COMBAT DE CHATILLON
Le 19 au matin, tous les Parisiens, en ouvrant leur journal, y purent lire un article à peu près conçu en ces termes : « Les dernières voies ferrées qui reliaient Paris avec la France et avec l'Europe ont été coupées hier soir. Paris est livré à lui-même. Il n'a plus à compter que sur ses res- S sources personnelles et sur son propre courage. L'Europe qui a reçu de cette ville tant de lumières, et qui n'a jamais vu sa gloire sans une secrète envie, l'abandonne. Mais Paris, nous en sommes persuadés, prouvera qu'il n'a pas cessé d'être le rempart le plus solide de l'indépendance française. » 10
Toutes les feuilles publiques exécutaient des variations plus ou moins brillantes sur ce thème commun : Paris tiendra, Paris doit tenir. Mais à mesure qu'approchait le moment solennel, la résolution du gouvernement de la défense nationale, mise en face de périls si extrêmes et d'une issue 15 déplorable qu'il regardait comme certaine, semblait faiblir et reculer. C'était à ce moment-là le bruit public que le gouvernement en avait assez; et ces on-dit * de la foule semblaient confirmés par la nouvelle, incertaine encore, mais qui fut bientôt reconnue vraie, d'une démarche personnelle de notre 20 ministre des affaires étrangères près de M. de Bismarck et du roi Guillaume.
Les clubs jetèrent feu et flammes. Qu'allait faire M. Jules Favre au camp ennemi ? Avait-il oublié sa fière déclaration : Ni un pouce de notre territoire^ ni une pierre de nos forteresses. Et les agitateurs, levant les bras au ciel ou 5 montrant le poing, ajoutaient avec force imprécations : Ni un èai de notre trésor. C'étaient les premières manifestations de ce parti avancé que nous retrouverons bien souvent dans la suite de ce récit. Les hommes qui menaient cette - faction étaient pour la plupart d'honnêtes gens, fermement
lo convaincus qu'eux seuls pouvaient sauver la France, fanatiques de 93,* et qui n'eussent reculé devant aucun moyen pour faire triompher leurs idées en triomphant eux-mêmes. Ils n'avaient fait jusque-là qu'une guerre sourde au gouvernement du 4 septembre ; ils rompirent définitivement avec
15 lui. Leur plan, c'était d'organiser une grande démonstration que justifiait l'anniversaire du 2 1 septembre." On devait se réunir place de la Concorde, en face de la statue de Strasbourg, et de là, en armes ou sans armes, se rendre à l'Hôtel de Ville,' pour affirmer la résolution de se défendre jusqu'à la mort.
20 Ces menées jetaient d'autant plus d'inquiétude dans Paris que sa constance avait reçu la veille une rude atteinte, et qu'elle était fort ébranlée. Un fait considérable avait d'un seul coup abattu la confiance de la population et tourné ses regards vers la paix ou tout au moins vers un armistice.
25 Les Prussiens, dans leur marche sur Paris, devaient, pour s'emparer de Versailles, tourner la ville vers le sud, et passer d'abord par Créteil, puis longer les hauteurs de Châtillon et de Clamart. Il s'agissait de couper, à Châtillon, les Prussiens en deux, de rejeter la moitié de leurs troupes
30 du côté de Versailles et de la détruire, tandis que l'autre serait refoulée vers le chemin de fer d'Orléans.* La droite
de notre armée plia ; elle se composait de zouaves, les uns jeimes recrues, peu habituées au feu, les autres mauvais soldats, qui s'étaient déjà mal battus à Sedan. On ne les avait pas prévenus que les obus des Prussiens, au lieu de leur arriver de face, tomberaient derrière eux, sans qu'ils S pussent voir d'où on les leur tirait. A peine eurent-ils vu quatre ou cinq obus éclater au milieu d'eux, sans faire grand mal, qu'ils se crurent perdus, se débandèrent en jetant le redoutable cri : Sauve qui peut / Ils dégarnirent ainsi tout un côté de la défense ; les Prussiens profitèrent de la faute lo et s'avancèrent en colonnes serrées. Le centre et la gauche tenaient bon ; mais les chefs s'aperçurent bien vite que si l'on ne battait pas en retraite on allait être tourné, enveloppé, coupé. On se retira, et même en assez bon ordre, abandonnant aux ennemis les hauteurs de Châtillon et quelques 15 pièces de canon qu'on ne put sauver.
À bien prendre les choses, ce n'était pas un désastre, mais un écnec assez mince, où l'on peut même dire, à l'éloge des soldats, que la meilleure partie des troupes avait bien combattu ; car on avait repris deux fois les hauteurs de 20 Châtillon et l'on avait fait payer cher aux ennemis leur premier succès. Mais ceux-là seuls qui ont vu Paris en ce moment peuvent se figurer l'excès de son indignation et de sa terreur, et le désordre de son esprit.
Vers midi, il se répandit sur le boulevard une nouvelle 25
qui prit feu comme une traînée de poudre : (( Nous sommes
perdus 1 les Prussiens sont vainqueurs, ils vont entrer dans
Paris 1 M J'étais avec un ami qui avait ses entrées aux
ministères. Nous courûmes à celui de l'Intérieur,^ pour avoir
des renseignements précis. Nous trouvâmes Gambetta, très 30
échauffé, qui sortait pour donner des ordres.
so
LE SlèOE DE PARIS
— Qu'y a-t-il ? lui criâmes-nous.
— Il y a ... il y a que les Prussiens à l'heure qu'il est, sont peut-être à la porte Maillot ! * — Et il s'élança en voiture.
A la porte Maillot ! c'e'tait l'exagération du méridional.
S Nous allâmes au Champ-de-Mars.' Là, c'était un effroyable et navrant pêle-mêle de chevaux sans maîtres, d'affûts sans canons, de militaires sans sacs et sans armes, d'officiers à la recherche de leurs compagnies. Les soldats nous étonnèrent par leur visage abruti et positivement idiot. Ils avaient l'air
10 frappé. Nous voulûmes en interroger quelques-uns ; impossible d'en tirer une parole. Ils restaient muets, consternés, comme des gens touchés de la foudre.
Je me trouvais avec un de mes collaborateurs, qui avait assisté, lui, en qualité de reporter^ aux immenses désastres
15 de Sedan ; le spectacle que nous avions sous les yeux ne le touchait donc que médiocrement. Il en avait vu bien d'autres 1 Pour moi, je n'oublierai jamais la sensation douloureuse dont je fus percé au cœur comme d'une flèche aiguë. C'était la déroute, la hideuse déroute. Des soldats de
20 toutes armes arrivaient, débandés, seuls ou par pelotons, les uns sans sac, les autres armés encore, mais portant sur toute leur personne le stigmate du fuyard. Des prolonges d'artillerie,' des voitures d'ambulance, des chevaux sans maîtres, courant, se frayant un passage, dans un désordre v
25 inexprimable. De chaque côté de la route, sur les trof^ toirs, une foule énorme, mêlée de femmes et d'enfants, qui interrogeait anxieuse les survenants, ou accablait de quolibets les hommes ivres ; car il y avait des misérables, en uniforme, qui s'étaient soûlés et battaient les murs. Des
30 cris, des chants, des imprécations, des rires, des pleurs, et les gémissements des blessés, et les jurons des charretiers,
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et par-dessus, ce murmure indistinct de la foule, ce grondement lointain semblable à celui de l'Océan les jours de tempête. Nous revînmes désespérés. Pendant ce temps-là, les boulevards étaient en proie à une exaltation qui tenait de la folie. On y disait tout haut que vingt mille de nos soldats 5 avaient été complètement écrasés par cent mille Prussiens, que toute Tarmée avait jeté ses armes, déclarant qu'elle ne se battrait plus ; que l'assaut allait être sur-le-champ donné par les troupes victorieuses, poussant nos fuyards dans les reins.
Tous ces bruits étaient exagérés ; mais la vérité même, lo qui se fit bientôt jour, ne lâlssaif pas* d'être mortellement inquiétante. Des gardes nationaux, furieux, mettaient la main au collet des soldats débandés, les traitant de lâches, et les conduisant, à coups de crosse de f usU, au poste," ou Place Vendôme. La foule exaspérée CTàcnait au visage des 15 misérables avinés, qui déshonoraient leur uniforme et le nom français. On apprenait que la mobile, au rebours des soi-»^^ disant vieilles troupes, avait tenu ferme et s'était bien battue. On criait : Vive la mobile ! à bas les zouaves / à bas la ligne ! On demandait qu'on passât les fuyards par les armes ; ' quel- 20 ques-uns parlaient de leur bjûler la cervelle, sans autre forme de procès.
Le soir, aux boulevards, la circulation était devenue impossible. Une foule énorme encombrait les trottoirs et la chaussée : foule impatiente et nerveuse, s'arrachant les 25 journaux qui ne pouvaient cependant donner encore aucune nouvelle sûre. On se réfugiait dans les cafés, tout brillants de gaz, oli les officiers de la mobile semblaient s'être donné rendez-vous, tant les uniformes y étaient nombreux. Beaucoup de femmes avaient pris place à côté d'eux et, par un 30 contraste qui est un des traits caractéristiques de la phy-
sionomie de Paris, tout ce monde causait avec animation, blaguait, s'amusait, riait. Le spectacle de cette gaieté agace des gardes nationaux qui passent ; ils prennent à témoin ' le public; on se précipite sur les cafés, qui commencent à S rentrer leurs tables en toute hâte. C'est une émeute du bon sens et du bon goût, d'oli naît un désordre inexprimable. À dix heures et demie, tous les établissements sont fermés ce jour-là, et le lendemain cette mesure est rendue générale par un arrêté du préfet de police.
lo On dormit mal cette nuit-là dans la capitale. Il n'y a pas un de nous qui ait sérieusement fermé l'œil. On prêtait l'oreille au rappel des tambours, tant on était convaincu que les Prussiens, poussant leur avantage, attaqueraient vers deux heures du matin. A l'heure oli j'écris, nombre de gens
15 croient encore que s'ils avaient en effet usé d'audace, s'ils avaient risqué le coup, ils auraient fait, en sacrifiant trente mille hommes, leur trouée dans nos murs, tant la démoralisation était effroyable. D'autres pensaient, au contraire, qu'ils seraient venus se briser conti-e la résistance de nos
20 forts, qui, sans être encore aussi complètement armés qu'ils le furent depuis, avaient au service de chacun de leurs canons quatre cents coups à tirer.
Le lendemain nous apporta un rapport militaire sur la bataille de la veille, rapport bien pâle, où l'on remarqua cette
25 phrase, qui devint célèbre à Paris : (( Quelques-uns de nos soldats se sont repliés avec une précipitation regrettable.)) Cette litote * passa dans la conversation parisienne, qui la tourna en plaisanterie. On disait, en riant, d'un garde national qui ne faisait pas l'effet d'être un brave à trois poils : '
30 (( Il serait homme à se replier avec une précipitation regrettable,)) et autres propos de cette espèce.
Mais la foi au succès avait. ^té trop fortement ébranlée dans le public, et l'issue du combat de Châtillon avait donné trop raison à ceux qui croyaient la lutte impossible, pour que les esprits d'une grande partie de la population ne se tournassent point vers la paix. Le parti avancé le sentait bien ; S il n'ignorait pas non plus que le gouvernement penchait vers un accommodement, et qu'il espérait aux négociations entamées par Jules Favre ; c'est pour cela qu'il s'agitait avec une fébrile ardeur, faisait feu de tous les journaux,^ soulevait les clubs, et se préparait à muq journée y en sorte que la bour- lo geoisie se voyait, non sans une certaine mélancolie, entre les Prussiens, qui lui mettaient le pied sur la gorge, et ceux qu'elle appelait les Rouges^ et qu'elle ne voyait qu'armés de poignards, et dévorant par avance l'espoir du pillage. Je ne sais de ces deux maux lequel lui faisait le plus de peur : elle 'S haïssait plus l'étranger, mais elle redoutait davantage les Bellevillois.