LA PROVINCE S'EST LEVEE — BATAILLES SOUS PARIS — ON VA BOMBARDER
l'armée de paris
Vous vous rappelez ces vieilles légendes du temps passé, qui vous représentent le guetteur de nuit, épiant du haut du clocher si l'armée de secours arrive au loin pour débloquer la ville. Une foule immense s'est rassemblée au pied de l'église, et demande de temps à autre au veilleur s'il ne voit 5 rien venir. On sç désespère, on pleure, et déjà s'ouvre à tous les yeux la nécessité de se rendre, quand tout à coup l'homme de la tour jette un grand cri : « J'aperçois là-bas, tout là-bas, dans la plaine, un effroyable nuage de poussière qui s'avance. Au travers brille le fer des lances et le cuivre lo des casques ...» et la population tout entière répond à cette bonne nouvelle par une longue acclamation de joie. On s'embrasse, on jure de mourir tous ensemble plutôt que de céder. La confiance et la joie sont revenues, et avec elles le courage et une invincible résolution de tenir jusqu'au bout. 15
Cette légende est notre histoire, et peut-être est-elle aussi
celle de toutes les villes assiégées. C'est le 15 novembre
qu'il nous arriva, par voie de pigeons, une dépêche qui nous
annonçait qu'une armée d'Orléans avait, sous les ordres
d'Aurelle de Paladines, refoulé les Prussiens et repris Or- 20
léans. Non, rien ne peut donner une idée de l'émotion qui
se répandit par toute la cité à cette nouvelle inattendue. Il
semblait que le pigeon messager nous fût arrivé, comme la colombe de l'arche, apportant dans son bec le rameau de Tespérance. Dans tous les cœurs brilla Taro-en-ciel de la victoire. Le nom d'Aurelle de Paladines, profondément
5 ignoré jusque-là et qui devait si tôt après retomber dans son obscurité, devint tout à coup célèbre. ( Tous les journaux en firent à Tenvi un grand homme, j La confiance était si ferme, que, dès le lendemain, nous éprouvâmes tous une sorte de déception, lorsque, ouvrant notre journal, nous n'y lûmes
10 point l'annonce d'un nouveau succès :
— Eh bien ! mais, que fait donc Aurelle de Paladines ? Nous trouvions qu'il n'allait pas assez vite. Il y avait une reprise universelle de confiance et de bonne humeur 1 On était si heureux d'avoir senti, quoique de loin, battre enfin
15 le cœur de la province !
Ce ne fut qu'un cri dans toute la population : ils viennent à nous ; allons à eux 1 II faut absolument faire une sortie. En avant 1 nous sommes quatre cent mille, et quatre cent mille hommes passent toujours! Ainsi disait la foule, et
20 M. Trochu n'en hésitait pas moins. Cet honnête militaire, aussi intelligent que loyal, |ie se payait pas de mots.J II savait bien que quatre cent mille hommes ne sont pas quatre cent mille soldats, et que le patriotisme le plus déterminé ne suffit pas à faire de bonnes troupes. Ceux sur qui l'on pou-
25 vait le plus compter, les marins, n'étaient pas fort nombreux, et il en fallait garder pour les forts, dont ils servaient l'artillerie. La garde mobile se composait d'éléments très divers. Il était permis sans doute de faire fond sur elle pour un coup de collier ; * tous les hommes qui la composaient, d'oU qu'ils
30 vinssent, ne demandaient qu'à en finir ; mais tous n'étaient pas également exercés et rompus aux manœuvres.
La garde nationale n'était encore à ce moment-là qu'un tumultueux chaos de bonnes volontés que le désordre rendait inutiles. Si, dès le premier jour du siège, un organisateur d'élite eût tiré de cette foule armée les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans, mariés ou non mariés, comme un décret 5 applicable à toute^la France lui en donnait le droit, les eût équipés, instruits et unis en corps de troupes, il en eût formé . une armée excellente. On eût gardé les autres pour le service peu fatigant des remparts et des portes, dont ils se fussent acquittés, comme ils le firent, avec un zèle qui ne se io démentit jamais. Mais était-ce bien la peine d'être jeune, instruit, décidé à bien faire, pour se promener deux ou trois fois par semaine, l'arme au bras, sur un bastion que personne n'attaquait ?
On organisa, on équipa, je n'ose pas dire qu'on instruisit 15 un certain nombre de compagnies de guerre. C'étaient presque tous de braves gens, peu habitués aux fatigues d'une campagne, mais résolus, et qui sentaient qu'il fallait combattre pro arts et/ocis,^ Ils ne se faisaient pas illusion sur les services qu'ils pouvaient rendre, et savaient bien qu'en ba- 20 taille rangée leiu* ignorance des manœuvres les réduirait à n'être qu'une force de réserve : mais ils se disaient qu'aux tranchées et aux avant-postes, ils relèveraient les lignards " et les tn^pblots. : et que, les dégageant de ce service très pénible, ils leur rendaient, pour d'autres opérations plus importantes, 25 la liberté de leurs mouvements.
En dehors de l'armée régulière, ligne et mobile, de la garde nationale, mobilisée ou sédentaire, un historien du siège de Paris ne saurait oublier les corps francs,^ La formation des corps francs date du commencement même de la guerre. 30 C'étaient, comme leur nom l'indique assez, des compagnies
de volontaires qui s'habillaient à leur guise, s'équipaient à leurs frais et combattaient à leur fantaisie. Aussitôt après nos premiers désastres, Topinion s'était vite accréditée dans le public que, s'il était insensé de tenir en masse contre une 5 armée aussi terriblement homogène et disciplinée que l'armée prussienne, on pouvait bien faire avec grand avantage aux ennemis une guerre de partisans, couper leurs convois, surprendre leurs détachements en marche, les harceler sans cesse et les inquiéter sur leurs flancs et sur leurs derrières ; en un
lo mot, les détruire en détail. Ces façons de batailler plaisaient fort à notre humeur aventureuse ; (aussij nombre d'anciens soldats et de jeunes genSv^^étaient-Us^mpressés de s'enrôler dans ces corps francs, où l'on avait moins d'exactitude dans la discipline à craindre, plus de variété et d'imprévu dans les
15 combats à espérer. Ce fut alors sur nos boulevards comme un carnaval de costimies les plus fantaisistes. Quelques-uns de ces corps avaient adopté un habillement sévère ; mais d'autres s'étaient déguisés en brigands d'opéra-comique. Les plimies au chapeau, les ceintures multicolores, les bottes
20 à revers,* les lisérés et les galons les plus extravagants, les glands, les torsades d'or étincelaient sur tous ces beaux fils. Très braves, au reste, et très déterminés, quelques-uns de ces corps libres se firent rapidement un nom, même avant le siège; ainsi les francs-tireurs de Paris, qui partirent 960
25 pour Sedan et revinrent 167.
Une fois Paris bloqué, les francs-tireurs n'avaient plus aucune raison d'être. ^On s'efforça de les faire rentrer, le plus qu'on pourrait, dans les cadres des opérations projetées^ On voit par cette analyse à quoi se réduisaient dans la
30 réalité ces quatre cent mille hommes, qu'on jetait sans cesse au nez du gouverneur de Paris, en lui demandant une trouée
coûte que coûte. Il sentait bien que ces quatre cent mille hommes ne valaient pas quatre-vingt mille vrais soldats, et son malheur était de le sentir trop, sans trouver en son génie tout ce qu'il eût fallu de ressources, d'activité, d'énergie et de foi brûlante pour transformer en vrais soldats ces quatre S cent mille hommes.