LES AMBULANCES
10 De tous les services que l'intendance ait ramassés dans ses mains avides, il n'y en a guère de plus mal fait et qui ait soulevé plus de réclamations que celui des hôpitaux.
Au moment où la guerre éclata, il n'y eut qu'une voix : (( L'intendance n'est pas prête 1 Elle ne peut pas l'être 1 »
15 On était alors tout plein des souvenirs de la guerre de la Sécession ; on admirait les prodiges qu'avait organisés en quelques mois l'initiative privée abandonnée à ses propres forces. D'un autre côté, la fameuse convention de Genève * avait excité un engouement universel, et rien ne semblait plus beau
20 que de porter à son bras, ou sur la poitrine, ou sur la casquette la croix rouge sur fond blanc, qui en était le signe distinctif. De ces deux sentiments combinés jaillit un grand élan de souscription publique.
Il se forma très rapidement deux sociétés, l'une qui avait
25 des attaches officielles et se recruta surtout dans le grand
monde, V Internationale ; Pautre, dont le nom indique assez d'où elle était sortie, la Société des ambulances de la Presse, Le Gaulois^ journal fort répandu à Paris, avait ouvert le premier ses colonnes à une souscription qui, en un mois, était montée à un million. S
Quand on commença à croire, après Sedan, que les Prussiens venaient décidément pour s'emparer de la grande ville, il y eut dans toute la population im redoublement de générosité. Les dons affluèrent, en nature et en argent. Des ambulances s'ouvrirent de tous les côtés. Tous les locaux 10 disponibles furent requis ou plutôt offerts. La plupart des foyers de théâtre devinrent des ambulances, qui subvinrent aux frais par des représentations que donnèrent les artistes et des quêtes que firent les actrices.
Tout Paris est allé voir les ambulances américaines. Les 15 Yankees, lors de l'Exposition universelle, avaient apporté chez nous tout le matériel des ambulances imaginées par eux dans la guerre de la Sécession ; le matériel était resté à Paris, en sorte qu*au moment du siège, ils n'eurent qu'à le déployer, et un hôpital tout fait poussa en une nuit, comme un vaste 20 champignon. L'aspect en était charmant. C'était celui d'un camp au milieu d'un bois. Des tentes s'élevaient de distance en distance, les unes circulaires, les autres en carré, mais beaucoup plus longues que larges. Ces tentes étaient tissées en toile de coton, et enduites d'une sorte de goudron qui les 25 rendait imperméables. Par-dessous le sol où elles reposaient, ils avaient creusé des espèces de caves et installé des calorifères qui chauffaient le sol même et le séchaient en même temps. L'air se renouvelait sans cesse par un système de vasistas ingénieusement disposé et emportait toute odeur. 30 Rien de plus propre que cette installation : un peu sévère et
un peu nue, mais si commode, si pratique ; écartant tout objet inutile, et mettant à portée tous ceux dont a besoin un malade ou son médecin ; réalisant cet idéal de Tambulance, qui est de faire beaucoup avec peu, sans embarras ni frais, 5 de se servir de ce qu'on a sous la main en Tadaptant, par des modifications spirituelles,* aux cas qui se présentent. Rien pour Tappareil ni pour la montre ; point d'autre vanité que de renvoyer les gens guéris. Un seul détail en dira plus long que toutes les phrases. Comme je visitais, en compa-
10 gnie de M. Swinburne, le médecin en chef, et des deux frères, MM. Emile et William Brewer, toute cette installation, nous arrivâmes à la pharmacie. Elle semblait vide, et cette nudité m'étonna ; nous ne nous figurons une pharmacie, en France, que pleine de bocaux de couleur, et avec des milliers de
15 tiroirs chargés d'étiquettes.
— Nous ne connaissons, me dit M. Swinburne, que quatre remèdes : le grand air, Teau chaude ou froide, Topium et le quinquina. Tout cela ne tient pas beaucoup de place. Le reste est inutile et encombrant ; nous l'avons proscrit.
20 Outre les ambulances fixes, il y avait aussi tout un système d'ambulances mobiles, organisé pour les jours de combat. Dans les premiers temps, sortait qui voulait en voiture, sous prétexte d'ambulances ; et c'était le plus singulier tohu-bohu de fiacres, de tapissières,'' de cabriolets, de chars à
25 bancs, d'omnibus, qui, tous, parés de la croix rouge, se croisaient aux environs du champ de bataille et se mêlaient dans une confusion inexprimable. Tout ce monde venait là comme à un steeple-chase, pour voir le spectacle, et ne s'occupait pas plus des blessés que si l'on se fût battu avec des
30 boulettes de mie de pain. C'était un encombrement inouï et
— -"^^in de scandales. L'administration finit par mettre ordre
à ces curiosités malsaines et par n'ouvrir les portes qu'aux ambulances sérieuses.
Imprévoyance et désordre, c'était, du haut en bas de Tadministration française, la cause de nos désastres et de nos misères. Ici, par bonheur, la charité individuelle suppléa à 5 tout. Elle fut immense à Paris, en ces temps de siège, et ingénieuse, et variée, et chaude ; j'épuiserais toutes les épithètes dont ce mot peut être accompagné, si je voulais la caractériser justement. Elle sut se plier à tous les besoins et revêtir toutes les formes. Jamais on ne fut plus ruiné ; lo jamais on ne donna davantage. Il n'y eut pas une œuvre de bienfaisance qui sollicitât en vain le public. Les hôpitaux et les ambulances regorgèrent de draps, de serviettes, de linges de toutes sortes. « Nous avons de la charpie pour dix ans, me disait le médecin en chef de l'ambulance du Théâ- 15 tre-Français, et j'ai chez moi de quoi fournir de vieilles chemises tout mon quartier.» De toutes parts s'ouvrirent, à côté des cantines municipales, une foule d'oeuvres particulières, les unes ayant pour but de nourrir les indigents, les autres de leur donner du travail. 20
Les Parisiennes furent toutes admirables de zèle et de dévouement. Il n'y en eut pas une qui ne se consacrât soit à quelque ambulance, soit à la gestion d'une cantine, soit à visiter les pauvres, à se rendre compte de leurs besoins et à les secourir. 25
Qui sait si de ce siège ne datera pas pour nous une ère de régénération, si de l'excès même de notre malheur ne sortiront pas de terribles enseignements, qu'il nous sera donné de mettre à profit ? Cette guerre nous a fait toucher du doigt bien des défauts dont nous ne nous doutions guère ; 30 c'est à nous de nous en corriger, et de refaire la France.
Elle a mis aussi au plein vent de grandes qualités, que nous ne nous soupçonnions peut-être pas, et que surtout la province, qui nous juge sur nos infernales habitudes de blague, ne s'attendait pas à trouver en nous. J'ai pris plaisir à les 5 marquer d'un trait plus appuyé ; ' et mon excuse, pour ces nombreux détails, sera le désir bien légitime de faire mieux connaître et plus estimer nos femmes, qui n'ont que le vernis de la frivolité, mais qui au fond sont sérieuses, bonnes, dévouées, et pour tout dire d'un mot, vraiment française^.
10 Une anecdote, absolument authentique, montrera ce qu'elles sont.
Une vieille dame, qui, avant le siège, était dans l'aisance, presque riche même, se trouva ruinée quand les Prussiens arrivèrent sous Paris. Elle renvoya sa domestique, fit elle-
15 même son ménage, et s'en alla tous les jours faire queue chez le boulanger et le boucher. Elle avait jusque-là toujours vécu avec son fils, qui au commencement de la guerre s'était engagé. C'était pour elle un grand chagrin que l'absence de ce fils bien-aimé. Elle vivait comme si elle l'avait encore
20 là, près d'elle, sous les yeux. Son dîner fait, elle mettait tous les jours deux couverts sur la table, celui de son fils absent et le sien. Elle partageait en deux parts sa maigre pitance ; et son propre repas expédié, elle, /nontait, portant celui de son fils à une vieille voisine infirme.
25 Elle continua ainsi, sans manquer un soir, durant tout le siège, et je ne sais rien de plus délicat et de plus touchant que la charité ainsi faite. ^ //