusille. 20
Le chef de gare s'exécute, et sur tout la route nos Bourguignons, ivres de plaisir, tirent à travers les portières sur les vaches qui paissent, sur les troupeaux de moutons qui broutent les prés ; ils chantent, ils crient, ils se bousculent. C'est le vin rouge du pays qui bouillonne dans leurs veines 25 et déborde en joyeuses extravagances.
Quinze jours après, ces gaillards Bourguignons étaient à l'ordre du jour ^ de l'armée. Ils s'étaient battus avec cette même gaieté savoureuse ^ et forte !
On évalue à soixante et dix mille le nombre des mobiles 30 qui furent ainsi appelés de province, dans les jour qui pré-
cédèrent Pinvestissement. C'était Tespoir d'une armée; ce n'était pas une armée.
Derrière venait la garde nationale. La garde nationale n'était point une force organisée. Le gouvernement déchu
5 s'en était toujours défié. Il se rappelait cette définition restée célèbre : (( La garde nationale, c'est la nation armée en face du pouvoir. w^Outre qu'ilPavait supprimée dans un certain nombre de quartiers, il l'avait épurée dans tous les autres. Il n'y avait laissé que les hommes sur qui il croyait pouvoir
10 compter, et encore les décourageait-il d'un service qui n'était plus que de parade. >
L'ennemi approchant, tout le monde sentit qu'il fallait être de la garde nationale. Il y avait déjà des bataillons tout formés ; ils étaient en général composés de gros bourgeois,
15 négociants, médecins, avocats, employés, et comptaient de huit cents à mille hommes. Ils se recrutèrent de tous ceux qui, dans le quartier,' occupaient une position analogue de fortune, et se distinguèrent par ce nom, qu'ils conservèrent tout le temps de la crise, ^anciens bataillons. Ils s'arrêtèrent
20 généralement au chiffre de douze cents hommes.
Des nouveaux bataillons se formèrent dans les quartiers oîi la garde nationale n'existait pas. Il fallut aussi en créer dans les quartiers plus riches, oli les anciens Jie suffisaient plus aux inscriptions qui affluaient de toutes parts. Ces
25 nouveaux bataillons montèrent rapidement au chiffre de deux mille hommes.
Il s'agissait d'armer ces multitudes. Les fusils manquaient. C'est à peine si l'on en avait assez pour en donner aux nipblpts : on fit flèche de tout bois ; ^ on fouilla dans tous
30 les arsenaux ; on proclama le commerce des armes et des poudres de guerre absolument libre ; on invita l'industrie
privée à fabriquer et à faire venir des armes. Vous ne pouviez, à cette époque, entrer de jour dans un salon sans tomber au milieu d'une discussion sur les mérites respectifs des différents fusils ; on allait chercher le fusil de la maison, et le maître en expliquait complaisamment le mécanisme. La 5 foule était grande chez les armuriers : des rémingtons ' ou des chassepots I Les acheteurs ne sortaient pas de là ; * les armuriers ne se faisaient pas faute d'en promettre : ils allaient en recevoir ; ils attendaient des arrivages du Havre. De fait, ils en fournirent en assez petit nombre et à des prix lo exagérés. Le chassepot, qui revient à 70 francs à l'État, ne se vendait pas moins de 150 à 200 francs. Les revolvers avaient en huit jours monté de 30 francs à 90. Il n'était fils de bonne mère ' à Paris qui ne voulût avoir son revolver en poche. 15
— J'aurai du moins, se disait-on, le plaisir d'en tuer un I Un^ c'était des Prussiens qu'il s'agissait ; on croyait alors qu'ils entreraient tout de suite et de vive force. [ Il se trouva qu'il n'y eut de tués, par ces revolvers, que des gardes nationaux.! On en faisait jouer la batterie devant les amis as- 20 semblés. C'était pour montrer l'ingéniosité du système. Une balle partait sans dire : gare ! et donnait aux journaux du lendemain un joli entrefilet sur le danger des armes à feu.
Tout ce monde ne savait pas le premier mot des exercices. 25 On se mit bravement à l'œuvre. Il y eut exercice le matin et le soir ; nos boulevards et nos places furent sans cesse occupés, soit par des moblots, soit par des compagnies de garde nationale qui manœuvraient avec une ardeur infatigable. Les progrès ïurent rapides, mais le temps dont on disposait^3o était trop court. Les officiers instructeurs manquaient ; et
le public sentait bien, les chefs le sentaient encore plus douloureusement, que les Prussiens seraient sous les murs de Paris kvant que cette multitude fût devenue ime armée.