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CHAPITRE IX

ETAT MORAL DE PARIS EN DÉCEMBRE — LA VIE AUX AVANT-POSTES - LES AMBULANCES

Arrêtons-nous un moment ici. Nous touchons à la dernière période du siège. A partir du jour où s'ouvrira le feu du bombardement contre le plateau d'Avron, nous serons emportés et roulés avec tant de violence par le torrent des faits, qu'il ne nous restera plus guère de loisir pour ces études pittoresques et morales, qui sont le premier objet de ce livre.

Tout ce mois de décembre fut terriblement dur à traverser. Les privations allaient croissant, à mesure que diminuait le stock de nos approvisionnements. Ce n'est pas que l'on fût encore inquiet sur le pain. Il s'était bien, il est vrai, produit, je ne sais quel matin, une panique à Montmartre et dans les quartiers avoisinants. La population avait trouvé visage de bois chez les boulangers, et s'était répandue dans le reste de la ville, raflant en un

tour de main tout ce qu'elle pouvait ramasser de pain cuit, en sorte qu*à trois heures de l'après-midi, il eût été impossible de trouver, du nord au sud et de l'est à l'ouest, une bouchée à se mettre sous la dent. Le gouvernement, un peu ému de cet accident qui ne devait pas se renouveler, avait solennellement déclaré qu'on était abondamment pourvu de blé, et que le pain, quoi qu'il arrivât, ne serait jamais ïationné. C'était une imprudence, comme le prouva bien la suite des événements; car il en fallut venir à cette extrémité, et mieux eût valu prendre, dès le premier jour, cette mesure du rationnement, qui eût prolongé notre résistance d'un bon mois. On ne saura jamais l'effroyable gaspillage qui se fit de la farine. On en donnait aux chevaux, parce qu'elle était moins chère que le foin et l'avoine. On la convertissait en biscuits, que chacun entassait dans un coin d'armoire, en prév^ion de la famine; et quand défense fut faite de fabriquer du biscuit, il n'y eut pas de ménage qui n'achetât le double de ce qui lui était nécessaire de pain; on le coupait en tranches minces, que l'on faisait gîiller^ pour le garder ensuite. On aurait dû réfléchir que ce seraient là des provisions perdues ; car une fois le stock général épuisé, il faudrait bien se rendre, et la capitulation impliquait le ravitaillement immédiat. Mais la peur raisonne-t-elle? On avait pris très au sérieux la menace de M. de Bismark, qui avait dit à l'Europe, dans un manifeste officiel, que Paris une fois rendu, il r^. se chargeait pas de le ravitailler, et qu'il faisait le gouv&i^ nement français responsable des quatre ou cinq cent mille personnes qui mourraient de faim dans les rues. Chacun puisait donc à pleines mains dans les réserver^

de rÉtat, et l'on prétend que la consommation de la farine avait presque doublé. Quand on en vint à cette mesure nécessaire du rationnement, il était trop tard. On ne donna plus que trois cents grammes de pain par tête et par jour ! Trois cents grammes ! comme s'il eût été possible de vivre avec trois cents grammes de nourriture! et de quel pain, grand Dieu! Celui que nous avons mangé dans les derniers jours du siège était un composé, noirâtre et gluant, de choses innommées, où il entrait do tout, sans en excepter du blé. Il n'est pas un de nous qui n'en ait gardéim morceau, comme échantillon et souvenir du blocus. Quand on pense qu'il y avait bien la moitié de la population qui ne mangeait pas autre chose que cette pâte grumeleuse et lourde ! Mais ce n'est que peu à peu que le pain en arriva à n'être plus qu'une agglomération de détritus cuits ensemble. Celui qu'on nous distribua en décembre et jusque dans les premiers jdurs de janvier était de couleur grise, mais fort appétissant, et avec cette facilité du Parisien à prendre gaiement toutes les misères, on y mordait à belles dents, en songeant au bon pain bis des paysans. Ah! si l'on avait eu du lait pour l'y tremper, c'eût été un régal exquis !

La viande de bœftf était passée à l'état de mythe. De même celle du mouton. On ne mmgeait plus que du cheval. Qu'étaient devenues les répugnances des premiers mois ? On ne songeait plus même à plaisanter sur cette nourriture, tant elle avait passé dans l'usage commun. Je ne crois pas qu'elle ait eu jamais droit de cité sur les cartes d'aucun restaurant ; mais c'est qu'en France la routine dans les formes survit longtemps

encore après 'qu'une révolution s'est accomplie dans les faits. Un restaurateur qui eût affiché du che\al eût fait frémir ses clients ; tous savaient que son bœuf, qu'il fût bouilli ou rôti, avait porté la selle, et ne l'en mangeaient pas moins de bon appétit. Par quel prodige même ces industriels arrivaient-ils à nourrir tous les soirs, et d'une façon très-suffisante, et à des prix relativement modérés, un nombre considérable de consommateurs? ce sont là des abîmes où se perd la pensée. La vie parisienne a toujours été composée de mystères, dont les initiés seuls pourraient livrer le secret. Mais ils s'en gardent bien ! Un fait que je puis affirmer, parce que tout Paris l'a vu, c'est qu'une douzaine de restaurants, dont je ne veux citer aucun, pour ne pas avoir l'air de faire de la réclame, ont jusqu'à la fin été fournis de toutes les victuailles possibles, sauf, bien entendu, de poisson de mer et de légumes frais, et que, si l'on entrait chez eux à six heures du soir commander un dîner pour dix personnes, on l'avait, et très-confortable. Dame ! on le payait, mais assurément moins cher qu'il n'eût coûté à la maison.

Toutes les denrées, qui accompagnent le pain et la viande, étaient montées à des prix exorbitants, qui s'élevaient tous les jours. La livre d'huile coûtait couramment de six à sept francs ; le beurre, il n'en fallait point parler ; c'étaient des prix de fantaisie, 40 ou 50 francs le kilo ; le gruyère ne se vendait pas ; il eût coûté trop cher ; il se donnait en cadeau. Je sais telle johe femme qui, au Jour de l'An, a reçu, au heu des bonbons accoutumés, un sac de pommes de terre, ou un morceau de fromage. Un morceau de fromage était un présent royal

les pommes de terre valaient 25 francs le boisseau ; elles revenaient bien plus cher aux petits ménages qui les achetaient au litre ou bien au tas. Un chou était coté six francs ; il se débitait feuille à feuille, et telle qu'on eût à peine jadis osé offrir à ses lapins, figurait noblement dans le pot au feu de cheval. L'oignon, le poireau et la carotte étaient introuvables. Il n'y avait pas de mercuriale pour ces articles, et la fantaisie seule de l'acheteur en déterminait le prix. Les graisses les plus immondes étaient mises en vente et trouvaient acheteurs à des taux insensés. Les journaux donnaient tous les jours des recettes merveilleuses pour les purifier et leur enlever toute mauvaise odeur. Il y avait encore à Paris des quantités énormes de lapins et de volailles, mais tout cela était hors de prix. J'ai vu, aux environs du Jour de l'An, la foule des badauds attroupée autour d'une dinde, comme autrefois devant les grands joaillers de la rue de la Paix. On s'étonnait qu'un morceau aussi tentant affrontât derrière le simple rempart d'une vitrine la voracité des regards alléchés. Beaucoup de ménages avaient acheté des lapins, qu'ils nourrissaient d'épluchures, en attendant que la famine les forçât à en faire des pâtés en terrine. Le pâté fait plus de profit que la gibelotte. Au moment oia j'écris ces lignes, j'ai près de moi, dans mon cabinet, deux frères lapins, tapis dans un angle de la chambre, et qui me regardent de leur gros air effaré. La ménagère me les a apportés, prétendant qu'ils s'ennuyaient tout seuls dans leur niche, qu'ils y avaient froid et ne voulaient plus manger. Cette dernière considération m'a décidé ; je les ai reçus, et je tâche de les distraire. Je me garderai bien de leur lire ce chapitre, oii

leur sentence est prononcée ; ils n'auraient qu'à maigrir de chagrin. Funeste présage ! je possède également deux poulets, que j'entoure de prévenances. Ils n'aiment pas le millet. Je suis affreusement perplexe sur la nourriture dont il faut les gaver. J'ai eu sur ce point important plusieurs conférences avec la cuisinière. Si je présente ainsi mes hôtes au lecteur, ce n'est pas du tout par fatuité, pour faire montre de la bonne compagnie que je reçois à la maison ; c'est par amour du renseignement exact. Ces petits détails en diront bien plus que de grandes phrases sur la vie intérieure du Parisien à cette époque du siège, et sur la bonne humeur spirituelle avec laquelle s'en amusaient ceux qui avaient encore assez d'argent pour rire quelquefois.

Le nombre s'en faisait de jour en jour plus rare. La bourgeoisie commençait à voir la fin de ses réserves. J'avais suivi avec un intérêt curieux les progrès de cet épuisement. Je faisais partie d'une petite société où l'on se réunissait pour jouer, soit le whist, soit la bouillotte. Le taux des mises et la façon de pousser le jeu ne changea pas sensiblement le premier mois ; dès le second, la fiche tomba de moitié, puis des trois quarts, et enfin vers la fin des derniers jours du blocus, il fut convenu qu'on ne jouerait plus d'argent. Nous étions tous à sec, et n'avions plus à peine que de quoi attendre des jours meilleurs.

Que dire de ceux qui ne possédaient point d'avances ? C'était l'immense majorité des Parisiens, il faut bien l'avouer. Non, je ne saurais trop répéter à nos frères de province avec quel indomptable courage, avec quelle touchante résignation, avec quel invincible sentiment da

patriotisme toute cette population supporta les rigueurs de cCtte longue misère. Les femmes surtout furent admirables. Je ne plains pas trop les hommes ; la plupart c.vaient leurs trente sous par jour, que beaucoup d'entre eux buvaient sans vergogne. Mais les femmes ! les pauvres femmes ! par ces abominables froids de décembre, elles faisaient la queue, toute la journée, chez le boulanger, chez le boucher, chez l'épicier, chez le marchand de bois, à la mairie. Aucune ne murmurait ; jamais je n'ai entendu sortir d'une seule de ces bouches, accoutumées aux dures paroles, un mot impie contre la France; c'étaient elles les plus eni -âgées pour que l'on tînt jusqu'au dernier morceau de pain. Et Dieu sait ce que cette malheureuse bouchée de pain leur coûtait ! La niortaUté m^niail de semaine en semaine, traînant une effroyable marée de victimes. De douze ou treize cents, qui est le chiffre normal des décès parisiens, elle s'était rapidement élevée à deux mille, puis à deux mille quatre cents, puis à trois mille ; elle avait franchi ce degré, et avait atteint quatre mille, puis enfin quatre mille cinq cents. La pneumonie, la fluxion de poitrine, la diarrhée, tout le noir cortège des maladies, nées de ces longues stations et d'une mauvaise nourriture, s'était abattu sur ce misérable troupeau de créatures humaines. On ne voyait que corbillards, qui s'acheminaient seuls vers le cimetière. Pour les enfants, on y faisait moins de façons encore. Un croqiiemort prenait sous son bras le petit cercueil, et le portait, comme un paquet de n'importe quoi, jusqu'au trou commun, où il le jetait avec les autres. Les cimetières parisiens^ déjà trop étroits, regorgeaient de cauûvres, dont on ne savait oii se débarrasser. Cette

incurie du tombeau était un bien lugubre symptôme chez une population qui pousse la piété pour les morts jusqu'à la superstition. Le superbe chapitre de Thucydide sur la peste d'Athènes m'est revenu plus d'une fois en mémoire ; le spectacle des mêmes insensibilités se retrouve toujours dans les malheurs extrêmes.

La question du chauffage ne fut pas, en ce triste mois de décembre, une des moins cruelles à résoudre. Plus de houille, plus de coke, plus de bois, et la gelée sévissait avec Tintensité que j'ai dit. Nos gouvernants a iraient dû prévoir qu'en hiver généralement il fait froid, et que, quand il fait froid, on a besoin de se chauffer ; mais c'est le propre des gouvernants, en France, d'être toujours pris à l'improviste. Les marchands de bois profitèrent naturellement de l'occasion pour vendre leurs produits plus cher. Pour le coup, lintensité de la souffrance fut telle que le peuple (dois -je dire le peuple, ce n'étaient guère que quelques bandes, oii les vauriens avaient la haute main) se départit de sa résignation et de son calme. Quelques chantiers furent dévahsés ; il -y avait dans Paris des terrains vagues, enclos de planches ; on les pilla, et il fallut l'intervention très-active de la garde nationale pour arrêter ces dévastations, qui menaçaient de s'étendre. L'administration prit à la hâte quelques mesures, où se trahissaient son inexpérience et sa précipitation habituelles. Elle ordonna des coupes dans les bois de Boulogne, de Vincennes et sur nos routes. Mais le bois vert fume beaucoup et chauffe peu. Il fallut bien s'en contenter pourtant. On ne rencontrait dans les rues, à Montmartre, oii j'habite, que gens en redingote, qui portaient bravement leur

provision du jour, cinq ou six morceaux, que le marchand avait refusé de leur livrer à domicile. On riait de se voir en tel équipage ! Trop heureux encore d'avoir été servis ! Bien d'autres revenaient les mains vides et n'avaient plus de feu ni pour la cheminée du salon ni pour le foyer de la cuisine.

Le peu de houille qui restait avait été réservé pour les administrations publiques, pour les usines de toutes sortes et pour les ambulances. Il y avait beau temps que Paris, faute de houille, n'était plus éclairé qu'au pétrole. Nos yeux avaient fmi par s'y accoutumer, le changement s'étant fait peu à peu et de rue en rue. La sensation n'en était pas moins singulière quand on se remettait en mémoire ce Paris d'autrefois, si brillant de lumières et si animé jusqu'aux heures plus avancées de la nuit. Les blafardes clartés de la lampe à huile perça'ent à peine de loin en loin l'ombre qu'elles rendaient plus visible ; plus de voitures, nous avions dévoré les chevaux ; les omnibus de plus en plus rares ; tous les magasins fermés ; on eût dit une immense ville de province. Et le fait est que Paris, coupé de ce flot incessant d'étrangers qui renouvelait jadis sa population, tournait aux mœurs de province. Tout le inonde avait fini par se connaître sur le boulevard, et pour un peu on se serait salué. Les marchands causaient sur le pas de leurs portes, et les gardes nationaux du quartier, qui venaient au coin de la rue consulter l'ordre de ser • vice du jour, devisaient entre eux, sans se connaître autrement, des choses de la politique.

Il y avait bien du bon sens dans cette garde nationale, que les militaires pur sang affectaient de traiter cava-

Kèrement, et dont ils eussent mieux fait de se servir.

C'est par elle qu'en ce mois de décembre nous commençâmes à connaître cettô vie des avant-postes et à nous expliquer bien des particularités de cette guerre, qui nous étaient restées incompréhensibles.

Les journaux — avec grande raison d'ailleurs, car il faut toujours dans une ville assiégée soutenir le moral des habitants — nous faisaient la peinture la plus séduisante de ces avancées. On reconnaissait bien sans doute que nos soldats y supportaient toutes sortes de fatigues et de privations ; mais on nous les peignait toujours actifs, toujours en train, ne rêvant qu'expéditions nocturnes et surprises ragaillardissantes. On ne tarissait pas en bonnes plaisanteries sur la prudence des sentinelles allemandes. Tantôt on nous les montrait dissimulées de longues heures derrière leur arbre, où elles demeuraient immobiles. Deux de nos mobiles s'entendaient et se coulaient l'un à droite, l'autre à gauche de l'arbre, à cinquante pas. Celui de droite faisait feu, et le Prussien, averti par le son, se jetait à gauche par un brusque soubresaut ; c'est ce moment que guettait le second mobile, qui, d'un coup de fusil, retendait raide mort. D'autres fois, c'était une sentinelle allemande qu'il s'agissait de tirer du trou oii elle se cachait : un franc-tireur donnait le mot à son camarade. Il s'en allait innocemment, poussant une brouette devant lui, juste du côté du trou. Le soldat ennemi n'y tenait plus, le voyant si beau à \iser ; il sortait doucement la tête, puis les bras, épaulait son dreyse, et crac ! il recevait une balle que l'autre, posté en embuscade, lui envoyait en plein dans la figure. On a dit cent fois la jolie his-

toire du képi, dont nos moblots coiffaient une baïonnette ; l'homme au casque pointu se découvrait pour tirer sur ce but, qu il croyait sérieux, et se faisait tu^r lui-même. D'autres lois, c'était un écureuil empaillé que nos soldats suspendaient à l'aide d'un bâton dans les branches d'im arbre. Ce gibier fascinait peu à peu la sentinelle ennemie, qui allongeait le cou et tombait frappée d'une balle invisible.

Toutes ces ruses de guerre, dont le récit quotidien amusait l'ima^nnation parisienne, se ramassèrent pour ainsi dire et prirent un corps dans un personnage qui ne tarda pas à devenir légendaire, le sergent Hoff. Le sergent Hoff n'était point un mythe, mais bien un soldat en chair et en os, à qui la nature avait donné le flair du mohican et qui faisait, à la mode des sauvages de l'Amérique, la chasse aux Prussiens. C'est notre confrère Yriarte, le peintre humoristique de toutes les excentricités parisiennes, qui, le premier, révéla au public cet être mystérieux. Yriarte appartenait à T état-major du général Vinoy, et voyait revenir dans tous les rapports du matin le nom de ce sergent Hoff, Il avait voulu le connaître et l'étudier. Le sergent Hoff était originaire de Saverne. Les Prussiens, en passant par cette ville, avaient fusillé son vieux père et il avait juré de le venger. Il fallait que tous les jours il eût tué son Prussien Il s'en allait la nuit, presque toujours seul, en braconnier, en partisan, épiant leurs cachettes, les suivant pas à pas, restant, s'il en était besoin, cinq heures de suite en observation, à l'affût, silencieux comme un peaurouge, tombant à l'improviste sur sa proie, qu'il expédiait sans mot dire. Un jour, après s'être caché dans les

roseaux, il y demeurait tapi jusqu'à mi-corps une partie de la nuit, et, sautant sur une vedette, qui ne s'attendait à rien, il lardait son homme d'un coup de baïonnette, le tirait du trou et s'y postait lui-même, attendant qu'on vînt le relever. Le caporal de pose arrivait enfin, accompagné de la nouvelle sentinelle. D'un coup de sabre, le sergent Hoff abattait l'un, assommait l'autre d'un coup de crosse et détalait à pas rapides et sourds. On lui donnait souvent de petites expéditions à commander, et comme il inspirait une grande confiance à ses hommes, tous ne demandaient qu'à le suivre.

« Un jour (c'est lui qui contait cette histoire à Yriarte), j'avais avec moi douze hommes très-sûrs. J'avais creusé une tranchée et je les y avais cachés jusqu'à la tête, avec le fusil appuyé sur la banquette. Moi, j'étais parti en avant, tout seul, l'oreille contre terre; j'écoutais... Voilà que tout à coup, dans la nuit, à deux cents mètres de nous, débouche un détachement de cavalerie, des Bavarois, avec des casques à chenilles, cent cinquante au moins ; je reviens à plat ventre, je fais le signal, nous tirons dans le tas : c'était comme un petit feu de peloton. Ils ne savaient pas si nous étions cent ou dix. L'escadron se débande, les hommes tombent ; je fais nier mes tirailleurs, qui repassent l'eau derrière un petit taillis de bois et je reste seul dans la tranchée. Une demi-heure après, ils reviennent, mais espacés cette fois, un par un, pour enlever les cadavres. J'ai encore tiré tout sevl trois fois et je suis retourné aux grand'gardes, rasant îa terre et me défilant, sans qu'ils pussent me voir. »

Le sergent Hoff devint la coqueluche de Paris. Ces aventures plaisaient à notre esprit romanesque. On le

décora, aux applaudissements du public, n disparut à la journée du 2 décembre et l'on ne put jamais retrouver son cadavre. Ce qui complète la légende, c'est qu'un mois après, le bruit se répandit que ce fameux sergent Hoff, avec ses histoires de père à venger, n'était qu'un espion prussien; qu'il n'avait donc pas grand'peine à rapporter tant de casques pris sur l'ennemi, ni à se promener à travers les lignes prussiennes. Il y avait tout naturellement ses entrées, et Tétat-major allemand le chargeait de faux trophées qui devaient l'accréditer parmi nous. Mais des protestations s'élevèrent de toutes parts ; les compagnons du sergent Hoff réclamèrent tous, et sa gloire sortit plus pure et plus brillante de l'enquête à laquelle on se livra.

Il résuma en lui cet esprit de coups de main audacieux qui est essentiellement français. Les ennemis songeaient plus à se garer, et ils ne tiraient guère sur nos sentinelles que s'ils avaient été provoqués les premiers par quelques coups de fusil. C'était une plaisanterie qui courait les rues de les comparer à des joujoux de la Forêt-Noire . On représentait la vedette allemande, faisant sa faction, comme un de ces automates en bois, qui sont la joie des enfants et la tranquillité des parents. Elle avançait d'abord la tête, hors de la coulisse de droite, je veux dire hors du taillis de droite, puis, raide, empesée, l'arme au bras, au pas accéléré, elle traversait l'avenue et disparaissait dans la couHsse de gauche. Deux minutes après, comme poussée par un mouvement d'horlogerie, la tête apparaissait de nouveau, puis tout le corps; et le retour s'opérait de la même démarche, grave et rapide à la fois.

Et l'on riait î Le jeu était de viser cette marionnette dans le court moment qu'elle restait à découvert et de casser la poupée ! Les journaux, nous contant tous les matins les légendes, vraies ou fausses, de cette vie des avant-postes, nous en couvraient la misère et le profond ennui. II fallut que la garde nationale vînt partager cette existence du soldat pour nous en révéler la tristesse morne, pour nous montrer en plein et les prodigieux abus de l'administration militaire, et l'incapacité des chefs, et les vices de l'intendance, et, pour tout dire d'un seul mot, l'effroyable détraquement de cette vieille machine qu'on appelle l'armée française. Elle eut le mérite d'apporter des yeux frais à la constatation de ces abus, et d'en parler, en style de conversation familière, avec ce ton de sincérité bourgeoise qui convainc toujours.

Le premier sentiment de tous ces gardes nationaux, quand ils revinrent de leur huitaine aux avancées, fut celui de leur inutiUté. Eh quoi ! tant de fatigues,, et de si dures nuits passées à la belle étoile pour si peu de résultat! Les journées se perdaient à accomplir une foule de prescriptions oiseuses, telles que corvées, revues, astiquage, appel ; et de travail sérieux qui menât à un but visible, pas l'ombre. Il y avait sans doute des tranchées à creuser, des épaulements à construire, des fascines à porter, des canons à tramer en bonne place, que sais-je ? tous les mille et un détails des menues opérations d*un siège ; que ne les employait-on à ces travaux? que n'y occupait-on même la garde nationale sédentaire, et ces milliers d'hommes à qui l'on n'avait pu fournir des armes ? pourquoi tant de bras inoccupés.

Tout le monde sait vaguement et en général qu'un siège exi'^e d'énormes mouvements de terre, un continuel emploi de la pioche et de la sape ; comment souffrait- on que tant de braves gens pourrissent dans l'oisiveté d'une vie inactive, sans autre objet que le déjeuner et le dîner, le jeu de bouchon dans les intervalles, ou les cantines avec ses orateurs qui soufflaient la démoralisation et la discorde? Est-ce ainsi que les Prussiens se conduisaient? On n'était pas très au courant de leurs travaux, et c'était même là un tort grave. Mais ce qu'on savait fort bien, c'est qu'ils travaillaient sans cesse ; de leur côté , les tranchées se creusaient et les fortifications en terre poussaient du sol comme par enchantement; ils n'étaient guère phis de trois cent mille autour de nous ; et nous, qui étions, décompte fait, un million d'hommes valides, nous n'opposions pas fossé à fossé, retranchement à retranchement, redoute à redoute.

Il n'était pas bien étonnant qu'une inaction qui s'était ainsi prolongée déjà quatre mois pesât à nos braves mobiles et à nos vaillants lignards. Nous commençâmes à nous expUi juer leur mine souffrante, leur air piteux, et surtout cette désorganisation sourde, qui se trahissait de temps à autre à nos yeux par d'incompréhensibles éclats : Ainsi nous avions appris par des ordres du jour extrêmement sévères, une fois, que certains de nos officiers s'étaient ouljliés jusqu'à accepter de fraterniser, le verre en main, avec des officiers ennemis ; une autre fois, que six d'entre eux avaient déserté, complotant d'emmener un grand nombre de leurs camarades, et M. Trochu avait jugé à propos de vouer solennellement leur conduite à l'exécration de tous les patriotes. Un autre jour,

nous avions su par un échange de lettres rendues publiques, qu'à Rueil on avait signalé le scandale de certaines accointances de nos troupes avec les vedettes prussiennes; dans telle autre garnison, c'étaient les abus répétés de l'ivrognerie qui avaient attiré les remontrances publiques des généraux en chef. Tous ces actes d'indiscipline, qui en supposaient une foule d'autres restés inconnus, s'expliquaient d'un mot : nos soldats n'avaient rien à faire. Ils s'ennuyaient.

Ils en voulaient à leurs officiers de ce perpétuel ennui, et ils n'avaient pas en eux la moindre confiance. Ils les avaient choisis (je parle au moins pour la mobile) ; raison de plus pour ne pas baisser les yeux devant leur prestige. Tous braves, ces officiers, depuis le général en chef jusqu'au sim.ple lieutenant ; mais la plupart Ignorants, et l'esprit imbu de ces préjugés militaires dont l'ensemble compose ce qu'on nomme malignement : une culotte de peau. Elle était proverbiale , cette ignorance, et il n'y avait sorte de bons cantes que l'on n'en fit. Un entre mille :

* C'était à l'affaire du deux. Nos troupes devaient traverser la Marne. La rivière, à cet endroit, revient sur elle-même, après un long détour, et forme une presqu^île dont l'isthme s'appelle, par une comparaison ingénieuse, la boucle de la Marne. L'armée passe le pont qui est sur le premier bras, et un vieux général, qui marchait en avant, se tourne vers son chef d'état-major :

-r- Quelle est cette rivière?

— La Marne, mon généra',

— La Marne! tiens! je croyais que c'était la Sei. i qui coulait à Paris.

— Oui, mon général ; mais ici, c'est la Marne.

— Ah!

On continue de marcher; on traverse la langue de fcerre qui sépare les deux bras du fleuve, et, arrivé sur l'autre pont :

— Et cette rivière? demande une seconde fois le général.

— C'est la Marne, général.

— Gomment! encore ! . . . — Et, tordant sa moustache d'un air farouche : Nous battons donc en retraite !

Ces généraux, d'une si prodigieuse ignorance, et pour qui tout le sérieux de la discipline militaire était comme non-avenu, se montraient en revanche intraitables sur ces petits détails de la vie de caserne, dont l'ensemble est résumé en France par ce mot qui dit tout : le bouton de guêtre. La garde nationale était stupéfaite de voir ï'importance extraordinaire que ces messieurs attachaient à des prescriptions, qui avaient peut-être eu leur raison d'être, mais qui avaient, on ne sait comment, survécu aux «irconstances d'où elles étaient nées.

Un exemple entre mille. Nos généraux ont le préjugé de la soupe. C'est un axiome de l'art militaire en France : il faut que le soldat ait mangé sa soupe. Napoléon, l'autre, le Grand, goûtait quelquefois la soupe du soldat,— La soupe est-elle bonne? demande toujours l'inspecteur, quand il passe en revue les choses du régiment. Or, c'est une très-bonne nourriture que la soupe, parce qu'elle est chaude et tient à l'estomac. Mais nos ménagères savent ce qu'il faut d'heures avant que le bœut ait empli le bouillon de son arôme. Ce n'est pas une petite Hffaire en campagne que d'aller chercher du bois et do

Veau, de déballer le chaudron et de l'installer sur le feu. A peine l'eau commence-t-elle à chanter, que l'ennemi survient, ou que le clairon sonne la marche. Voilà de la viande à moitié cuite, et qui est perdue. On tire la boucle de son ceinturon, et l'on repart le ventre vide. Vous vous rappelez que dans cette campagne nos soldats ont toujours été surpris tandis qu'ils faisaient la soupe. Quant à nos gardes nationaux, dans toutes les expéditions pour lesquelles ils ont été commandés, ils ont dû réglementairement porter sur leur dos tous les ingrédients et tous les instruments d'une soupe, qu'ils ne sont jamais arrivés à faire ni à manger. Elle a été pour eux la soupe fantastique.

— Eh bien ! dit un jour doucement un de mes camarades, qui faisait partie d'un bataillon de marche, à un vieux général qu'il connaissait pour l'avoir vu dans le monde, ne serait-il pas plus simple, surtout quand on est ainsi aux portes d'une grande ville, de distribuer à chaque soldat un morceau de viande cuite, qu'il expédierait sur le pouce, entité deux reprises de combat, l'arme au pied?

— Il faut que le soldat mange la soupe, répondit sentencieusement le général. Le soldat ne se bat bien que lorsqu'il a mangé la soupe.

— Sans doute, s'il la mangeait. Mais il ne la mange pas. Je ne sais pas comment se faisait la guerre au temps du premier empire, si nos grognards avaient pliig de loisir ou si l'eau bouillait plus vite. Mais à présent ces diables de Prussiens viennent toujours nous renverser la marmite, avant que la soupe soit prête, et nous restons à jeun.

Le général haussa imperceptiblement les épaules, en homme qui n'admet pas de discussion sur un article de foi ; la soupe a passé à l'état de dogme. C'est comme le sac, ce fameux sac du soldat, où il doit serrer dans un bel ordre tout ce qui est nécessaire à la vie. On le lui met sur le dos, à deux lieues de Paris, comme s'il faisait la guerre dans les steppes de la Tartarie orientale. La première chose qu'il fait, pour courir à l'ennemi, c'est de le jeter à terre, et il ne le retrouve jamais plus quand il revient, si toutefois il revient à la même place.

Ce sont là de bien petits détails, mais qui montrent que dans la vie militaire en France, tout L'effort de la discipline porte sur des règlements minutieux, que les circonstances ou les lieux ont rendus inutiles. La nonchalance d'esprit de nos ofFiciers s'accommodait de ces habitudes ; ils exécutaient la consigne telle que l'usage l'avait consacré, et ne s'ingéniaient pas à raccommoder aux nécessités d'une guerre nouvelle. Qu'on fût à dix minutes d'une cité immense, Lien fournie de toutes sortes d'approvisionnements, ou en campagne dans un pays ravagé, ils n'auraient pas changé d'un iota leurs usages et leurs prescriptions.

C'est ainsi qu'ils n'avaient su aucunement se plier aux exigences de la tactique nouvelle inaugurée par les Prussiens. Ils n'avaient appris à se servir ni des télégi^aphes électriques, ni des chemins de fer, ces deux engins de guerre dont nos ennemis faisaient un si merveilleux emploi. Ils continuaient de lancer leurs soldats à la baïonnette contre des murs crénelés, tandis que les Allemands ne se découvraient jamais, et ne marchaient en avant que sur des bataillons à moitié

détruits par les boulets. Un de nos ambulanciers me contait cette anecdote caractéristique :

Tout en faisant ramasser les blessés et les morts, les ofQciers prussiens et français causaient ensemble avec la courtoisie qui est d'usage en pareille occurrence. Un des nôtres se mit à dii^e la belle conduite d'un capitaine à l'attaque de Montretout. Ce capitaine était resté debout sous une grêle de balles, et se hissant sur un tronc d'arbre, à découvert, il n'avait cessé décrier : En avant! et de montrer à ses soldats le chemin du bout cie son épée. Frappé coup sur coup de trois balles, il était tombé, poussant une dernière foig le cri : En avant !

— Voilà qui est admirable, dirent les officiers français.

— Voilà qui est absurde, reprit un des parlementaires prussiens. J'étais là moi, et je puis vous affirmer que tous nos Allemands prirent ce capitaine pour un fou. A quoi lui servit cette parade de bravoui^e? Il ne nous débusqua point de la position qu'il était chargé de prendre, il se fit tuer, et fit tuer encore par surcroît irois ou quatre de ses tirailleurs, qui nous démolissaient beaucoup de monde, à couvert derrière les arbres' dont ils s'abritaient. Électrisés par son exemple, ils s'élancèrent, et ce fut fait d'eux.

Le système de guerre de l'une et Tautre nation tient tout entier dans cette anecdote. Il est évident qu'il nous faudra changer le nôtre. Il est plus évident encore que ce ne sont pas nos vieux généraux, tout imbus de leurs préjugés de caste, qui opéreront cette réforme. L'armée est à refondre du haut en bas. Une institution encore qu'il sera nécessaire de balayer, c'«st celle de l'inten-

dance. Il n'y en a pas qui ait excité plus de plaintes. Quand la millième partie seulement de ce qu'on lui reproche serait vraie, elle mériterait encore la juste réprobation dont elle a été frappée par l'opinion publique. Quand on pense qu'à trois kilomètres de Paris aucun sei-vice de vivres ne put être sérieusement organisé ; que ce fut tout le temps de la guerre la plus effroyable confusion d'ordres et de contre-ordres qui se pût imaginer; qu'au jour même de la reddition des foris, jour qui était prévu par l'autorité, tout fut si mal réglé que des approvisionnements énormes de vivres y furent laissés aux Prussiens, parce qu'il ne se trouva personne qui eût été chargé de les transporter à Paris, où nous mourions de faim; quand on pense enfin que nous avons eu la douleur de lire dans un récit allemand de toute cette campagne : « Nous avons bien des grâces à rendre à l'administration française, car sans elle nous aurions été parfois embarrassés pour notre subsistance. Mais elle avait l'attention d'abandonner des vivres juste à l'endroit où nous derions camper le soir. » Chose étrange et qui montre bien le pouvoir de l'esprit de corps en France, et combien des administrations fortement constituées sont influentes. Il n'y a pas d'hommes contre qui le déchaînement de l'opinion publique ait été plus violent que contre les intendants militaires ; il n'y en a point que l'on ait plus souvent et en termes plus énergiques accusés d'incapacité et d'inertie ; l'intendance a été, durant cette campagne, le bouc émissaire de l'armée, et maintenant encore son impopularité est telle que c'est à ses fautes que l'on attribue la plupart de nos désastres. Eh bien ! c'est sur elle que s'est plus

particulièrement répandue la rosée des récompenses officielles. M. Trochu, qui a toujours eu le respect des hiérarchies, l'a comblée de faveurs, qui ont fait scandale. Son heure n'en a pas moins sonné; il faudra bientôt qu'elle rende ses comptes, et elle disparaîtra comme tant d'autres de nos institutions militaires et civiles, dont nous étions si ridiculement fiers au temps jadis. L'Europe nous les enviait! disions-nous. Gomme elle en rirait à présent, si nos malheurs n'étaient pas plus dignes de pitié que de raillerie !

De tous les services que l'intendance ait ramassés dans ses mains avides, il n'y en a guère de plus mal fait et qui ait soulevé plus de réclamations que celui des hôpitaux. M. Chenu avait, dans le temps, écrit sur ce sujet un gros livre de statistique, où, n'usant que des chiffres officiels, il prouvait qu'en Grimée et en ItaUe, la mortalité parmi nos troupes avait été effroyable, et que c'était au manque d'intelligence et de soins de nos administrateurs qu'il fallait s'en prendre. Il n'avait pas eu de peine à démontrer que des gens qui avaient déjà tant à faire ne pouvaient s'occuper utilement d'une besogne oii ils n'entendaient rien, et que tout le service sanitaire de l'armée devait être détaché de l'intendance pour être mis sous la direction du médecin en chef. N'était-il pas honteux de voir un Larrey soumis aux ordres d'un petit riz-painsel ? N'était-il pas déplorable que tant de vies humaines fussent sacrifiées au caprice ignorant ou à la routine exigeante de quelque employé de bureau ? La réforme était si nécessaire, si urgente qu'elle ne se fit pas. On combla d'éloges le docteur Chenu, on cita partout son hvre, je crois même qu'on le fit officier de la Légion

d'honneur ; mais on ne changea rien au désordre établi. C'est ainsi que vont trop souvent les choses en France, et c'est ainsi que nous en sommes arrivés au point où nous nous voyons aujourd'hui.

Les travaux du docteur Chenu n'en avaient pas moins été fort utiles. Les vérités qu'il y défendait avaient fait leur chemin dans le public ; en sorte qu'au moment où la guerre éclata, il n'y eut qu'une voix : « L'intendance n'est pas prête ! Elle ne peut pas l'être ! » On était alors tout plein des souvenirs de la guerre de la Sécession ; on admirait les prodiges qu'avait organisés en quelques mois l'initiative privée abandonnée à ses proprès forces. D'un autre côté, la fameuse convention de Genève avait excité un engouement universel, et rien ne semblait plus beau que de porter à son bras, ou sur la poitrine, ou sur la casquette la croix rouge sur fond blanc, qui en était le signe distinctif. De ces deux sentiments combinés jaiUit un grand élan de souscription publique.

Il se forma très-rapidement deux sociétés. Tune qui avait des attaches officielles et se recruta surtout dans le grand monde, T Internationale ; l'autre, dont le nom indique assez d'où elle était sortie, la Société des ambulances de la Presse. Le Gaulois, journal fort répandu à Paris, avait ouvert le premier ses colonnes à une souscription qui, en un mois, était monté à un million. Une association, presque tout entière de journalistes, s'était formée, sous la présidence honoraire de M. Tarbé, pour appUquer ces fonds de la façon la plus utile. Elle eut le bonheur de rencontrer deux hommes très-dévoués qui s'en occupèrent avec passion : M. Dardenne de la Gran-

gerie, que la province connaît plus volontiers sous son pseudonyme de Marcus, et Armand Grouzien, du Gaulois; l'un, chamarré d'or, aimantia représentation jusqu'à faire sourire, mais prodigieusement actif, mais dévoué, mais spirituel, et tel qu'il fallait être pour mener à bien, avec les parlementaires prussiens, ces longues et délicates négociations de l'enlèvement des morts ; l'autre, plus simple, plus modeste, mais qui avait l'esprit d'organisation et le goût du détail.

Il n'entre pas dans mon plan de conter les services que rendirent ces deux sociétés jusqu'au siège de Paris. La province sait aussi bien que nous et les ambulances qu'elles envoyèrent sur les champs de bataille, et toutes les tribulations que traversa le personnel de ces ambulances, médecins et infirmiers, pris par l'ennemi, puis relâchés, puis repris et renvoyés chez nous après toutes sortes de misères. Quand on commença à croire, après Sedan, que les Prussiens venaient décidément pour s'emparer de la grande ville, il y eut dans toute la population un redoublement de générosité. Les dons affluèrent, en nature et en argent. Des ambulances s'ouvrirent de tous les côtés. Il faut bien reconnaître qu'il y en avait beaucoup qui n'étaient des ambulances que pour la forme; c'est qu'à cette époque-là on craignait une entrée de vive force, le pillage et tout ce qui s'ensuit, et que les propriétaires étaient bien aises de placer leur immeuble sous la protection de la croix rouge sur fond blanc, laquelle, d'ailleurs, on l'a su depuis, n'a jamais rien protégé du tout. Un grand nombre furent sérieuses et s'organisèrent vite et bien. Il y avait urgence. Les médecins n'avaient pas caché que si l'on ne combattait

pas avec soin les influences morbides qui ne pouvaient manquer de se développer à Paris, le typhus y éclaterait à coup sûr. L'intérêt était si pressant que tout le monde s y mit de tout cœur. Tous les locaux disponibles furent requis ou plutôt offerts. La plupart des foyers de théâtres devinrent des ambulances, qui subvinrent aux frais par des représentations que donnèrent les artistes et des quêtes que firent les actrices. Ces ambulances avaient le tort grave d'être placées au milieu de Paris, dans des centres d'infection; mais elles furent admirablement tenues, et il y en eut môme une à qui échut celte singuHère bonne fortune de ne perdre ni un blessé ni un malade : ce fut celle des Variétés, où le docteur Bonnière, par une méthode 'ingénieuse, était arrivé à conjurer, dans la mesure du possible, les dangers de la suppuration.

L'Internationale avait établi son quartier général au Palais de l'Industrie. Mais elle reconnut la difficulté de chauffer un établissement si vaste, et elle alla s'installer au Grand-Hôlel, où elle paya cinq cents francs par jour de location. Le choix n'était pas très-heureux : les aménagements d'un hôtel garni se plient malaisément aux exigences d'un service d'hôpital, surtout quand cet hôtel garni a été bâti pour loger des foules. Aussi la mortalité, malgré le talent du médecin en chef, qui n'était rien moins que Nélaton; en dépit de la sollicitude aimable avec laquelle les femmes du beau monde prodiguaient leurs bonnes paroles et leurs gâteries aux blessés, fut-elle considérable. C'est de là que partit le convoi qui emportait le commandant Franchetti , un si brave cœur ; jeune, jeau, vaillant, qui avait un si long

avenir devant lui, et dont la perte excita des regrets universels.

La Presse organisa également dans Paris un assez grand nombre d'ambulances, dont quelques-unes seulement réunissaient à peu près les conditions hygiéniques que demande un hôpital de blessés. Elle avait été, comme tout le monde, prise au dépourvu et il fallait bien qu'elle se contentât de ce qui pouvait être improvisé sur l'heure. Mais elle eut le mérite de faire construire une ambulance qui restera, même après cette guerre fmie, comme le modèle des ambulances, et peutêtre même comme le type de l'hôpital : c'est l'ambulance de Passy, qui ne fut guère achevée que dans les derniers jours de décembre, et par conséquent ne put fonctionner que fort tard ; mais elle a rendu de grands services et elle en rendra d'incalculables. Elle est étabUe d'après le système américain.

Tout Paris est allé voir, avenue de l'Impératrice, les ambulances américaines. Les Yankees, lors de l'Exposition universelle, avaient apporté chez nous tout le matériel des ambulances imaginées par eux dans la guerre de la Sécession ; le matériel était resté à Paris, en sorte qu'au moment du siège, ils n'eurent qu'à le déployer, el un hôpital tout fait poussa en une nuit, comme un vast-e champignon. L'aspect en était charmant. C'était celui d'un camp, au milieu d'un bois. Des tent.s s'élevaient de distance en distance, les unes circulaires, les autres en carréj mais beaucoup plus longues que larges. Ces tentes étaient tissées en toile de coton, et enduites d'une sorte de goudron qui les rendait imperméables. Pardessous le sol où elles reposent, ils avaient creusé des

espèces de caves et installé des calorifères qui chauffaient le sol même et le séchaient en même temps. L'air se renouvelait sans cesse par un système de vasistas ingénieusement disposé et emportait toute odeur. Rien de plus propre que cette installation : un peu sévère et un peu nue, mais si commode, si pratique ; écartant tout objet inutile, et mettant à portée tous ceux dont a besoin un malade ou son médecin; réalisant cet idéal d« l'ambulance, qui est de faire beaucoup avec peu; sans embarras ni frais; de se servir de ce qu'on a sous la main en l'adaptant, par des modificalions spirituelles, aux cas qui se présentant. Rien pour l'appareil ni pour la montre ; point d'autre vanité que de renvoyer les gens guéris. Un seul détail en dira plus long que toutes les phrases. Comme je visitais, en compagnie de M. Swiburne, le médecin en chef, et des deux frères, MM. Emile et William Brewer, toute cette installation, nous arrivâmes à la pharmacie. Elle semblait vide, et cette nudité m*étonna ; nous ne nous figurons une pharmacie, en France, que pleine de bocaux de couleur, et avec des miniers de tiroirs chargés d'étiquettes.

— Nous ne connaissons, me dit M. Swiburne, que

quatre remèdes • le grand air, l'eau chaude ou froide,

l'opium et le quinquina. Tout cela ne tient pas beaucoup

de place. Le reste est inutile et encombrant ; nous

'l'avons proscrit.

Au fond, ce n'était que Tapplication très-exacte et trèsingénieuse des idées émises par M. Chenu, dans son livre sur la guerre de Grimée, et, avant lui, par un autre Français, M. Michel Lévj', dans son grand ouvrage sur l'hygiène des hôpitaux. Car ce système, si d'autres l'a-

vaient mis en pratique, c'était nous qui l'avions inventé, préconisé. Quand nous le vîmes fonctionner, ce fut un émerveillement général. Il y avait à Paris un architecte étranger, M. Jaœgger, qui avait beaucoup étudié en Amérique et en Allemagne cette question des hôpitaux sous tente et sous baraïues ; il demanda au génie militaire l'autorisation d'en construire un de cette espèce sur les vastes espaces libres qui avoisinent le Luxembourg. Elle lui fut donnée, et il faut rendre justice au génie ; il se prêta de bonne grâce à cette expérience, qui réussit parfaitement et obtint des éloges unanimes.

C'est alors que la Société des ambulances delà Presse se mit en tête d'en construire une, oii, profitant de tous les travaux des devanciers, on enchérît encore sur eux et l'on portât le système à son dernier point de perfection. L'intendance entra dans ces vues, et parfit la somme nécessaire ; le génie cliargea le capitaine Caillot de l'exécution du projet et donna ses ouvriers. En trois mois tout fut achevé. Rien de charmant comme l'aspect général de cette construction. On dirait un village suisse ou .plutôt une de ces petites villes en bois que les enfants tirent des boîtes de joujoux de Nuremberg, et qu'ils alignent sur une table en carrés industrieux. La plaine est encore nue; mais on a l'intention d'y planter des arbres et d'y tracer des jardins. Ce sera alors comme une oasis de chalets perdus dans la verdure, et le passant qui, du haut d'un omnibus, apercevra ce nid de bois et de fleurs ne se doutera guère qu'il longe l'asile de toutes les douleurs humaines.

Le village se compose de 81 baraques, dont Si affectées aux malades. C'est une -impression singulière

quand on entre dans une de ces salles. Elles sont immenses, longues de trente mètres, larges de dix, hautes de quatre, jusqu'à la naissance du toit ; ce toit s'élève en pente de deux mètres cinquante jusqu'à une lanterne qui, elle-même, mesurant deux mètres de hauteur sur trois de largeur, traverse la chambre en long d'un bout à l'autre. De cette lanterne, dont tous les châssis vitrés peuvent s'ouvrir, tombe un jour splendide. Dix fenêtres énormes s'ouvrent sur chaque face et donnent du soleil à pleines croisées. Il n'y a pas à dire : le premier aspect est gai. Les pauvres petits lits et le sentiment des douleurs qu'ils recèlent sont en quelque sorte perdus, noyés dans cette vaste lumière. Deux gros poêles brûlent à chacune des extrémités ; leurs tuyaux courent se rejoindre au milieu de la salle, et se réunissant là en un seul tuyau montent droit vers le plafond, en sorte que cet immense espace est toujours convenablement chauffé. Au reste, le sapin des murs est doublé d'un lambris, jusqu'à hauteur d*homme ; d'un papier collé sur toile, dans le reste de la hauteur.

Les convalescents forment cercle autour de ces deux poêles, et font la causette.

— Vous ne sauriez croire, me dit M. Demarquay, l'illustre chirurgien qui me servait de guide en cette visite, combien la gaieté des Ueux soutient le moral des malades. C'est moi qui ai voulu que les poêles fussent ainsi placés pour être un centre de conversation. Le chauffage à l'américaine, celui qui consiste à chauffer le sol par un calorifère placé au-dessous, a quelques inconvénients ; il a surtout celui d'être triste. Les hommes ne savent plus où se mettre pour échanger des

propos (famitiê, lire le journal ; ils s*ennuient. « Tenez, me dit-il, je ne suis pas encore content de ces lits-là. Ils sont mornes ; j'ai voulu qu'on les relevât de quelques nuances plus vives que le gris de la couverture. J'ai fait acheter des couvre-pieds, comme celui-ci; ï et il m'en déploya un qu'on venait d'apporter, tout bariolé de couleurs éclatantes. « Quand ils auront tous un tapis comme celui-là sur leur lit, avec des rideaux aux fenêtres, cela leur réjouira les yeux, et leur égayera le moral. »

Il avait raison : les Français n*ont pas le sérieux des gens du Nord. Peut-être l'austérité nue de l'ambulance américaine est-elle un peu triste pour nous. Ces plafonds bas, ces toiles grises, par où filtre une lumière apaisée, la sévérité de ces tentes oii l'œil ne rencontre pas un objet de distraction qui accroche le regard et l'égaie, tout cela convient mieux à un peuple pratique, qui ne sait d'autre plaisir que de lire la Bible. Les conditions d'hygiène étant les mêmes, le système des ambulances de la Presse nous semble préférable pour des Français.

Quand j'y fis visite, c'étaient les blessés de Montretout, la plupart gardes nationaux, qui occupaient les lits. Le docteur Demarquay, ainsi que le docteur Cousin, qui le seconde, se louaient beaucoup de leur énergie morale. Presque tous étaient tombés frappés d'éclats d'obus. Ah ! l'horrible spectable que celui des blessures produites par ces engins abominables de destruction ! Je vis un pauvre homme — il était marié , me dit M. Demarquay, et père de six enfants , — dont la cuisse avait été rompue, déchirée, dislaquée par des

éclats d'obus. Sa tête, afireusement pâlie, pendait inerte sur roreiller; l'œil grand ouvert et vague n'avait plus de regard; les mains flottaient sur les draps du lit. On le pansa, sans qu'il parût s'apercevoir de ce qui se passait autour de sa jambe.

— Est-ce que vous espérez le guérir? demandai-je au docteur, quand nous fûmes sortis.

— Lui ? Il n'y aurait qu'un remède pour lui : ce serait une balle dans la tête. Cette chirurgie-là, par malheur, n'est pas admise. Elle épargnerait de bien atroces et de bien inutiles souffrances à quelques-uns de ces pauvres diables.

La dernière salle de l'ambulance, celle par où je terminai cette visite, c'est, hélas ! celle par où passent nombre de ceux qui en ont une fois franchi l'entrée, c'est celle des morts. Il y avait là trois paquets informes, enveloppés dans une toile, dont les plis laissaient deviner un corps humain ; plus bas, sur une table de dissection, un cadavre absolument nu, dont la poitrine avait été horriblement fouillée, par un obus d'abord, puis par le scalpel du chirurgien. Je sentis le cœur me monter aux lèvres et pris vivement la porte afin de respirer un peu d'air frais, j'étouffais. Pauvres gens 1 C'est donc à cela que se termine la gloire ûes armes !

Outre ces ambulances fixes, il y avait aussi tout un système d'ambulances mobiles, organisé pour les jours de combats. Leur point de réunion était aux Tuileries. De grand matin, les membres du comité organisaient la caravane médicale, qui se composait (pour les ambulances de la Presse, les seules que j'aie bien connues) de plus de cent médecins et élèves, sans compter les intendants

préposés au matériel et aux vivres. A la suite marchaient deux cents ou deux cent cinquante frères des Écoles chrétiennes, faisant fonctions de brancardiers, pais deux cents grandes voitures des compagnies de Lyon et d'Orléans, nombre de fourgons et quelques voitures spéciales, modèle Binder, pour les blessés qui ne pouvaient être transportés que couchés tout de leur long. Au signal donné par l'intendance, la caravane se mettait en marche, et lorsque l'on était arrivé aussi près que possible du lieu de l'action, on choisissait une maison vide, pour y installer le quartier général temporaire, et c'est de là que les membres du comité , qui ont accompagné sur tous les champs de bataille leur personnel, le divisaient en escouades, plus ou moins fortes, vivant l'importance de l'action et le nombre de blessés àrecueilUr.

Il ne faudrait pourtant point se tromper à ce tableau : je parle là d'une ambulance qui avait été merveilleusement organisée, que M. Ricord avait su former à une discipline exacte, et qa'il animait de son zèle. Mais ce même ordre était loin de régner partout. Dans les premiers temps, sortait qui voulait en voiture, sous prétexte d'ambulances ; et c'était le plus singulier tohubohu de fiacres, de tapissières, de cabriolets, de charsà-bancs, d'omnibus, de coucous qui, tous, parés de la croix rouge, se croisaient aux environs du champ de bataille et se mêlaient dans une confusion inexprimable. Tout ce monde venait là conrnie à un steeple-chase, pour voir le spectacle, et ne s'occupait pas plus des blessés que si l'on se fut battu avec des boulettes de mie de pain. C'était un encombrement inouï et plein de

scandales. L'administration finit par mettre ordre à ces curiosités malsaines, et par n'ouvrir les portes qu'aux ambulances sérieuses.

Le désordre fut moindre ; trop grand encore. Tandis que les Prussiens enlevaient leurs morts et leurs blessés avec une prestesse admirable, nous mettions un temps infini à cette recherche, et nous étions toujours obligés de leur demander des permissions pour achever cette besogne. Ils ne manquaient jamais de répondre, avec une nuance de dédain : « Vos morts, nous les avons enterrés, et pour vos blessés, ne vous en inquiétez pas ; nous les avons recueillis ; ils sont avec les nôtres, aussi bien soignés qu'ils le seraient chez vous. » Il n'y avait rien de plus piquant pour notre amour-propre que ces froides ironies. Le pis de la chose, c'est qu'ils avaient raison.

Plusieurs parties de ce service étaient, chez nous, indignement organisées, et se sentaient de la déplorable administration de l'intendance. Le corps des brancardiers était, si j'en crois tous les rapports qui m'ont été faits, des rapports de témoins oculaires, composé de bien misérables éléments. J'en excepte les frères de la Doctrine chrétienne, dont la belle conduite lit l'admiration de tout Paris, et fut récompensée par la croix d'honneur solennellement donnée au supérieur de la communauté, le frère Philippe. Ces religieux portaient dans Texercice de ces fonctions nouvelles leur esprit d'abnégation, de dévouement et ces habitudes d'obéissance passive qui sont la règle de toute leur vie . Ils s'en allaient paisiblement, sous la grêle des balles, ramasser les blessés, les rapportant dans lears bras ; ne reculaient

devant aucune besogne, si dure ou si dégoûtante qu'elle fût, ne se plaignaient jamais du manque de nourriture, ne buvaient que de l'eau, ne touchaient jamais à un sac abandonné et revenaient ensuite à leurs humbles travaux des classes, sans se douter qu'ils avaient été des héros. Combien peu leur ressemblaient ! La plupart des brancardiers n'étaient que des pillards, qui éventraient les sacs des soldats morts ou retournaient leurs poches, au lieu de recueillir les blessés ; ils passaient la moitié de leur temps à boire, se chauffant autour du feu ; et tout en dévorant des victuailles apportées par eux pour cette petite fête, ils criaient comme des aigles, comme des corbeaux plutôt, contre l'imprévoyance de l'administration qui les laissait à jeun.

Ce que j'ose à peine dire, ce qui est vrai pourtant, c'est que pour ce service patriotique, il fallut renoncer aux bons offices de la garde nationale. Soit qu'on fût mal tombé dans les premiers essais que l'on en fît, soit qu'il ne se fût pas trouvé un homme fern!fe pour maintenir les citoyens dont on se servait, ils se montrèrent plus encombrants qu'utiles et quelques-uns même firent du scandale. Je sais que, pour mon compte, je fus chargé d'offrir aux ambulances de la Presse les services d'une compagnie qui se proposait, et dont j*aurais pu répondre, c Non, me dit-on, "si nous les acceptions, il nous serait impossible de refuser un tas de farceurs, qui font du dévouement en paroles et qui crieraient au passe-droit* Nous nous en tenons aux frères des Écoles chrétiennes ; ils ne sont pas assez nombreux, cela est vrai, mais ils obéissent : là est le grand point. »

C'était un autre genre de désordre pour ramener les

blessés dans Paris. Jamais on ne put obtenir que Tintendance sût d'avance combien cl aque ambulance avait de lits disponibles, et sur laquelle on devait immédiatement diriger le blessé, suivant le \ lus ou moins de gravité de sa blessure. Il fallait d'abord le transporter dans une ambulance centrale, d'où, api es des heures d'attente, on l'expédiait sur une ambulance particulière. Mais il se trouvait presque toujours que celle-ci était pleine, ou qu'elle n'était pas outillée pour recevoir un malade de cette catégorie ; elle refusait d'ouvrir ses portes. On se remettait en marche, et le malheureux se promenait ainsi, à travers la ville, d'ambulance en ambulance. Mieux eût valu pour lui être recueilli par les Prussiens. C'était bien pis encore pour les soldats qui étaient atteints de quelque maladie que l'on pouvait supposer contagieuse. L'intendance n'ayant pas marqué les ambulances spéciales ni les hôpitaux où l'on devait les évacuer, les brancardiers ne trouvaient nulle part à les déposer, toutes les portes se fermant devant eux. Il y eut des scènes extrêmement pénibles . Un varioleux ayant été introduit de force dans une ambulance, le médecin en chef fit d'autorité partir tous ses blessés et rendit, dans une lettre publique, l'intendance responsable des suites que pourrait avoir cette résolution.

Imprévoyance et désordre, c'était, du haut en bas de l'administration française, la cause de nos désastres et de nos misères. Ici, par bonheur, la charité individuelle suppléa atout. Elle fut immense à Paris, en ces temps de siège, et ingénieuse, et variée, et chaude ; j*épuiserais toutes les épithètes dont ce mot peut être accompagné, si je voulais la caractériser justement. Elle sut se plier à

tous les besoins et revêtir toutes les formes. Jamais on ne fut plus ruiné; jamais on ne donna davantage. Il n'y eut pas une œuvre de bienfaisance qui sollicitât en vain le public. Les hôpitaux et les ambulances regorgèrent de draps, de serviettes, de linges de toutes sortes, a Nous avons de la charpie pour dix ans, me disait le docteur Mallez, le médecin en chef de l'ambulance du Théâtre- Français, et j'ai chez moi de quoi fournir de \'ieilles chemises tout mon quartier. » Quand le froid se mit à sévir, on forma une association de secours pour vêtir nos soldats ; elle n'eut qu'à mettre un avis dans les journaux, la flanelle, le drap et le molleton tombèrent dans ses greniers par avalanches. Après les grandes batailles de Villiers et de Champigny, on craignit de mancpier de lits pour les blessés, et l'on invita les Parisiens à recueillir les convalescents, afin de faire de la place aux nouveaux venus. Le lendemain, il y avait plus de vingt mille demandes à la préfecture. De toutes parts s'ouvrirent, à côté des cantines municipales, une foule d'œuvres particulières, les unes ayant pour but de nourrir les indigents, les autres de leur donner du travail.

Les Parisiennes furent toutes admirables de zèle et de dévouement. Il n'y en eut pas une qui ne se consacrât soit à quelque ambulance, soit à la gestion d'une cantine, soit à visiter les pauvres, à se rendi'e compte de leurs besoins, et à les secourir. Il surgit une foule d'associations, dont la plus célèbre est celle des Sœurs de France. Je la donne comme modèle, non qu'elle ait rendu plus de services ni qu'elle ait marqué plus de dévouement que les autres, mais parce qu'il faut choisir, parce que le détail seul intéresse en ces sortes de récits.

et qu*il serait impossible, en parlant de toutes, de rien dire que des phrases générales. Ce sera le cas de répéter après cette étude le mot de Virgile : ab uno disce omnes. Par un seul, juge de tous les autres.

C'est à M. Emile Barrault que revient l'honneur d'avoir fondé l'association des Sœurs de France, et de l'avoir organisée. Il faisait partie du comité civil de défense, et tous les jours il lui passait par les mams une foule de projets, plus bizarres les uns que les autres. A une des séances, son attention fut attirée par une lettre de femme, très-vive et très-chaude, où la signataire se plaignait que parmi tant de forces sociales dont on ne savait rien faire, on laissât inactive l'une des plus puissantes et des pins efficaces, celle de la femme. On demandait aux bourgeois un service de soldat; que n'imposait-on auxfemmes des services de Ungères, d'infirmières, de distributrices de vivres, ou de couturières ; que ne les requérait-on pour tous les emplois auxquels la nature les avait destinées ?

De les requérir par voie administrative, il n'y avait pas moyen. Toute la France eût éclaté de rire, quoique, à vraiment parler, l'idée ne soit pas déjà si ridicule. Mais ne pouvait-on organiser une légion laïque des volontaires du dévouement, qui s'engageraient, soit de vive voix, soit par écrit, sur leur honneur, à se soumettre aux ordres d'une direction unique, à obéir de tous points, à fournir tous les services que l'on exigerait d'elles, et qui ne seraient rendues qu'après la guerre à leur libre arbitre? De cette pensée naquirent les Sœurs de France y qui ne sont autres que des Sœurs crises temporaires et laïques.

M. Emile Barrault s'occupa avec beaucoup d'ardeur de celte organisation. On comprend assez, sans que je le dise, combien elle était délicate, et à quel écueil elle risquait de se heurter. Les volontaires étaient nombreuses; mais il ne fallait accepter que des personnes d'une moralité irréprochable ; il fallait même écarter celles qui semblaient se jeter par coup de tête dans l'association, et dont l'enthousiasme ne tarderait pas à se refroidir. H fallait enfin (et ce n'était pas le soin le moins important dans une ville si prompte à la raillerie) ne donner prétexte à aucun tripotage d'argent, ne pas fatiguer le public de quêtes inopportunes, se suffire à soi-même.

La plupart de ces difficultés furent résolues. M. Bai*rault s'en alla à toutes les portes de Paris, y trouva nombre de maisons vides, et obtint des propriétaires l'autorisation de les tranformer en ambulances. Il y installa ses néophytes à demeure, et les chargea de trouver dans le voisinage des hts, du linge et des médicaments. Quant à l'argent, interdiction absolue d'en avoir d'autre que celui qu'elles apporteraient de chez elles. Car une des règles de l'institution est que les sœurs doivent se nourrir de leurs deniers. On pense bien que toute cette organisation n'alla pas sans quelques tiraillements d'amour-propre ; il y eut des chipoteries, et il fut besoin d'un certain coup d*œil pour bien choisir les mères, d'une grande fermeté mêlée à beaucoup de douceui', pour maintenir leur autorité.

L'institution finit par marcher à souhait. Elle compte une trentaine d'ambulances, les unes volantes, les autres sédentaires ; les unes destinées aux blessés, les autres aux malades, sans en excepter les malheureux atteints

^ ^6 — de maladies contagieuses ; ces ambulances sont desservies par un nombre de sœurs proportionné à l'importance de l'établissement; elles y vivent fixées, et n'en bougent ni le jour ni la nuit, attendant qu'on les relèvt de leur poste. Leur costuma n'est point uniforme ; il es t" généralement de couleur sombre, avec la croix rouge de Genève pour tout ornement. Il y a dans le nombre quelques femmes du meilleur monde ; beaucoup de petite bourgeoisie; quelques-unes âgées, qui ont des fils à l'armée, et croient, en soignant ceux des autres, récompenser d'avance les soins qu'on donnera à leurs enfants; d'autres plus jeunes (on n'en admet pas audessous de vingt-cinq ans), que la guerre a privées de leur travail habituel, et qui cherchent dans la fSligue du corps un allégement aux tritesses de leur esprit ; d'autres que brûle le feu intérieur de la charité, et qui ne demandent au dévouement que le plaisir de se dévouer.

J'ai visité, avec M. Emile Barrault, quelques-unes de ces ambulances. L'installation n'est pas uniforme, puisqu'elles se sont établies dans des maisons qu'on leur a prêtées, et qu'elles ont meublées, comme elles ont pu, de tout ce qu'elles recueillent dans le voisinage. Elles ont cela de bon, qu'elle ne peuvent contenir chacune qu'un petit nombre de malades et qu'elles sont très- aérées; une de celles que j'ai vues, à Montrouge, ouvre ses fenêtres sur un vaste jardin, qui appartient à l'habitation. Tout autour, c'est la solitude et la ruine. Pas un boulanger, pas un épicier, pas même un marchand de vin.

— Et comment vous nourrissez-vons? dis-je à la sœir qui nous conduisait.

— Le matin nous allons aux provisions à Paris. Mais

le plus souvent nous vivons de pain trempé dans du vin.

La jeune personne qui me parlait ainsi était une Anglaise qui habitait là depuis un mois, avec sa sœur, sons la direction d'une mère. Elle me montra l'écurie, car il y a un cheval pour transporteries malades.

— C'est moi qui suis le palefrenier, me dit-elle en riant.

Elles avaient le même jour donné la volée à deux varioleux guéris, et elles en attendaient d'autres, paisibles et gaies, au milieu de ces soins si nouveaux pour elles, tï*ai été frappé, dans tous le cours de ces visites, qui nous ont menés dans les quartiers les plus divers, de la déférence que montraient les volontaires de l'ambulance pour le représentant de l'autorité laïque. Décidément, c'étaient de grands maîtres de la vie et qui connaissaient profondément le cœur des femmes, les prêtres qui ont organisé le monastère; mais je serais porté à croire que la foi religieuse n'est pas tout dans ces abnégations et ces dévouements que le cathoHcisme oppose toujours aux incrédules. Peut-être, si on cherchait bien et tout au fond, trouverait-on chez l'être humain un besoin de s'abandonner et d'obéir, que peuvent tourner, comme ils veulent, ceux qui ont reçu le don du commandement et possèdent la force morale.

Chose singulière ! la personne qui avait signé la lettre, d'oij est parti tout ce mouvement, n'a point paru dans l'association. Elle portait un nom compromettant, et on l'a priée de permettre qu'on exploitât, sans elle, l'idée qu'elle avait la première émise. Elle s'y est résignée en soupirant. Un dernier crève-cœur lui était réservé. Elle

tenait surtout (ici vous retrouvez la femme) à un détail de costume imaginé par elle. Il s'agissait d'une cornette, faite de façon spéciale, où devaient se reconnaître les Sœurs de France, Les organisateurs ont supprimé la cornette.

— Ah! mon idée est perdue l s'étiit-elle écriée douloureusement.

Non pas certes. Son idée est juste et porto beaucoup plus loin qu'elle n'avait sans doute imaginé elle-même. Que de choses dans le seul rapprochement de ces deux mots : des Sœurs laïques! quelles perspectives il ouvre!

Qui sait si le problème de l'éducation des filles ne pourrait pas être résolu par cette antithèse. Une conscription de femmes, qui donneraient deux ans de leur vie à l'enseignement!... Ne souriez pas ; cela est sérieux, très-sérieux. L'avenir nous ménage bien d'autres surprises.

Qui sait si de ce siège ne datera pas pour nous une ère de régénération, si de l'excès même de notre malheur ne sortiront pas de terribles enseignements, qu'il nous sera donné de mettre à profit ? Cette guerre nous a fait toucher du doigt bien des défauts dont nous ne nous doutions guère ; c'est à nous de nous en corriger, et de refaire la France. Elle a mis aussi au plein vent de grandes qualités, que nous ne nous soupçonnions peut-être pas , et que surtout la province, qui nous juge sur nos infernales habitudes de blague, ne s'attendait pas à trouver en nous. J'ai pris plaisir à les marquer d'un trait plus appuyé ; et mon excuse, pour ces nombreux détails, sera le désir bien légitime de faire mieux connaître et plus estimer nos femmes, qui n'ont que le

vernis de la frivolité, mais qui au fond sont sérieuses, bonnes, dévouées, et pour tout dire d'un mot, vraiment françaises.

Une anecdote, absolument authentique, montrera ce qu'elles sont.

Une vieille dame, qui, avant le siège, était dans l'aisance, presque riche même, se trouva ruinée quand les Prussiens arrivèrent sous Paris. Elle renvoya sa domestique, fit elle-même son ménage, et s'en alla tous les jours faire queue chez le boulanger et le boucher. Elle avait jusque là toujours vécu avec son fils, qui au commencement de la guerre s'était engagé. C'était pour elle un grand chagrin que l'absence de ce fils bien-aimé. Elle vivait, comme si elle l'avait encore, là, près d'elle, sous les yeux. Son dîner fait, elle mettait tous les jours deux couverts sur la table, celui de son fils absent et le sien. Elle partageait en deux parts sa maigre pitance ; et son propre repas expédié, elle montait, portant celui de son fils à une vieille voisine infirme.

Elle continua ainsi, sans manquer un soir, durant tout le siège, et je ne sais rien de plus délicat et de plus touchant que la charité ainsi faite.

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