‹ Le siège de Paris (volume 2)Chapitre 6 sur 63 · DÉCLARATION DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

DÉCLARATION DE LA GUERRE

C'est le 19 juillet 1870 que la guerre fut déclarée à la Prusse.

Je me souviens que le 22 ou le 23, dînant en bonne et nombreuse compagnie, comme on vint à parler de la campagne qui commençait — il n'y avait guère à ce moment d'au- S tre sujet de conversation — un des convives qui nous avait écoutés longtemps en silence, tandis que nous contions nos espoirs et nos chances de succès, nous interrompit, et d'une voix grave :

« Messieurs, nous dit-il, je connais beaucoup l'Allemagne ; 10 j'y ai vécu des années ; je sais parfaitement ses forces et les nôtres. Je vous fais la gageure qu'avant deux mois les Prussiens seront en armes, sous les murs de Paris, n

Ce ne fut qu'un haro sur le prophète de malheur I On le traita de mauvais Français, de Prussien, d'espion vendu à 15 Bismarck.* Il fut houspillé de la belle façon, par des gens

en humeur de rire, et qui ne voyaient dans cette boutade, que le paradoxe d*un boulevardier * qui s'amuse. Il est certain qu'à ce moment-là Tidée que Paris pût jamais être assiégé, cette idée bizarre, impossible, invraisemblable, ne

5 s'était présentée à aucune imagination, de ce côté du Rhin. Nous avions beau être avertis chaque jour, par nos fortifications,' du sérieux de cette éventualité, jamais nous n'avions regardé ce long rang de talus, couverts d'herbes fraîches, que comme un lieu de promenade, destiné à égayer le . tour

10 de la ville ; et les placides bastions, avec leurs canons inoffensifs, nous faisaient l'effet de ces braves gardes nationaux * qui montaient, pour la forme, * avec un fusil désarmé, la garde à l'état-major * de la place Vendôme. Et puis, Paris ! c'était pour nous la ville sainte, la capitale de la civilisation ; qu'on

15 osât y toucher jamais, c'était un sacrilège, dont il ne pouvait tomber dans la pensée qu'aucun peuple se rendît jamais coupable !

Ah ! Berlin ! c'était une autre affaire ! Nous trouvions tout naturel d'y entrer, après trois ou quatre grandes vic-

2otoires, tambours battants et enseignes déployées. M. de Girardin venait d'écrire, dans un article qui fut célèbre au moins huit jours, qu'il nous fallait reconduire ces Vandales, à coups de crosse dans le dos, jusqu'à Berlin. Il exprimait, en parlant ainsi, sous la forme vive du journaliste, ime idée

25 qui était toute parisienne. Je ne crois pas que la guerre eût été dès l'abord très populaire chez nous. Mais comme on la savait inévitable * à une époque plus ou moins éloignée, on s'y était résigné vite :

({ Autant vaut tout de suite, )> s'était-on dit les uns aux

30 autres.

La précipitation même du gouvernement avait rassuré les

esprits. En voyant sur quel frivole prétexte il avait poussé les choses à Textrême et brûlé ses vaisseaux,* on avait naturellement pensé qu'il se sentait absolument prêt, et Ton croyait que ce serait une affaire lestement menée, et qu'on serait à Berlin avant Phi ver. S

« A Berlin ! à Berlin ! »

C'était le cri dont on accueillait les régiments qui traversaient Paris pour se rendre en Alsace. Et Ton chantait la Marseillaise,^ en les accompagnant aux gares des chemins de fer. lo

Était-on de bonne foi avec soi-même ? * Souhaitait-on aussi vivement la guerre qu'il l'eût semblé à n'entendre que les braillards de la rue ? C'est un point qui n'est pas encore bien éclairci. Je crois qu'une fois le gant jeté, le gros de la population s'était abandonné sans trop de réflexion à cette iS humeur belliqueuse qui est le fond de tout bon Français. On ne hait pas, chez nous, de cueillir des lauriers, et l'exemple des guerres précédentes, * qui toutes avaient été assez vite et assez glorieusement terminées, ajoutait encore à la confiance que nous avions en notre supériorité militaire. Notre 20 invincible armée 1 nos braves soldats ! nos vieux généraux d'Afrique ! On n'entendait que ces mots sur le boulevard et dans les rues, et il n'était si pacifique bourgeois qui ne sentit l'odeur de la poudre. Quelques-uns se précautionnaient déjà de drapeaux et de lampions. 25

Dans les théâtres, c'était comme un mot d'ordre.* À peine le rideau tombé sur le spectacle du jour, vingt voix, trente voix, cent voix, criaient à pleins poumons : La Marseillaise ! L'administration,* qui s'attendait à cette quotidienne manifestation d'enthousiasme, avait tout préparé pour y satisfaire. 3° La toik $ç relevait, et l'un des artistes du théâtre entonnait

rh)anne patriotique. Aux premières mesures, un spectateur ne manquait jamais de jeter d'un ton de commandement le mot : Debout ! debout ! Toute la salle se levait à cette injonction et reprenait le refrain en chœur.

5 Cette cérérhonie, qui se renouvelait tous les jours, eut un caractère grandiose la; première fois qu'elle naquit de l'élan spontané de la foule. C'était à l'Opéra. L'affiche ne portait point que la Marseillaise dût être exécutée ce soir-là. Mais tout Paris, le tout Paris des artistes et du grand monde,*

10 savait que, si le public l'exigeait trop vivement, madame Marie Sass était prête à la chanter. Au troisième acte de la Muette^ après que le beau chant : Amour sacré de la patrie^ eut tendu les cordes de nos âmes, ce ne fut qu'un cri de l'orchestre aux combles du théâtre : La Marseillaise ! la Marseil-

iSlaisef L'h5anne sacré commença. Debout / cxiz. une voix claire et perçante, que tout le monde reconnut pour être celle de M. de Girardin. Le public, comme s'il était secoué d'un choc électrique, se leva tout entier, et une inexprimable émotion traversa la salle. Beaucoup d'hommes pleuraient ; les

20 autres n'avaient pas les larmes loin des yeux.

Ce n'était pas, à vrai dire, une opinion qui se manifestait ; cette foule n'en avait pas de bien arrêtée. C'était plutôt une explosion de sentiment : un sentiment mal défini, très obscur, mêlé de chauvinisme * guerrier et de crédulité niaise. Un

25 petit groupe d'hommes avaient seuls gardé leur sang-froid ; seuls ils avaient pu calculer, connaissant les ressources des deux nations, les chances de cette guerre si légèrement déclarée, et ils gardaient, à travers cet universel enthousiasme, un front soucieux, et des appréhensions qu'ils n'eussent

30 jamais osé exprimer en public, par crainte d'être lapidés. J'ai connu personnellement quelques-uns de ces hommes, et

peut-être étaient-ils plus nombreux que je ne le supposais alors. Mais ils se taisaient par prudence personnelle autant que par nécessité de patriotisme. Ce qu^on peut affirmer, c'est qu'à ce moment ils ne formaient dans la masse de la population qu'une minorité imperceptible. Le public français, 5 chez qui le tambour qui bat déconcerte si aisément les raisonnements les plus sages, eût penché bien plutôt du côté des blouses blanches * que la police soudoyait pour entretenir, à force de cris et de chants, dans les rues et dans les esprits, une agitation guerrière. 10

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