‹ Le siège de Paris (volume 3)Chapitre 17 sur 61 · ENTREVUE DE FERRIÈRES · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE FERRIÈRES

Ce sera l'éternel honneur de M. Jules Favre, d'avoir à ce moment confondu nos âmes dans un même élan de patriotisme, d'avoir arraché des larmes de tous les yeux, de gêné- 20 reuses larmes, des larmes de douleur et de vengeance.

Il était allé dire à M. de Bismarck : « Cette guerre, née du caprice d'un seul, n'a plus de raison d'être aujourd'hui que la France est redevenue maîtresse d'elle-même. Elle veut la paix, mais une paix honorable, qui ne soit pas une courte et 25 menaçante trêve.»

Et M. de Bismarck avait répondu que, s'il avait la conviction qu'une pareille paix fût possible, il la signerait aussitôt. Mais avec qui la signer ? Le gouvernement que Paris s'est donné est plus que précaire, et si dans quelques jours

5 la ville n'est pas prise, il sera renversé par la populace. . . .

A ce mot de populace, M. Jules Favre s'était récrié.

Jamais expression plus malheureuse n'était sortie des lèvres

d'un diplomate. Elle tomba, comme un soufflet, sur la joue de

la population parisienne. Il n'y eut qu'un cri de rage.

10 Maintenant encore, après bien des jours écoulés, le souvenir de l'injure fait bouillir le sang dans les veines. Il suffit de dire, d'un certain ton : la populace de M, de Bismarck^ pour voir les yeux s'enflammer de colère.

Le fond des choses était aussi douloureux que la forme en

15 était déplaisante. M. de Bismarck exigeait impérieusement la Lorraine et l'Alsace, et comme M. Jules Favre lui objectait que les peuples qui habitent les deux provinces refuseraient sans doute leur assentiment : « Je sais fort bien, répondit le Machiavel* prussien, qu'ils ne veulent pas de nous; ils nous

20 imposeront une rude corvée. Mais nous ne pouvons pas ne pas les prendre. Je suis sûr que dans un temps prochain, nous aurons une nouvelle guerre avec vous. Nous voulons la faire avec tous nos avantages.»

Il était impossible d'être plus cassant et plus hautain. M.

25 Jules Favre mit alors sur le tapis la convocation d'une assemblée nationale : « Mais, interrompit le comte, pour exécuter ce plan, il faudrait conclure un armistice et je n'en veux à aucun prix.»

La discussion continua pourtant entre les deux négo-

30 dateurs ; M. de Bismarck parut se laisser convaincre et ajourna au lendemain notre ministre des affaires étrangères.

Mais ici, je laisse la parole à M. Jules Favre. Il faut lire ce récit, si douloureux, si fier et tout plein des émotions patriotiques qui, s'échappant de Tâme de Técrivain, devaient se répandre sur tout un peuple et le rendre aux soins de sa gloire. 5

({ Je n'ai plus qu'un mot à dire ; car, en reproduisant ce douloureux récit, mon cœur est agité de toutes les émotions qui Tont .torturé pendant ces trois mortelles journées, et j'ai hâte de finir. J'étais au château de Ferrières à onze heures. Le comte sortit de chez le roi à midi moins un quart, et lo j'entendis de lui les conditions qu'il mettait à l'armistice.

« Il demandait pour gage l'occupation de Strasbourg, de Toul et de Phalsbourg ; et comme, sur sa demande, j'avais dit la veille que l'assemblée devrait être réunie à Paris, il voulait dans ce cas, avoir un fort dominant la ville. . . celui 15 du Mont-Valérien, par exemple. . . .

u Je l'ai interrompu pour lui dire : Il est bien plus simple de nous demander Paris. Comment voulez-vous admettre qu'une assemblée française délibère sous votre canon ? J'ai eu l'honneur de vous dire que je transmettrais 20 fidèlement notre entretien au gouvernement ; je ne sais vraiment si j'oserai lui dire que vous m'avez fait une telle proposition.

(( Cherchons une autre combinaison, m'a-t-il répondu. Je lui ai parlé de la réunion de l'assemblée à Tours, en ne pre- 25 nant aucun gage du côté de Paris.

« Il m'a proposé d'en parler au roi, et revenant sur l'occupation de Strasbourg, il a ajouté : La ville va tomber entre nos mains, ce n'est plus qu'une affaire de calcul d'ingénieur. Aussi je vous demande que la garnison se rende prison- 30 niëre de guerre.

« A ces mots, j*ai bondi de douleur, et, me levant, je me suis écrié : Vous oubliez que vous parlez à un Français, monsieur le comte ; sacrifier une garnison héroïque qui fait notre admiration et celle du monde serait une lâcheté, — et 5 je ne vous promets pas de dire que vous m'avez posé une telle condition.

« Le comte m'a répondu qu'il n'avait pas l'intention de me blesser, qu'il se conformait aux lois de la guerre ; qu'au surplus, si le roi y consentait, cet article pourrait être modifié.

10 « Il est rentré au bout d'un quart d'heure. Le roi acceptait la combinaison de Tours, mais insistait pour que la gar- ' nison de Strasbourg fût prisonnière.

u J'étais à bout de forces et craignis un instant de défaillir. Je me retournais pour dévorer les larmes qui m'étouffaient,

15 et, m'excusant de cette faiblesse involontaire, je prenais congé par ces simples paroles :

« Je me suis trompé, monsieur le comte, en venant ici ; je ne m'en repens pas, j'ai assez souffert pour m'excuser à mes propres yeux ; d'ailleurs je n'ai cédé qu'au sentiment de

20 mon devoir. Je rapporterai à mon gouvernement tout ce que vous m'avez dit, et s'il juge à propos de me renvoyer près de vous, quelque cruelle que soit cette démarche, j'aurai l'honneur de revenir. Je vous suis reconnaissant de la bienveillance que vous m'avez témoignée, mais je crains qu'il n'y ait

25 plus qu'à laisser les événements s'accomplir. La population de Paris est courageuse et résolue aux derniers sacrifices ; son héroïsme peut changer le cours des événements. Si vous avez l'honneur de la vaincre, vous ne la soumettrez pas. La nation tout entière est dans les mêmes sentiments. Tant

30 que nous trouverons en elle un élément de résistance, nous vous combattrons. C'est une lutte indéfinie entre deux

peuples qui devraient se tendre la main. J'avais espéré une autre solution. Je pars bien malheureux, et néanmoins plein d'espoir. »

Je ne crois pas que jamais document diplomatique ait produit, depuis que le monde est monde, pareil effet sur une S nation. Ce fut dans tout Paris un tressaillement d'indignation, une explosion de fureur et de colère, un inconcevable mouvement de fureur contre cette hautaine et absurde insolence. La population tout entière se trouva réunie, comme par enchantement, dans une commune résolution de tenir lo bon jusqu'à la mort. Il n'y avait plus désormais de partis, il ne restait plus qu'à se serrer derrière le gouvernement et à marcher, tous ensemble, contre l'ennemi. Quant à la manifestation annoncée, qui devait avoir lieu. Place de la Concorde, pour l'anniversaire de la fondation de la République 15 (2 1 septembre), et d'où l'on craignait qu'il ne sortît une révolution, elle se passa le plus pacifiquement du monde. Parmi les orateurs il n'y en eut qu'un qui attaqua, par allusion indirecte, le gouvernement provisoire et M. Jules Favre. Il souleva des murmures unanimes. 20

— Ce n'est pas le momont de nous diviser 1 lui cria-t-on de la foule.

— Seriez-vous capable de mieux faire ? ajoutait-on de toutes parts.

Il put à grand'peine achever son discours ; et la multitude 25

s'écoula sans bruit, et les agitateurs virent bien qu'il n'y avait

plus espoir de la rassembler et de la jeter sur l'Hôtel de Ville.

Tout le monde était d'accord. M. de Bismarck nous avait

rendu le service d'effacer toutes les divisions, et d'échauffer

nos âmes d'un même amour, celui de la patrie, grossièrement 30 insultée.

Un léger succès (le premier que nous eussions remporté dans cette guerre), acheva de ranimer notre courage et nos espérances. On avait entendu une forte canonnade du côté de Villejuif, et voilà que tout à coup on répandit dans Paris le 5 bruit d'une grande victoire. On ne parlait de rien moins que de vingt ou vingt-cinq mille Prussiens faits prisonniers, sans compter les tués et les blessés, qui étaient innombrables. La joie fut très vive, mais on était instruit par trop de leçons ; on ne s'y abandonna qu'à demi. Ce ne fut point cette ex-

10 plosion d'enthousiasme dont nous avions été, au début de la campagne, les témoins et les victimes ; on craignit, cette fois, en se livrant à d'excessives démonstrations de joie, d'être encore pris pour dupe. Et cependant, telle est l'inconsistance du caractère français que nous ne sûmes pas encore,

15 ce jour-là, maîtriser nos emportements. Nous avions cru tout perdre à Châtillon, et nous nous étions trompés. Nous nous imaginâmes tout réparé après Villejuif, et l'affaire n'était pas en réalité très considérable.

Le matin, on chantait dans les rues le refrain à la mode

20 parmi nos soldats :

Bismarck, si tu contfhues, De tous tes Prussiens, il n'en restera guère,

Bismarck, si tu continues, De tous tes Prussiens, il n'en restera plus.

25 II fallut déchanter le soir. Vérification faite, il ne resta de cette grande victoire qu'un léger avantage, qui était de bon augure, mais n'avait rien de décisif pour l'issue du siège. Les positions de Villejuif avaient été, après ce combat brillant occupées par une division qui s'y était maintenue. Ce résul-

30 tat, quelque mince qu'il pût nous paraître, après les espérances exagérées que nous avions conçues, ne laissa pas de nous réconforter, et de rasséréner notre imagination.

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