PARIS SOUS LES OBUS
Il y a en avant * du fort de Rosny un assez large plateau, qui est protégé par ses feux : c'est le plateau d'Avron. Dès le début de la grande affaire du 3 1 novembre et du 2 décembre, il avait été occupé sans coup férir. Depuis lors on Pavait gardé, et le gouverneur y avait installé de gros canons 5 de marine à longue portée.
La possession de ce plateau nous avait consolés du mé- • chant succès de la grande sortie. Nous dormions bien tranquilles sur l'assurance que le plateau d'Avron était une belle conquête, et que jamais les Prussiens ne l'arracheraient de lo nos mains.
Le corps d'armée qui le gardait vivait également dans cette douce quiétude. Voilà qu'im matin, au petit jour, comme nos hommes se levaient innocemment pour vaquer à leurs occupations ordinaires, tout à coup retentit un bruit 15 effroyable : c'est une batterie, deux batteries, trois batteries qui tirent à la fois ; les obus se croisent dans l'air, avec ce sifflement particulier que les Parisiens ont appris à connaître, et ils tombent dru comme grêle sur le plateau ; ils éclatent sur cette terre durcie par la gelée ; c'est une trombe de fer 20 et de feu, qui passe, ravageant tout.
Cette première journée fut terrible. Tous ceux à qui il a été donné d'être les témoins de ce bombardement n'en parlent qu'avec une admiration mêlée d'horreur. Jamais on n'avait vu chose pareille. C'était ime pluie continue de pro- 5 jectiles dont les éclats, lancés en tous sens, jetaient à bas hommes et chevaux, troués, déchirés d'horribles blessures. Un ciel lugubrement chargé de neige embrumait d'un voile gris cette scène de désolation. Rien pour se couvrir, que quelques fossés qui pouvaient à peine passer pour des abris.
10 Une plaine nue, d'où l'on apercevait au loin toute l'effrayante , grandeur du spectacle, et en voyant tomber un camarade, chacun se disait que ce serait bientôt son tour. Les troupes supportèrent bravement ce choc; mais il fut dès les premières heures évident qu'on ne pourrait les tenir longtemps
15 exposées à ce feu incessant, dont la violence pouvait redou- ■ bler encore. On demeura la nuit du 28 au 29, tenant bon, et s'imaginant sans doute que la patronne de Paris, sainte Geneviève, descendrait du ciel pour toucher les canons ennemis et les réduire au silence. Dès le matin, le bombarde-
20 ment recommença, ainsi qu'on devait s'y attendre ; dans l'après-midi, de nouvelles batteries se démasquèrent : il y en eut huit à la fois qui battirent ce malheureux plateau ; les unes tiraient de front, les autres le prenaient en enfilade, et c'étaient cette fois les fameux canons ELrupp qui entraient en
25 scène. Ils étaient placés hors de notre portée, et lançaient à coup sûr leurs obus de cent kilogrammes. Nos boulets s'en allaient mourir, inutiles, à cinq cents pas de leurs bouches.
La position n'était plus tenable. On attendit la nuit pour
30 donner l'ordre de la retraite. Elle n'était n'y facile ni sûre ; car les mortiers ennemis, tirant à toute volée et au jugé ^
sur la route par où Ton devait passer, la rendaient très dangereuse, et il fallait déménager en quelques heures tout un matériel qu'on avait mis trois semaines à apporter et à établir. Ajoutez pour comble de malheur que la neige, durcie par le froid, n'offrait plus aux pieds des chevaux qu'une nappe de S verglas. Les marins furent là héroïques et sublimes comme partout. Ils s'attelèrent à leurs pièces, et les traînèrent, sur cette glace périlleuse, sous le feu terrible des Prussiens, jusqu'au lieu de sûreté. C'était presque un triomphe que cette évacuation rapide. Mais avouez qu'il était triste d'en être lo réduit à ne plus compter pour victoires que d'heureuses retraites. Le bulletin qui annonça cette nouvelle au public répandit chez nous une agitation d'esprit qu'il est facile d'imaginer. Il parlait de la phase nouvelle dans laquelle entrait le siège et laissait entendre, de façon assez claire, que 15 cette phase nouvelle n'était autre que le bombardement.
Ce fut dans toute la population comme un moment de stupeur.
Ainsi les Prussiens avaient pu, à quatre ou cinq mille mètres de nos lignes, établir des travaux gigantesques, sans 20 que nous en eussions le moindre soupçon, sans qu'aucun éclaireur vînt nous en avertir. Ah çà I mais, qui nous répondait que ces batteries, découvertes à l'improviste, étaient les seules, qu'elles ne formaient pas comme une ceinture autour de Paris, qu'au premier jour elles n'ouvriraient pas un feu 25 terrible sur toute l'enceinte ? Ce feu, j'en prends à témoin tous les Parisiens qui me lisent, on ne le redoutait pas, on l'attendait avec une mâle résignation ; mais on sentait redoubler son angoisse à savoir que nos généraux n'en n'avaient rien prévu. Ils nous perdaient, la chose n'était 3° que trop évidente ; mais il n'y avait qu'eux encore pour nous
tirer de là ; nous étions assez avisés pour le reconnaître et nous leur répétions, joignant les mains, avec toutes sortes d'objurgations, les unes tendres, les autres aigres, d'autres désespérées et même furieuses : Faites quelque chose . . . 5 nous ne savons pas quoi ... ce que vous voudrez . . . mais pour Dieu ! faites quelque chose.
Faites quelque chose ! répétaient à M. Trochu ses conseillers, ses amis, et jusqu'à ses collègues, qui sentaient monter, non sans quelque inquiétude, le flot de l'indignation
lo populaire. Et Trochu, qui n'était jamais en reste * de proclamations, prenait aussitôt la plume : il écrivait, écrivait, écrivait. Une fois ce mot d'une emphase si malheureuse lui échappait : « Rassurez-vous : le gouverneur de Paris ne capitulera pas. » On était pris, à lire ces niaiseries, d'une impa-
15 tience bien naturelle. Il ne s'agissait pas en cette affaire du gouverneur de Paris, mais de la ville elle-même. Le belle avance ' pour nous qu'il refusât de signer la capitulation, si nous étions forcés de la conclure !
Le bombardement s'était borné d'abord aux forts de l'est,
20 à ceux de Rosny et de Nogent ; puis il s'était peu à peu étendu à ceux du sud, à Montrouge, Bicêtre, Issy, puis vers le nord-est, où il s'était essayé contre Aubervilliers, et l'on voyait déjà l'heure où, remontant vers le nord, il s'en prendrait * à Saint-Denis. C'était sous le ciel de Paris comme un
25 grondement continu de canonnade, auquel nous avions fini par nous habituer.
On ne nous avait pas positivement affirmé, mais on nous avait laissé croire, que le bombardement ne nous atteindrait pas ; qu'il se réduirait à couvrir les forts d'obus et de bou-
30 lets ; que peut-être pousserait-il jusqu'à l'enceinte, mais qu'en aucun cas il ne jetterait la dévastation dans la cité même.
C'est le 5 janvier, dans la journée, que Paris vit pour la première fois les obus prussiens.
Je crains, en contant la façon dont les Parisiens accueillirent ces fâcheux hôtes, d'être accusé d'exagération et de pose. J'affirme pourtant qu'ici je vais dire la vérité, comme j'ai 5 essayé de le faire partout. Si étrange que paraisse ce récit, il est absolument exact ; je l'ai vu, de mes yeux vu, et si quelqu'un en doutait, je le renverrais à tous les journaux du temps, qui en font foi. Le bombardement, loin de répandre la terreur, n'excita dans toute la population qu'une curiosité 10 vive. On y courut comme à un grand et singulier spectacle. De terreurs, de gémissements, de cris, pas l'ombre ; ce fut au contraire une explosion de raillerie^, oli ce tour d'esprit particulier aux Parisiens qu'on appelle la blague fit merveille. Les gamins et les pauvres gens guettaient l'arrivée de l'obus ; 15 à peine avait-il éclaté qu'ils se jetaient sur les morceaux et les vendaient comme souvenir du siège. Il s'était établi comme une sorte de bourse,* oli les éclats d'obus étaient cotés suivant leur dimension ou l'étrangeté de leurs échancrures. Un morceau, vendu chaud encore, valait cinquante 20 centimes de plus. Il y eut, pour les ramasser, des imprudences commises, qu'aggravait encore l'impatience de la foule. Sitôt que le projectile s'était enfoncé en terre, hommes, femmes, enfants, tous couraient pour voir. Le gouvernement fut obligé de défendre aux Parisiens, par un arrêté, 25 de s'assembler juste aux endroits où pleuvaient les obus. Il expliqua, dans une circulaire, qu'un obus, tombant dans un lieu déterminé, était presque toujours suivi d'un autre, lequel en précédait un troisième, et que c'était s'exposer de gaieté de cœur à un péril inutile que de courir ainsi, quand il pleuvait, 30 se mettre sous la gouttière. On lut la proclamation, on la
trouva fort sage, et personne n'en tint compte. Ainsi est fait le Parisien. Parmi les plaisanteries du moment, il y en a une qui sent bien son gamin de Paris et qui est vraiment drôle. On nous avait prévenus qu'aussitôt avertis de raj> 5 proche de l'obus par le sifflement significatif dont son vol est accompagné, il fallait se jeter ventre à terre, pour n'être pas atteint par les éclats qu'il lance en l'air. Quand les enfants d'ouvriers ou même leurs pères, voyaient un brave bourgeois, bien obèse, lourde chaîne d'or au gilet, passer dans la rue,
lo cherchant, les yeux en l'air, quelque chose à voir, ils attendaient qu'il arrivât près d'une flaque de boue, et alors : ({ Gare l'obus ! » criaient-ils à pleins poumons. Le bourgeois, comme poussé par un ressort, s'étalait, ventre en avant, le nez dans la fange, et il n'était tiré de là que par un uni-
15 versel éclat de rire.
Ce qui contribuait à entretenir cet esprit de gouaillerie, c'est qu'en effet le bombardement, s'il lui est facile de détruire une petite ville, dont les maisons bâties en bois se serrent les unes contre les autres, est impuissant contre une cité
20 immense, toute coupée de larges boulevards, de terrains vagues, de squares et de jardins. C'était un sujet d'étonnement, à qui s'en allait à travers le Quartier Latin * après une nuit où le bombardement n'avait pas pris une minute de relâche, de voir combien peu de traces cette pluie d'obus
25 laissait de son passage. Des murs éraflés, des glaces brisées, des tuiles semées sur le trottoir et par-ci par-là une porte éventrée, un trou creusé en terre, c'était tout. Il fallait, pour voir de vraies ruines, tomber juste sur un endroit où se fussent acharnés les boulets. Là même les dommages
30 excitaient plus de curiosité que d'effroi, et, pour terminer par un trait qui peint le Parisien à vif,^ à Auteuil, un marchand
de vins/ dont la maison avait été frappée de quelques projectiles, s'était avisé d'écrire sur son enseigne, en grosses lettres : AU RENDEZ-VOUS DES OBUS, et il y avait foule dans son établissement.
Les Prussiens avaient complètement manqué leur coup, si 5 leur prétexte était de semer chez nous l'épouvante. Jamais, en revanche, je ne trouverai d'expression pour dire ce qu'ils ont soulevé d'horreur et de colère. L'inutilité même du bombardement ajoutait encore pour nous à l'odieux de ce procédé. La guerre a ses nécessités ; il faut bien les ad- lo mettre, si cruelles qu'elles puissent être. Un régiment loge dans un village ; on lui tue quelques-uns de ses hommes ; il met le feu au village par représailles. Cela est abominable sans doute, mais se justifie et même jusqu'à un certain point s'excuse par le besoin qu'une armée en marche a de main- 15 tenir sa sécurité. À quoi servait ce bombardement? en quoi faisait-il avancer le siège ? L'état-major prussien n'ignorait pas que nos provisions tiraient à leur fin, que la famine leur ouvrirait bientôt nos portes malgré nous. C'était donc sans utilité, sans but, pour le plaisir de détruire qu'il 20 détruisait. À cette seule pensée, notre cœur se gonflait d'indignation et de mépris.
Si les pertes matérielles étaient peu considérables, il y eût beaucoup de personnes tuées ou blessées, et surtout, comme on devait s'y attendre, parmi celles à qui leur âge et leur sexe 25 interdisaient de porter les armes. Les hommes, eux, étaient aux remparts ou aux tranchées, dont les obus s'écartaient avec soin. Tous les matins, les journaux nous apportaient le triste compte de nos morts : des mères frappées avec le bébé qu'elles portaient dans leurs bras, de pauvres petits 30 êtres que l'obus écrasait dans leur berceau, des femmes
atteintes au moment où elles faisaient queue pour le pain, et qu'on avait relevées les jambes brisées ou la poitrine défoncée par un énorme éclat de fonte.
L'Europe entière s'émut et protesta par la voix de ses
5 représentants les plus autorisés. Mais le bombardement continuait toujours, et dans la population l'humeur gouailleuse des premiers jours avait fait place à une résignation indifférente et fière. J'ai parcouru plus d'une fois les quartiers atteints par le bombardement : la vie n'y était changée
10 en rien ; je ne pouvais me défendre d'un sentiment d'admiration triste, en regardant ces longues queues de ménagères, qui, paisibles, sans se plaindre, sous les incessantes merîaces de l'obus, attendaient, les pieds dans la boue, leur maigre portion de pain noir. Pas une récrimination, pas un mur-
15 mure. Elles ne riaient pas, elles ne plaisantaient pas, c'eût été trop exiger d'elles. Elles avaient de l'héroïsme à leur manière, souffrant en silence, et très déterminées à tout plutôt qu'à se rendre. Qui n'a pas vu ce spectacle ne connaît rien de la population parisienne, ne sait pas ce qu'il y a en
20 elle d'abnégation vraie et d'ardent patriotisme. Des alarmistes s'étaient imaginé que le bombardement, continué avec cette violence, pendant un si grand nombre de jours, allait rompre les rapports sociaux, que les maisons abandonnées de force par leurs locataires seraient en proie aux
25 pillards, à tous les écumeurs de terre,* qui bouillonnent comme une lie fumante dans le vase de toutes les grandes villes. Il n'y eut rien de pareil ; la police était anéantie, ou • absente, et cependant on ne signala ni vols, ni meurtres, et tout ce quartier, éclairé au pétrole, dégarni de sergents de
30 ville,* tout plein de maisons vides, tout grouillant d'une population affamée, resta aussi tranquille qu'on l'eût jamais vu aux plus heureux temps de l'Empire.