‹ Le siège de Paris (volume 2)Chapitre 21 sur 63 · RARETÉ DES VIVRES · texte numérisé non relu

RARETÉ DES VIVRES

La seconde surprise et la seconde misère du siège commençant, ce fut la rareté soudaine des vivres. Le gouvernement avait engagé les particuliers à faire leurs provisions d'avance. Mais personne, ou presque personne, n'avait pris S cet avertissement au sérieux. Je ne saurais trop répéter qu'on ne prévoyait point un blocus à Paris. Quelques bourgeois prudents avaient rempli leurs caves de provisions de bouche î mais c'était le très petit nombre. Les autres avaient acheté, par mode, par blague, un jambon d'York, quelques boîtes de

10 sardines, quatre à cinq kilogrammes de riz et de lég^umes secs, et des pots de confitures. On allait chez les grands épiciers comme en partie de plaisir. Les femmes du inonde arrivaient en grande toilette à la porte de Potin ; elles entassaient, au hasard, dans leurs calèches, les pots, les boîtes, les

15 quartiers de salaisons et de fromage, payaient en or, et s'en allaient riant comme des folles de leur équipée.

On s'aperçut très vite que le siège allait tourner au blocus, et que ces approvisionnements, faits à la hâte, sans ordre, et par manière de plaisanterie, ne dureraient pas longtemps.

20 Toute la ville, alors, d'un même mouvement, se précipita, les mains tendues, chez les marchands de comestibles. Du jour au lendemain, tout haussa de prix. Il se formait aux portes des épiciers et des charcutiers de longues queues de ménagères, qui venaient chercher du fromage, des jambons, des

25 saucissons et autres victuailles. On riait encore, à ce moment-là, de cet empressement ; on ne se doutait guère que

ITieure était si proche des détresses réelles et des sérieuses souffrances.

Il se produisit un phénomène bien curieux, et qui serait difficile à croire, si nous ne Pavions tous constaté : c'est l'appétit dévorant dont Paris tout entier fut sur-le-champ saisi. 5 Jailiais il n'avait yîz// si faim * dans la grande ville. Aussitôt le siège commencé, nous entendîmes tous nos entrailles crier d'une étrange manière. Tel qui déjeunait de deux œufs sur le plat " et d'im morceau de fromage, ne voulait plus se contenter à moins.d'un bifteck saignant,' arrosé d'une bouteille de lo bordeaux. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en prévision des jours d'abstinence forcée, chacun s'appliquait à manger plus et mieux. La chère était plus abondante et plus délicate. Il semblait qu'on se dît à part soi : Autant de pris sur l'ennemi ; encore un * que les Prussiens n'auront pas ! 15

Jamais dans la classe bourgeoise les invitations ne furent plus nombreuses qu'en cette première phase du blocus. Un dîner de siège I . . . c'était l'expression consacrée. Et l'on prenait je ne sais quel plaisir à narguer les Prussiens en servant à ses convives de bons morceaux, qu'ils engloutissaient, 20 en se plaignant des horreurs de la famine. Toutes ces railleries durèrent peu ; les boucheries ne tardèrent pas à se ressentir de l'investissement. Il fallut rationner le public, et cette question devint une des plus épineuses à résoudre. A l'époque oîi nous étions, on n'en sentait pas encore toutes les 25 difficultés. Outre que la viande fraîche de bœuf et de mouton était encore assez abondante pour fournir à la consommation normale de la population, la chair de cheval abondait, et comme elle était repoussée par le préjugé populaire, il était facile de s'en procurer. 30

Je me souviens qu'en m'en allant, le matin, aux exercices

de la garde nationale, je passais devant les queues qui s'allongeaient à la porte des bouchers, et j'entamais la conversation avec les ménagères, qui piétinaient, bleuies de froid, riant et causant, tandis qu'elles attendaient leur tour.

5 — Mais, leur disais-je, pourquoi êtes-vous ici, sous la pluie,

les pieds dans la boue, avalant l'air humide du matin, quand

au bas de chez moi,* il y a une boucherie de cheval ouverte,

et qui ne parvient pas même à débiter toute sa marchandise ?

— Du cheval 1 s'écriaient les commères avec horreur.

lo Le fait est que moi, j'en mangeais tous les jours, et le trouvais fort bon ; que mes amis en mangeaient comme moi, et que toute la bourgeoisie riche s'y mit sans répugnance. Mais il fallut, pour y amener les ouvriers et leurs femmes, l'aiguillon de la faim.

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