PREMIÈRES INQUIÉTUDES
Ce frémissement belliqueux s'en alla toujours croissant, du 19 juillet jusqu'aux premiers jours d'août. Il se compliqua même bientôt d'une certaine impatience nerveuse, que les conseils des journalistes avaient bien de la peine à contenir.
« Eh quoi ! se disait-on, voilà deux semaines que la guerre 1 5 est déclarée, et nous ne sommes pas même encore à Mayence ! A quoi pensent donc nos vieux généraux d'Afrique, et nos braves soldats, et notre invincible armée ? C'était bien la peine d'acheter des cartes et des épingles surmontées de drapeaux I )> 20
C'est pour les Parisiens leur façon la plus ordinaire de prendre leur part des fatigues de la guerre. Ils achètent une carte — en a-t-on vendu pendant ces quinze premiers jours ! des cartes d'Allemagne, bien entendu : il n'y en avait pas d'autres I — et s'armant de longues épingles qui marquent la 25 position des armées belligérantes, ils les font voler sur le
papier. Rien ne les arrête dans Texécution de leurs plans. Ils franchissent les rivières, traversent les montagnes, et s'emparent des villes fortes avec une promptitude merveilleuse. Un bon coup d'épingle, et voilà le drapeau tricolore
5 qui flotte sur Trêves, sur Mayence, sur Cologne. Il n'en eût pas coûté davantage de le planter sur les murs de Berlin.
L'annonce d'un premier succès à Sarrebrûck ne fit que nous confirmer dans la bonne opinion que nous avions de nous-
10 mêmes. On s'amusa bien * un peu du rôle qu'une dépêche télégraphique, demeurée célèbre, faisait jouer à l'héritier présomptif du trône ; — l'empereur contait à sa femme que le petit Louis avait ramassé une balle tombée à ses pieds, et que le régiment en avait pleuré de tendresse.
15 Deux jours après éclata la nouvelle d'une grande victoire. C'était un samedi, par une belle journée d'été. Jamais je n'ai rien vu et ne verrai sans doute rien de tel. Toute une population affolée de joie, et courant éperdue sans savoir oli. On se serrait les mains, on s'embrassait en pleurant
20 de joie, sans se connaître. Sur la place de la Bourse, la foule était énorme ; elle agitait ses chapeaux en l'air, et criait. On reconnut madame Gueymard dans une voiture découverte, et on lui demanda la Marseillaise ; elle l'entama de sa voix puissante, et cinquante mille hommes en repre-
25 naient le refrain en chœur. Toutes les maisons s'étaient, comme par enchantement, pavoisées de drapeaux ; imaginez les manifestations les plus bruyantes, les plus tumultueuses, d'une joie qui tenait du délire.
Une heure après, un bruit commençait à circuler que la
30 nouvelle était fausse. Il courut, comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre de la ville. De l'extrême joie on
passa tout d'un coup à un excès de fureur qui ne saurait se peindre. La foule eût étranglé les ministres, si elle les avait tenus en ses mains. La déception était trop forte ; ce fut comme une explosion de rage, qui finit par se tourner en blagues, ainsi qu'il arrive toujours à Paris. Le lendemain, 5 personne ne voulait avoir cru à ce gigantesque canard ! * On ne trouvait plus sur le boulevard que des gens qui n'avaient pas été dupes . . . qui l'avaient bien dit. . ."
Je me suis arrêté un instant sur cet épisode ; c'est que là, pour la première fois, il fut possible à l'observateur de 'o bien juger cette population parisienne : comme elle est facile aux effarements subits ; combien elle est crédule, aveugle, emportée, et quel peu de fond * il faut faire sur son bon sens et sa raison ! Elle n'agit jamais que par caprice, et flotte sans cesse, comme un vaisseau sans gouvernail sur une mer agitée iS de vents contraires, d'un extrême à l'autre, de la confiance la moins justifiée au découragement le plus profond. Après ce court instant où Paris fut comme illuminé d'une joie folle, il tomba dans le plus extraordinaire des abattements. J'avoue que cet incident, qui n'eut pas d'autres suites, ne 20 me donna pas, non plus qu'à d'autres esprits froids, bonne idée de la force de résistance que pourrait jamais opposer un tel peuple aux malheurs.
Je ne prévoyais pourtant point tous ceux qui allaient nous frapper coup sur coup : le général Douay vaincu et tué le 4 25 août à Wissembourg, et le surlendemain 6, cette défaite à jamais déplorable de MacMahon, entièrement détruit à Wœrth, à Frœschwiller et à Reichshoffen. Par la brèche ouverte, le torrent de l'armée allemande se précipita. Il n'y avait pas à s'y tromper : c'était l'invasion. 30
C'est ce jour, pour la première fois, que les Parisiens
virent passer devant leurs yeux le spectre du siège de la ville.
Ils s'inquiétèrent tout de suite de deux mesures à prendre: les fortifications à mettre en état, et les Allemands, 5 qui habitaient Paris, à en chasser au plus vite. Mais ce ne fut qu'une idée. Pour la population allemande, les économistes prouvèrent doctement que ce serait une grande faute de la renvoyer : qui donc balayerait les rues ? fabriquerait les bottes ? taillerait des habits ? tripoterait les affairs de la
10 haute finance ? C'étaient des bonnes gens, que ces buveurs de bière, très industrieux, très sobres, qui nous enrichissaient en faisant leurs affaires, et ce serait une grosse faute que de se priver de leurs secours. On ne tarda pas à oublier les compatriotes de Bismarck. Il est vrai que ce ne fut pas pour
15 longtemps, et que leur tour ne devait tarder à revenir.
Le souci des fortifications ne dura guère davantage. Les journalistes écrivaient nombre d'articles pour démontrer que Paris ne pourrait jamais être investi à moins de quinze cent mille hommes — douze cent mille au bas mot ; — qu'une
20 place de guerre qui pouvait se ravitailler et conserver ses communications libres était imprenable, à moins d'être emportée d'assaut. Quant à l'assaut, nous étions là. . . . On dénombrait les troupes de secours, et cette vaillante armée de quatre cent mille gardes nationaux qui surgirait de terre
25 aussitôt que nos chefs frapperaient le sol du pied. Ah 1 ils n'auraient qu'à venir ! ils verraient bien.
Nous nous repaissions de ces chimères, que nous prenions alors, que tout le monde prenait, pour des réalités. Mais notre passion ' nous persuadait plus aisément encore
30 que toutes les démonstrations des gens du métier. Nous ne nous demandions pas précisément s'il fallait faire grand
fond SUT ces fortifications sur lesquelles on feignit de compter si fort. Non, nous partions de cette idée, tenace et profonde comme toutes les idées préconçues, qu'il était impossible que l'ennemi arrivât jusqu'à Paris, qu'il l'assiégeât et le couvrit de feux. Cette monstruosité ne pouvait nous S entrer dans la cervelle. Le sol sacré de la patrie s'entr'ouvrirait sans doute et dévorerait les bataillons prussiens, avant que fût consommé cet horrible sacrilège.
Il y a des peuples dont les imaginations, naturellement tristes, sont hantées de papillons noirs.» Les Parisiens, au lo contraire, ont l'esprit toujours ouvert aux crédulités et aux espérances. Jamais ils ne regardent en face la réalité qui leur déplaît ; ils ressemblent à l'autruche, qui se cache la tête entre deux pierres pour ne pas voir le chasseur qui la vise. Ils se leurrent jusqu'au bout de chimères agréables, 15 et détournent volontiers les yeux des malheurs qu'ils ne peuvent plus se dissimuler.
C'était dans toute la presse comme un parti pris * de mensonges qui flattaient la vanité nationale. On ne pouvait guère cacher les progrès des Allemands, et leurs succès ré- 20 pétés partout oli ils rencontraient nos troupes. Mais on s'en tirait par des excuses que l'on tenait toutes prêtes, pour sauver à nos propres yeux notre amour-propre souffrant. Nos défaites étaient plus glorieuses que des victoires, et l'on disait de la journée de Wœrth que c'était un revers triom- 25 phant. On exaltait la gloire de nos retraites, et l'héroïsme des soldats qui les exécutaient
lO LE SIÈGE DE PARIS
l'invasion
Le premier moment de stupeur une fois passé, Paris, avec rélasticité naturelle de son optimisme, rebondit à Tespérance. Le ministère OUivier fut balayé en un jour, et Ton mit à la tête du gouvernement le général Montauban, comte de Palikao. 5 C'était un vieux malin * qui n'eut pas de peine à nous prendre pour dupes. Il avait bien vu le mauvais effet qu'avaient produit sur la population les vanteries et les fanfaronnades du régime tombé ; ' il prit avec infiniment d'habileté le contrepied ^ juste de ce système. Il ne donna plus aucune nouvelle
10 des opérations militaires. Chaque jour, après la séance, il prenait à part deux ou trois de ses familiers, et leur glissait mystérieusement à l'oreille des paroles énigmatiques : « Si Paris savait ce que je sais, il illuminerait ce soir. . . . Chut ! h ajoutait-il en posant le doigt sur ses lèvres.
1$ — Chut ! répétait Paris, le même soir tout bas.
Et quand un membre de la gauche,* impatienté de ce silence, s'avisait de demander à la Chambre quelques renseignement plus positifs :
— Je ne puis rien dire, répondait le ministre, mais tout va 20 bien. . . .
Et si on le pressait trop :
— J'ai affaire. ... Il faut que je m'en aille. Ou encore :
— Il m'est impossible de parler davantage ni plus haut : 25 j'ai depuis vingt ans une balle dans la poitrine et elle
m'interdit les longs discours.
LE SlèOE DE PARIS II
Et l'on s'extasiait sur ces façons évasives de répondre : — Quel homme ! il a depuis trente ans une balle dans la poitrine !
Les journaux ne gardaient pas le même silence que Palikao. Il s'abattait tous les matins sur les kiosques * une S nuée de récits fantastiques, qui tenaient en haleine la confiance et la bonne humeur des Parisiens. Un jour on contait que dix régiments prussiens, acculés contre des carrières taillées à pic, avaient été, d'un seul coup, précipités dans l'abîme, et qu'il avait péri vingt mille hommes, entassés les ïo uns sur les autres. Une effroyable purée 1 Le lendemain, quelques soldats français, qui faisaient semblant de laver innocemment leur linge sur le bord d'un étang, y avaient attiré le gros des forces ennemies, que Bazaine avait ensuite entourées par un mouvement rapide de conversion, et qu'il ^5 avait exterminées.
On calculait le nombre des Prussiens morts depuis le commencement de la guerre : c'était par centaines de mille que l'on comptait les cadavres.
Paris dévorait ces histoires. Un de mes amis, homme de 20 beaucoup d'esprit, mais légèrement sceptique, avait le privilège d'en inventer d'inouïes, d'invraisemblables. Il en a mis pour son compte une demi-douzaine en circulation ; et comme un jour, après l'avoir entendu conter, de l'air le plus sérieux du monde, une de ses bourdes habituelles, je lui demandais 25 quel plaisir il trouvait à cet exercice :
— Moi ! aucun, me dit-il, c'est par philanthropie. Voilà des
gens qui vont aller se coucher sur des pensées riantes ; ils
feront les rêves les plus agréables du monde: ils seront
heureux jusqu'à demain. Ce n'est donc rien que cela ? 30
Le bruit s'était répandu que Bazaine avait été renfermé
dans Metz, oh il restait bloqué. Si toutes les bonnes nouvelles qui nous arrivaient coup sur coup de la frontière lorraine étaient véritables, pourquoi demeurait-il là-bas, à peu près inactif au lieu de se replier sur Paris ? On envoyait 5 régiments sur régiments à MacMahon, campé à Châlons, et qui s'occupait à y reformer une nouvelle armée. Mais cette armée, composée de pièces * et de morceaux, où les mobiles * parisiens entraient pour une forte part, n'inspirait qu'une confiance médiocre. Nous les avions vue partir, ces mobiles
10 que le peuple avait, dans un langage familier, nommé les tnoblots^ et leurs allures n'étaient pas faites pour donner foi en leur discipline et en leur courage. Ils avaient traversé Paris, débandés, chantant, beaucoup' ivres, qui dans des fiacres, qui dans des carrioles et dans tous les véhicules qu'ils
15 avaient pu mettre en réquisition; d'autres à cheval, et la plupart à pied, en tas, sans ordre de marche, sans distinction de grade.
Une fois arrivés à Châlons, ils avaient empli le pays des bruits de leurs désordres et de leurs folies. Les rumeurs les
20 plus sinistres nous revenaient à Paris ; une fois ils avaient mis le feu au camp ; une autre fois ils avaient répondu par des cris d'émeute à leur général, qui leur parlait d'honneur et de patrie. Ces récits, déjà navrants par eux-mêmes, se grossissaient d'exagérations ridicules en passant de bouche en
25 bouche ; comment résister avec de tels soldats à des troupes exercées et victorieuses ?
Ces troupes, on apprenait d'heure en heure leurs progrès à travers les provinces de l'Est. Les villes tombaient l'une après l'autre entre leurs mains ; toutes ouvraient leurs portes ;
30 telle grande cité tremblait devant quatre uhlans, qui la sommaient de se rendre. Ces quatre uhlans, on les voyait
partout à la fois, prompts et insaisissables, et à leur approche c'était comme un sauve qui peut ' général. Les places fortes de la Lorraine et de PAlsace tenaient bon contre cette inondanon qui se répandait autour d'elles et battait leurs murs ; mais l'ennemi, laissant des divisions pour en faire le siège, S s'avançait toujours à marches forcées ; ses têtes de colonnes menaçaient déjà la Champagne. Il n'y avait plus à se leurrer de chimères. Sous huit jours, mettons-en * quinze, le Prince Royal • déboucherait avec son corps d'armée victorieux dans la plaine de Gennevilliers. lo
Ce fut la seconde fois que Paris songea sérieusement au siège, en le voyant si proche. Il ne s'en émut pourtant pas encore autant Que l'eussent commandé les circonstances. Qu'espérait-il ? Qu'attendait-il ? Je n'en sais rien, et il n'aurait pas bien pu le dire lui-même. Mais il comptait 15 toujours sur un événement imprévu, sur un miracle, sur quelque chose.