‹ Le siège de Paris (volume 2)Chapitre 27 sur 63 · LA FIN DE L AN SOUS LES MURS · texte numérisé non relu

LA FIN DE L AN SOUS LES MURS

N'importe f le vent était à la confiance 1/ Il faut en finir ; c'est le mot qui allait de bouche en bouche, et tous les cœurs se gonflèrent d'espérance et de joie quand le 29 novembre au matin, on lut sur les murs de Paris une proclamation du 10 général Ducrot, qui nous annonçait que le moment était enfin venu de rompre le cercle de fer dont nous étions entourés. . . . Les débuts seront difficiles, disait le général, et il y aura un vigoureux effort à faire ; mais il n'est pas au-dessus de nos forces. Plus de 400 canons, dont les deux tiers au moins du 15 plus gros calibre, accompagneront l'armée, qui se composera de plus de 150,000 hommes, bien armés, bien équipés, abondamment pourvus de munitions. — « Pour moi, ajoutait Ducrot en terminant, je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux ; vous pourrez me voir tomber ; vous ne me verrez 20 jamais reculer. Alors, ne vous arrêtez pas ; mais vengezmoi 1 »

A ce noble et patriotique langage, toute la ville tressaillit

d'une émotion sainte. De quel cœur nous souhaitâmes bonne

chance à ces pauvres gens, qui s'en allaient, gaiement et le 25

sac au dos, payer de leur vie la victoire et la délivrance !

Ceux qui ont vu ces journées de fièvre ne les oublieront jamais ! La population tout entière dans les rues, les uns sur les boulevards, les autres aux différentes barrières par oîi pouvaient revenir, avec des blessés, les bruits de la bataille. 5 L'armée de Ducrot passa la Marne le mercredi 30, et, poussant devant elle Tarmée prussienne qui était retranchée sur de fortes hauteurs, elle s'empara pied à pied des positions que l'ennemi occupait, et le soir enfin, elle s'installa sur le plateau de Villiers. Les Prussiens s'étaient retirés, nous

10 laissant deux canons, leurs blessés et leurs morts. C'était la première fois, depuis ce malheureux siège, que nous apprenions un succès ; je parle d'un succès important, réel. La joie fut immense à Paris. On portait aux nues le général Ducrot, qui s'était battu comme un lion, et avait, dit-on, dé-

15 ployé les qualités de sang-froid et de coup d'œil d'un général. On faisait réparation d'honneur à Trochu, qu'on s'accusait d'avoir mal jugé. C'est lui, écrivaient les journalistes repentants, qui du néant a tiré cette armée, qui a rendu possible la victoire d'aujourd'hui. La victoire 1 ce nom sonne si har-

20 monieusement aux oreilles françaises, et nous en étions depuis si longtemps déshabitués 1

Quelle nuit de triomphe ! Je me souviens que je la passai au Moulin de la Galette^ un petit observatoire juché sur le haut de la butte Montmartre, d'oh M. Bazin, le célèbre in-

25 venteur des appareils électriques sous-marins, éclairait avec une machine puissante toute l'immense plaine de Gennevilliers depuis le Mont-Valérien jusqu'au fort de la Briche. On avait mis là, depuis le commencement du siège, un poste de gardes nationaux, où je venais d'être agrégé. Que de

30 jolies heures j'y ai passées, contemplant de ce point élevé le vaste panorama qui s'étendait sous nos yeux : Paris à nos

pieds, et bien loin, à perte de vue, cette longue ligne de hauteurs, occupées par les Prussiens, et que le fort Valérien semblait défier de sa masse sombre ! Le soir, c'était un spectacle féerique, que tout Paris est venu voir. M. Bazin projetait, au loin, sur la campagne, un énorme rayon de S lumière électriqne. Le rayon, passant par-dessus la ville, plongée dans une ombre épaisse que piquaient des milliers de feux, enlevait en blanc * les toits des maisons, et tombant sur quelques arbres éloignés les faisait saillir de la nuit avec des formes étranges ; on eût dit un décor de théâtre. C'est lo de mes longues stations à ce poste qu'est né ce livre, c'est là que j'ai rencontré l'éditeur qui m'a engagé à l'écrire ; et si le récit de ces impressions du siège est exact, c'est que j'ai pu le soumettre au contrôle des Parisiens que j'avais pour camarades de chambrée au Moulin de la Galette. 15

Toute la journée du i®' décembre fut employée à relever les blessés et à se fortifier dans les positions que nous venions de prendre. Le 2, les Prussiens revinrent avec des forces énormes et une artillerie formidable. Ils attaquèrent avec furie, firent plier d'abord nos troupes, qui, bientôt remises de 20 leur premier émoi, enlevées par le général Ducrot, repoussèrent définitivement, après un combat de sept heures, l'effort de l'ennemi et gardèrent le plateau.

Ce fut une victoire, et plus considérable même que nous ne le crûmes au premier moment Si l'on n'illumina point 25 dans Paris, c'est d'abord qu'on n'avait pas beaucoup de gaz à dépenser en niaiseries, c'est ensuite qu'on était devenu plus sage et qu'on se rappelait les écoles ' déjà faites. Mais la joie n'en fut pas moins profonde et intense : — Ah ! c'eft donc le commencement de la fin I 30

On avait fait les premiers pas vers cette route dç l'Est, et

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la délivrance était au bout Aussi fut-on fort surpris, et de la façon la plus désagréable, quand le lundi 4 décembre on lut, sur les murs de Paris, une proclamation du général Ducrot, oîi il expliquait à ses soldats qu'il leur avait fait re- 5 passer la Marne pour ne pas les engager dans une lufte meurtrière et inutile ; mais que le repos serait de courte durée, et qu41s devaient s'attendre à de nouvelles épreuves. Il avait beau couvrir cette retraite de louanges flatteuses pour la bravoure de ses soldats, ce n'en était pas moins une

10 retraite. Ainsi donc on abandonnait de son plein gré les positions conquises ; mais alors à quoi bon les emporter au prix de tant de sang ? Nous avions vaincu ; mais cette victoire stérile ne nous procurait donc pas plus d'avantages qu'une défaîte ?

15 Cette reculade imprévue n'eut pourtant pas sur l'opinion l'effet désastreux qu'on en pouvait attendre. Nous étions flattés d'avoir tenu bon contre les vieilles troupes de Prusse, d'avoir passé et repassé, sous leurs yeux, un grand fleuve, sans qu'ils osassent inquiéter ce mouvement. Ce n'était,

20 pensions-nous, que partie remise. Le vent soufflait toujours au beau fixe * de l'espérance.

Nous ne tardâmes pas à apprendre par des dépêches reçues de Tours, qui étaient datées du 5 et du 1 1 décembre que la ville d'Orléans avait été prise, et l'armée d'Aurelle de Pala-

25 dines, qui la défendait, coupée en deux. — « Coupée en deux 1 ripostaient les incorrigibles Parisiens ; cela fait deux armées. Bonne affaire ! »

Cette confiance tenait si fort au cœur des Parisiens, qu'elle rie put même être démontée par le mauvais succès d'une

30 attaque nouvelle, que le gouverneur de Paris tenta vers cette époque (2 1 décembre) pour percer les lignes prussiennes. Ce

fut cette fois contre le Bourget qu'on dirigea les coups. Les Prussiens s'y étaient établis ; ils s'y étaient fortifiés, qui plus est, et vigoureusement même, ainsi que nous le sentîmes à nos dépens.

'On eut le tort de lancer contre les barricades et les murs 5 crénelés des soldats qui marchèrent, la poitrine découverte, contre un ennemi invisible. Ce furent nos marins qui montèrent à l'assaut, comme ils eussent fait à l'abordage, ime hache à la main. Rien ne put d'abord résister à l'impétuosité de ce premier choc: ils enlevèrent d'escalade la lo partie nord du village et s'y maintinrent longtemps^ sous une grêle de projectiles, emportant les maisons une à une. Mais il fallut céder à une artillerie supérieure et se retirer.

La tentative était manquée. M. Trochu l'avoua simplement, et non sans quelque dignité, dans son rapport officiel. 15 Mais cet échec n'ébranla point les courages autant qu'on aurait pu le craindre.

Nous tirions de ce fonds inépuisable d'espérance que la nature a mis au cœur des Français de quoi résister aux privations, aux échecs, aux mauvaises nouvelles, de quoi même 20 nous défendre contre la rigueur des éléments acharnés sur nous. Le jour de l'attaque du Bourget, un brouillard intense, tout à coup survenu, avait contrarié nos opérations et arrêté notre feu. Et voilà qu'aussitôt après avait sévi un froid terrible, un de ces froids secs et âpres, qui brûlent les mains, 25 les pieds et le visage, qui gèlent sous sa capote le soldat jusqu'à la moelle des os. On n'avait pas vu plus cruel hiver depuis vingt ans. Toutes les nuits le thermomètre descendait à douze degrés centigrades dans l'intérieur de Paris ; que devait-ce être en rase campagne ? La Seine charria des 30 glaçons énormes ; le sol se durcit et tout travail de tranchée

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devint impossible. La pioche s'émoussait sur cette terre, comme elle eût fait sur le roc.

On rapportait par centaines aux ambulances les soldats gelés à leurs postes. Les malheureux n'étaient pas tous

5 munis de vêtements assez chauds pour tenir contre une température aussi hyperboréenne. Au lieu que les Prussiens s'oignaient de graisse, s'enveloppaient d'épaisses peaux de mouton, s'enfonçaient dans des trous creusés avec art, dormaient à l'abri du froid ; les nôtres à demi couverts grelottaient

10 sous la bise qui les mordait à la poitrine. C'était pitié de les voir. Ils s'entouraient la tête de foulards, pliaient et repliaient autour de leur corps la couverture de leur lit, se garnissaient les jambes de tous les linges qu'ils pouvaient rencontrer, et ils s'en allaient ainsi, sordides, hideux, n'ayant

15 plus forme de soldats, faire leur service.

Beaucoup étaient malades ; car la pneumonie, la petite vérole, l'ophtalmie faisaient chez eux de grands ravages. Mais la maladie la plus irrémédiable dont ils étaient affectés tous sans exception, c'était l'ennui. Tous ces mobiles subi-

20 tement arrachés à leurs travaux, et qui n'avaient cru quitter leur pays que pour une quinzaine au plus, commençaient à regretter leurs maisons, leurs champs, leurs familles. Ils souffraient de ce mal mystérieux, qui s'appelle la nostalgie. Ils en voulaient à ces Parisiens qu'ils étaient venus défendre.

25 Il§ ne recevaient aucune nouvelle de chez eux ; ils se disaient que l'ennemi sans doute, en ce moment, ravageait tout dans leurs villages, et eux, ils n'étaient pas là pour protéger leur mère et leur fiancée ; ils donnaient leur sang pour une ville qui ne les intéressait point. En vain leur disait-on qu'en

30 cette ville était enfermé le salut de la France. Cette idée abstraite de la patrie circonscrite aux murs d'une cité les

touchait moins sensiblement que le regret du pays perdu et les souffrances endurées pour nous, sous nos murs. Quand donc tout cela sera-t-il fini ? soupiraient-ils en soufflant dans leurs doigts bleuis.

C'est ainsi que nous atteignîmes les derniers jours de dé- S cambre. Qu'ils furent tristes, ces jours, qui sont d'ordinaire consacrés à la joie 1 II est vrai que nous eûmes une pâle consolation de vengeance satisfaite, en songeant que les Allemands, retenus sous Paris, ne fêteraient point leur Noël en famille, et que Tarbre traditionnel de la Christmas ne ver- lo rait autour de lui que des visages mélancoliques et des yeux en pleurs. Mais, nous-mêmes, que cette nuit de Noël fut différente pour nous de ces nuits de bombances solennelles qui jadis éclataient gaiement dans tout Paris en Thonneur de cet anniversaire 1 La plupart des églises avaient fermé leurs 15 portes ; par les rues éclairées au pétrole et plongées dans une demi-obscurité, sonnait le pas rare de quelque passant tardif. Avec quelle mélancolique amertume on se rappelait la physionomie toute pétillante de Paris, de notre Paris, en ces jours qui précédaient le premier janvier ! Quelle ani- 20 mation sur nos boulevards et dans nos rues 1 Comme les voitures roulaient joyeusement par milliers sur le macadam I Quelle gaieté de lumières aux vitrines des grands magasins qui s'étaient parés pour cette fête 1 On ne rencontrait que gens qui couraient tout effarés, les poches de leurs paletots 25 gonflées de paquets, de poupées ou de boîtes de bonbons sous les bras et dans les mains. Et cette longue, cette interminable file de petites baraques qui imprimaient à tous nos boulevards un caractère si charmant de joie populaire ! Hélas 1 hélas 1 que tout cela était loin I Un ciel gris, tout chargé de 30 neige, pesant sur une ville morne 1 des magasins à demi

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plongés dans Tombre ; et, sur le seuil, des boutiquiers interrogeant rhorizon avec ennui ; quelques rares omnibus qui accomplissaient, presque à vide, leur trajet réglementaire ; un petit nombre de voitures flânant inoccupées sur la chaus- 5 sée à peu près déserte.

Et le matin du premier janvier I Non, je n'oublierai jamais ce premier matin de Tannée 187 1. Quand la domestique m'apporta sur un guéridon le déjeuner, et qu'en ce jour de fête, où toute la famille réunie se comble joyeusement de

10 souhaits et de baisers, je me vis tout seul, au coin de mon feu, vis-à-vis d'un morceau de cheval, qui fumait dans l'assiette, je sentis tout mon être défaillir et fondis en larmes I Ah ! ces larmes, que d'autres les ont versées en cette heure cruelle !

15 Nous n'étions pas au bout de nos peines. Le siège allait entrer dans une nouvelle phase plus terrible.

C'était le bombardement ! Il fallait s'y attendre. Aucune des horreurs d'un siège ne nous serait épargnée. Nous regardâmes tous, sans pâlir, cette éventualité redou-

20 table, et, haussant nos cœurs, nous nous ceignîmes les reins pour supporter dignement cette nouvelle épreuve.

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