LE GENERAL UHRICH
Le général Ducrot, qui commandait la 6^ division militaire, dont le siège était à Strasbourg, fut appelé, lors de la déclaration de la guerre, à un commandement dans l'armée d'opération. La division fut confiée alors au i^énéral Uhrich.
Le général Uhrich appartient à une famille de soldats. Son père, officier supérieur du génie, a eu cinq fils. Les deux plus âgés furent élèves (.\c rÉcole polvtecbuique', les trois autres passèrent par l'Ecole de Saint-Gyr. L'aîné est mort ingénieur en chef des ponts et chaussées; le second, mort aussi, était lieutenant du génie; le quatrième, grièvement blessé en Afrique, a pris sa retraite comme colonel et a succombé aux suites de ses blessures; le cinquième est aujourd'hui intendant général inspecteur ; il a été fait prisonnier pendant la guerre de 1870 et interné dans une ville d'Allemagne.
Le général L'hrich, qui était le troisième fils, est né le 15 février 1802, à Phalsbourg, déparlement de la Meurthe. 11 entra à Saint-Gyr en 1818; en
1820 il était sous-lieutenant au 3« léger, où il fut nommé successivement lieutenant et capitaine. En 1841 il entra comme chef de bataillon au 23« de ligne, puis en 1845, au 69* de ligne, avec le grade de lieutenant-colonel. En 1848 il revint au 3^ léger comme colonel. En 1852 il était nommé général de brigade et envoyé à Strasbourg pour commander la subdivision du Bas-Rhin. En 1854, lors de la formation de la garde impériale, il fut appelé au commandement de la brigade des voltigeurs, et en 1855, enfin, il obtenait le grade de général de division.
Il a pris part aux guerres d'Espagne en 1823, 1824, 1825, 1826; il était à la campagne d'Afrique en 1839, 1840 et 1841 ; en Crimée, en 1855; en Italie, en 1859 et 1860.
Le général Ulirich a un fils, soldat comme lui. Ce fils a assisté, comme lieutenant d'état-major, à la bataille de Frœschwiller, aux combats qui ont précédé le désastre de Sedan, enfin à cette triste et mémorable journée. Il a été nommé capitaine en récompense de sa conduite dans toutes ces affaires.
Le général Uhrich était au cadre de réserve depuis 1867. Lorsqu'éclata la guerre avec la Prusse, il demanda immédiatement à rentrer en activité et sollicita l'honneur de commander la 6° division militaire. Sa demande fut accueillie. Lorsqu'il arriva à Strasbourg, il ne reçut d'autres ordres, nous l'avons déjà dit une fois, que de tenir prêtes les
munitions dont les troupes françaises auraient besoin pour leurs opérations en Allemagne. Quant à la défense de Strasbourg, quant à fortifier les vastes bâtiments qui entouraient la ville, tels que les brasseries, les malteries, et qui auraient pu à la rigueur servir d'ouvrages militaires, quant à garnir de troupes les villages environnants, à couper les routes et les ponts, personne n'y songeait, ou, si le général Uhrich y songeait, il ne pouvait, de sa propre autorité, ordonner ces graves opérations. Qu'on ne vienne donc pas l'accuser de négligence ou même de désobéissance à des prescriptions venues d'en haut. L'inactivité lui était recommandée, sinon commandée.
Lorsque l'investissement vint surprendre la place, tout fut à faire, et l'on comprend que dans les premiers moments quelque hésitation, quelque désordre se soient manifestés dans les mesures qu'il fallut improviser ; l'on comprend que la lourdeur même de la responsabilité que le général Uhrich sentit tout à coup peser sur lui Tait troublé tout d'abord et ne lui ait pas permis de se reconnaître dès le premier jour.
Bientôt cependant on se mit à l'action et la défense fut organisée; les postes furent distribués, les ouvrages occupés. La garde mobile, réunie le 2 août, à peine évquipée, se trouvait le 8 ou le 9 août en présence de l'ennemi et faisait le service des remparts ! Les marins, les pontonniers furent transfor-
mes en artilleurs ! Un amiral et un capitaine de vaisseau commandaient — admirablement du reste — une partie des ouvrages de la forteresse ! Les douaniers étaient réunis en bataillon de iïuerre ! Tout était à improviser, on le voit.
Le général Uhricli rencontrait du reste d'énergiques dévouements chez tous les officiers supérieurs qui Tentouraient, et son conseil de défense, d'après ses propres paroles, Ta merveilleusement secondé .
La mâle et vigoureuse proclamation que le général avait faite le 10 août révèle la nature de son caractère. L'œil vif et perçant, tout le visage accentué du général dénotent aussi une volonté de fer, un cœur résolu. Oui, le général Uhricli a Ténergie que ses détracteurs veulent lui refuser, mais son énergie n'est point de celles qui font grand effet sur les foules ; il ne faisait point de bruit, point d'embarras, si l'on veut nous permettre cette expression familière. Ce n'est pas un sabreur ou un pourfendeur, et il n'aimait pas à s'entourer de cet éclat dont on veut voir briller un chef militaire *, point d'état-major caracolant à sa suite, point de promenades en grand équipage à travers la ville. Le général sortait seul, à pied, en petite tenue; le jour il visitait les ambulances, les hôpitaux ; puis la nuit il allait sur les remparts.
Que d'accusations ridicules ont été dirigées contre lui ! Que dinsultf s on a jetées à ce brave sol-
dat ! Pendant qu'il défendait Strasbourg, la France n'avait assez d'admiratiou pour lui, puis tout à coup le ton changea et l'on osa prononcer jusqu'au •mot de trahison. Hélas ! le général l'a dit luimême : « Je savais bien que la Roche Tarpéienne est près du Capitole. » Cette gloire brillante dont on entourait son nom l'effrayait et le gênait ; on l'appelait le héros et il semblait se tàter pour voir si c'était bien de lui qu'il s'agissait; il ne trouvait dans sa conscience que la satisfaction du devoir accompli et ne se laissait point aller aux sentiments d'orgueil. Il n'estimait point que ce fût un acte héroïque que d'avoir fait ce que lui commandaient son honneur et la loi militaire de son pays.
Parmi les accusations formulées contre le général Uhrich, nous en relèverons quelques-unes. On a raconté sur tous les ions que l'armée-d'investissement a pu sans danger accomplir ses travaux, que le général avait défendu de tirei- sur les troupes allemandes, que les soldats ayant enfreint cette défense avaient été sévèrement punis, que dès l'orfgine l'entente du gouverneur de Strasbourg avec l'ennemi était donc manifeste.
Au commencement du siège, alors que les assiégeants construisaient leur première batterie à 2500 et 3000 mètres de la forteresse, l'artillerie de la place ouvrit un feu violent, mais inutile, contre ces travaux. Le commandant de l'artillerie rendit compte un jour au conseil de défense que la veille
il avait été tiré plus de 500 coups de canon et que l'état des munitions ne permettait pas une semblable prodigalité ; il y avait 11 ou 16 sortes de pièces sur les remparts, et il fut difficile de reconnaître dès l'abord si les ma^jasins de Tarsenal contenaient assez de projectiles pour servir tant de calibres différents de canons. Il fut alors défendu de faire feu sans motif réel.
Lorsque les batteries ennemies se furent rapprocbées, le tir de la place prit une activité extraordinaire, mais à ce moment l'incendie de l'arsenal priva la défense de 35 000 fusées métalliques, qui turent remplacées par d'insuffisantes fusées en bois.
Les francs-tireurs et les soldats placés sur les ouvrages avancés avaient également déchargé d'inutiles coups de feu sur des travailleurs ennemis placés à 1300 ou 1500 mètres de la place; ils avaient même atteint à plusieurs reprises des tirailleurs français éparpillés dans les cbamps et cachés dans les accidents de terrain; les commandants des difiPérents ouvrages se virent donc forcés d'interdire souvent aussi le feu à l'infanterie.
Mais comment aurait-il pu entrer dans l'esprit d'un chef militaire, à moins qu'il ne fût fou, de défendre sans motif à une garnison l'emploi de ses armes ?
On a raconté que l'artillerie des remparts tirait quelquefois sur les assiégeants avec des boulets remplis de sable, et on a ajouté que le général
Uhrich s'était entendu avec l'ennemi pour ne diriger sur lui que des projectiles inoffensifs ! Il est inutile d'aller bien loin pour trouver l'explication de ce mystère. L'artillerie française, qui faisait chaque année l'exercice au polygone, se servait de boulets qu'on ne remplissait point de poudre pour éviter les accidents et qui ne recevaient qu'un poids équivalent de sable ou de terre. Ces projectiles, déposés à l'arsenal, ont été portés par erreur sur les remparts et il en a été lancé quelques-uns sur les lignes ennemies .
On a dit que le général Uhrich est d'origine allemande ; que le général de Werder, commandant l'armée des assiégeants, est cousin de sa femme. Or, le général, on l'a lu, est né à Phalsbourg, et Mme la générale Uhrich est d'origine espagnole. Le nom du général de Werder était, avant la guerre, inconnu à l'un et à Tautre.
On a reproché au général Uhrich d'avoir trompé la population en faisant répandre ou en ne démentant pas certains bruits de victoires, d'armées de secours et autres inventions dont on leurrait la population. Le général n'a jamais fait mettre en circulation de fausses rumeurs, et il les a démenties devant ceux qui allaient l'interroger.
La préfecture et la police fabriquaient ces mensonges destinés à contenir les habitants, qui se fussent soulevés peut-être à la nouvelle de tous les malheurs que l'empire attirait sur la France.
Les citoyens les plus honorables de la ville de Strasbourg ont eu des rapports quotidiens avec le général Uhrich : M. Kûss, M. Charles Bœrsch, nommés, Vnn maire, l'autre préfet après la proclamation de la République, vingt autres qui se connaissent en hommes et en honnêteté, ne parlent du général qu'avec le plus grand respect. Parmi ceux qui ont vu le général Uhrich à l'œuvre, pas un ne se trouve qui ne dise : C'est un honnête homme et un brave soldat.
La zone de défense fut, dès le principe, divisée en quatre arrondissements, dont le commandement fut ainsi réparti :
V arrondissement (citadelle) : Général Moreno, commandant la subdivison du Bas-Rhin, blessé le 25 août et remplacé par le lieutenant-colonel Rollet.
2* arrondissement, depuis le mur de jonction de droite jusqu'à la porte Nationale : Colonel d'artillerie Petitpied.
3'' arrondissement, depuis la porte Nationale jusqu'au bastion 12 : Colonel Blot, du 87' de ligue.
4" arrondissement, du bastion 12 au mur de jonction de gauche : Contre-amiral Excelmans.
Le colonel Blot avait obtenu de conserver en entier son régiment dans l'arrondissement dont la défense lui était confiée, et les trois sections dont celui-ci se composait furent confiées chacune à l'un des chefs de bataillon du 87*.
La 1'^'' section, comprenant les bastions 11 et 12, les lunettes et demi-lanes 50, 51, 52, 53, 54 et 55, était commandée par le chef debataillon Rousseau ;
La 2% comprenant les bastions 9 et 10, les ouvrages à cornes 40-42, 47-49, et la lunette 44, était sous les ordres du chef de bataillon Guilhamin ;
La 3% comprenant les bastions 7 et 8 , l'abri casemate des écluses d'entrée des eaux, et le fort du Pâté, hors la porte Nationale, était commandée par le chef de bataillon Gandon,
Les troupes allemandes étaient signalées le 13 août de presque tous les points de la ville. Schiltigheim, Bischheim, Oberhausbergen, Mittelhausbergen, Niederhausbergen, Eckbolsheim, Kœnigs-
hofien avaient été traversés ou étaient occupés déjà par des détachements ennemis, et les relations entre ces communes et Strasbourg devinrent de plus en plus difficiles.
Ce n'étaient plus de simples patrouilles qui parcouraient les alentours, c'étaient des régiments entiers qui s'établissaient autour de la place. Une division badoise, sous le commandement du lieutenant général de Beyer, commença les opérations de l'investissement; du 11 au 17 elle fut seule à manœuvrer autour de Strasbourg. A Kœnigsbojffen le cliemin de fer fut coupé ; les fils télégraphiques furent rompus; les seules dépêches, celles du Haut- Rhin, qui avaient encore pu parvenir jusqu'en ville, étaient donc supprimées aussi.
Le 13 août se répandit à Strasbourg une de ces nouvelles qui pendant ces longues semaines d'angoisses venaient si souvent, émanant on ne sait d'où, mettre pour un instant la joie dans les cœurs, ranimer tous les courages et qui, démenties le lendemain, n'étaient qu'une cause de plus profond chagrin.
On parlait, avec de minutieux détails, de grands succès remportés par l'armée française à Phalsbourg et à Saverne. Des voyageurs ayant réussi à pénétrer dans Strasbourg avaient, disaient-ils, entendu une très-forte canonnade du côté des Vosges et vu passer des convois considérables de blés-
SCS, ou bien encore annonçaient que la plus grande partie des troupes allemandes campées près de la ville avaient subitement plié bagage. Ou vécut quelques heures sur ces nouvelles heureuses et l'on s'aperçut ensuite qu'on s'était réjoui de
Une fiévreuse activité commença à régner alors dans la forteresse ; l'on travailla à réparer autant que possible tout le mal qu'une imprévoyance impardonnable avait déjà causé. Il y avait dans la garnison des soldats pleins de résolution et la garde mobile s'exerçait avec ardeur. Cette garde mobile, qu'on n'avait pas voulu prendre au sérieux tout d'abord , n'avait pas tardé à comprendre qu'une lourde et grande tâche lui incombait, et elle s'était soumise rapidement aux exigences du service militaire. Elle passait les nuits sur les rem*parts, dans les ouvrages avancés, côte à côte avec les vieux troupiers, qui admiraient avec bonheur les allures décidées de leurs jeunes et inexpérimentés compagnons d'armes.
On se dépécha d'abattre les arbres des routes \ de nombreux ouvriers sortaient tous les matins par toutes les portes de la ville, et, protégés par des soldats d'infanterie , accomplissaient rapidement cette besogne, pendant laquelle ils durent à plusieurs reprises essuyer le feu des tirailleurs ennemis.
Les arbres lurent jetés en travers des routes, et en peu de jours les belles ailées qui commençaient devant les portes pour aboutir aux promenades et aux villages les plus proches avaient toutes disparu.
Plusieurs petites escarmouches avaient eu heu déjà entre des détachements ennemis et les postes français placés sur les ouvrages avancés; quelques tirailleurs français aussi qui s'étaient déployés dans les champs avaient dirigé des coups de feu sur des dragons badois qui chevauchaient au loin. Le 13 août, le canon retentit pour la première fois. Vers cinq heures du soir, des cavaliers et des fantassms badois venant de Kœnigshoffen avaient tiré sur les travailleurs français occupés à abattre des arbres sur la route. Quelques coups de canon partis du haut des remparts dispersèrent les assaillants.
Vers sept heures et demie avait lieu un engagement plus sérieux. Pendant toute la journée, des patrouilles de six, huit, dix hommes du '2^ l'égiment d'infanterie badoise venaient se poster derrière le cimetière Sainte-Hélène, situé près de Schiltigheim, et tiraient de là sur les ouvrages avancés ', d'autres se plaçaient dans les houblonnières situées le long du chemin de fer et cherchaient à tirailler. Mais le soir, un détachement considérable se porta vers le cimetière. C'étaient
deux compagnies tUi 2' bataillon du 2^ régiment d'infanterie badoise. L'une d'elles, la 9* compagnie, prit position devant le cimetière ; l'autre se posta à quelque distance, près du couvent Saint- Charles.
Les Français ouvrirent alors du haut des fortifications une vive fusillade, et les canons lancèrent ([uelques bordées de mitraille qui firent une vingtaine de victimes dans les rangs des Badois.
Ce n'était pas la première fois que le cimetière Sainte-Hélène, situé hors du faubourg de Pierre, à l'angle de deux routes et en face de la porte, devenait le théâtre de faits militaires. Lors du blocus de Strasbourg en 1814, le général Broussier, qui commandait la place, avait transformé le cimetière en un ouvrage retranché et l'avait entouré d'un fossé qui subsiste encore en partie. La garde nationale y faisait alors un service très-actif, car le général Broussier n'avait à sa disposition que 7000 hommes, affaiblis par les maladies, surtout par le typhus. Une batterie de la garde nationale occupait donc le cimetière et les avant-postes étaient établis sur la route même de Schiltigheim.
Mais laissons là les souvenirs historiques. Le même soir, vers dix heures et demie, une vive canonnade partit du haut des remparts de la porte Nationale. Elle était dirigée vers un point d'où l'on voyait s'élever, depuis la veille, la vive lueur d'un
incendie. Près des bâtiments du chemin de fer appelés les Rotoîides et situés hors la porte de Saverne, tout près de la voie, vingt-quatre wagons étaient en feu, allumés par l'ennemi. Le canon de la place tirait dans cette direction, où, selon toute probabilité, devaient se trouver des troupes allemandes, qui, à la lueur de l'incendie, faisaient une reconnaissance ou exécutaient quelques travaux.
Dans la soirée de la veille, le général Uhrich avait fait afficher l'avis suivant :
« Des bruits qui ont pris une certaine consistance semblent indiquer que quelques personnes préparent une manifestation hostile pour le 1 5 août.
« Il n'y a que deux positions possibles dans les graves circonstances où nous sonmies : Ami de la France ou son ennemi *, tout le reste est effacé .
« Le général commandant supérieur croit de son devoir de prévenir plutôt que de sévir.
« En conséquence, il fait savoir que toute personne qui tenterait de troubler Tordre sera arrêtée
et traduite devant un conseil de guerre, qui rendrait son jugement dans les quarante-huit heures. a Cet avis et le patriotisme de Fimmense majorité de la population strasbourgeoise suffiront sans doute pour faire abandonner des projets coupables autant qu'insensés.
a Fait au quartier général de Strasbourg, le 13 août 1870.
« Le général de division, commandant supérieur,
Uhrich.
« Le préfet du Bas-Rhin,
« Signé : Baron Pron . »
Ce fut avec un certain étonnement qu'on lut cet avis, car il n'était à la connaissance de personne qu'un mouvement quelconque dût se faire le 15 août, et l'avertissement du général, motivé sans doute par de faux rapports dont il s'était alarmé trop vite, prouverait peut-être que lui-même partageait un peu l'émotion croissante qui envahissait les esprits.
Depuis qu'on avait entendu tonner le canon, l'agitation avait augmenté encore, mais sans que ce
fût un sentiment de peur qui produisît ce surcroît d'ëmotion. Non, on sentait le danger grandir, et chacun, ou presque chacun, sentait grandir aussi ses devoirs et reculait les limites des sacriBces qu'il s'était imposés à l'avance. On se serra les uns contre les autres, et de nouveaux dévouements vinrent naître.
La garde nationale sédentaire , qui avait été créée quelques jours auparavant, s'organisait rapidement, et les citoyens en armes étaient prêts, pour la plupart, à dépasser le rôle de gardiens de l'ordre intérieur, qui était le seul auquel on les appelât, pour marcher, au besoin, à côté des corps militaires et échanger des coups de feu avec l'ennemi.
En même temps surgissait le projet de créer un corps de francs-tireurs. On proposait de grouper les citoyens habitués au maniement du fusil, de les utiliser à la défense des remparts, de leur faire prendre part aux sorties, aux reconnaissances, de les employer enfin à toutes les opérations de défense de la place. Ce projet fut adopté, et les francstireurs ne furent pas les moins braves parmi ceux qui luttèrent contre les assiégeants.
La journée du 14 août fut signalée par un événement qui parut bien grave alors et qui mit la ville en émoi. Hélas! combien il parut petit quelques jours après, et comme le souvenir même s'en effaça bien vite devant les souffrances terribles que Strasbourg endura plus tard !
La veille déjà, un projectile lancé par une batterie ennemie était tombé dans la ville, en traversant un pignon et une cheminée et en éclatant dans la cuisine d'une maison de la rue du Marais-Vert. Le 14 août au matin, la foule se prcvssait devant cette maison et l'on s'étonnait, triste dérision! de la longue portée de la pièce d'artillerie qui avait lancé un obus depuis Hausbergen jusque dans la ville et des ravages que les éclats de cet obus avaient exercés.
Le même jour plusieurs obus tombèrent dans le faubourg de Saverne, sur le quai Saint-Jean, dans les bâtiments du Mont-de-Piété, dans la gare du chemin de fer. Un seul projectile causa un accident grave : il tomba sur un candélabre à gaz placé au bord du trottoir du faubourg de Saverne, brisa ce candélabre et blessa, en éclatant, un homme et deux femmes qui passaient dans la rue. Le premier se nommait Ulrich ; il avait reçu un fragment d'obus dans la cuisse et mourut quelques jours plus tard des suites de sa blessure. C'était la première victime. Combien d'autres devaient suivre! On s'effraya fort de ces malheurs, qui préoccupèrent la ville entière, et semblèrent, aux yeux de la population, devoir être ce que l'ennemi pouvait faire de plus terrible. On se disait que ces obus étaient dirigés sur les ouvrages des fortifications et que quelques-uns avaient dépassé leur but, et l'on ajoutait qu'il était à craindre que l'un ou l'autre
des faubourgs reçût encore quelque projectile égaré, Si cette crainte seule s'était réalisée !
Le même jour on annonçait en ville que des* troupes badoises venaient de prendre possession de la Robertsau, village faisant partie de la banlieue de Strasbourg et situé hors la porte des Pêcheurs, au delà de FOrangerie. Des détachements d'infanterie s'étaient en effet installés sur ce point, et une partie des habitants de la Robertsau fuyaient vers Strasbourg, comme ceux de tous les villages voisins où les troupes ennemies s'étaient montrées. Ils arrivaient la plupart dans des bateaux, dans de petites nacelles chargées à la hâte de tout ce qu'ils avaient pu emporter de leur bien. C'était un triste spectacle que de voir ces pauvres gens débarquer sur les quais quelques meubles, un peu de Uterie, puis s'en aller chercher par la ville un asile pour eux et leurs enfants.
Quelques propriétaires aisés de la Robertsau avaient opéré un déménagement plus considérable, et l'on vit arriver de grands bateaux de transport dans lesquels étaient entassés des mobiliers complets. L'ordre avait été donné aussi de rentrer en ville tous les bateaux qui auraient pu servir à l'ennemi pour aborder les ouvrages inondés de la place.
Une reconnaissance composée de quelques pelotons de cavalerie, de plusieurs pièces d'artillerie et
de détachements d'infanterie, sortit de Strasbourg et se dirigea du côté de la Robertsau. Elle rencontra de faibles postes ennemis, avec lesquels elle échangea quelques coups de fusil, puis revint en ville sans avoir obtenu grand résultat.
Les rues de Strasbourg avaient ce soir-là un aspect étrange. La municipalité avait prévenu les habitants que les gazomètres allaient être vidés et avait ordonné qu'on préparât des lanternes pour réclairage de la voie publique. Le soir du 14 août la mesure fut mise pour la première fois en vigueur. Une lanterne était suspendue à la façade de chaque maison, et cet éclairage ne manquait pas d'une cer-^ taine originalité. Ces lumières n'éclairaient que faiblement, elles faisaient plutôt mieux voir l'obscurité ; mais toutes ces lanternes étaient de formes si diverses et d'âges si distants, elles pendaient à des hauteurs si différentes, les unes au rez-de-chaussée, .les autres au troisième étage, et le coup d'œil de ces mille points lumineux était si nouveau et si bizarre, qu'on ne songeait presque pas à déplorer l'absence du gaz. Dans les vieux quartiers de la ville, dans les ruelles étroites de la Krutenau, au bord des vieux quais, on se fût cru en plein moyen âge en voyant ces antiques façades effleurées du rayon rougeâtre qui s'efforçait de sortir de quelque lumignon borgne.
Les troupes l)acloises qui occupaient la Robeitsau avaient été averties sans doute par leurs éclaireurs de la reconnaissance que la garnison avait tentée vers elle la veille, et s'étaient retirées pour revenir dans la nuit. Le 15 août, à trois heures du matin, en effet, une formidable détonation retentit du côté de la Robertsau : c'était le beau pont à colonnes qui traversait le canal de la Marne-au-Rbin et conduisait de la promenade Lenôtre à la Robertsau, que Fennemi avait miné pendant la nuit et venait de faire sauter. Les communications directes avec ce village étaient donc interrompues aussi, et les légumes, le lait, le bétail amenés jonruellement de cette partie de la banlieue manquaient désormais à la ville.
Cette journée du 15 août ne présentait point la physionomie qu'elle avait eue les années précédentes. Alors que la France était aux mains de Napoléon III, Strasbourg, comme toutes les autres villes du pays, devait prendre ce jour-là des airs de fête ; l'on y dépensait de fortes sommes pour quelques réjouissances qui attiraient la foule dans ses murs. Cette fois-ci, on a eu le courage d'aller à la Calbédrale chanter encore un Te Deuin en l'hon-
neur du héros qui a mis la France si bas, et Ton fit précéder cette triste cérémonie de prières pour les soldats français tombés au champ d'honneur. Les autorités miHtaires, les officiers qui n'étaient pas de service aux remparts et des détachements de tous les corps de troupes de la garnison avaient assisté, en tenue de campagne, à ce service reliaieux.
L'après-midi, lapopulation entière circulait dans les rues, qu'inondait le soleil. Un étranger qui, ignorant les événements, se fut trouvé transporté par hasard à Strasbourg n'eût jamais deviné, au calme presque solennel qui régnait sur les physionomies, que la ville était entourée par des troupes ennemies, qu'elle se trouvait en état de siège, qu'à tout instant le canon pouvait gronder du haut de ses murs ou tonner contre elle.
La journée se passa donc dans le calme et Strasbourg était endormi, lorsqu'à 11 heures et demie retentit tout à coup dans le lointain le bruit du canon ; aussitôt un sifflement perçant traversa les airs et un obus vint s'abattre sur une des maisons de la ville. Bientôt un autre projectile suivit le premier et, pendant une demi-heure, les obus sifflaient dans les airs, puis tombaient sur les édifices et éclataient avec fracas.
Jj'artillerie des remparts répondit aux décharges de l'ennemi, et vers minuit l'effravant tapage cessa. Les batteries qui avaient bombardé la ville
pendant ces trente minutes étaient pour la plupart des batteries volantes, c'est-à-dire des pièces d'artillerie qui, après avoir tiré quelques coups, sont traînées sur un autre point où elles lancent encore quelques projectiles ; elles circulèrent ainsi sur une assez grande étendue, car les obus se croisaient souvent et tombaient dans des directions diverses. Grande fut la frayeur qui régna; des femmes et des enfants s'étaient réfugiés dans les ca^es, et les hommes veillaient, prêts à éteindre l'incendie que les projectiles auraient pu allumer.
MAUDI 16 AOUT.
Le lendemain, une vive émotion agitait la population et de grand matin on parcourait les rues pourvoir les dégâts causés par les obus ennemis.
Un des premiers obus était tombé sur la Banque de France, place Broglie, et avait effondré une toiture vitrée qui couvrait la cage d'un escalier; des poutres avaient été brisées, les carreaux étaient réduits en miettes et les débris avaient été lancés sur l'escalier, qu'ils encombraient au point d'obstruer le passage aux personnes qui, descendant des étages supérieurs, se bâtaient de se réfugier dans les caves.
Uq autre obus avait frappé contre le café Bauzin situé en face de la Banque, avait enfoncé le mur el endommagé la cage vitrée qui couvrait la terrasse de cet établissement.
Dans la rue des Échasses, un projectile était tombé sur un toit, avait brisé une lucarne en tôle, des poutres, des tuiles, une malle placée sous le toit ; un éclat avait frappé plus loin la corniche en pierre de la porte d'une autre maison et ricoché sur la maison d'en face, dont il avait troué le mur et brisé les vitres. Rue du Dôme, 27, une cheminée avait été abattue par un projectile qui était allé briser ensuite la corniche de la porte du Grand-Séminaire, contigu à la Cathédrale, et où était établie une ambulance.
Dans la rue des Hallebardes, deux magasins situés aux n"" 28 et 30 eurent les devantures trouées; dans la rue du Chaudron, une maison fut fortement endommagée. Au Vieux-Marché-aux- Poissons, des volets furent brisés au premier et au troisième étage de la maison de M. Martin Muller, horticulteur, et deux chambres furent complètement dévastées pai les éclats d'un projectile.
Un obus était tombé au pied de la statue de Gutenbefg, l'œuvre de David d'Angers, dont il avait écorné le socle en éclatant ; des éclats lancés contre le magasin de M. Robert, fabricant de parapluies, avaient enfoncé les volets et brisé les glaces de la devanture.
Dans la rue des Serruriers, un obus avait abattu la cheminée de la maison OEsinger et était tombé sur la brasserie du Léopard^ située en face. Un projectile était tombé sur la Monnaie, près de la place Saint-Thomas; un autre avait enfoncé la toiture de TEcole Israélite des arts et métiers, rue de la Demi-Lune, et lancé des débris dans le dortoir du deuxième étage, qui, par le plus heureux des hasards, était vide ce soir-là, le surveillant ayant fait coucher les élèves au premier.
Dans la rue des Chandelles, 13, un projectile était entré par la façade dans une chambre du quatrième étage, où il avait exercé de terribles ravages. Un tambour de la garde nationale sédentaire, nommé Umhofer, était couché dans sa chambre avec sa femme ; Fobus, tombé près du lit, avait éclaté avec fracas et brisé en mille morceaux tout le mobilier qui se trouvait dans cette pièce ; les époux Umhofer furent blessés tous deux à la tète et tout leur petit avoir fut perdu. Pendant la journée tout entière on vint visiter la chambre que le projectile avait ravagée, et les visiteurs déposaient dans une tire-lire placée dans la rue un peu d'argent pour venir en aide au pauvre ménage.
Une autre famille, digne d'intérêt aussi , celle d'un colporteur, nommé Simon Blum, demeurant rue des Sept-Hommes, 6, avait eu à souffrir dans cette nuit du 15 août. Un projectile entré par le grenier avait brisé des poutres, détruit des objets
qui servaient au commerce de Blum, et allumé un tas de linge et de papier. Un incendie allait inévitablement éclater dans la maison, lorsqu'un des habitants, le seul qui eût encore sa présence dVsprit, se précipita au grenier et éteignit le feu. Là aussi les curieux affluaient et déposaient dans une assiette une obole au profit du pauvre colporteur, père de sept enfants.
Dans la rue du Saumon, sur la place Kléber, différentes maisons furent atteintes. Dans la rue duJeu-des-Enfants, un obus frappa, dans son lit, une pauvre femme et lui coupa les deux cuisses. Cette femme, transportée à Thôpital, mourut dans la journée sans sortir d'un état de profonde stupeur. Deux obus tombèrent sur le lycée, situé à côté de la Cathédrale et transformé en ambulance; l'un d'eux brisa une corniche, à cinquante centimètres au-dessus des fenêtres d'une salle remplie de blessés; l'autre mit en pièces une dalle, une porte et des fenêtres. On s'empressa de faire évacuer les salles et de transporter les blessés dans les caves.
D'autres maisons encore furent atteintes par le bombardement, qui avait exercé ses ravages dans une espèce de demi-cercle partant de la place Broglie pour aboutir à la place Saint-ïhomas.
Nous avons dit qu'un vif émoi s'était emparé de la ville au moment où le sinistre bruit des obus l'avait réveillée. Et pourtant, il faut le constater, ce
ne fut pas tout à Fait une surprise pour les habitants. Je ne sais quelle rumeur circulait au sujet (l'unbombardement qui devait avoir lieule 15 août; on racontait que des officiers badois et des soldats l'avaient annoncé à des paysans qui étaient entres dans la place ; dans la foule aussi l'on disait, moitié en riant et moitié sérieusement : « Qui sait si, à l'occasion de la fête du 1 5 août, l'ennemi qui est devant nos murs ne voudra pas nous donner une petite fête, un petit feu d'artifice à sa façon !
Dans l'après-midi du 16 août, une forte reconnaissance , composée de cavalerie , d'artillerie et d'infanterie, sortit par la porte de l'Hôpital et la porte d'Austerlitz, pour se diriger vers le Neuhof et Illkirch, où devait se trouver l'ennemi. Les éclaireurs qu'on avait envoyés visiter les lieux revinrent sans rien signaler, et la colonne française s'avança jusqu'à ce que les Badois, embusqués dans les taillis au bord de la route, la surprirent par une vive fusillade. Les soldats étaient pour la plupart tirés du régiment de marche que le général Ulirich avait formé avec les fuyards de Frœscliwiller. Ils ne firent pas preuve de vaillance en cette occasion. La cavalerie tourna bride au premier coup de feu, une partie de l'infanterie se retira sans essayer un engagement bien sérieux, et trois petites pièces de canon furent laissées sur place et tombèrent au pouvoir de l'ennemi.
Le colonel Fiëvet, du 16« régiment d'arlilleriepontonniers, qui commandait la sortie, s'élança pourtant en avant, pensant que ses soldats le suivraient. Au même instant, une balle le blessait à la jambe, une autre coupait le fouiTeau de son sabre et une troisième lardait son cheval. Il fut recueilli aussitôt et transporté en ville.
Un avis avait été envoyé au général Uhricli pour rinformer qu'une partie des troupes du colonel Fiévet avaient besoin de renfort. L'ordre est aussitôt donné au 87^ de réunir tous les hommes disponibles sous le commandement d'un officier supérieur et de les diriger vers la porte d'Austerlitz. Les 4^ et 5" compagnies du S" bataillon, conduites par le commandant Rousseau, s'y rendent immédiatement et y trouvent le général qui leur enjoint de se porter au Neuhof pour secourir la colonne que les renseignements parvenus représentent comme sérieusement menacée.
Ces deux compagnies sortent, vers trois heures, par la porte d'Austerlitz. Elles arrivent jusqu'au polygone et y trouvent arrêtée la colonne qu'on suppose en danger. Son chef n'avait pas cru devoir la porter plus loin, sur un avis qui lui annonçait que l'ennemi occupait en force le Neuhof.
Le commandant du 87% se refusant à croire que ce fussent là les troupes qu'on l'envoyait secourir, continue sa route vers le Neuhof sans avoir vu un seul ennemi; il apprend alors que la reconnaissance
est entrée à Strasl»ourg depuis une heure au moins, et il reçoit au même instant, par un cavalier, Tordre de se replier vers la ville. A cinq heures, les deux compagnies du SV" rentraient par la porte de l'Hôpital, sans avoir rencontré plus d'ennemi au retour qu'au départ.
D'autres reconnaissances, moins fortes, furent dirigées ce jour-là du côté de l'Orangerie, hors la porte des Pêcheurs, et du village de Kœnigshoffen, hors la porte Nationale. Quelques coups de fusil furent échangés sur les bords du canal, près de l'Orangerie. Le couvent du Bon-Pasteur, situé dans le voisinage, fut évacué alors par les dernières sœurs qui s'y trouvaient encore, et les bestiaux de l'établissement furent amenés en ville. Le détachement qui s'était dirigé vers KœnigshojBfen n'eut pas d'engagement à soutenir.
Les craintes d'un bombardement prolongé devenaient de jour en jour plus fondées, à en juger par les travaux que Fennenii exécutait autour de la place, et la municipalité prescrivit alors des mesures de précaution qui, du reste, étaient prises déjà dans la plupart des maisons. Voici l'arrêté qui parut à cette occasion :
MAIRIE DE LA VILLE DE STRASBOURG
« Nous, maire de la ville de Strasbourg, « Considérant que la ville est exposée à être bombardée par l'ennemi, et qu'en vue de cette éventualité il convient de prendre des mesures de précaution extraordinaires,
ti Arrêtons :
u 1 . Les propriétaires ou principaux locataires des maisons sises dans Tiiitérieur de la ville placeront au rez-de-cliaussée, aux différents étantes et surtout sur les greniers des cuves remplies d'eau, des linges ou des épons^es imprégnés d'eau, ainsi que de la terre et du sable non mouillé, afin de pouvoir immédiatement éteindre les commencements d'incendie qui pourraient se produire.
« La quantité de cuves, de linges, etc., sera en proportion de l'importance des propriétés ou des dépôts inflammables qui s'y trouvent.
« 2. Pour assurer une surveillance toujours active, il sera organisé dans chaque maison, à tour de rôle entre les propriétaires et locataires, ou de toute autre manière, une garde permanente de nuit, qui agira aussitôt sur les points menacés et donnera l'éveil aux autres habitants de la maison.
« 3. Aussitôt qu'un incendie se sera déclaré
dans une maison, les habitants ou les voisins en préviendront les pompiers de service au dépôt le plus rapproché. L'emplacement des dépôts à incendie sera publié à la suite du présent arrêté.
" Strasbourg, le 12 août 1870.
a Le maire, Humann, « Approuvé :
« Le commandant supérieur de la 6^ division
militaire,
« Uhrich. »