‹ Le siège de Paris (volume 2)Chapitre 20 sur 63 · MANQUE DE NOUVELLES · texte numérisé non relu

MANQUE DE NOUVELLES

Cette passion tomba donc faute d'aliments. Deux autres

traits distinctifs de ce siège devaient, au contraire, aller s'ac-

centuant chaque Jour davantage. Ils étaient à peine sen-

25 sibles en ceà^premiers moments ; ils devinrent par la suite

êmement douloureux. Le premier, ce fut le manque bsolu de nouvelles. Paris, oh venaient aboutir tous les ruits du monde entier et qui les renvoyait en quelque sorte ultipliés et grossis comme un prodigieux écho, se trouva rusquement coupé du reste de Tunivers. Il n'entrait plus S chez nous ni un journal, ni une lettre, ni un courrier. La poste avait dépêché dans plusieurs directions un certain nombre de facteurs qui devaient traverser les lignes prussiennes et nous rapporter des correspondances ; aucun n'était revenu. ïo

Nous fûmes très surpris et fort déconcertés. Ce fut d'abord notre amour-propre qui souffrit. Nous avions tant dit et répété, sous toutes les formes, que Paris était le grand ressort de la pensée humaine, que s'il cessait d'émettre des idées et des sentiments, toute la machine de l'univers s'arrê- 15 tarait à la suite, et que ce serait comme un long 'évanouissement de la civilisation I II fallut bien reconnaître qu'une fois Paris retranché des nations, la terre n'en poursuivait pas moins sa course accoutumée autour du soleil ; l'humanité n'en continuait pas moins de penser et d'agir ; elle allait 20 d'un même pas vers l'étemel progrès.

Quelques jours avant que l'investissement fût consommé, le gouvernement avait délégué à Tours deux de ses membres pour organiser la levée en masse, et soulever l'enthousiasme des départements. C'était pour nous une bien pénible 25 angoisse de ne pouvoir enfoncer nos yeux dans cette nuit qui se dérobait à nos regards. On nous avait prévenus que M. Thiers, mettant au service du gouvernement nouveau sa longue expérience et sa grande autorité, était parti pour porter des propositions aux divers cabinets d'Europe ; qu'il avait 3° d'abord dû aller à Londres, puis de là à Saint-Pétersbourg, et.

repassant par Vienne et Florence, revenir à Touis. Qu'était-îl advenu de ce voyage ? /Oîi notre ambassadeur en était-il de ses négociations ? Quel chagrin, quelle irritante inquiétude de ne pouvoir rien apprendre de précis sur des 5 points qui nous touchaient de si près et d'une façon si sensible \y

Mais il y avait encore pour chacun de nous, dans cette absence de nouvelles, une privation bien plus amère, la plus cruelle de toutes assurément. Nous avions tous envoyé nos

lo mères, nos femmes, nos enfants, nos familles, les uns * à l'étranger, les autres sur les plages normandes ou bretonnes, d'autres dans l'intérieur de la France. Aucim de nous n'avait prévu le blocus, et nous ne les avions laissées là-bas sans argent que pour un petit nombre de jours. Que de-

1$ venaient-elles, «t surtout qu'allaient-elles devenir ? Comment les rassurer sur notre compte ? Et nous-mêmes, par quelle voie apprendre si ces êtres, qui nous étaient si chers, vivaient en bonne santé ? Nous nous sentions le cœur plein d'amertume et d'ennui. C'est la seule souffrance dont aucun de

20 nous n'ait pris son parti. J'ai vu la blague parisienne s'attaquer à tout et railler avec sa ^dési nvolture ; satirique les maux les plus sérieux du siège : elle a toujours respecté celui-là ; la voix lui eût manqué, et la raillerie se fût terminée en sanglots. Paris était plein de veufs, qui, le soir, prenant leur

25 bougeoir chez le concierge : *

— Eh bien 1 pas de lettres ? interrogeaient-ils.

— Non, monsieur, pas de lettres, répondait le portier.

Et c'était tous les jours pour eux un coup nouveau et douloureux. Je me souviendrai longtemps qu'un soir je dînais 30 au restaurant avec trois Parisiens des plus sceptiques, et que tout en mangeant fort mal nous faisions des mots ^ et sur le

dîner qu'on nous servait et sur les horreurs du siège ; nous étions tous animés de cette gaieté un peu factice qui pétille sur Pesprit boi^evardier, comme la mousse sur le Champagne. A quatre pas de nous, sur une table séparée,- dînaient un vieillard, et en face de lui une jeune femme, sa fille sans 5 doute, qui avait à côté d'elle un petit enfant de trois ou quatre ans, blond, les cheveux bouclés, et babillant avec Tingénuité de son âge. Il vit sur notre table une poire et en demanda à sa mère. L'un de nous se détacha et, après s'être excusé près de la jeune femme, offrit un quartier du 10 fruit au bambin et l'embrassa. Quand il revint, il avait les yeux tout pleins de grosses larmes qu'il cherchait à dissimuler, et tous quatre, braveïnent, nous nous mîmes à pleurer, les uns devant les autres, en face de notre assiette, sans mot dire. ... 15

L'administration fut tout d'abord prise au dépourvu, et ne sut rien imaginer dans cette détresse. Nos gouvernants se servirent d'abord de ballons libres, où l'on devait mettre des cartes sans enveloppes et affranchies d'un timbre de dix centimes. Ce que sont devenus ces ballons et les lettres que 20 nous leur avons confiées, je n'en sais rien. Ce ne fut qu'après deux ou trois semaines de tâtonnements qu'ils organisèrent un service régulier de grands et vrais ballons. Bien plus tard encore ils purent, grâce aux pigeons voyageurs, nous procurer quelques courtes et rares nouvelles de nos chers 25 délaissés. Ces messagers ailés ont fait un petit nombre d'heureux 1

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