JOURNEE DU 31 OCTOBRE
J'ai déjà touché quelques mots des Bellevillois et des craintes qu'ils inspiraient à la bourgeoisie sérieuse. Je pense 20 bien qu'ils n'étaient pas si noirs qu'on les faisait dans nos journaux. Il y avait dans toute cette population ouvrière une foule de travailleurs honnêtes et dont la conduite a bien prouvé dans la suite du siègç les sentiments profondément patriotiques. Mais tous ne leur ressemblaient pas. C'est 25
là, dans ces bas-fonds de la misère et de la haine, que bouillonnaient sans cesse des ferments d'envie, de paresse et de colère, qui à tout instant menaçaient d'éclater en révolte. Il ne manquait pas d'ambitieux pour exploiter ces passions
S et ces besoins : les uns, convaincus peut-être qu'en soulevant cette lie, ils travaillaient au bonheur de la société ; les autres qui, emportés par un désir furieux du pouvoir, étaient hommes à ne reculer devant rien pour le saisir et le posséder, ne fût-ce qu'un jour.
10 Les partis afl&chent rarement leur vraie prétention, qui se réduit presque toujours à la phrase si connue : Ote-toi de là que je m'y mette. Ils inscrivent sur leur drapeau le titre de quelque réforme, et poussent en avant, sous le couvert de ce nom respecté. Les chefs de la faction bellevilloise avaient
15 pris pour enseigne le mot de Commune. Au fond, ce n'était pas le moins du monde le principe de la représentation municipale * qui leur tenait au cœur, et la preuve, c'est que, demandant la Commune pour Paris, ils repoussaient l'élection des conseils municif)aux en province.
20 On leur eût aisément prouvé que leur Commune, ce n'était pas autre chose que la tyrannie de la capitale sur le reste de la France; qu'en afl&chant la prétention de concentrer la France dans un club ou dans une salle de l'hôtel de ville de Paris, ils inspiraient à la province une forte envie de les
25 abandonner seuls dans leur prison cellulaire, de rester chez elle et de s'y défendre.
Mais comment faire entendre raison à des énergumènes, dont quelques-uns étaient de simples imbéciles, qui criaient : la Commune ! la Commune ! sans savoir même ce qu'ils si-
30 gnifiaient par ce mot, et si ce n'était pas une panacée du genre de celles que vendent les charlatans des places publiques,
LE SIÈGE DE PARIS Sj
pour guérir tous les maux. Que de charlatans, hélas I et que de fous !
Les journalistes du parti poussaient aux manifestations : les chefs de bataillon les organisaient. On manifestait à propos de rien et à propos de tout. S
Il fallait que tous les jours le gouverneur Trochu et Gambetta reçussent des délégués, de n'importe qui et de n'importe quoi, et s'épuisassent en explications de toutes sortes que l'on n'écoutait pas ; ils y consacraient leur après-midi, et le lendemain c'était à recommencer. Et cependant les jour- lo naux avancés redoublaient leurs attaques et jetaient feu et flamme.
C'était^tous les matins le même torrent d'invectives contre les hommes du gouvernement ; et au bout toujours le même sempiternel refrain : Il nous faut la Commune. iS
— Balayons tous ces gens-là, répétaient les chefs de la faction bellevilloise, et installons la Commune !
La Commune, c'étaient eux. Beaucoup de gens trouvaient tout naturel de faire contre le gouvernement de la défense nationale ce que celui-ci avait fait contre l'Empire. 20 L'occasion avait été bonne le 4 septembre pour l'ancienne gauche ; * elle était excellente le 31 octobre pour la nouvelle, et ils ne se firent pas faute ' d'en profiter.
Dès le matin, on battait le rappel dans tous les quartiers, et vers onze heures nombre de bataillons prenaient le chemin 25 de l'hôtel de ville. Savaient-ils bien ce qu'ils y allaient faire ? Étaient-ils parfaitement décidés ? Quelques-uns sans doute; dans un sens ou dans l'autre. La grande masse, j'imagine, flottait irrésolue.
Ce ne fut pendant toute l'après-midi qu'une manifestation. 30 Les membres du gouvernement tinrent tant bien que mal
tête à l'orage, se relayant les uns les autres pour parler à la foule. Vers deux heures, une députation avait demandé d'être introduite à l'hôtel de ville dans la salle oîi délibérait le gouvernement. Ils demandent des explications sur la S malheureuse affaire du Bourget ; on leur en donne.
Mais, sur la place * le timiulte augmente. Des coups de feu sont tirés sans qu'on sache bien d'oh ils partent. À la faveur du trouble, nombre dç gardes nationaux forcent les portes de l'hôtel de ville et se répandent dans les salles. La
10 manifestation se tourne en révolution.
La salle oîi se sont retirés les membres du gouvernement est envahie par l'émeute. On les injurie, on les menace. Quelques factieux même les couchent en joue. «M. Jules Favre reste impassible, M. Jules Simon trace dédaigneuse-
15 ment quelques dessins sur la table, M. Trochu regarde d'un œil calme les fusils tournés contre sa poitrine.
— Sortez, général, lui dit quelqu'un ; on va vous massacrer.
— Je suis soldat, monsieur, répond-il ; je dois mourir à 20 mon poste.
Tous attendent la mort ; seul, M. Ernest Picard, le ministre des finances, s'est esquivé. Il ne perd point la tête. Il court à son ministère ; envoie des ordres aux chefs de bataillons qu'il tient ' pour fidèles ; prévient l'administration
25 des télégraphes ; envoie une estafette au général Ducrot, et voilà la générale ' qui se bat dans tous les quartiers de Paris. Il est huit heures du soir ; les bataillons dévoués s'assemblent précipitamment et accourent. Aux cris de vive la Commune ! ils répondent par celui de vive Trochu I Ils
30 pénètrent dans la place, et c'est miracle que dans la confusion de cette mêlée et dans les ténèbres de la nuit, il n'y ait
eu personne d'écrasé ni de tué. Mais la partie * était désormais perdue pour l'émeute. Les émeutiers, cernés dans rhôtel de ville par des forces supérieures, n'avaient plus qu'à se rendre. Vers deux heures, le gouverneur Trochu passe devant le front de la garde nationale ; il est accueilli par de 5 chaudes acclamations ; il rentre chez lui ; autant en font les citoyens soldats, qui s'écoulent de tous les côtés. Il ne reste au bivouac que trois bataillons de mobiles, qui gardent la place. La révolution est décidément avortée.
En d'autres temps, la réaction eût éclaté furieuse, après lo cette victoire de la bourgeoisie. On se contenta d'arrêter quelques-uns des fauteurs de l'émeute, et l'on ne tarda pas à relâcher, les uns après les autres, les plus compromis, les meneurs de l'affaire.
La paix était donc rétablie à l'intérieur ; une paix précaire, iS on le sentait bien, et l'on ne se gênait pas pour exprimer tout haut les doutes qu'elle inspirait. Et voilà qu'on apprit, pour comble de chagrin, que les négociations entamées par M.Thiers avec M. de Bismarck, à l'instigation des quatre grandes puissances, n'avaient pas abouti, que tout était rompu. 20
M. Jules Favre annonça aux Parisiens, dans un langage douloureux et noble, qu'il fallait renoncer à tout espoir d'armistice, et qu'il ne restait plus qu'un parti à prendre, celui de résister à outrance.
Il y eut là pour la population un moment triste et cruel. 25 Les âmes s'étant positivement amollies au souffle de la paix espérée, le terrible mot : à quoi bon ? voltigeait sur beaucoup de lèvres. A quoi bon attendre la province, si la province ne se levait pas ? À quoi bon prolonger une lutte, dont chaque jour se chiffrait par des cent millions de perte ? 30
Qui nous eût dit qu'au fond de cet abîme, oîi nous étions
plongés, luirait à nos yeux surpris le premier rayon d'espoir qui devait réconforter nos cœurs ? qu'après un tel abattement nous allions, sous le coup d'une nouvelle inattendue, rebondir à l'héroïsme, à la joie ; que de cette défaillance d'un 5 jour, nous devions nous relever si vite, prêts à tous les sacrifices, et nous retrouver tout entiers ?
Un seul mot avait changé les choses de face. La province s'était levée. La province arrivait II n'était que temps I