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LA VIE AUX AVANT-POSTES

Il y avait bien du bon sens dans cette garde nationale que 20 les militaires pur sang affectaient de traiter cavalièrement, et dont ils eussent mieux fait de se servir. C'est par elle qu'en ce mois de décembre nous commençâmes à connaître cette vie des avant-postes et à nous expliquer bien des particularités de cette guerre, qui nous étaient restées incompréhen- 25 3il?les.

Les journaux — avec grande raison d'ailleurs, car il faut toujours dans une ville assiégée soutenir le moral des habitants — nous faisaient la peinture la plus séduisante de ces avancées. On reconnaissait bien sans doute que nos soldats S y supportaient toutes sortes de fatigues et de privations ; mais on nous les peignait toujours actifs, toujours en train, ne rêvant qu'expéditions nocturnes et surprises ragaillardissantes. On ne tarissait pas en bonnes plaisanteries sur la prudence des sentinelles allemandes. On a dit cent fois la

10 jolie histoire du képi, dont nos moblots coiffaient une baïonnette ; rhomme au casque pointu * se découvrait pour tirer sur ce but, qu'il croyait sérieux, et se faisait tuer lui-même. D'autres fois, c'était un écureuil empaillé que nos soldats suspendaient à l'aide d'un bâton dans les branches d'un arbre.

15 Ce gibier fascinait peu à peu la sentinelle ennemie, qui allongeait le cou et tombait frappée d'une balle invisible.

Toutes ces ruses de guerre, dont le récit quotidien amusait l'imagination parisienne, se ramassèrent pour ainsi dire et prirent un corps dans un personnage qui ne tarda pas à de-

20 venir légendaire, le sergent Hoff. Le sergent Hoff n'était point un mythe, mais bien un soldat en chair et en os, à qui la nature avait donné le flair du mohican et qui faisait, à la mode des sauvages de l'Amérique, la chasse aux Prussiens. Le sergent Hoff était originaire de Saverne. Les Prussiens,

25 en passant par cette ville, avaient fusillé son vieux père et il avait juré de le venger. Il fallait que tous les jours il eût tué son Prussien. Il s'en allait la nuit, presque toujours seul, en braconnier, en partisan, épiant leurs cachettes, les suivant pas à pas, restant, s'il en était besoin, cinq heures de

30 suite en observation, à l'affût, silencieux comme un peaurouge, tombant à l'improviste sur sa proie, qu'il expédiait

sans mot dire. Un jour, après s'être caché dans les roseaux, il y demeurait tapi jusqu'à mi-corps une partie de la nuit et, sautant sur une vedette, qui ne s'attendait à rien, il lardait son homme d'im coup de baïonnette, le tirait du trou et s'y postait lui-même, attendant qu'on vînt le relever. Le caporal 5 de pose * arrivait enfin, accompagné de la nouvelle sentinelle. D'un coup de sabre, le sergent Hoff abattait l'un, assommait l'autre d'un coup de crosse et détalait à pas rapides et sourds. On lui donnait souvent de petites expéditions à commander, et comme il inspirait une grande confiance à ses hommes, lo tous ne demandaient qu'à le suivre.

Le sergent Hoff devint la coqueluche' de Paris. Ces aventures plaisaient à notre esprit romanesque. On le décora, aux applaudissements du public. Il disparut à la journée du 2 décembre et l'on ne put jamais retrouver son 15 cadavre.

Les journaux, nous contant tous les matins les légendes, vraies ou fausses, de cette vie des avant-postes, nous en couvraient la misère et le profond ennui. Il fallut que la garde nationale vînt partager cette existence du soldat pour nous 20 en révéler la tristesse morne, pour nous montrer en plein et les prodigieux abus de l'administration militaire, et l'incapacité des chefs, et les vices de l'intendance, et, pour tout dire d'un seul mot, l'effroyable détraquement de cette vieille machine qu'on appelle l'armée française. 25

Eh quoi I tant de fatigues, et de si dures nuits passées à la belle étoile pour si peu de résultat 1 Les journées se perdaient à accomplir une foule de prescriptions oiseuses, telles que corvées, revues, astiquage, appel ; et de travail sérieux qui menât à un but visible, pas l'ombre. Est-ce ainsi que les 30 Prussiens se conduisaient ? On savait fort bien qu'ils tra-

vaillaient sans cesse ; de leur côté, les tranchées se creusaient et les fortifications en terre poussaient du sol comme par enchantement; ils n'étaient guère plus de trois cent mille autour de nous ; et nous, qui étions, de compte fait, un S million d'hommes valides, nous n'opposions pas fossé à fossé, retranchement à retranchement, redoute à redoute.

Il n'était pas bien étonnant qu'une inaction qui s'était ainsi prolongée déjà quatre mois pesât à nos braves mobiles et à nos vaillants lignards.

10 Ils en voulaient à leurs officiers de ce perpétuel ennui, et ils n'avaient pas en eux la moindre confiance. Ils les avaient choisis (je parle au moins pour la mobile) ; raison de plus pour ne pas baisser les yeux devant leur prestige. Tous braves, ces ofiiciers, depuis le général en chef jusqu'au simple

15 lieutenant; mais la plupart ignorants, et l'esprit imbu de ces préjugés militaires dont l'ensemble compose ce qu'on nomme malignement : une culotte de peau} Elle était proverbiale, cette ignorance, et il n'y avait sorte de bons contes que l'on n'en fît. Un entre mille :

20 C'était à l'affaire du 2 décembre. Nos troupes devaient traverser la Marne. La rivière, à cet endroit, revient sur elle-même, après un long détour, et forme une presqu'île dont l'isthme s'appelle, par une comparaison ingénieuse, la boude de la Marne, L'armée passe le pont qui est sur le

25 premier bras, et un vieux général, qui marchait en avant, se tourne vers son chef d'état-major ;

— Quelle est cette rivière ?

— La Marne, mon général.

— La Marne 1 tiens 1 je croyais que c'était la Seine qui 30 coulait à Paris.

— Oui, mon général ; mais ici, c'est la Marne.

— Ahl

On continue de marcher ; on traverse la langue de terre qui sépare les deux bras du fleuve, et, arrivé sur l'autre pont :

— Et cette rivière ? demande une seconde fois le général.

— C'est la Marne, général. S

— Comment 1 encore I . . . — Et, tordant sa moustache d'un air farouche : Nous battons donc en retraite !

Ces généraux, d'une si prodigieuse ignorance, se montraient en revanche intraitables sur ces petits détails de la vie de caserne, dont l'ensemble est résumé en France par ce lo mot qui dit tout : le bouton de guêtre, La garde nationale était stupéfaite de voir l'importance extraordinaire que ces messieurs attachaient à des prescriptions, qui avaient peutêtre eu leur raison d'être, mais qui avaient, on ne sait comment, survécu aux circonstances d'où elles étaient nées. 15

Un exemple entre mille. Nos généraux ont le préjugé de la soupe. C'est un axiome de l'art militaire en France : il faut que le soldat ait mangé sa soupe. Napoléon, l'autre, le Grand, goûtait quelquefois la soupe du soldat. Or, c'est une très bonne nourriture que la soupe, parce qu'elle est chaude 20 et tient à l'estomac' Mais nos ménagères savent ce qu'il faut d'heures avant que le bœuf ait empli le bouillon de son arôme. Ce n'est pas une petite affaire en campagne que d'aller chercher du bois et de l'eau, de déballer le chaudron et de l'installer sur le feu. A peine l'eau commence-t-elle à 25 chanter, que l'ennemi survient, ou que le clairon sonne la marche. Voilà de la viande à moitié cuite, et qui est perdue. On tire la boucle ' de son ceinturon, et l'on repart le ventre vide. Vous vous rappelez que dans cette campagne nos soldats ont toujours été surpris tandis qu'ih faisaient la soupe. 30 Quant à nos gardes nationaux, dans toutes les expéditions

pour lesquelles ils ont été commandés, ils ont dû réglementairement porter sur leur dos tous les ingrédients et tous les instruments d'une soupe, qu'il ne sont jamais arrivés à faire ni à manger.

5 — Eh bien 1 dit un jour doucement un de mes camarades, qui faisait partie d'un bataillon de marche, à un vieux général qu'il connaissait pour l'avoir vu dans le monde,* ne serait-il pas plus simple, surtout quand on est ainsi aux portes d'une grande ville, de distribuer à chaque soldat un

10 morceau de viande cuite, qu'il expédierait sur le pouce,* entre deux reprises de combat, l'arme au pied ?

— : Il faut que le soldat mange la soupe, répondit sentencieusement le général. Le soldat ne se bat bien que lorsqu'il a mangé la soupe.

15 — Sans doute, s'il la mangeait. Mais il ne la mange pas. Je ne sais pas comment se faisait la guerre au temps du premier Empire, si nos grognards avaient plus de loisir ou si l'eau bouillait plus vite. Mais à présent ces diables de Prussiens viennent toujours nous renverser la marmite, avant que

20 la soupe soit prête, et nous restons à jeun.

Le général haussa imperceptiblement les épaules, en homme qui n'admet pas de discussion sur un article de foi ; la soupe a passé à l'état de dogme.

Ce sont là de bien petits détails mais qui montrent que

25 dans la vie militaire en France, tout l'effort de la discipline porte sur des règlements minutieux, que les circonstances ou les lieux ont rendus inutiles. La nonchalance d'esprit de nos officiers s'accommodait de ces habitudes ; ils exécutaient la consigne telle que l'usage l'avait consacrée, et ne s'ingéniaient

30 pas à l'accommoder aux nécessités d'une guerre nouvelle. C'est ainsi qu'ils n'avaient su aucunement se plier aux

exigences de la tactique nouvelle inaugurée par les Prussiens. Ils continuaient de lancer leurs soldats à la baïonnette contre des murs crénelés, tandis que les Allemands ne se découvraient jamais et ne marchaient en avant que sur des bataillons à moitié détruits par les boulets. Un de nos ambulan- 5 ciers me contait cette anecdote caractéristique :

Tout en faisant ramasser les blessés et les morts, les oflSciers prussiens et français causaient ensemble avec la courtoisie qui est d'usage en pareille occurrence. Un des nôtres se mit à dire la belle conduite d'un capitaine. Ce capitaine lo était resté debout sous une grêle de balles, et se hissant sur un tronc d'arbre, à découvert, il n'avait cessé de crier : En avant ! et de montrer à ses soldats le chemin du bout de son épée. Frappé coup sur coup de trois balles, il était tombé, poussant une dernière fois le cri : En avant ! 15

— Voilà qui est admirable, dirent les oflSciers français.

— Voilà qui est absurde, reprit un des parlementaires prussiens. J'étais là moi, et je puis vous affirmer que tous nos Allemands prirent ce capitaine pour un fou. A quoi lui servit cette parade de bravoure ? Il ne nous débusqua point de 20 la position qu'il était chargé de prendre, il se fit tuer, et fit tuer encore par surcroît trois ou quatre de ses tirailleurs, qui nous démolissaient beaucoup de monde,' à couvert derrière les arbres dont ils s'abritaient. Électrisés par son exemple, ils s'élancèrent, et ce fut fait d'eux.* 25

Le système de guerre de l'une et l'autre nation tient tout entier dans cette anecdote. Il est évident qu'il nous faudra changer le nôtre.

Une institution encore qu'il sera nécessaire de balayer, c'est celle de l'intendance. Il n'y en a pas qui ait excité 30 plus de plaintes. Quand la millième partie seulement de ce

qu'on lui reproche serait vraie, elle mériterait encore la juste réprobation dont elle a été frappée par Topinion publique. Quand on pense que ce fut tout le temps de la guerre la plus effroyable confusion d'ordres et de contre-ordres qui se pût S imaginer ; qu'au jour même de la reddition des forts, jour qui était prévu par l'autorité, tout fut si mal réglé que des approvisionnements énormes de vivres y furent laissés aux Prussiens, parce qu'il ne se trouva personne qui eût été chargé de les transporter à Paris, où nous mourions de faim !

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