DECEMBRE DANS PARIS
Arrêtons-nous un moment ici. Nous touchons à la dernière période du siège. À partir du jour où s'ouvrira le feu du bombardement, nous serons emportés et roulés avec tant de violence par le torrent des faits, qu'il ne nous restera plus guère de loisir pour ces études pittoresques et morales, qui 5 sont le premier objet de ce livre.
Tout ce mois de décembre fut terriblement dur à traverser. Les privations allaient croissant, à mesure que diminuait le stock de nos approvisionnements. Ce n'est pas que Ton fût encore inquiet sur le pain. Le gouvernement avait lo solennellement déclaré qu'on était abondamment pourvu de blé, et que le pain, quoi qu'il arrivât, ne serait jamais rationné. C'était une imprudence, comme le prouva bien la suite des événements ; car il en fallut venir à cette extrémité et mieux eût valu prendre, dès le premier jour, cette 15 mesure du rationnement, qui eût prolongé notre résistance d'un bon mois. Quand on en vint à cette mesure nécessaire, il était trop tard. On ne donna plus que trois cents grammes de pain par tête et par jour ! Trois cents grammes 1 comme s'il eût été possible de vivre avec trois cents grammes de 20 nourriture 1 et de quel pain, grand Dieu ! Celui que nous
avons mangé dans les derniers jours du siège était un com-
posé, noirâtre et gluant, de choses innommées, oii il entrait de tout, sans en excepter du blé. Il n'est pas un de nous qui n'en ait gardé un morceau, comme échantillon et souvenir du blocus. Quand on pense qu'il y avait bien la moitié 5 de la population qui ne mangeait pas autre chose que cette pâte grumeleuse et lourde 1 Mais ce n'est que peu à peu que le pain en arriva à n'être plus qu'une agglomération de détritus cuits ensemble. Celui qu'on nous distribua en décembre et jusque dans les premiers jours de janvier était de
10 couleur grise, mais fort appétissant, et avec cette facilité du Parisien à prendre gaiement toutes les misères, on y mordait à belles dents, en songeant au bon pain bis des paysans.
La viande de bœuf était passée à l'état de mythe. De même celle du mouton. On ne mangeait plus que du cheval.
1$ Qu'étaient devenues les répugnances des premiers mois ? On ne songeait plus même à plaisanter sur cette nourriture, tant elle avait passé dans l'usage commun.
Toutes les denrées qui accompagnent le pain et la viande, étaient montées à des prix exorbitants, qui s'élevaient tous
20 les jours. La livre d'huile coûtait couramment de six à sept francs ; le beurre, il n'en fallait point parler : c'étaient des prix de fantaisie, 40 ou 50 francs le kilo ; le gruyère ne se vendait pas : il eût coûté trop cher ; il se donnait en cadeau. Je sais telle jolie femme qui, au Jour de l'An, a reçu, au lieu
25 des bonbons accoutumés, un sac de pommes de terre, ou un morceau de fromage. Un morceau de fromage était un présent royal; les pommes de terre valaient 25 francs le boisseau ; elles revenaient bien plus cher aux petits ménages qui les achetaient au litre ou bien au tas. Un chou était
30 coté six francs ; il se débitait feuille à feuille, et telle qu'on eût à peine jadis osé offrir à ses lapins, figurait noblement
dans le pot-au-feu de cheval.* Il y avait encore à Paris des quantités énormes de lapins et de volailles, mais tout cela était hors de prix. J'ai vu, aux environs du Jour de TAn, la foule des badauds attroupée autour d'une dinde, comme autrefois devant les grands joailliers de la rue de la Paix.* 5 On s'étonnait qu'un morceau aussi tentant affrontât derrière le simple rempart d'une vitrine la voracité des regards alléchés. Beaucoup avaient acheté des lapins, qu'ils nourrissaient d'épluchures. Au moment où j'écris ces lignes, j'ai près de moi, dans mon cabinet, deux frères lapins, tapis dans lo un angle de la chambre, et qui me regardent de leur gros air effaré. La ménagère me les a apportés, prétendant qu'ils s'ennuyaient tout seuls dans leur niche, qu'ils y avaient froid et ne voulaient plus manger. Cette dernière considération m'a décidé; je les ai reçus, et je tâche de les distraire.' Je 15 me garderai bien de leur lire ce chapitre, où leur sentence est prononcée ; ils n'auraient qu'à maigrir de chagrin. Funeste présage l Je possède également deux poulets, que j'entoure de prévenances. Ils n'aiment pas le millet. Je suis affreusement perplexe sur la nourriture dont il faut les gaver. 20 J'ai eu sur ce point important plusieurs conférences avec la cuisinière. Si je présente ainsi mes hôtes au lecteur, ce p'est pas du tout par fatuité, pour faire montre de la bonne compagnie que je reçois à la maison ; c'est par amour du renseignement exact. Ces petits détails en diront bien plus 25 que de grandes phrases sur la vie intérieure du Parisien à cette époque du siège, et sur la bonne humeur spirituelle avec laquelle s'en amusaient ceux qui avaient encore assez d'argent pour rire quelquefois.
Le nombre s'en faisait de jour en jour plus rare. La 30 bourgeoisie commençait à voir la fin de ses réserves.
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Que dire de ceux qui ne possédaient point d'avances ? C'était rimmense majorité des Parisiens, il faut bien Tavouer. Non, je ne saurais trop répéter avec quel indomptable courage, avec quelle touchante résignation, avec quel invincible 5 sentiment de patriotisme toute cette population supporta les rigueurs de cette longue misère. Les femmes surtout furent admirables. Je ne plains pas trop les hommes ; la plupart avaient leurs trente sous par jour, que beaucoup d'entre eux buvaient sans vergogne. Mais les femmes 1 les pauvres 10 femmes ! par ces abominables froids de décembre, elles faisaient la queue, toute la journée, chez le boulanger, chez le boucher, chez l'épicier, chez le marchand de bois, à la mairie. Aucune ne murmurait ; jamais je n'ai entendu sortir d'une seule de ces bouches, accoutumées aux dures paroles, un mot ^5 impie contre la France ; c'étaient elles les plus enragées pour que l'on tînt jusqu'au dernier morceau de pain. Et Dieu sait ce que cette malheureuse bouchée de pain leur coûtait I
La question du chauffage ne fut pas, en ce triste mois de 20 décembre, une des moins cruelles à résoudre.
Plus de houille, plus de coke, plus de bois, et la gelée sévissait avec l'intensité que j'ai dit.^ Les marchands de bois profitèrent naturellement de l'occasion pour vendre leurs produits plus cher. On ne rencontrait dans les rues, à Montas martre où j'habite, que gens en redingote, qui portaient bravement leur provision du jour, cinq ou six morceaux que le marchand avait refusé de leur livrer à domicile.* On riait de se voir en tel équipage. Trop heureux encore d'avoir été servis I Bien d'autres revenaient les mains vides et n'avaient 3° plus de feu ni pour la cheminée du salon ni pour le foyer de la cuisine.
Il y avait beau temps que Paris, faute de houille, n'était plus éclairé qu'au pétrole. Nos yeux avaient fini par s'y accoutumer : le changement s'était fait peu à peu et de rue en rue. La sensation n'en était pas moins singulière quand on se remettait en mémoire ce Paris d'autrefois, si brillant de S lumières et si animé jusqu'aux heures les plus avancées de la nuit. Les blafardes clartés de la lampe à huile perçaient à peine de loin en loin l'ombre qu'elles rendaient plus visible ; plus de voitures, nous avions dévoré les chevaux ; les omnibus de plus en plus rares ; tous les magasins fermés ; on eût dit lo une immense ville de province. Et le fait est que Paris, coupé de ce flot incessant d'étrangers qui renouvelait jadis sa population, tournait aux mœurs de province. Tout le monde avait fini par se connaître sur le boulevard, et pour un peu on se serait salué. Les marchands causaient sur le 15 pas de leurs portes, et les gardes nationaux du quartier, qui venaient au coin de la rue consulter l'ordre de service du jour, devisaient entre eux, sans se connaître autrement, des choses de la politique.