LA PROVINCE S'EST LEVEE — BATAILLES SOUS PARIS ^ ON VA BOMBARDER
Vous VOUS rappelez ces vieilles légendes du temps passé, qui vous représentent le guetteur de nuit, épiant du haut du clocher si l'armée de secours arrive au loin pour débloquer la ville. Une foule immense s'est rassemblée au pied de l'égUse, et demande de temps à autre au veilleur s'il ne voit rien venir. On se désespère, on pleure, et déjà s'ouvre à tous les yeux la nécessité de se rendre, quand tout à coup l'homme de la tour jette un grand cri : « J'aperçois là-bas, tout là-bas, dans la plaine, un effroyable nuage de poussière qui s'avance. Au travers brille le fer des lances et le cuivre des casques...» et la population tout entière répond à cette bonne nouvelle par une longue acclamation de joie. On s'embrasse, on jure de mourir tous ensemble plutôt que de céder. La confiance et la joie sont revenues, et avec elles le courage et une invincible résolution de tenir jusqu'au bout.
Cette légende, du siècle d'Attila, est notre histoire, et peut-être est-elle aussi celle de toutes les villes assiégées. C'est le 15 novembre qu'il nous arriva, par voie de pigeons, une dépêche qui nous annonçait qu'une armée d'Orléans avait, sous les ordres d'Aurelle de Paladines, refoulé les Prussiens et repris Orléans. Non, rien ne peut donner une idée de l'émotion qui se répandit par toute la cité à cette nouvelle inattendue. Ainsi donc, il était vrai ! cette province que l'on croyait divisée, indifférente, hostile peut-être, elle avait, par un vaillant effort, rassemblé une armée , une vraie armée, une armée capable de lutter avec les Prussiens, de les battre même, et elle se trouvait, cette armée, à vingt-cinq lieues à peine de nous, sjr les derrières de l'ennemi. L'heure de la délivrance avait sonné !
Ceux qui ne connaissent pas la merveilleuse élasticité du caractère parisien, qui n'ont pas observé avec quelle souplesse il rebondit de l'abattement le plus profond aux transports de l'exaltation la plus vive, ceux-là ne comprendront rien au revirement prodigieux qui se fit, en ce moment, dans tous les esprits. Tout fut- oubUé, les défiances, les misères, les haines et les désespoirs.
n semblait que le pigeon messager nous fût arrivé, comme la colombe de l'arche, apportant dans son bec le rameau de l'espérance. Dans tous les cœurs brilla l'arcen-ciel de la victoire. Le nom d'Aurelle de Paladines, profondément ignoré jusque-là et qui devait sitôt après retomber dans son obscurité, devint tout à coup célèbre. Tous les journaux en firent à l'envi un grand homme. Ils contèrent son inflexible amour pour la discipline, ses qualités d'organisateur, son habileté do tacticien. Ils
n'oublièrent pas ce détail pittoresque d'une balle que Ton n'avait pu extraire de son cerveau oii elle s'était logée, et qui, lui roulant parfois dans la tête, donnait à sa physionomie une expression farouche. C'était un grand homme ide guerre, un héros, le sauveur promis. On calculait déjà combien il lui faudrait de jours de combats pour nous donner la main ; et tous, penchés sur la carte, armés d'aiguilles à têtes rouges, nous marquions d'avance ses étapes. Nous volions de victoires en victoires. La confiance était si ferme, que, dès le lendemain, nous éprouvâmes tous une sorte de déception, lorsque, ou vrant notre journal nous n'y lûmes point l'annouce d'un nouveau succès :
— Eh bien ! mais, que fait donc Aurelle de Paladines ?
Nous trouvions qu'il n'allait pas assez vite. A défaut de pigeons, les canards s'abattaient par nuées sur le boulevard : Amiens est repris... Chartres également... Étampes va l'être... il l'est— Allons donc! Étampes?
— Puisque je vous le dis. — Et d'oii tenez-vous cela ?
— C'est un paysan, qui a traversé les lignes, et qui s'est arrêté dans une auberge à Montrouge. Il s'est rencontré là avec des soldats à qui il a conté le fait. — Et qu*estil devenu ce paysan? — On le cherche.
Inutile de dire qu'on ne le trouvait pas. Ce qu'il y a eu durant ce siège , de paysans fantastiques , de facteurs invraisemblables, de braconniers de légendes , qui ont mis en circulation les bruits les plus absurdes, c'est à ne pas le croire. Le Charivari s'était amusé à faire une étude humoristique snv l'homme qui a traversé les lignes. "L'Officiel ne cessait, aux sommations qui lui étaient faites de s'expliquer sur tous ces bruits, de répondre qu'il
ne savait rien de plus que ce qu'il avait afficlié ; qu'aussitôt qu'une nouvelle lui parvenait, il la publiait, sans en rien garder que ce qui aurait pu compromettre les intérêts de la défense. Mais une fois lancée sur une voie, l'imagination des nouvellistes ne s'arrête pas aisément. Elle gagnait les victoires avec la même hâte dont elle entassait jadis défaites sur défaites.
Quelques personnes s'obstinaient à croire que toute espérance d'armistice n'était pas absolument perdue : elles allaient repétant un jour que M. Thiers n'avait pas quitté le quartier général prussien ; un autre, que lord L^^ons avait repris, au compte de l'Angleterre, les négociations rompues. Ceson-dit qui, la semaine d'au|iaravant auraient jeté dans Paris une émotion profonde, passaient presque inaperçus. Le vent avait tourné. Un armistice ! pourquoi faire, un armistice? qui a jamais songé à conclure un armistice ? C'est pour rire assurément! La guerre à outrance, à la bonne heure ! Telle est l'étrange mobilité du Parisien, et son ardeur à se porter d'un élan impétueux et subit à tous les extrêmes.
Ainsi tout le monde se trouvait, comme au lendemain de l'entrevue de Ferrières, encore une fois d'accord pour recommencer la lutte. Il y avait une reprise universelle de confiance et de bonne humeur ! On était si heureux d'avoir senti, quoique de loin, battre enfin le cœur de la province ! Cette province, il faut le dire, c'était elle bien plus que Paris qui était responsable de la terrible guerre que nous subissions. Elle l'avait votée deux fois: la première, en nous envoyant une écrasante majorité en faveur du plébiscite impérial, et en donnant ainsi, malgré Paris et les Parisiens, un nouveau blanc-seing au gou-
vernement qui avait fait l'expédition du Mexique ; et la seconde fois, par l'intermédiaire de ses députés, quand ceux-ci étouffèrent la voix des représentants de Paris, qui demandaient qu'on réfléchît au moins vingt-quatre heures avant de jeter la France dans une nouvelle aventure plus périlleuse que toutes les autres. Il était donc Juste qu'elle nous vînt en aide ; que, dépouillant ses vieilles défiances contre la capitale, elle ne demeurât pas cantonnée, chacun dans son petit coin, nous laissant nous débrouiller tout seuls, avec ce mot d'égoïste encourageant : Tire-toi de là si tu peux!... Non, la province ne saura jamais quel gré nous lui avons su d'avoir autrement compris son devoir. Ce n'est pas seulement une patriotique reconnaissance que nous avons sentie pour elle à cette heure , c'est le plaisir de la voir dignement remplir des obligations qu'elle s'était créées elle-même. Sauvés, c'était déjà beaucoup ; mais sauvés par elle, dont nous avions douté, par elle, que nous avions eu la douleur d'accuser d'ingratitude ! Ainsi la France se retrouvait entière, et par-dessus les lignes prussiennes, Paris et la Province, si longtemps divisés, s'envoyaient de la main un salut cordial et un geste d'encouragement.
Ce ne fut qu'un cri dans toute la population : Ils viennent à nous; allons à eux. 11 faut absolument faire une sortie. En avant! nous sommes quatre cent mille, et quatre cent mille hommes passent toujours ! Ainsi disait la foule, et M. Trochu n'en hésitait pas moins. Cet honnête militaire, aussi inteUigent que loyal, ne se payait pas de mots. Il savait bien que quatre cent mille hommes ne sont pas quatre cent mille soldats, et que le patriotisme le plus déterminé ne suffit pas à faire de bonnes
troupes. Ceux sur qui l'on pouvait le plus comptai', les marins, n'étaient pas fort nombreux, et il en fallait garder pour les forts, dont ils servaient l'artillerie. La garde mobile se composait d'éléments très-divers. Il était permis sans doute de faire fond sur elle pour un coup de collier ; tous les hommes qui la composaient, d'où qu'ils vinssent, ne demandaient qu'à en fmir ; mais tous n'étaient pas également exercés et rompus aux manœuvres. Soit mollesse de la direction générale, soit goût d'indiscipline chez les officiers, qui ne Savaient pas leur métier ou ne se donnaient pas la peine de le faire, ces cent mille jeunes gens, si brave que chacun d'eux fût individuellement, ne s'étaient pas fondus en une armée aguerrie, oii chaque soldat sent le coude du voisin, où chaque bataillon a confiance dans celui qui le précède et dans celui qui le suit, où, tous animés d'une même foi et d'une même ardeur, obéissent aveuglément au chef qui les conduit à la bataille. Ils estimaient leurs généraux ; mais ces messieurs n'avaient pas ce tour d'imaginalion qui plaît aux foules et les enlève. Ils ne trouvaient pas à point nommé le mot qui excite, et ils en avaient souvent de malheureux. Les bulletins , où Ton montait chaque jour au pubhc les incidents de la nuit, étaient rédigés d'un style triste. C'était une plaisanterie qui courait le camp, de dire en parlant de M. Trochu et ie son chef d'état-major, M. Schmitz, le général De Profundis et le colonel, Contre-Ordre. Ces deux sobriquets 3n disent plus que toutes les réflexions du monde sur les j dispositions de la Mobile. Elle n'était commandée ni avec ' cette héroïque allégresse qui allume les joyeux dévouements, ni avec cetie exactitude et cette fermeté de disci-
pline qui inspire la confiance. Elle avait pour chefs de braves gens, très-décidés à bien faire leur devoir, mais qui voyaient en pleinles périls delà situation et ne croyaient pas qu'il fût possible de les surmonter ; pour officiers, des hommes ou peu instruits ou dégoûtés. Il est bien entendu que je parle en général ; car j'ai eu le plaisir à' Paris de connaître nombre de jeunes gens très-enthousiastes, enragés de patriotisme, et qui savaient communiquer à leurs hommes la flamme dont ils étaient pleins : ils formaient l'exception ; il est vrai qu'il n'eût fallu qu'un rayon de succès pour transformer les autres, et les animer du même feu.
La garde nationale n'était encore à ce moment -là qu'un tumultueux chaos de bonnes volontés que le désordre rendait inutiles. Si, dès le premier jour du siège, un organisateur d'éhte eût tiré de cette foule armée les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans, mariés ou non mariés, comme un décret applicable à toute la France lui en donnait le droit, les eût équipés, instruits et unis en corps de troupes, il en eût formé une armée excellente. On eût gardé les autres pour le service peu fatigant des remparts et des portes, dont ils se fussent acquittés, comme ils le firent, avec un zèle qui ne se démentit jamais. Mais était-ce bien la peine d'être jeune, instruit, décidé à bien faire, pour se promener, deux ou trois fois par semaine, l'arme au bras, sur un bastion que personne n'attaquait? Les journaux ne cessaient de répéter chaque jour, avec la plus vive insistance, au général Trochu : Faites ce que vous voudrez de la garde nationale, mais faites-en quelque chose. En laissant confondus ainsi, dans un même tas énorme
jeunes et vieux, soldats émérites et bourgeois obèses, sous des chefs qu'ils se sont choisis un peu au hasard, vous n'aurez jamais sous la main qu'une multitude armée, et non une armée, un troupeau, et non une troupe .
Pourquoi le général Trochu tarda-t-il si longtemps à prendre un parti sur cette question ? Est-ce parce que, ne croyant pas à la possibilité de prolonger le siège, il rie pensait pas avoir le temps d'organiser jamais la garde nationale? Est-ce parce qu'il n'avait, en sa quaUté d'ancien militaire, qu'une confiance médiocre aux services qu'on en pouvait attendre, même après qu'on l'aurait reformée ? Ne serait-ce pas plutôt que, par la nature de son esprit, il était lent à se décider, incapable de pousser vivement dans plusieurs sens à la fois, et qu'il n'aimait à commencer une chose qu'après avoir achevé celle qu'il était en train de faire? Aucune de ces suppositions n'est impossible, et peut-être sont-elles toutes également vraies.
La plupart des mesures qui furent prises durant ce blocus par l'autorité, le furent sous l'irrésistible pression de* l'opinion pubhque. Au lieu que c'est ordinairement, dans une ville assiégée, le commandant qui anime et entraîne la population civile, ce fut ici le peuple qui, avec une énergie toujours croissante, poussa le général en chef à l'action. Le décret sur l'organisation des compagnies de guerre tirées de la garde nationale parut enfin le 9 novembre, plus de cinquante jours après l'arrivée des Prussiens sous Paris. Il était si mal rédigé que p?rsonn.e n'y comprit rien. Il fallut l'expliquer par des circulaires, et les officiers furent chargés ensuite de commenter les
circulaires, qui n'étaient pas beaucoup plus claires que le décret. Gâchis d'idées, gâchis de style.
Ce décret ne formait pas de nouveaux bataillons ; il réorganisait, en y établissant des distinctions nouvelles, ceux qui existaient déjà. Chaque bataillon était, dans le principe, composé, suivant son effectif, de huit à dix compagnies; le nouveau décret y ordonnait Torganisation de quatre compagnies, dites de guerre, que l'on composait en prenant : 1"* les volontaires de tout âge ; 2° les célibataires ou veufs sans enfants, de vingt à trente cinq ans ; 3° les célibataires ou veufs sans enfants, de trente-cinq à quarante-cinq ans ; 4° les hommes mariés ou pères de famille, de vingt à trente-cinq ans ; 5*» les hommes mariés ou pères de famille, de trente-cinq à quarante- cinq ans. C'étaient là bien des complications de catégories , quand il y avait une loi si simple qui disait : Tout Français de vingt-cinq à trente-cinq ans est soldat. Les réclamations tombèrent dru comme grêle ! Je n'en cite qu'une , parce qu'elle fut une des grosses difficultés du moment. On se rappelle qu'il y avait dans la garde nationale des bataillons que l'on distinguait les uns des autres par le titre d'ancien et de nouveau. Les anciens bataillons se composaient presque tous de gens mariés, et les nouveaux de célibataires. Les premiers épuisaient donc très-vite les quatre premières catégories, tandis que les seconds ne touchaient même pas à la troisième ; en sorte que tel homme marié de quarante-cinq ans était forcé de marcher dans un ancien bataillon, tandis qu'un jeune homme de trente-cinq ans, vigoureux céhbataire, s'il faisait partie d'un nouveau bataillon, restait à jouer son whist dans un des postes de Paris
— Eh bien ! disaient les circulaires , vous ferez des virements d'un bataillon à l'autre !
On voit d'ici tous les inconvénients du système ! Sans compter qu'il fallait enlever à ceux qui demeuraient dans la garde nationale sédentaire les fusils perfectionnés dont la plupart étaient armés, pour les donner aux compagnies de guerre. Les échanges ne se firent pas partout de bon gré. Telle compagnie de patriotes, aussi ardente de langage que sédentaire de nom et de fait, répondait fièrement, comme Léonidas, quand on lui parlait de céder ses fusils :
— Viens les prendre !
— Mais vous n'en faites rien, et vous n'en pourrez rien faire.
— Qui sait?
Il y avait donc des tiraillements. Tout finit par s'arranger tant bien que mal, grâce au bon vouloir de la bourgeoisie parisienne. On organisa, on équipa, je n'ose pas dire qu'on instruisit un certain nombre de compagnies de guerre. C'étaient presque tous de braves gens, peu habitués aux fatigues d'une campagne, mais résolus, et qui sentaient qu'il fallait combattre pro ans et focis. Us ne se faisaient pas illusion sur les services qu'ils pouvaient rendre, et savaient bien qu'en bataille rangée leur ignorance des manœuvres les réduiraient à n'être qu'une force de réserve ; mais ils se disaient qu'aux tranchées et aux avant-postes, ils relèveraient les lignards et les moblots; et que, les dégageant de ce service très-pénible , ils leur rendraient, pour d'autres opérations plus importantes, la liberté de leurs mouvements. Peut-être n'usa-t-on qu'avec trop de discrétion de leur zèle. On
saisies comblait de compliments ; on les citait à l'ordre du jour. On les exaltait outre mesure. On affecta de faire grand bruit de la première sortie, à laquelle prit part un de ces bataillons de formation nouvelle. C'était le 72% qui, le 24 novembre, à deux neures, était allé, conjointement avec le A" des éclaireurs de la Seine, occuper le village de Bondy, sous le commandement du capitaine de frégate Massion. « L'entrain du 72^ bataillon, disait le rapport officiel, a été tel qu'il a franchi les barricades de Bondy, refoulé l'ennemi d'arbre en arbre, sur la route de Metz et le long de canal de l'Ourcq. Il n'a eu que quatre blessés... » On se borna, pour la garde nationale de marche, à ces encouragements de parade. On ne sut point, par une répartition bien entendue des vivres et des fatigues, en lui faisant toucher au doigt la nécessité des services qu'on exigeait d'elle, en agissant sur son moral par la persuasion, tirer de ces troupes, qui fussent devenues excellentes et très- solides, le parti sérieux qu'il eût été permis d'en attendi'e.
En dehors de Tarmée réguHère, ligne et mobile, de la garde nationale, mobihsée ou sédentaire, un historien du siège de Paris ne saurait oubher les corps francs. La formation des corps francs date du commencement même de la guerre. C'étaient, comme leur nom l'indique assez, des compagnies de volontaires qui s'habillaient à leur guise, s'équipaient à leurs frais et combattaient à leur fantaisie. Aussitôt après nos premiers désastres, l'opinion s'était vite accréditée dans le public que, s'il était insensé de tenir en masse contre une armée aussi terriblement homogène et disciplinée que l'armée prussienne, on pouvait bien faire avec grand avantage aux ennemis
ane guerre de partisans, couper leurs convois, surprendre leurs détachements en marche , les harceler sans cesse et les inquiéter sur leurs flancs et sur leurs derrières; en un mot, les détruire en détail. Ces façons de batailler plaisaient fort à notre humeur aventureuse ; aussi, nombre d'anciens soldats et de jeunes gens s'étaient-ils empressés de s'enrôler dans ces corps francs, où l'on avait moins d'exactitude dans la discipline à craindre, plus de variété et d'imprévu dans les combats à espérer. Ce fut alors sur nos boulevards comme un carnaval des costumes les plus fantaisistes. Quelquesuns de ces corps avaient adopté un habillement sévère ; mais d'autres s'étaient déguisés en brigands d'opéracomique. Les plumes au chapeau, les ceintures multicolores, les bottes à revers, les liserés et les galons les plus extravagants, les glands, les torsades d'or étincelaient sur tous ces beaux fils, que c'était comme un bouquet de fleurs. On ne songeait point à trouver tout cela ridicule, et ils semblaient fort contents de leur personne. C'était le temps où l'on s'amusait encore. Très-braves, au reste, et très-déterminés tous , ou du moins presque tous. Il faut bien faire une restriction pour ceux qui préférèrent fuir, dans les rangs des volontaires , où ils ne paraissaient que de nom, les devoirs plus sérieux de Tenrôlement ordinaire. Quelques-uns de CCS corps libres se firent rapidement un nom, môme avant le siège; ainsi, les francs-tireurs de la ville de Paris, plus connus sous le nom de francs-tireurs Lafont-Mocquart, qui partirent 960 pour Sedan et revinrent 167; les francs-tù-eurs Arronshon, qui s'échappent de Paris avant l'investissement, se
signalèrent à la prise de Ghâteaudun par une déferïse héroïque.
Il semblait qu'une fois Paris bloqué, les francs-tireurs n'eussent plus aucune raison d'être. Il fut, en effet, question, dans les conseils de la défense, de fondre dans l'ar» mée régulière ceux qui existaient déjà, et de ne plus permettre à de nouveaux corps de se former ainsi. Mais là, comme ailleurs, on ne sut pas prendre un parti décisif. On n'osa point toucher à ces bataillons, qui avaient pour eux de plaire au public , de chatouiller son imagination, de mettre en mouvement beaucoup de bons vouloirs qui seraient peut-être demeurés inactifs dans l'armée régulière, d'exciter par l'imitation les soldats et les mobiles. Mais on s'efforça en même temps de les faire rentrer, le plus qu'on pourrait, dans les cadres des opé rations projetées. On se mit en travers de leur initiative, ou, si on les y abandonna, ce fut insouciamment, et sans trop compter sur eux. On les accusait de désordre, parce qu'ils n'avaient pas le respect sacro-saint du bouton de guêtre. Mais il eût fallu, puisqu'on se résignait à accepter leurs services, le faire très-franchement, et les pousser à ces coups de main aventureux qui demandaient plus de promptitude et d'audace que de discipline.
M. Trochu ne dissimulait pas la mauvaise humeur que lui causaient parfois ces auxiliaires dont le concours était si intermittent et si désordonné. Il se trouva, dans les dei-niers jours de novembre, un brave homme de guerrej ancien capitaine, M. Beaurepaire, qui se mit à prêcher dcns tous les clubs de Paris une sorte de croisade. lï demandait douze mille volontaires francs-tireurs, et se
faisait fort de passer, à leur tête, à travers les lignes ennemies, et de tomber ensuite sur les derrières des Prussiens, en leur faisant une guerre implacable de partisans. Il parlait ai^ec beaucoup de conviction et d'éloquence, et il avait réuni, à ce qu'il paraît, sa petite armée d'adhérents. Il lui fallait l'autorisation du gouverneur. M, Trochu commença par l'accorder, puis la refusa, se fondant sur les embarras et les ennuis qu'avaient toujours causés les corps francs à la défense.
Il est certain qu'à Paris ils étaient moins utiles que dans les Vosges et les Ardennes. Il y en avait pourtant fin grand nombre de reconnus par l'autorité. Parmi eux quelques-uns de très-sérieux : ainsi dans l'artillerie, les batteries de V École polytechnique^ commandés par M. Manheim, et les Servants des mitrailleuses, qui avaient pour chef M. Pothier, chef d'escadron d'artillerie ; dans le génie, la Lésion des Volontaires ^ commandant Flachet, et le Bataillon des mineurs auxiliaires, commandant Jacquot ; dans l'infanterie et la cavalerie , il y en avait tant que je ne saurais nommer que les plus célèbres : les Amis delà France, que l'on remarquait pour leur costume marron, austère tout à la fois et spirituellement coquet ; les Eclaireurs Franchettiy qui tiraient leur nom de celui de leur commandant, un brave et loyal garçon, qui fut tué d'un éclat d'obus en portant un ordre, et dont la perte excita d'universels regrets ; les Tirailleurs parisiens, commandés par M. Lavigne, et les Tirailleurs de la Seine , commandés par M. Dumas ; les Eclaireurs parisiens, les Eclaireurs de la Garde nationale, les Carabiniers parisiens ^ les Cavaliers de la République, et tant d'autres; car ce serait une énuméra-
tion aussi longue que celles d'Homère. Il serait assez difficile d'apprécier d'une façon exacte le chiffre total de ces différentes légions ; le ministère de la guerre lui-même De les connaissait qu'approximativement. Le tout réuni formait biende 15 à 18,000 hommes. Chacun de ces corps aura, le siège fini, des histoires à conter; car il n'en est pas un seul qui ne se soit signalé par de hauts faits d'armes ; mais le génie exact et froid de M. Trochu et l'esprit de bureaucratie routinière de son état-major empêchèrent qu'on n'appliquât cette force où elle aurait eu le plus d'action.
On voit par cette analyse à quoi se réduisaient dans la réaUté ces quatre cent mille hommes, qu'on jetait sans cesse au nez du gouverneur de Paris, en lui demandant une trouée, coiite que coûte. Il sentait bien que ces quatre cent mille hommes ne valaient pas quatre-vingt mille vrais soldats, et son malheur était de le sentir trop, sans trouver en son génie tout ce qu'il eût fallu de ressources, d'activité, d'énergie et de foi brûlante pour transformer en vrais soldats ces quatre cent mille hommes.
Un point sur lequel toutes nos inquiétudes n'étaient pas dissipées, c'était celui de l'armement. L'opinion publique avait été prodigieusement émue de la supériorité dont l'artillerie prussienne avait fait preuve à Reichshoffen et à Sedan. On avait mis jadis Solferino au compte des canons rayés, Sadowa au compte des fusils Dreyse ; on attribuait tous nos désastres aux canons se chargeant par la culasse. — « Pourquoi n'avons-nous pas des canons se chargeant par la culasse ? Il nous faut des canons se chargeant par la culasse î Us en ont qui portent à cinq mille mètres ; fabriquons-en qui portent à six mille... »
r^es journaux, et parmi eux le Temps et Y Opinion nationale, entamèrent cette campagne avec une vigueur extrême, lis revinrent tous les matins sur la nécessité de nous fabriquer une artillerie nouvelle , et leur insisi\xTse n'eut d'égale que la force d'inertie déployée par les membres; du comité d'artillerie. Je ne prends point parti dans cette iùt^e, ne connaissant rien du tout à la question. Je rapporte, en bon bourgeois de Paris, ce qui se disait dans le public. Il y avait deux petites églises, horriblement jalouses l'une de l'autre, l'une au Conservatoire desArts-et-Métiers, où l'industrie civile, sous la direction de M. Tresca,ne parlait que de nouveaux engins; l'autre à Saint-Thomas-d'Aquin, où le comité d'aitiilerie, le général Guiod en tête, déclarait que tout était poiu^le mieux dans le meilleur des mondes, qu'il était impossible de trouver un canon supérieur au canon français, et qu'en tout cas la fabrication des canons n'était pas chose à s'improviser ; qu'il fallait voir, réfléchir, comparer, attendre...
Attendre! mais nous n'avons pas le temps d'attendre, criait M. Tresca exaspéré, et tous les journaux, et le pubhc en choeur, répétaient le refrain populaire :
II nous faut des canons se chargeant par la culasse.
M. Trochu, sur une question aussi capitale, aurait dû tout de suite.prendre parti pour ou conlre. Il hésitait, tergiversait 1 Avoir contre soi un comité tout composé d'illustrations, sorties de l'École polytechnique, cela était cruel, et il n'envisageait qu*avec effroi , lui, parvenu d'une révolution, cette responsabilité redoutable. Il était
trop militaire pour ne pas s'incliner , malgré lui, devant les supériorités hiérarchiques. Et d'un autre côté, que faire sans canons ?
Là, comme partout, ce fut le pubHc qui, pesant sur les chefs, les força d'agir. Il se forma de tous côtés des souscriptions pour faire cadeau d'un canon au gouvernement. Chaque bataillon de la garde nationale, chaque corps d'état donna le sien. I] s'organisa sur la plupart des théâtres des représentations dont le produit était destiné à fondre des canons. Les canons recevaient des noms qui rappelaient quelques-unes des circonstances du don ; on les offrait avec accompagnement de tambours et de musique et de harangues officielles. Ils traversaient Pans, qui les saluait avec enthousiasme. C'était comme une victoire de' l'opinion publique. Car ces canons se chargeaient par la culasse, et ils avaient été fabriqués par l'industrie privée. Parmi les premiers fondus, quelquesuns éclatèrent ou se fendirent. I] paraît que ^I. Tresca avait mis à se passer des conseils et de l'aide des jeunes officiers d'artillerie autant d'obstination que le général Guiod en mettait à repousser les services de l'industrie privée. Il avait tout voulu faire seul, et il y a une foule de détails sur lesquels toute la bonne volonté du monde ne remplace pas l'expérience acquise. L'accord se fît peu à peu entre ces rivalités, et les canons de sept, des canons excellents, des canons se chargeant par la culasse, des canons supérieurs à l'artillerie de campagne que pouvaient nous opposer les Prussiens, sortirent par centaines de l'usine Gail, transformée en fonderie, et des atehers de M. Flaud. Ce canon de sept s'appelle aujourd'hui le canon Reffye, du nom de son inventeur, qui en
fit fabriquer à Paris les premières pièces, sous la direction du commandant Pothier.
En même temps que des canons, on se mit à fabriquer à force des mitrailleuses, une autre invention du même colo'xiel Reffye. C'était, à cette époque-là, pour tout Parisien, un spectacle à voir que celui de l'usine Cail. Il n'y a pas un de nous qui n'ait assisté aux opérations diverses que nécessite la mise en état d'un canon ; qui n'en ait vu quelques-uns sortir du moule, oii ils avaient bouillonné longtemps sous forme de lave; qui ne les ait admirés, avec étonnement, sur les tours oii ils tournaient comme de monstrueux gigots de bronze à la broche ; qui n'ait repu sa curiosité de ces merveilles, si nouvelles pour lui. Les mitrailleuses n'excitaient pas moins de surprise. C'était une fête d'être invité aux expériences où onles essayait. Rien de plus étrange que ce bruit sinistre de la mitrailleuse, qui donne à l'oreille la sensation d'une étoffe de soie déchirée vivement et d'un seul coup.
A cette artillerie improvisée, il faut en joindre une autre, qui intéressa singulièrement les Parisiens, et devint bientôt matière à légende. Ce fut celle que portait la flottille de la Seine. Cette flottille était arrivée de Toulon par chemin de fer ; et on l'avait installée à l'île du Cygne, oii nous sommes tous allés lui rendre visite. C'étaient des batteries flottantes, dont chacune avait 2 canons de quatorze portant à 5,500 mètres et des espingoles. L'é(iuipage était de quarante hommes, commandés par un lieutenant de vaisseau. Toute cette flottille obéissait aux ordres du commandant Thomasset (1), un marin
(1) Il a depuis élé noiTimé contre-amiral.
énergique, dont le nom fut bientôt populaire parmi nous.
A côté de ces batteries, la canonnière du lieutenant Farcy agissait isolément. Le lieutenant Farcy et sa canonnière étaient à Paris l'objet d'un de ces engouements, comme on n'en a que dans cette ville. Cette canonnière se composait d'une énorme pièce de canon, portée sur un affût à pivot, d'une légèreté si extraordinaire, qu'elle pouvait, profitant du moindre tirant d'eau, s'embusquer dans des bras de rivière, oii ne pénétrait aucune autre batterie, ^t de là, fouiller dans tous les sens, sous tous les angles, les bois oii se dissimulaient les grand'gardes ennemies. On prêtait à son capitaine les coups les plus audacieux, et il ne se passait guère de semaines oii l'on ne demandât pour lui, dans les journaux, ou une élévation de grade, ou une récompense honorifique. Ce fut comme un deuil dans la ville, quand on apprit, vers le mois de janvier, que la canonnière Farcy avait été démontée, et la pièce transportée dans un des forts pour répondre au bombardement ouvert et contre-battre une batterie prussienne.
Ce tableau ne serait pas complet si je ne parlais pas de Joséphine et de Marie-Jeanne, et d'autres pièces à longue portée, qui avaient emprunté leur nom au calendrier. Joséphine a été longtemps célèbre. C'était un canon énorme, disposé au bastion de Saint-Ouen, et dont la portée dépassait, dit-on, neuf mille mètres. Quand on entendait de gros coups, on disait : Oh ! oh ! c'est Joséphine qui crache ; ou : Voilà Joséphine qui soupire. Les Prussiens se sont frottés à Joséphine et il leur en cuit. — Banville, le poète du siège, avait chanté Joséphine en joUs vers, qui furent récités en plein théâtre. Pour*
quoi la vogue à Joséphine ^\\xioi qu'à Marie-Jeanne ou à Ciinégonde ? Mystère ! la mode souffle où il lui plaît. Les marins souriaient paternellement à cet enthousiasme. Ils ont été, ces marins, la coqueluche de Paris durant tout le siège. Je ne parlerai pas des services qu'ils ont rendus à la défense; ces services sont immenses. Ce sont eux qui ont mis en état, qui ont paréy comme ils disent, les forts dénués de tout quand i\s, les ont occupés ; ce sont eux qui ont donné l'exemple d'une discipline exacte, d'un courage invincible, d'une inâle et joyeuse énergie. Hais ce qui a surtout étonné les Parisiens, c'est la politesse exquise et l'instructiou profonde des officiers de marine, depuis l'amii^al jusqu'au moindre Heutenant ; c'est la distinction de leurs manières et l'élévation de leur langage. Quel contraste avec les vieilles culottes de peau de l'arniée de terre ! Nous en avons été saisis tous ! Je me souviens du succès qu'obtinrent ces troupes d'élite, quand on les vit défiler dans Paris pour la première fois. Nous avions les yeux pleins du lamentable spectacle de la ligne décimée et des mobiles en blouse. Quand nous vîmes ces hardis compagnons, d'un air si résolu, d'un aspect si pittoresque, avec leurs chapeaux en cuir à bords rehaussés, et leur . col de chemise rabattu sur leurs épaules, il n'y eut qu'un cri ; Voilà des hommes, et de vrais hommes ! et leur physionomie était si rassurante! elle respirait une telle confiance ! Ah ! si toute notre armée leur eût ressemblé ! Elle était loin de ce modèle ; on le sait assez par les détails où nous venons d'entrer sur chacun des éléments qui la composaient. N'importe ! le vent était à la confiance 1 II faut en finir; c'est le mot qui allait de bouche
en bouche, et tous les cœurs se gonflèrent d'espérance et de joie, quand, le 29 novembre au matin, on lut sur les murs de Paris une proclamation du général Ducrot, qui nous annonçait que le moment était enfin venu de rompre le cercle de fer dont nous étions entourés... Les débuts seront difficiles, disait le général, et il y aura un vigoureux effort à faire ; mais il n'est pas au-dessus de nos forces. Plus de 400 canons, dont les deux tiers au moins du plus gros calibre, accompagneront l'armée, qui se composera de plus de 150,000 hommes, bien armés , bien équipés , abondamment pourvus de munitions. — ce Pour moi, ajoutait Ducrot en terminant, je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux ; vous pourrez me voir tomber ; 'vous ne me verrez jamais reculer. Alors, ne vous arrêtez pas ; mais vengez-moi ! »
A ce noble et patriotique langage, toute la ville tressaillit d'une émotion sainte. De quel cœur nous souhaitâmes bonne chance à ces braves gens, qui s'en allaient, gaiement et le sac au dos, payer de leur vie la victoire et la délivrance ! Ceux qui ont vu ces journées de fièvre ne les oublieront jamais ! La population tout entière dans les rues, les uns sur les boulevards, les autres aux différentes barrières, par où pouvaient revenir, avec des blessés, les bruits de la bataille ; une foule énorme se pressant à la mairie de la rue Drouot, qui était comme le quartier général des nouvelles. Il n'entre pas dans mon plan (je l'ai déjà dit) de conter les opérations de guerre; outre que je ne me connais pas en ces sortes de choses, la vérité serait bien difficile à démêler à travers les récits des témoins oculaires, dont chacun a presque toujours vu le contraire du voisin.
L'action s'engagea le 29 au matin ; les troupes du général Vinoy attaquèrent au sud de Paris les deux positions de la Gare-aux-Bœufs et de rHay,et les enlevèrent avec beaucoup de résolution. Ordre fut donné à la division qui occupait l'Hay de se replier ; les Prussiens s'*élancèrent alors sur le village et furent aussitôt criblés de toutes paris par les batteries des Hautes-Bruyères. Ils perdirent beaucoup de monde et furent obligés de se retirer des crêtes. C'étaient là d'excellents résultats, et qui comblèrent de joie les Parisiens, quand ils arrivèrent d'heure en heure par lambeaux dans la grande ville.
C'est ce moment qu'un journal du soir, dans un entre-filets, choisit pour annoncer que l'entreprise brillamment entamée le matin, avait échoué le soir d'une façon malheureuse. Il y eut un cri de douleur et de rage. D'oii tenait-il une nouvelle si grave ? Et si elle était exacte, pourquoi la cachait-on? Il n'y en avait qu'une partie de vraie. Le général Ducrot, chargé du rôle principal dans Vensemble des opérations, n'avait pu l'accomplir. Il devait passer la Marne sur un pont de bateaux, et le fleuve ayant grossi par une crue subite, il n'avait pu arriver à temps. C'était un retard fâcheux ; car l'attaque de Vinoy n'était dans le plan général qu'une diversio i, et le succès obtenu du côté de l'Hay ne servait plus de rien si l'armée de Ducrot n'était pas assez vite prête.
Elle passa la Marne le mercredi 30, et, poussant devant elle l'armée prussienne qui était retranchée sur de fortes hauteurs, elle s'empara pied à pied des positions que l'ennemi occupait, et le soir enfin, grâce à l'arrivée de renforts conduits parle général d'Exéa, elle s'installa sur le plateau de ViUiers. Les Prussiens s'étaient reti-
rés, nous laissant deux canons, leurs blessés et leurs morts. C'était la première fois, depuis ce malheureux siège, que nous apprenions un succès ; je parle d'un succès importanti réel. La joie fut immense à Paris. On portait aux nues le général Ducrot, qui s'était battu comme un lion, et avait, dit-on, déployé les qualités de sang-froid et de coup d'œil d'un général. On faisait réparation d'honneur à Trochu, qu'on s'accusait d'avoir mal jugé. C'est lui, écrivaient les journalistes repentants, qui du néant a tiré cette armée, qui a rendu possible la victoire d'aujourd'hui. La victoire ! ce nom sonne si harmonieusement aux oreilles françaises , et nous en étions depuis si longtemps déshabitués !
Pendant que cette action principale s'achevait si heureusement , d'autres opérations secondaires s'étaient poursuivies à droite et à gauche, sur tout le périmètre de l'Est, avec des succès divers. Ainsi, sur la droite, la division Susbielle, qui avait enlevé d'abord le plateau de Montmesly, n'avait pu tenir ensuite contre des forces supérieures et s'était retirée à gauche ; on s'était battu au Drancy, sans grand résultat.
Mais qu'importait cela ! Au centre nous étions restés maîtres ; nous couchions sur les positions conquises, dans les draps de l'ennemi.
Quelle nuit de triomphe ! Je me souviens que je la passai au Moiilin-de-la- Galette , un petit observatoire juché sur le haut de la butte Montmartre, d'où M. Bazin, le célèbre inventeur des appareils électriques sous< marins, éclairait avec une machine puissante toute l'im^mense plaine de Gennevilhers depuis le Mont-Valérien jusqu'au fort de la Briche. On avait mis là, depuis le
commencement du siège, un poste de gardes nationaux, oîi je venais d'être agrégé. Que de jolies heures j'y ai passées, contemplant de ce point élevé le vaste panorama qui s'étendait sous nos yeux : Paris à nos pieds, et bien loin, à perte de vue, cette longue ligne de hauteurs, occupées par les Prussiens, et que le fort Valérien semblait défier de sa masse sombre ! Le soir, c'était un spectacle féerique, que tout Paris est venu voir. M. Bazin projetait, au loin, sur la campagne, un énorme rayon de lumière électrique. Le rayon, passant par-dessus la ville, plongée dans une ombre épaisse que piquaient des milliers de feux, enlevait en blanc les toits des maisons, et tombant sur quelques arbres éloignés les faisait saillir de la nuit avec des formes étranges; on eût dit un décor de la Biche au Bois. Vers une heure du matin, une estafette accourut nous dire que les Prussiens tentaient par le pont de Bezons une attaque de nuit sur la plaine de Gennevilliers, et donna ordre de fouiller les environs avec la lumière électrique. Avec quelle joie d'enfant nous dirigeâmes le jet sur le point indiqué ! «Vlan! dans l'œil ! » disions-nous, répétant une plaisanterie alors à la mode à Paris. Je demande pardon au lecteur de rappeler ces souvenirs tout personnels ; mais c'est de mes longues stations à ce poste qu'est né ce livre, c'est là que j'ai rencontré l'éditeur qui m'a engagé à l'écrire ; et si le récit de ces impressions du siège est exact, c'est que j'ai pu le soumettre au contrôle des Parisiens que j'avais pour camarades de chambrée au Moulin-de>la-Galette.
Toute la journée du 1" décembre fut employée à relever les blessés et à se fortiacr dans les positions que
nous venions de prendre. Tout le monde s'attendait à un retour offensif des Prussiens, et l'on songeait, avec des transports de joie, que cette affreuse date du deux décembre allait être enfin effacée de notre mémoire par un souvenir glorieux. Le 2, en effet, les Prussiens revinrent avec des forces énormes et une artillerie formidable. Ils attaquèrent avec furie, firent plier d'abord nos troupes, qui, bientôt remises de leur prenjier émoi, enlevées par le général Ducrot, repoussèrent défmitivement, après un combat de sept heures, l'effort de l'ennemi et gardèrent le plateau.
Ce fut une victoire, et plus considérable même que nous ne le crûmes au premier moment. Car plus tard, quand il nous fut donné de lire dans les journaux allemands le récit de cette bataille, nous apprîmes avecétonnement qu'elle leur avait coûté plus de monde que celle de Gravelotte, qui avait été si terrible sous Metz. Ils évaluaient leurs pertes à quinze mille hommes. Ils avaient été fauchés par les mitrailleuses, qui en couchaient par terre des rangées entières. Notre artillerie nouvelle avait prouvé là une supériorité qui nous promettaitheaucouppourTavenir. Si l'onn'illumina point dans Paris, c'est d'abord qu'on n'avait pas beaucoup de gaz à dépenser en niaiseries, c'est ensuite qu'on était devenu plus sage et qu'on se rappelait les écoles déjà faites. Mais la joie n'en fut pas moins profonde et intense : — Ah î c'est donc le commencement de la fin î
On avait fait les premiers pas vers cette route de l'Est, et soit qu'on voulût pousser plus avant de ce côté, soit qu'on portât sur la route d*Orléans et la position de Choisy tout l'effort ultérieur des troupes, la délivrance
élait au bout. Aussi fut-on fort surpris, et de la façon la plus désagTéal)le, quand le lundi 4 décembre on lut, sur les murs de Paris, une proclamation du général Ducrot, oii il expliquait à ses soldats qu'il leur avait fait repasser la Marne pour ne pas les engager dans une lutte meurtrière et inutile ; mais que le repos serait de courte durée, et qu'ils devaient s'attendre à de nouvelles épreuves. Il avait beau couvrir cette retraite de louanges flatteuses pour la bravoure de ses soldats, ce n'en était pas moins une retraite. Ainsi donc on abandonnait de son plein gré les positions conqui-ses ; mais alors à quoi bon les emporter au prix de tant de sang? Nous /avions vaincu; mais cette victoire stérile ne nous procurait donc pas plus d'avantages qu'une défaite ? Trochu avait-il reconnu qu'il serait impuissant à percer plus avant la ligne ennemie ? avait-il appris, par de secrets messagers, qu'Aurelles de Paladines , à qui il comptait donner la main, avait reculé, et craignait-il, la trouée une fois faite, de tomber dans le vide ? Autant de points d'interrogation que se posait le public, et auxquels il ne trouvait point de réponse.
Cette reculade imprévue n*eut pourtant pas sur l'opinion l'effet désastreux qu'on en pouvait attendre. Nous étions flattés d'avoir tenu bon contre les vieilles troupes de Prusse, d'avoir passé et repassé, sous leurs yeux, un grand fleuve, sans qu'ils osassent inquiéter ce moU" vemcnt.Ce n'était, pensions-nous, que partie remise. Le vent soufflait toujours au beau fixe de l'espérance. Les bruits les plus favorables et les plus étranges circulaient dans la ville en fête. On contait que la flotte prussienne avait été tout entière capturée d'un seul coup de filet
dans le port de Jahde : deux frégates françaises se seraient dévouées, et, passant sur les torpilles qui en défendaient l'entrée, se seraient ainsi fait sauter, après quoi notre escadre aurait franchi sans péril le goulet et pris l'oiseau au nid. En vain les gens du métier faisaient-ils remarquer l'invraisemblance de ce récit romanesque ; il séduisait l'imagination de la foule, qui se repaissait avidement de ces chimères.
Ajoutez que les renseignements et les lettres nous arrivaient en abondance. Un messager mystérieux, qu'on avait surnommé Phomme d'Amiens, et qui avait déjà deux fois traversé les lignes prussiennes, venait encore d'apporter quelques miUiers de lettres ; des dépêches publiques et privées nous étaient parvenues par voie de ballon, et des journaux allemands ou anglais, les uns saisis sur des })risonniers, les autres qui filtraient jusqu'à nous par des canaux secrets, nous avaient remis en communication avec la province. Toutes ces nouvelles étaient fort encourageantes ; elles nous représentaient les départements en armes , et la France tout entière soulevée, de l'un à l'autre bout, d'un même enthousiasme. Nous prenions aisément notre parti de quelques engagement! malheureux, de quelcfties villes ouvrant leurs portes, de quelques campagnes plus ou moins mises à sac; l'important pour nous, c'était que l'on se battît, et Ton se battait. « Nous irons partout, partout! » avait dit un des chefs d'état-major du roi Guillaume, et on se levait partout, partout ! Partout on tuait des Prussiens, beaucoup de Prussiens! Ah! si l'on pouvait finir par les tuer tous !
Parmi toutes ces bonnes nouvelles, il y en eut une qui
nous fit plus de plaisir que toutes les autres. On ne devinerait jamais laquelle : nous apprîmes que la Russie venait, par un document diplomatique , de dénoncer le traité de 1856. Cette dénonciation touchait les Anglais d'une façon plus sensible ; car, en vérité, nous, en l'état où nous nous trouvions, la question d'Orient était le moindre de nos soucis. Mais pour les Anglais, c'était leur empire de l'Inde menacé, et leur influence dans le monde détruite ou amoindrie. Nous savourâmes en plein la joie de la vengeance. On s'imaginerait malaisément jusqu'oii allait notre irritation contre nos anciens alliés de l'Aima et de Sébastopol. Ce n'était pas seulement qu'ils nous eussent abandonnés dans cette crise : rien après tout ne leur faisait une loi de nous y porter secours. Mais le dénigrement systématique de leurs journaux, leur ton de persiflage hautain, leur froide et ironique malveillance, nous avait exaspérés. Nous en étions venus à les détester cordialement, et je suis convaincu que cette impression sera très-longue à s'effacer des esprits. J'ignore ce que l'avenir nous réserve ; mais si jamais le hasard nous met en position de jouer un mauvais tour aux Anglais, il faudra à nos hommes d'État bien du sang-froid et une grande autorité sur la nation pour nous empêcher de suivre aveuglément contre eux la passion qui nous emporte.
Un seul homme a pris à tâche de nous faire oublier les mauvais procédés de ses compatriotes et réhabilité chez nous le nom anglais : c'est sir Richard Wallace, l'héritier du marquis d'Hertford. Outre qu'il a bien voulu rester à Paris jusqu'au bout, et partager avec nous les ennuis de ce long sié^^, il a prodigué, en fondations
charitables, en secours de toute espèce, son immense fortune. Il Ta fait, en vrai gentleman, avec une noblesse de manières, une générosité de langage qui nous a touchés profondément. Le peuple parisien a de son propre mouvement débaptisé la rue de Berlin et lui a donné son nom, afin de marquer par cet éclatant et durable témoignage la vivacité de sa reconnaissance.
Il fallait au moins trois justes pour sauver Israël. M. Richard Wallace ne pouvait à lui seul balancer l'aigre ressentiment qu'avait excité tout un peuple. On fut donc enchanté lorsqu'on apprit la tuile qui venait de tomber sur la tête de nos excellents voisins. On voyait déjà la guerre poindre à l'horizon, et du coup on se frottait les mains.
Ce sera donc un branle-bas général ! Voilà toute l'Europe en feu ! Eh ! allons donc ! On nous a laissés nous débrouiller tout seuls ; on s'est moqué de nous ; on nous a envoyé pour toute consolation à nos malheurs un dédaigneux : C'est bien fait! A notre tour de répondre : C'est bien fait !
C'est dans ces dispositions d'esprit que nous trouva la lettre suivante , qui arrivait au général Trochu des avant-postes prussiens :
Versailles, le 5 décembre 1870.
« Il pourrait être utile d'informer Votre Excellence que l'armée de la Loire a été défaite hier près d'Orléans, et que cette ville est occupée par les troupes allemandes. Si toutefois Votre Excellence jugCRA à propos de s'en convaincre par un de ses officiers, je ne manquerai pas de le munir d'un sauf-conduit pour aller et venir.
« Agréez, mon général, l'expression de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre trèshumble et très-obéissant serviteur.
€ Le chef défat-major^
« Comte DE MOLTKB. »
A cette lettre, M. Trochu, qui eut de l'esprit une fois en sa vie, avait répondu :
Paris, 6 décembre 1870.
« Votre Excellence a pensé qu'il pourrait être utile de m'informer que l'armée de la Loire a été défaite près d'Orléans, et que cette ville est réoccupée par les troupes allemandes. J'ai l'honneur de vous accuser réception de cette communication, que je ne crois pas devoir faire vérifier par les moyens que Votre Excellence m'indique.
« Agréez, etc.
« Le gouverneur de Paris, « Général Trochu. »
Je ne sais pas l'effet qu'eût produit en d'autres temps sur les Parisiens la nouvelle de cet échec ; mais quand nous sommes en humeur d'espérer, il n'y a rien qui soit capable d'altérer la sérénité de notre confiance. Nous tournons tout à notre avantage, et nous avons ce rare privilège de ne jamais voir des choses que ce qu'elles ont d'agréable pour nos désirs. — «Eh bien ! se disait-on les uns aux autres sur les boulevards , qu'est-ce que cela
prouve? Remarquez le terme dont s'est servi M. de Moltke ; il a dit défaite, et non pas détruite. Oh ! si elle eût été détruite ou seulement dispersée, il n'aurait pas manqué de nous l'apprendre. Mais non, c'est défaite qu'il a dit. Il est probable que nous avons subi quelque échec, admettons même que cet échec ait de la gravité. L'armée de la Loire n'en est pas moins là, tout près de nous. Elle nous tend la main. Elle est conduite par un grand général... » Aurelles de Paladines était encore un grand général, comme le sont chez nous tous ceux dont s'engoue le public, jusqu'au jour oii ils sont battus.
Une autre circonstance contribua encore à nous rassurer. Voilà que deux jours après cette lettre de M. de Moltke, il nous arrive deux pigeons, qui apportaient des dépêches selon l'usage. On reconnaît fort bien ces pigeons pour être ceux qui étaient partis avec le Da^ guerre, un ballon que nous savions être tombé à Ferrières aux mains de l'ennemi. On remarque que les dépêches, attachées de la même façon, ne le sont pas suivant le mode employé jusque-là par l'administration française. On les ouvre, et voici ce qu'on lit :
A gouverneur de Paris.
€ Rouen occupé par Prussiens qui marchent sur Cherbourg. Population rurale les acclame. Orléans repris par ces diables. Bourges et Tours menacés. Armée de la Loire complètement défaite. Résistance n'offre plus aucune chance de salut. — (Signé) A. Lavertujon. »
Ce qu'il y avait de jllus plaisant , c'est que M. Lavertujon, qui était censé envoyer cette lettre de Rouen, ha-
bitait Paris, où il faisait fonction de secrétaire du gou~ vernement. L'autre dépêche était encore plus ridicule. C'était donc une de ces bonnes grosses farces germaniques, dont s'égayent lourdement ces épais buveurs de bière. Ils avaient pris nos pigeons, et comptaient sans doute que nous serions assez sots pour donner dans le piège. Ce fut dans tout Paris un long éclat de rire. — « Vous voyez bien! disait-on, c'est un système de mensonges organisé. Après la lettre de M. de Moltke, les faux télégrammes de quelque officier de son état-major. Il ne faut pas croire un mot de ce que ces gens -là nous annoncent. Tout va bien. .. »
Il y avait pourtant beaucoup de vrai dans la communication officielle faite par le chef d'état-major prussien. Nous ne tarc^ames pas à l'apprendre par des dépêches reçues de Tours, qui étaient datées du 5 et du 11 décembre. La ville d'Orléans avait été reprise, et l'armée d'Aurelles de Paladine, qui la défendait, coupée en deux. — « Coupée en deux ! ripostaient les incorrigibles Parisiens ; cela fait deux armées. Bonne affaire !» — « Avec cette même façon de raisonner, écrivait spirituellement M. Louis Ratisbonne aux Débats^ si on taillait un Français en quatre, on aurait quatre soldats. » — Chose bien plus étrange ! les rumeurs les plus favorables circulaient chaque jour sur les opérations poursuivies autour de Paris, et elles étaient, en dépit du silence gardé par l'état-major, ou peut-être môme à cause de ce silence, accueillies avec transport par la crédulité pubhque.
— Savez-vous la nouvelle ? Il paraît qu'à Boulogne dix mille Prussiens, — pas un de moins, — se sont
avancés à la sourdine, qu'ils ont étc^ surpris par les nôtres, et complètement détruits!
— Complètement?
— Je le tiens d'un officier qui y était !
Ah !* l'officier qui y était ! a-t-il servi durant le siège ! Un autre jour, on avait entendu distinctement, dans le silence de la nuit, en appliquant son oreille contre terre, le bruit sourd d'une canonnade qui éclatait, au loin, derrière les lignes prussiennes. C'était évidemment une armée de secours. Tantôt elle aiTivait du côté du sud, vers l'Hay ; tantôt elle menaçait Versailles. Jours d'espérance et de joie, oij êtes-vous maintenant ?
Cette confiance tenait si fort au cœur des Parisiens, qu'elle ne pût même être démontée par le mauvais succès d'une attaque nouvelle, que le gouverneur de Paris tenta vers cette époque (21 décembre) pour percer les lignes prussiennes. Ce fut cette fois contre le Bourget qu'on dirigea les coups. . . Et dire que nous ne savons pas encore, à l'heure qu'il est, si le Bourget valait qu'on s'en emparât ! Une première fois déjà on l'avait pris, et quand on s'en était vu chassé, on nous avait dit avec un air de dédain : « Le Bourget ! mais nous n'en avons aucun besoin! C'est une position dont nous r.e pouvons rien faire ! nous ne voulons pas que les Prussiens s'y établissent; mais nous y installer nous-mêmes, à quoi bon? » — Et cependant les Prussiens s'y étaient établis; ils s'y étaient fortifiés qui plus est, et vigoureusement même, ainsi que nous le sentîmes à nos dépens.
Cette attaque du 21 fut précédée et soutenue, comme il est d'usage à la guerre, par de puissantes diversions. Sur la droite, le général Vinoy occupa Neuilly-sur-
Marne, Ville-Évrard, où le général Biaise trouva la mort, et la Maison-Blanche. De l'autre côté, au Mont- Valérien, le général Noël faisait en même temps une forte démonstration sur Montretout, Buzenval et Longboyau, tandis que le capitaine du génie Faure s'emparait de l'île de Ghiard. Mais ce n'étaient là que des opérations accessoires. L'objet de nos efforts était cette fois le Bourget. On eut le tort de lancer contre les barricades et les murs crénelés des soldats, qui marchèrent, la poitrine découverte, contre un ennemi invisible. C'étaient nos marins qui montèrent à l'assaut, comme ils eussent fait à l'abordage, une hache à la main. Rien ne put d*abord résister à l'impétuosité de ce premier choc ; ils enlevèrent d'escalade la partie nord du village et s'y maintinrent longtemps, sous une grêle de projectiles, emportant les maisons une à une. Mais il fallut céder à une artillerie supérieure et se retirer. C'était encore une fois Bayard s'obstinant à combattre, l'épée à la main, contre un ennemi pourvu d'une arquebuse , qui le canardait à cent cinquante pas. Chevaleresque et absurde héroïsme !
La tentative était manquée. M. Trochu l'avoua simplement, et non sans quelque dignité, dans son rapport officiel. Mais cet échec n'ébranla point les courages autant qu'on aurait pu le craindre. Il fut dans nos esprits contrebalancé, vous ne devineriez jamais par quoi: par les nouvelles que nous trouvâmes dans les journaux allemands, pris sur les morts ou les blessés du Bourget. Toutes ces feuilles étaient unanimes à se plaindre de cette interminable guerre. Toutes elles témoignaient d'une certame mquiétude môlée de colère; en contant à
leurs lecteurs ce soulèvement inattendu de toute la France, elles accablaient Gambetta d'injures qui nous le rendaient plus cher et nous faisaient un plaisir infini. Elles nous apportaient une proclamation du roi Guillaume, qui, s'adressant à ses soldats, constatait les efforts extraordinaires de Paris et de la France, et semblait, par d'indirectes allusions, les encourager à soutenir bravement des revers que l'on considérait comme possibles.
Ils tremblent donc à leur tour, pensions-nous, ces insolents vainqueurs ; nous sommes bien malades, mais sont-ils si à leur aise? L'important pour l'heure n'est pas que nous les battions, c'est que nous continuions de nous battre. C'est ici une guerre d'extermination; il s'agit de leur tuer beaucoup de monde. Ils sont neuf cent mille ; mais nous sommes quatre ou cinq milHons ; nous finirons par les user en détail. Chacune de leurs victoires les affaiblit.
Ainsi nous nous leurrions jusqu'au bout de chimères vaines. Ainsi nous tirions de ce fond inépuisable d'espérance que la nature a mis au cœur des Français de quoi résister aux privations, aux échecs, aux mauvaises nouvelles , de quoi même nous défendre contre la rigueur des éléments acharnés sur nous. Le jour de l'attaque du Bourget, un brouillard intense , tout à coup survenu , avait contrarié nos opérations et arrêté notre feu. Et voilà qu'aussitôt après avait sévi un froid terrible , un de ces froids secs et âpres, qui brûlent les mains, les pieds et le visage, qui gèlent sous sa capote le soldat jusqu'à la moelle des os. On n'avait pas vu plus cruel hiver depuis vingt ans. Toutes les nuits le thermo-
mctre descendait a douze degrés centigrades dans l'intérirur de Paris ; que devait-ce être en rase campagne? La Seine charria des glaçons énormes ; le sol se durcit et tout travail de tranchée devint impossible. La pioche s'émoussait sur cette terre, comme elle eût fait sur le roc.
On rapportait par centaines aux ambulances les soldats gelés à leurs postes. Les malheureux n'étaient pas tous munis de vêtements assez chauds pour tenir contre une température aussi hyperboréenne. Au heu que les Prussiens s'oignaient de graisse, s'enveloppaient d'épaisses peaux de mouton, s'enfonçaient dans des trous creusés avec art, dormaient à l'abri du froid ; les nôtres à demi couverts grelottaient sous la bise qui les mordait à la poitrine. C'était pitié de les voir. Ils s'entouraient la tête de foulards ; phaient et repliaient autour de leur corps la couverture de leur lit, se garnissaient les jambes de tous les linges qu'ils pouvaient rencontrer, et ils s'en allaient ainsi, sordides, hideux, n'ayant plus forme de soldats, faire leur service. L'intendance choisit précisément ces jours de fatigue pour retrancher sur V ordinaire et diminuer la ration de vin. Le mécontentement se joignit à la fatigue et à la maladie. Cette armée n'avait jamais brillé par la disciphne ; elle ne respectait déjà qu'à moitié des chefs, élus par elle, et chez qui elle ne sentait pas la main ferme du commandement. Tant de souffrances mirent à bout son moral déjà ébranlé. Ceux d'entre nous qui, soit comme gardes nationaux mobiUsés, soit comme attachés aux ambulances, avaient occasion de causer avec nos lignards et nos mobiles, revenaient effrayés et navrés de leur découragement.
Beaucoup étaient malades; car la pneumonie, la petite vérole, l'ophtliatmie faisaient chez eux de grands ravages. Mais la maladie la plus irrémédiable dont ils étaient affectés tous sans exception, c'était l'ennui. Tous ces mobiles subitement arrachés à leurs travaux, et qui n'avaient cru quitter leur pays que pour une quinzaine au plus, commençaient à regretter leurs maisons, leurs champs, leurs familles. Ils souffraient de ce mal mystérieux, qui s'appelle la nostalgie. Ils en voulaient à ces Parisiens qu'ils étaient venus défendre. Ils ne recevaient aucune nouvelle de chez eux ; ils se disaient que l'ennemi sans doute, en ce moment, ravageait tout dans leurs villages, et eux, ils n'étaient pas là pour protéger leur mère et leur fiancée ; ils donnaient leur sang pour une ville qui ne les intéressait point. En vain leur disait-on qu'en cette ville était enfermé le salut de la France. Cette idée abstraite de la patrie circonscrite aux murs d'une cité les touchait moins sensiblement que le regret du pays perdu et les souffrances endurées pour nous, sous nos murs. Quand donc tout cela sera-t-il fmi? soupiraient-ils en soufflant dans leurs doigts bleuis. Leurs ofiiciers, qui auraient dû leur remonter le moral, aigrissaient encore leurs ennuis . C'étaient, pour la plupai't, de braves gens, bien décidés à faire leur devoir un jour d'action ; mais ils ne croyaient pas au succès définitif. Ils ne portaient pas en eux cette flamme intense de la foi, dont la chaleur est si commun icative. De leur cœur tout plein d'amertume débordaient les propos décourageants, les récriminations et les plaintes, ces dissolvants ordinaires de toute discipline. Ajoutez que l'état-major, soit nonchalance, soit impéritie, n'avait pas su répartir éga-
lement entre les divers corps mis à sa disposition les dangers et les travaux du siège. Tel régiment n'avait jamais donné et n'avait pas même fait un seul jour de tranchée. Tel autre avait toujours été mis en avant. L'un se dépitait de son inaction, l'autre grommelait de se voir ainsi sacrifié.
Dans la plupart des sièges, ce sont les chefs de l'armée et les soldats qui sont forcés de soutenir et d'exciter la population civile. Ici, tout au contraire. Les généraux tenaient malgré eux ; les soldats n'auraient peut-être pas demandé mieux que d'en finir. C'était la bourgeoisie qui, animée d'une foi invincible et d'une immortelle espérance, imposait à tous par son énergique attitude la nécessité de combattre. Et qu'on ne dise pas qu'elle n'en parlait si à son aise que parce qu'elle n'allait pas aux coups de sa personne. Outre qu'elle avait été engagée dans l'affaire du Bourget et s'y était fort bravement conduite, nous verrons, dans le mois de janvier, quand on la lança en avant contre Montretout, qu'elle ne bouda point au feu et déploya sur le champ de bataille la fermeté d'une troupe rompue aux combats. Non, elle était déterminée à ne pas rendre Paris, parce qu'il y allait de son honneur, et puis, fautil le dire, parce qu'elle l'aimait, ce Paris; elle l'aimait d'un amour profond, tendre, infini et qu'elle se sentait au cœur une effroyable rage à la seule idée de le voir foulé aux pieds et violé par des barbares. Tous les quinze jours, la Revue des Deux-Mondes exprimait éloquemment, par la plume de M. Yitet, ces douleurs et ces colères de la population parisienne, et ces lettres, qui respiraient le patriotisme le plus ai-dent et le plus éclairé,^ rôproduites
par tous les journaux, faisaient dans le publie une sensation profonde.
C'est ainsi que nous atteignîmes les derniers jours de décembre. Qu'ils furent tristes, ces jours, qui sont d'ordinaire consacrés à la joie ! Il est vrai que nous eûmes \\ne pâle consolation de vengeance satisfaite, en songeant que les Allemands, retenus sous Paris, ne fêteraient point leur Noël en famille, et que l'arbre traditionnel de la Christmas ne verrait autour ds lui que des visages mélancoliques et des yeux en pleurs. Mais, nous-mêmes, que cette nuit de Noël fut différente pour nous de ces nuits de bombances solennelles qui jadis éclataient gaiement dans tout Paris en l'honneur de cet anniversaire ! La plupart des églises avaient fermé leurs portes; par les rues éclairées au pétrole et plongées dans une demi-obscurité, sonnait le pas rare de quelque passant tardif. Un petit nombre de restaurants étaient restés ouverts, soit au centre ordinaire des plaisirs parisiens, du boulevard des Italiens au boulevard Montmartre, soit dans les quartiers populeux, à Montnwrtre, à Ménilmontant et à Belleville. Ici, on buvait du vin bleu. Là, on s'était, par dilettantisme, réuni pour soi»per autour de menus extravagants et bizarres. Les côtelettes de loup chasseur y figuraient à côté de la trompe d'éléphant rôtie et du kanguroo en capilotade, le tout arrosé du Champagne classique. C'était se chatouiller pour se faire rire. Personne n'avait le cœur à s'amuser. Avec quelle mélancolique amertume on se rappelait la physionomie toute pétillante de Paris, de notre Paris, en ces jours qui précédaient le premier janvier ! Quelle animation sur nos boulevards et dans nos rues ! Comme
les voitures roulaient joyeusement par milliers sur le macadam ! Quelle gaieté de lumières aux vitrines des grands magasins qui s'étaient parés pour cette fête ! On ne rencontrait que gens qui couraient tout effarés, les poches de leurs paletots gonflées de paquets, des poupées ou des boîtes de bonbons sur les bras et dans les mains. Et cette longue, cette interminable file de petites baraques qui imprimaient à tous nos boulevards un caractère si charmant de joie populaire ! Hélas ! hélas ! que tout cela était loin ! Un ciel gris, tout chargé déneige, pesant sur une ville morne ! des magasins à demi plongés dans l'ombre ; et, sur^ le seuil, des boutiquiers interrogeant l'horizon avec ennui ; quelques rares omnibus qui accomplissaient, presque à vide, leur trajet réglementaire ; un petit nombre de voitures flânant inoccupées sur la chaussée à peu près déserte. Le 31 décembre seulement, quelques quartiers privilégiés semblèrent vouloir secouer cette torpeur ; la foule se pressa autour de deux ou trois confiseurs en renom ; ils débitaient des marrons glacés, comme à l'ordinaire. Des marrons de l'an dernier ! car l'hiver ne nous avait pas ramené cette fois ces honnêtes enfants de l'Auvergne qui s'installent au coin de nos rues et tracassent sur la poêle en plein vent les marrons qui s'entr'ouvrent et se dorent.
Et le matin du premier janvier ! Non, je n'oublierai jamais ce premier matin de l'année 1871, quand la domestique m'apporta sur un guéridon le déjeuner, et qu'en ce jour de fête, où toute la famille réunie se comble joyeusement de souhaits et de baisers, je me vis tout seul, au coin de mon feu, vis-à-vis d'un morceau de che val,
qui fumait dans l'assiette, je sentis tout mon être défaillir et fondis en larmes ! Ah ! ces larmes, que d'autres les ont versées en cette heure cruelle ! Songez que tous ou presque tous, nous avions envoyé au loin nos mères, nos femmes, nos enfants, et que depuis trois mois nous vivions sans nouvelles d'aucune sorte ! Il était aisé, en temps ordinaire, de s'étourdir sur cette solitude ; les affaires, les conversations, les gardes à monter, le train accoutumé de la vie, et puis aussi cette insouciante philosophie, qui est le fond de notre caractère national, tout contribuait à écarter de la mémoire ces images si chères ; les bruits du dehors nous détournaient de leur pensée. La solennité de ce jour nous les ramena toutes, et comme elles nous regardaient, avec des yeux tristes, et, nous tendant les bras, semblaient nous dire : Rappelle-nous ! cette maudite guerre ne sera-t-elle pas bientôt finie !... Non, je ne puis songer à tout cela sans que mon cœur ne se soulève de rage. Misérables ! fils des Huns ! barbares ! vous nous avez tout pris, nous sommes ruinés par vous, affamés par vous, et tout à l'heure nous allons être bombardés par vous, et nous avons certes le droit de vous haïr d'une haine cordiale. Eh bien ! oui, toutes ces misères, et vos rapines, et vos meurtres, et le saccagement de nos villes, et vos trahisons infâmes, et vos lourdes plaisanteries, nous vous les aurions pardonnes peut-être un jour. Elle est si bonne enfant, cette race française, et d'humeur si facile qu'elle eût peut-être un jour oublié de si justes sujets de ressentiment. Ce qui ne sortira jamaiii de notre souvenir, c'est ce Jour de TAn, passé sans famille et sans nouvelles, ce jour désolé, ce jour à qui
manqua le baiser de la femme et le rire du bébé à têt"^ blonde !
Nous n'étions pas au bout de nos peines. Le siège allait entrer dans une nouvelle phase plus terriijle La nouvelle nous en fut annoncée par un de ces rapports militaires, dont le style sec faisait notre désespoir.
t7 décemlDre, matin.
< L*ennemi a démasqué ce matin des batteries de siège eontre les forts de l'Est, de Noisy à Nogent, et contre la partie nord du plateau d'Avron. Ces batteries se composent do pièces à longue portée.
« En ce moment, onze heures, le feu est très-vif contre les points indiqués, et comme cette canonnade pourrait être le prélude d'un bombardement général de nos forts, toutes les dispositions sont prises dans le but de repousser les attaques et de protéger les défenseurs.
« Cette nuit on a entendu du Mont-Valérien deux fortes détonations, qui peuvent donner à penser que l'ennemi a fait sauter le pont du chemin de fer de Rouen. Le fait sera vérifié dans la journée. — Dès le matin, l'ennemi a fait sauter la Gare-aux-Bœufs de Choisy-le-Roi.
a Cet ensemble de faits tendrait à prouver que l'ennemi, fatigué d'une résistance de plus de cent jours, se dispose à employer contre nous les moyens d'atta:|ue à longue distance qu*il a depuis longtemps rassemblés. »
Ainsi, c'était le bombardement ! Il fallait s'y attendre! — Aucune des horreurs d'un siège ne nous serait épar-
gnée. — Nous regardâmes tous, sans pâlir, cette éventualité redoutable, et, haussant nos cœurs, nous nous ceignîmes les reins pour supporter dignement cette nouvelle épreuve.