‹ Le siège de Paris (volume 2)Chapitre 10 sur 63 · LE NOUVEAU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU GOUVERNEMENT

Let lendemain Paris apprit la composition certaine de ce 15 gouvernement, qui, ramassant un pouvoir tombé à terre, avait usurpé la redoutable mission de réparer tant de malheurs et de sauver la France. On avait décerné, d'une commune voix, la présidence au général Trochu, que l'empereur avait quelque temps auparavant, sous l'énergique pression de 20 l'opinion publique, nommé gouverneur de Paris.

Parmi les nouveaux ministres, il n'y en avait guère que deux ou trois qui inspirassent une réelle confiance à la bourgeoisie parisienne. On respectait Jules Favre pour son incontestable réputation d'honnêteté parfaite, son civisme et son 25 désintéressement authentiques, et son prodigieux talent de parole. Mais on ne le croyait pas capable de dominer une situation aussi difiicile que celle qui nous avait été léguée

par le désastre de Sedan. On ne se doutait guère du service qu'il nous allait rendre, en écrivant le récit de son entrevue avec M. de Bismarck. On avait foi en Gambetta ; non pas qu'il eût donné encore des preuves bien certaines de sa capacité. Il n'était guère connu du public que pour une S demi-douzaine de discours très éloquents. Mais on le savait jeune, actif, très hardi et très prudent tout ensemble ; il alliait toute la fougue du méridional français à l'astucieuse finesse de l'Italien ; il avait su, tout en se ralliant les sympathies de la classe bourgeoise, conserver une grande autorité 10 sur les populations jalouses et turbulentes de Belleville, et de Montmartre. Bref, il était populaire, et ce seul mot explique tout en France, où il est convenu que rien ne réussit comme le succès.

On était également engoué du général Trochu, non pas 15 que l'on sût grand'chose de ses talents militaires ; mais il avait eu, sous l'Empire, le courage d'écrire un livre oîi il signalait les défauts de notre organisation militaire, et semblait avoir d'avance indiqué les causes de nos futurs revers. La campagne de 1870 avait rendu à cet ouvrage un cruel 20 intérêt d'actualité,* en donnant à son auteur une popularité immense. Il est certain qu'il avait fallu, pour le composer et le rendre public, une dose considérable de ce courage qui est en France le plus rare de tous : le courage civil. Le général Trochu avait, en rompant ainsi en visière * aux chefs 25 de l'armée et à l'empereur, compromis son avancement, et il s'était résigné à ne plus être jamais rien. Il se trouva, par un revirement inattendu des choses, que ce livre, qui devait peser sur toute sa carrière et le retenir dans les grades inférieurs, le porta au souverain pouvoir et lui mit les destinées 30 de la France entre les mains.

Les Parisiens n'avaient encore senti qu'une inquiétude à son endroit. Le général Trochu s'était dès l'abord répandu en proclamations et en circulaires. Il écrivait trop bien. Il causait aussi beaucoup. La tradition le représentait 5 adossé à la cheminée de son salon, et développant, avec une incroyable abondance de paroles, ses projets et ses illusions aux auditeurs qui se renouvelaient incessamment autour de lui. Mais le besoin d'un homme en qui l'on espérait était si pressant, que l'on écarta les sujets de crainte et que

10 Ton s'abandonna, à peu près sans restriction, à ce nouveau sauveur que l'on venait de se choisir.

Le public était bien éloigné, à ce moment, de toute idée de paix. Outre qu'il se croyait couvert de ce nom de République, comme d'un bouclier invincible, il ne respirait

15 que la fureur et la vengeance. Jules Favre n'était que l'écho de la conscience publique, quand il écrivait cette fameuse phrase, oU se reconnut toute la France: n Ni un pouce de notre territoire^ ni une pierre de nos forteresses ! )> La bourgeoisie accueillit avec transport et répéta, de son air le

20 plus convaincu, la phrase consacrée : « Ni un pouce de notre territoire^ ni une pierre de nos forteresses / )> Et les farouches démocrates * la complétèrent par ces mots significatifs : (( Ni un écu de notre trésor, » Car il y avait une faction qui, de bonne foi ou de parti pris,'' ne voulait entendre à rien.

25 Un journal contait cette conversation, qui, disait-il, avait eu lieu entre un négociant de la rue du Sentier • et un Bellevillois à tous crins.*

— Eh bieni disait le négociant, qui voulait tâter,* son homme, on a conclu la paix ; les Prussiens se retirent.

30 — Et on ne leur a rien cédé ? j'espère, répondait le Bellevillois soupçonneux.

— Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses.

— Ni un écu de notre trésor ?

— Ni un écu de notre trésor, affirmait le négociant, poussant répreuve à bout. 5

— Et qu'est-ce qu'on leur a demandé d'indemnité ?

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