‹ Le siège de Paris (volume 2)Chapitre 15 sur 63 · PREPARATIFS DANS LA BANLIEUE · texte numérisé non relu

PREPARATIFS DANS LA BANLIEUE

Les fortifications, je Pai déjà dit, n'inspiraient pas beau-

5 coup plus de confiance que la mobile et la garde nationale.

C'était, pour user du mot de M. Thiers, une force morale.

Est-ce pour cela qu'on n'y travaillait que mollement ? Ce

qui est sûr, c'est que le travail n'avançait guère.

La destruction des villages qui entourent Paris ne marchait

^o pas non plus assez vite.) Ce n'était pas, il est vrai, une petite affaire de détruire tant de maisons, d'anéantir tant de richesses accumulées par soixante années de prospérité sans exemple. Quel spectacle que celui qu'étalaient aux yeux toutes ces ruines ! Tout autour de Paris, il y avait une

15 ceinture de villages qui étaient les plus riches du monde, bien bâtis et gais, et pleins d'une population aisée. Il fallait les démolir pour faire place nette, et ouvrir aux canons des remparts un champ tout à fait libre. Partout des bâtiments éventrés par la pioche bâillaient hideusement au soleil. Des

20 centaines de charrettes emportaient de ces lieux de dévastation des poutres, des pierres et des mobiliers. On ne marchait qu'à travers les décombres, où grouillaient, mêlés au peuple de démolisseurs, les habitants des villages et les enfants qui jouaient sur les ruines, avec l'insouciance de leui

25 âge.

Ah I il y a eu là des sacrifices bien douloureux 1 Je ne parle pas de ceux que chacun a faits pour son propre compte, mais de ceux qui nous intéressaient tous, comme habitants de Paris, de ce pauvre Paris si cruellement mutilé par nos propres mains. Non, nous ne savions pas nous-mêmes, nous S ne nous doutions pas, nous ne pouvions nous douter, de quel cœur nous l'aimions. Il nous tenait au cœur par toutes sortes de liens invisibles que nous ne soupçonnions pas.

Qui m'eût dit qu'au milieu de tant de désastres, un des coups les plus sensibles que je dusse recevoir, ce serait larfo destruction du bois de Boulogne, ce bois, où moi, homme de travail, je n'allais pas quatre fois dans l'année, ce bois que je croyais m'être indifférent, comme tous les biens dont on ne jouit pas. Eh bien ! non, je ne pus apprendre, sans un vif chagrin, que ces arbres transportés à grands frais, ces 15 prairies improvisées, ces lacs creusés de mains d'homme, toutes ces grâces et ces élégances d'une nature factice allaient être déshonorés par la hache et le feu. J'en aurais pleuré.

Je m'en allai les voir la veille même du jour où la promenade y devait être définitivement interdite au public. C'était 20 une après-midi splendide. Avez-vous remarqué la prodigieuse influence du temps sur l'esprit des Parisiens? Il semble que par un joyeux soleil qui luit sur la ville et qui la dore, il ne puisse nous arriver rien de triste. La fête est dans nos cœurs comme un ciel bleu. Un jour de pluie rem- 25 brunit nos âmes, et nous noircit encore l'horreur de notre

situation. La meilleure partie du bois était encore debout, et déjà les

feuilles commençaient à s'empourprer de ces tons roux qui

sont tout ensemble si beaux et si mélancoliques. Les allées, 30

ces allées que nous avions vues si peuplées d'équipages, si

vivantes et si rieuses, étaient absolument désertes et mornes, et nos pas sonnaient dans le silence et la solitude.

Nous arrivâmes aux lacs ; plus de voitures alentour, plus de cygnes, ni de canards à aigrettes se promenant sur Teau. S Ils avaient été tués la veille à coups de fusils par les moblots, ainsi que les chevreuils et les biches parqués dans le bois. Nous retrouvions çà et là quelques plumes blanches tombées sur rherbe. C'était, hélas I tout ce qui restait de la vie qui animait ces lacs, devenus aujourd'hui de tristes flaques

1% d'eau.

A mesure que nous avancions du côté des remparts, nous rencontrions des bûcherons et des soldats armés de haches, et nous entendions les coups sourds du fer sur les troncs qui pliaient et tombaient avec un bruit de bois qui se déchire.

15 Les oiseaux effrayés s'envolaient en gémissant. La conversation avait été jusque-là, entre nous, animée et railleuse. Elle baissa peu à peu et s'éteignit. Nous eûmes tous, en voyant mourir ce bois, qu'on appelait si justement le bois, le bois par excellence, comme un funèbre pressentiment de la

20 grande ville disparue. Ce ne fut qu'un moment, mais qui suffit à nous montrer toute la profondeur de notre tendresse pour ce Paris, pour les charmants paysages de la banlieue parisienne. Ils sont si beaux, ces environs de la grande cité ! S'il y a de par le monde * des points de vue plus ma-

25 gnifiques et qui étonnent plus l'imagination, il n'y en a point qui plaisent davantage à l'esprit, qui soient plus fins,* plus animés, plus coquets, qui éveillent mieux l'idée d'une civilisation aimable et spirituelle, qui aient plus de grâces brillantes et inspirent plus la gaieté. O nos jolis bois de Meudon,

30 de Ville-d'Avray 1 O notre joyeux Bougival tout peuplé de canotiers ! O Montmorency, rouge de cerises, Montreuil

embaumé du parfum des pêches, et vous, roses de Fontenay, qu'êtes-vous devenues durant ce siège 1 qu'est-ce que ces barbares vont avoir fait de vous 1

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