PHYSIONOMIE DE PARIS
Ils arrivaient, pleins de superbe, sans se presser. Ils laissaient, le mot est de M. Bismarck qui se plaît à ces inso- 5 lentes ironies, les Parisiens cuire dans leur jus ,^ Le 9 septembre on les savait à Laon d'un côté, à Montmirail de l'autre. Dans la journée du 11 (notre dernier dimanche, hélas 1) Meaux télégraphiait qu'on voyait poindre les lances des uhlans. C'est en vain que, devant cette invasion de saute- ïo relies, le génie * faisait sauter nos ponts sur les fleuves, nos viaducs sur les chemins de fer ; Guillaume écrivait paisiblement à Augusta : « Les Français ont grand tort de semer tant de ruines sur notre passage, notre marche n'en est pas arrêtée d'une heure.» Il ne disait probablement pas toute la 15 vérité, mais il ne mentait de guère I . . . Le 15, les hussards bleus arrivaient devant Corbeil, que venaient d'évacuer deux régiments de nos dragons.
Le 17, le dernier train parti de Paris fut attaqué devant Choisy même. Versailles trembla. 20
Le 19. . . . Arrêtons-nous un instant à cette date fatale, qui marqua le premier jour du siège régulier.
Quelle avait été la physionomie de Paris durant ces quatre ou cinq journées d'effarement et de trouble ? Très agitée sans doute et tumultueuse. Je crois pourtant qu'un étranger, 25
s'il fût tout d'un coup débarqué en ballon, sur le boulevard, sans rien savoir de nos aventures, ne se fût pas aperçu tout d*abord qu'il tombait dans une ville menacée, pour un temps si prochain, des dernières extrémités. La cité avait conservé 5 toutes ses apparences de gaieté bruyante ; les boutiques, le soir, étincelaient de lumières, et les cafés regorgeaient de consommateurs. La population se promenait insoucieuse dans les rues, et rien ni dans les toilettes ni sur les visages n'indiquait de préoccupations sombres. Les Parisiens seuls
lo remarquaient, à mille détails, le changement profond qui s'était fait dans nos habitudes. La clientèle de ces cafés, toujours si animée et si bruyante, ne se composait plus guère que d'officiers de mobiles.
On avait déjà fermé les théâtres. Toute la population qui
15 va d'ordinaire au spectacle s'était ainsi trouvée rejetée dans la rue, et comme on a l'habitude de se coucher tard à Paris, elle n'en était que plus agitée et plus fiévreuse.
Dans le jour, c'était un fouillis incroyable d'uniformes qui se croisaient de toutes parts: francs-tireurs aux costumes
20 d'opéra-comique, cuirassiers, artilleurs, lanciers, et la ligne,' et la garde nationale, et les moblots. Aux voitures qui sillonnent incessamment le macadam se mêlaient de lourds chariots chargés de décombres, de pauvres charrettes, 011 s'entassait pêle-mêle un maigre mobilier, et par-dessus, juchés
25 sur quelque matelas, et la femme et les enfants regardaient,
ahuris, tout ce tapage. Ici un troupeau de moutons conduit
par un berger couvert du sayon traditionnel, et plus loin des
bœufs, qui traînaient, attelés, d'énormes voitures de foin.
C'étaient tous les petits ménages des environs qui ren-
30 traient ainsi dans Paris, ramenant les épaves de leur fortune dispersée. "Pauvres gens I Que de larmes avant de quitter
leur chère demeure 1 Où allaient-ils reposer leur tête ? C'était pitié souvent de voir les misérables meubles qu'ils emportaient, des chaises boiteuses, des vases ébréchés, des ustensiles de cuisine qu'une domestique parisienne n'aurait pas ramassés dans la rue : toute leur fortune. D'autres, plus S riches, n'étaient guère moins à plaindre. Quelques-uns en moururent de chagrin ; entre autres un joyeux vaudevilliste * que nous aimions tous pour son esprit fertile en saillies franches et en bons mots.' Il avait passé la meilleure part de sa vie à rassembler une collection de pièces de théâtre, lo qu'il avait fini par rendre à peu près complète. Il avait acheté, pour se loger, une jolie petite maison à Neuilly, et il avait enfin réalisé, grâce à une vie de travail constant, le hoc erat in votis ^ de son maître Horace. Un jour on vint lui dire : Il vous faudra bientôt sortir d'ici, déménager ; les Prussiens i S vont venir, et si le génie militaire ne démolit pas votre maison, les Prussiens la mettront à sac.
— Quitter d'ici I répondait-il, non, cela n'est pas possible. J'attendrai, ils ne viendront pas.
Et tandis qu'il se promenait, inquiet, incertain, à travers 20 le petit jardin, dont il avait de ses mains greffé tous les arbres, parcourant du regard tous ses volumes, qu'il avait recueillis avec tant de peine et rangés avec tant de soin, voilà qu'il entendit heurter à sa porte. C'étaient des soldats du génie. 25
— Allons 1 c'est fini ! il faut déloger, et ce soir même.
— Ce soir ! mais huit jours suffiraient à peine au déménagement de ma bibliothèque.
— Tant pis pour votre bibliothèque. La maison sera rasée demain. 30
Le malheureux garçon ne répondit rien. Il jeta un peu
de linge et quelques hardes dans sa malle, et s'en fut sans trop savoir oli. Au premier hôtel qu'il rencontra sur son chemin, il demanda une chambre, se coucha sans mot dire, et le lendemain, quand on entra chez lui, on le trouva mort 5 dans son lit. Tous les liens qui l'attachaient à la vie s'étant rompus d'un seul coup, il avait fui dans l'éternel sommeil.