‹ Le siège de Paris (volume 2)Chapitre 19 sur 63 · LA GARDE NATIONALE · texte numérisé non relu

LA GARDE NATIONALE

Paris était un camp. Il n'était personne, jeune ou vieux, qui ne se fût fait inscrire dans la garde nationale. Jamais je n'ai mieux appris à connaitre et à apprécier le caractère de la bourgeoisie parisienne, qu'en voyant fonctionner cette institution de la garde nationale. Là, éclatait à plaisir et ce 5 goût d'indépendance frondeuse, qui touche à l'indiscipline, et cette honnêteté de sentiments, voisine de la grandeur, et ce courage tout plein de bonhomie narquoise, qui n'aurait qu'un pas à faire pour être de l'héroïsme, ce mélange inouï de qualités moyennes et de défauts tempérés, qui composent 10 le bourgeois. Ce qui surnageait encore, c'est la bonne humeur, la gaieté saine et forte, cette gaieté que nous avons héritée des Gaulois nos ancêtres, et qui est la marque indélébile de notre race.

On était tout feu et tout flamme pour les exercices. 15

La grande, la vraie fonction de la garde nationale, c'était de veiller sur cet immense périmètre des remparts. Cette garde devint bientôt par le fait une sinécure, quand il fut certain que les Prussiens n'essayeraient pas de prendre la place de vive force, et tourneraient le siège en blocus. 20 Mais tout le monde était convaincu, en ces premiers jours, qu'ils allaient entrer par surprise et qu'un beau soir on

6o LE SIÈGE DE PARIS

recevrait en plein des boulets et des obus sur le chemin ronde. On n'en partait pas moins gaiement pour les expéditions ; le temps ne s'était pas encore mis au froid, et elles étaient la plupart du temps égayées d'un beau et franc soleil.

S Que de jolis souvenirs elles nous laisseront à presque tous ; et que nous aurons plaisir à les conter plus tard, au coin diu feu, à nos petits-enfants 1

On a rendez-vous le matin, au lieu ordinaire de réunion de chaque compagnie. Les zélés et les novices arrivent à

10 sept heures précises, heure militaire I car les vrais soldats n'en connaissent pas d'autre. Les malins ^ commencent à déboucher entre sept heures et demie et huit heures de toutes les rues adjacentes. Ils se sont tous lestés d'une soupe bien chaude ou d'un café brûlant, préservatif recom-

15 mandé par le comité consultatif d'hygiène contre les brouillards inquiétants du matin. A huit heures, on est tous en tas. Il s'agit de se débrouiller. Les officiers courent et crient. On se forme tant bien que mal en deux lignes ; chacun rentre son ventre ou tend son jabot. On se numé-

20 rote. C'est là qu'éclatait aux yeux les moins clairvoyants ce qui fut longtemps le vice de la garde nationale. A côté d'un vieillard à barbe blanche, un jeune homme presque imberbe ; plus loin, un bon gros père dont la vaste bedaine trottait menu sur deux petites jambes ; d'honnêtes visages de bour-

25 geois pacifiques mêlés à des figures martiales d'anciens soldats; beaucoup de lunettes, qui témoignaient de myopies fâcheuses ; des nez rouges qui accusaient la complaisance des marchands des vins ; c'était le plus étrange tohu-bohu de physionomies disparates qu'on pût imaginer.

30 On arrive au bastion vers onze heures. C'est l'heure du déjeuner. Les uns tirent des protondeurs d'un inépuisable

LE SIÈGE DE PARIS 6l

havresac les provisions entassées par la ménagère ; d'autres se jettent sur la cantine; d'autres se répandent dans les auberges des environs. Les bouteilles succèdent aux bouteilles, les tournées aux tournées, et les galons ne défendent pas toujours celui qui les porte des lamentables consé- S quences de ces stations chez les marchands de vins.

Il n'y aurait eu qu'un moyen de préserver les hommes de ces hasards, c'eût été de les astreindre, même par contrainte, à un travail épuisant. La besogne ne manquait pas: remuer la terre, construire des casemates, dresser des abris, lo conduire des charrois, il y avait tout à faire. Mais point. On se promenait d'un bout à l'autre de la journée, tout le long des tentes où l'on devait se réfugier le soir. Quelquesuns jouaient au bouchon ; ^ d'autres au whist ou au «piquet. Beaucoup flânaient en groupe, ou lisaient le journal, ou dor- 15 maient au soleil.

Pas d'autre corvée que la garde I De jour, par le superbe soleil d'automne, les deux heures de faction étaient vraiment délicieuses- Il vint plus tard des temps de pluie battante et de neige fondue, qui furent moins agréables. On y grelottait, 20 sous la vaste capote du soldat, pris de froid jusqu'à la moelle des os. Mais à cette époque, c'était un plaisir.

Je me vois encore, sur le terre-plein du rempart, oîi l'on m'avait mis en sentinelle. Du haut de cette espèce d'observatoire, la vue erre sur un paysage admirable, et derrière ce 25 poudroiement liunineux, qui flamboie sur les extrêmes limites de l'horizon, dans un lointain obscur, on cherche, par la pensée, le noir fourmillement des casques ennemis. On n'est point troublé dans sa rêverie par l'ombre d'une crainte. Le danger n'existe pas encore. Cette image de la vie militaire, 30 sans les effrois qui l'accompagnent ordinairement, la nou-

veauté de la situation, la beauté sévère du paysage, ou les réflexions mélancoliques qui naissent invinciblement de toute promenade solitaire, cette sensation de bien-être que donne un petit vent frais par un brillant jour de septembre, ce

S regard vague dont on enveloppe Thorizon, les deux mains appuyées sur le canon du fusil ; le qui-vive des sentinelles, qui vous rappelle de temps à autre à la réalité, tout cela émeut et charme ; et tandis que je me laissais aller au courant de ces impressions si nouvelles, je ne sais comment me

10 remonta à la mémoire un couplet qui se chantait dans une des dernières bouffonneries d'Offenbach. Un roi arrivait, que ses sujets venaient de mettre à la porte, après une révolution :

Ils m*ont pris mon bien, mon empire,

1 5 Diamants, trône, et cœtera ;

Mais m'eussent-ils encore fait pire, Je suis content d'avoir vu ça (âis).

Oui, nous avons éprouvé je ne sais quel contentement d'avoir vu ça. L'âme humaine est ainsi faite I On sent

2o comme un mystérieux plaisir à être témoin d'événements si prodigieux qu'aucun siècle n'en aura vu de pareils, et à pouvoir dire qu'on y a contribué pour sa faible part 1 On fait de l'histoire, et de la grande, et c'est une jouissance qui n'est pas commune.

25 La faction de nuit était plus dure. Que de coryzas,^ que de bronchites, que de rhumatismes nous avons rapportés de ces nuits aux remparts I On couchait encore sous les tentes, les casemates n'étant point achevées. La tente est pittoresque, mais elle a le tort grave, pour de bons bourgeois,

30 d'être peu confortable et très fraîche. Et puis, faut-il le dire ? nous n'entendions rien à tous les détails de cette or-

ganisation de campagne. On avait beau marquer à chaque garde national la place qu'il devait occuper sous cet abri, nous ne savions pas nous arranger, et c'étaient des querelles sans fin, qui ne laissaient pas d'avoir leur côté comique. 5

Il se trouvait toujours sous chaque tente deux ou trois gardes nationaux qui s'étaient couchés au premier endroit venu, et qui, la tête sur un sac de rencontre, dormaient tant bien que mal sur la paille du voisin. Les malheureux qui sortaient de faction arrivaient transis de froid ; ils péné- lo traient à tâtons sous les tentes, et cherchaient, en s'orientant de leurs deux mains jetées en avant, et la couverture et le sac qu'ils avaient laissés pour marquer leurs places. Ils les trouvaient toutes occupées par des têtes qui grognaient.

— Voyons! messieurs, criait le premier, c'est absurde. 15 On m'a pris mes affaires. Qui est celui qui n'est pas à sa place ?

— Ça n'a pas de nom I disait un autre.

— C'est ignoble 1 reprenait un troisième.

Tous les dormeurs se cramponnaient silencieusement à 20 leur sac; quelques-uns même poussaient l'audace jusqu'à ronfler plus fort. Le ronflement passe pour être l'indice d'une conscience pure. La colère montait peu à peu, et les gros mots :

— Si vous croyez que c'est drôle I je suis gelé I . . . Eh I 25 monsieur . . . monsieur . . . c'est vous qui êtes à ma place. ... Je dis que vous êtes à ma place .... mais sapristi 1 rendez-moi donc ma place, ou je vous jette dehors î

— Je voudrais bier voir ça 1

— Vous allez le voir tout de suite I 30

— Ne me touchez pas 1

La bataille va s'engager dans les ténèbres, quand un voisin conciliant intervient :

— Faites Tappel nominal.^

— Vous êtes encore un singulier pistolet I ' que je fasse 5 rappel nominal, quand il fait noir comme dans un four ! vous

êtes stupide, mon cher !

— Oh I mais, dites donc. ...

Au bruit, tous les dormeurs, même les plus convaincus, se sont éveillés.

10 — Mais, sacrebleu! taisez-vous donc! avec ça que c'est déjà aisé de dormir sur de la paille I

— Vous êtes encore bien heureux d'en avoir ! on m'a volé toute la mienne 1

— Ce n'est pas moi 1 15 — Je n'en sais rien !

— Comment 1 vous n'en savez rien ? puisque je vous le dis!

— Fichez-moi donc la paix ! ' vous êtes ridicule avec vos susceptibilités 1

20 — Oh 1 vous savez 1 si voUs voulez sortir,* je suis votre • homme, entendez-vous?

— Vous croyez que vous me faites peur !

. — Et vous donc ! ^

À cette querelle qui débute, l'homme qui cherche son lit 25 entrevoit une faible lueur d'espoir, et d'un ton insinuant :

— C'est cela, messieurs, allez vous expliquer dehors. Cette proposition laisse froids les deux adversaires, qui

continuent à s'invectiver, comme les héros d'Homère, de loin et sans en venir aux mains. Ils se reprochent l'un à 30 l'autre d'avoir trop bu, et tout porte à croire qu'ils ont raison tous les deux.

Les plus sensés quittent la tente et vont faire un tour. Aussi bien le ciel est-il plein d'étoiles et la nuit d'une sérénité admirable. On voit à Test l'horizon qui blanchit doucement, et finit par se colorer en rose vif. À travers la brume indistincte du matin passent, comme des ombres, les vieilles 5 femmes qui apportent de grandes gamelles et, sur des tréteaux improvisés, distribuent au plus juste prix et la soupe à l'oignon et le café noir. On boit son bol debout, autour d'un feu de bivac qu'on vient d'allumer sur la route, tout en échangeant avec les camarades quelques phrases de bien- lo venue : « Brrr 1 qu'il fait froid ce matin I . . . Aïe, la rosée est pénétrante 1 . . . Avez-vous entendu le canon cette nuit ? ... » Et autres menus propos.

La diane a sonné; le camp s'éveille. Tous les gardes nationaux sortent, les yeux chargés de sommeil, dans des 15 tenues impossibles. L'un s'est enveloppé dans une vaste robe de chambre et se promène gravement, la pipe à la bouche, dans cet accoutrement peu guerrier ; l'autre disparaît sous ime vaste couverture d'où la tête émerge par un trou rond. Les plaids d'Ecosse, les pardessus américains en 20 caoutchouc, les peaux de bêtes roulées à la taille, les manteaux qu'on rejette sur l'épaule à l'espagnole, tous les costumes les plus invraisemblables se sont là donné rendez-vous. Et quels visages 1 tous fatigués par une nuit d'insomnie I On est morne, affaissé, et les dents claquent lugubrement 1 Une 25 demi-heure se passe, il n'y parait plus 1 L'esprit ^ a remonté les ressorts de la machine, et l'on rentre gaillardement, au son du tambour et du clairon mêlés, dans la grande ville, qui a dormi une nuit paisible, tandis qu'on veillait sur elle.

La gaieté 1 la gaieté ! Je ne saurais trop insister sur ce 3° point, qui est si caractéristique 1 Elle n'a jamais été, même

aux plus cruels jours d'aiffliction, sérieusement mise en dé* route. Elle est la forme essentiellement parisienne, dont s'enveloppent ici toutes les douleurs, même les plus cuisantes, toutes les besognes, même les plus sévères. Jamais S la consigne ne fut plus respectée tout à la fois et plus (passez-moi l'expression), et plus blaguée, que par le garde national parisien. On s'en moquait, et on la faisait exécuter avec une bien plus rigoureuse exactitude que n'eussent fait de véritables soldats que l'habitude a rendus plus coulants.*

lo Ces souvenirs resteront parmi les meilleurs que nous ayons emportés du siège. La garde nationale eut plus tard occasion d'en recueillir qui furent héroïques ; mais le moment n'était pas encore arrivé des beaux dévouements et des sacrifices suprêmes. La garde aux remparts et la police

15 à l'intérieur formaient tout son service.

Cette police se compliquait alors d'une foule de détails dont la postérité ne se doutera guère. Qui s'imaginerait qu'une de ses plus sérieuses occupations fut, pendant les premiers jours du siège, la chasse aux espions prussiens ? Il

20 faut connaître Paris pour comprendre à quels excès peut se porter une idée fixe, chez cette population bouillante, oîi tous les sentiments sont en quelque sorte surchauffés et s'extravasent avec un bruit de fumée qui s'échappe. Il y eut une semaine ou deux oîi toutes les têtes furent, à la lettre, tour-

2$ nées et renversées par cette préoccupation de l'espionnage ennemi, préoccupation terrible, qui avait fini par tourner en folie. On voyait des espions partout. On arrêtait à tort et à travers les plus honnêtes gens du monde, qui avaient grand 'peine à se soustraire aux fureurs de la foule

30 ameutée. On les conduisait au poste le plus voisin, où ils se faisaient reconnaître et recevaient des excuses. On assure

LE SIÈGE DE PARIS 6j

même que le général Trochu fut arrêté lui aussi par des gardes nationaux trop zélés et rit beaucoup de la méprise. Malheur à qui parlait avec l'accent alsacien 1 ^ il était sûr de son affaire. Je sais tel de mes amis, enfant de la patriotique Alsace, qui s'était condamné à ne plus dire un mot en public. 5 II avait été deux fois victime de ces erreurs désagréables. La plaisanterie, comme il arrive toujours en cette ville, s'en était mêlée. Les mystificateurs criaient au Prussien ^ et se tenaient les côtes, en voyant la figure ahurie du pauvre diable, appréhendé au collet. Un débiteur, pressé dans la lo rue par un tailleur ou par un bottier indiscret, le désignait à haute voix comme espion, et se sauvait en riant de tout son cœur.

Parfois, le soir, on voyait se former lentement des groupes de nez tendus en l'air. Le groupe ne tardait pas à devenir 15 foule. Qu'est-ce qu'on regardait avec cette attention ? . . . Une lumière qui brillait au quatrième étage et se promenait de chambre en chambre. Une lumière 1 à dix heures du soir I au haut du toit d'une maison ! ce ne pouvait être que des signaux. ... Ce sont des signaux. . . . Tenez 1 voyez- 20 vous le reflet vert ? . . . Et les commentaires allaient leur train. ... « Je connais le portier, sa femme est prussienne, elle cache des espions, cela est sûr ... ils veulent livrer Paris. ...» La garde nationale arrivait, une escouade s'emparait du concierge tremblant et montait avec lui sous 25 les combles. Là, on trouvait presque toujours ime honnête famille cousant ou lisant sous la lampe fidèle. . . .

— Mais ces mouvements de la lumière qui passait d'une fenêtre à l'autre ?

— C'est que nous étions allés chercher quelque chose dans 30 l'autre chambre.

— Et le reflet vert ?

— C'est que notre papier de tenture est en effet de nuance verte.

Un jour, ou plutôt un soir, un objet extraordinaire dont

S la couleur passait du rouge au vert et au bleu, sous la lumière d'une bougie qu'on voyait se promener avec des allures inquiétantes, ameuta tout un quartier, qui, ne pouvant s'expliquer ce phénomène, parlait de saccager et de brûler cet observatoire. On fit invasion dans le domicile, et derrière

lo la fenêtre on trouva, sur son perchoir, un perroquet empaillé, sur qui se jouaient les rayons d'une bougie en mouvement Le grave Journal des Débats conta le lendemain, d'un ton de bonhomie narquoise, cet épisode de l'espionomanie.* Ce fut le coup de grâce.* Les folies chez nous ont cela de bon, c'est

15 qu'elles sont courtes, si elles sont vives. Celle-là passa vite, et l'on ne songea plus aux espions que pour arrêter les vrais, ces misérables de la dernière classe qui sous prétexte d'aller en maraude, sortaient de Paris avec im sac qu'ils devaient rapporter plein de choux ou de pommes de terre, et don-

20 naient aux ennemis nos journaux et les brins de renseignements qu'ils pouvaient attraper de côté et d'autre.

Page 1