‹ Le siège de Paris (volume 2)Chapitre 9 sur 63 · PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE

Jamais, dussé-je vivre mille ans, je n'oublierai les émotions de ce jour étonnant. On avait appris, la veille au soir, le plus terrible désastre dont jamais un peuple ait pu être affligé ; on avait aperçu avec certitude la saisissante réalité d'un siège

5 devenu imminent ; on avait plongé, sous ce coup de massue, jusqu'au fond de l'abîme, et l'on s'était couché désespéré. Le lendemain, c'était un dimanche, jour de fête pour la population parisienne. Un soleil éclatant resplendissait au ciel, et l'on baignait en quelque sorte ses yeux dans la lumière

10 et la chaleur d'une de ces premières journées d'automne, qui sont si belles en France. Il semblait que toutes les noires visions de la nuit se fussent envolées à la clarté de ce matin charmant. Le peuple de Paris était descendu tout entier aux boulevards, oli la foule se pressait en longues

15 ondulations sur l'un et l'autre trottoir. L'allégresse était peinte sur tous les visages; on causait, on riait. A tout instant, des bataillons de la garde nationale, les uns armés, les autres sans armes, passaient en chantant sur la chaussée. Ils s'interrompaient pour crier de temps à autre : <( Vive

20 la République ! n et d'immenses acclamations leur répondaient : « Vive la République ! »

Le bruit se répandit bientôt qu'elle venait d'être officielle-

ment proclamée au Palais législatif.^ Toute cette foule — et Dieu sait pourtant qu'elle n'était pas composée que de républicians — l'accueillit comme une vieille amie sur le retour de qui l'on comptait depuis longtemps et qu'on est heureux de revoir enfin. C'était dans les rues l'animation paisible d'un S peuple qui a de la joie plein le cœur. Point de grossiers tumultes ; point de bruyantes poussées ; point de manifestations furieuses. Non, c'était une gaieté expansive et spirituelle qui pétillait de toutes parts, en serrements de mains, en félicitations mutuelles, en propos railleurs. On lo ne voyait qu'ouvriers ou gardes nationaux, perchés sur de longues échelles, qui abattaient à coups de marteau les N ' se relevant en bosse sur les enseignes des fournisseurs officiels.' La foule s'amassait autour du grand justicier-démolisseur. Elle lui adressait ses exhortations qu'il renvoyait sous forme 15 de quolibets. Et c'étaient de part et d'autre de longs éclats de rire. Les cafés étaient pleins, et débordaient de consommateurs qui, tout en buvant des liqueurs, suivaient des yeux cette scène inouïe, et contribuaient au spectacle en prenant leur part de la joie générale. 20

Et les Prussiens ? et le siège prochain ? Ah bien, oui I C'était bien des Prussiens et du siège qu'alors il s'agissait.* On avait fait trêve aux soucis. J'entendis, en passant, un ouvrier dire à l'un de ses camarades :

— Ils n'oseront plus venir, maintenant que nous 'l'avons l 25 //f, c'étaient les Prussiens ; nous Pavons^ ils voulaient parler de la République. Ne souriez pas; ce fut pour une heure la folie de toute la population parisienne. Elle est si habituée à se payer de phrases * qu'elle crut de bonne foi qu'à ce seul mot de République les Prussiens s'arrêteraient 30

épouvantés. Elle s'imagina que c'était là une de ces for-

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mules magiques qui chassent les démons et calment les tempêtes. Cette naïveté paraîtra sans doute invraisemblable à ceux qui me liront de sang-froid. Mais j'en appelle à tous les témoins du quatre septembre. Ils étaient deux

S millions. Oui, nous avons tous senti monter à notre cerveau les fumées de cette ivresse étrange. Oui, nous nous sommes grisés de ces événements si capiteux, et d'un même coup, bon sens, raison, juste discernement des choses, réflexion, tout s'est envolé. — Comment cela s'est fait, je ne le

lo conçois pas bien encore, quand j'y songe ; mais j'ai moimême senti l'influence, et je ne crois pas avoir jamais joui plus pleinement du bonheur de vivre que dans ces quelques heures.

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