‹ Le siége de Paris (volume 4)Chapitre 24 sur 36 · DUCASSE · texte numérisé non relu

DUCASSE

Les pauvres gens ramassèrent alors quelques pierres, un peu de paille et quelques planches, et construisirent au bord de l'eau de petits réduits où ils s'abritaient avec leurs familles. Mais bientôt il fallut chercher de nouveaux asiles, car tous les jours l'incendie étendait ses ravages et chassait des centaines d'habitants de leurs demeures.

La Mairie créa des asiles dans différents édifices publics, dont l'énumération est contenue dans un avis affiché à cette occasion et dont voici la teneur :

MAIRIE DE LA VILLE DE STRASBOURG

AVIS

« Le maire de la ville de Strasbourg a fait informer hier soir à son de cloche ses concitoyens

que les familles sans asile seront recueillies au Théâtre, dans les écoles communales, au Château impérial, à la Halle-Couverte, à Tancienne et à la nouvelle Douane, à l'hospice des Orphelias.

« Les familles ruinées par le bombardement recevront, à partir du mardi 31 août, des secours en pain au bureau de bienfaisance, rue Saint- Marc.

« Une commission est formée pour établir des fours économiques, afin de distribuer des soupes aux indigents.

« Un nouvel avis indiquera le jour où cette commission commencera à fonctionner.

K Strasbourg, le 29 août 1870.

« Le maire, Humann. »

Le bombardement du centre de la ville devint moins violent à partir du 29 ou du 30 août. Toutes les rues étaient encore atteintes, mais ce n'était plus cette grêle de projectiles des premières nuits. Les quartiers voisins des remparts et les faubourgs, par contre, furent horriblement abîmés.

Plusieurs soldats de la garnison avaient été tués déjà dans les sorties; mais lorsque commença le bombardement régulier des remparts, il y eut tous les jours des victimes en grand nombre ; l'ennemi lançait ses projectiles de telle façon qu'ils passaient

par-dessus la ville tout entière et tombaient ensuite sur les remparts, en frappant par derrière les soldats qui les garnissaient. Il n'y avait pas sur toute la ligne des fortifications une seule batterie couverte, et chaque obus faisait des victimes. A partir de ce moment jusqu^à la fin du siège, on vit jusqu'à dix, quinze, vingt fois par jour des brancards sur lesquels se tordaient des blessés, ou bien les cacolets sinistres qui transportaient les morts. Les braves défenseurs de Strasbourg allaient avec résignation et courage occuper leurs postes si dangereux ; nul d'eux ne savait s'il en reviendrait, et chaque fois que les détachements quittaient les casernes pour relever les postes des remparts, ceux qui partaient et ceux qui restaient se disaient adieu, se serraient avec effusion les mains ; puis, quand on revenait sain et sauf du poste, on s'embrassait comme s'embrassent les amis qui se retrouvent le soir d'une bataille.

Du côté du faubourg National et du marais Kageneck, la lueur rouge de l'incendie éclairait encore le ciel ; elle ne devait disparaître qu'avec la dernière maison de ce malheureux quartier. Il y eut aussi cette nuit une escarmouche entre les avant-postes ennemis et les ouvrages avancés de la ville; pendant près d'une heure, on entendit une fusillade assez vive et le sifflement strident des balles.

La Commission municipale, instituée le 29 août, se réunit pour la première fois le lendemain à l'hôtel de ville , et nomma immédiatement dans son sein plusieurs commissions, qu'elle chargea de l'organisation des divers services d'assistance dont des centaines de malheureux avaient besoin. Dans la même séance, le maire donna lecture d'une lettre par laquelle M. Ch. Griïn, un des concitoyens désignés pour faire partie de la Commission municipale, refusait ce mandat, déclarant qu'il n'avait jamais compris le mandat de représentant de la commune autrement que résultant d'un vote librement exprimé. M. Griïn fut remplacé par M. ZopfF, un choix que les événements vinrent justifier, car pendant toute cette difficile période M. Zopff se trouva parmi ceux dont le dévouement et le zèle furent les plus efficaces et les plus utiles.

Dans la nuit du 30 août, les projectiles ennemis firent de nombreuses victimes sur les remparts. L'artillerie était cruellement éprouvée surtout, et un obus frappait souvent, en éclatant, tous les servants d'une pièce.

MERCREDI 3i AOUT.

La canonnade contre les remparts devint plus intense encore que la veille, et les bâtiments militaires furent bombardés avec acharnement. Il s'agissait maintenant, pour Tennemi, de rendre la position insoutenable à la garnison, de la décimer sur les fortifications et de détruire toutes les casernes et tous les édifices qui pourraient lui servir de refuge. Les obus pleuvaient sur les batteries; les obus à balles surtout produisaient de terribles effets et frappaient à coup sur. Ces projectiles étaient dirigés avec une étonnante précision; ils éclataient droit au-dessus des pièces et lançaient alors plusieurs centaines de balles, dont quelquesunes au moins foudroyaient chaque fois des hommes.

Dans la population civile, les viclimes devenaient également plus nombreuses chaque jour, et environ quatre-vingts habitants avaient déjà péri à la suite du bombardement. Dans les rues, dans les maisons, dans les réduits les plus cachés, les obus, les éclats surtout, faisaient des victimes, et les blessures de tous ces malheureux étaient Je plus souvent mortelles. Les uns avaient les deux

jambes coupées, les autres les bras; plusieurs femmes ont eu la tête enlevée ; des enfants ont été broyés. Chaque jour Ton citait des blessures les unes plus affreuses que les autres auxquelles de nouvelles victimes avaient succombé.

Sous le pont du Théâtre, où s'était réfugiée toute une famille, le père, la mère, une fille et un fils, un obus vint frapper ce dernier et le coupa en deux.... Dans une maison de la rue du Finckwiller, un obus entra par la fenêtre d'un second étage, tua une femme et un enfant que celle-ci tenait dans ses bras; la tête de l'enfant tomba d'un côté, le tronc et les jambes furent lancés par la fenêtre ! . . . On pourrait multiplier le récit de ces horribles malheurs, mais la plume se refuse à tracer tous ces tableaux sanglants.

La Commission municipale, qui, à partir de son organisation, siégea tous les jours, s'adjoignit, dans sa séance du 31 août, quelques nouveaux membres, dont voici les noms :

MM. Weyer fils, architecte.

EissEN fils, négociant.

ScHNÉEGANS, Aug., rédactcur du Courrier du BaS'Rhiîi.

FiJLLHART, ancien boulanger.

André, Oscar, négociant.

Kreitmànn, fabricant de papiers peints.

WoLFF, avoué.

LiPS, négociant.

Beiley, marchand-tailleur (n'accepta pas leg

fonctions).

Bergmànn, Charles.

Pendant la durée du siège, la Commission municipale discuta journellement les mesures à prendre pour assister la population malheureuse, pour contribuer à soulager la ville, à sauvegarder l'un ou l'autre de ses intérêts, à garantir autant que possible ses propriétés, ses édifices. Grâce à la Commission municipale, des milliers de personnes sans asile, sans pain, trouvèrent lapidement un abri et des aliments. On organisa des restaurants populaires, où l'on était admis gratuitement, sur la présentation d'un bon, et où l'on trouvait à se nourrir suffisamment. D'autres établissements s'ouvrirent où, moyennant quelques sous, l'ouvrier qui ne voulait pas manger le pain de la charité pouvait se procurer un repas réconfortant. Des souscriptions, des dons vinrent en aide à ces restaurants, qui rendirent à la classe pauvre des services dont la classe aisée profita indirectement. Que serait-il arrivé, en effet, si Ton avait abandonné à eux-mêmes tous ces gens réduits à la misère? Quelques-uns d'entre eux n'eussent-ils peutêtre pas tenté un jour de se procurer à tout prix l'aisance relative dont jouissait une partie de la population ? N'eùt-on pas eu à craindre un de ces

mouvements dictés souvent par le malheur et le désespoir, qui eût été, dans la situation où se trouvait Strasbourg, une véritable catastrophe ?

L'excès du désespoir avait fait crier à quelques malheureux : a C'est le général qui est cause de tous nos maux ! à mort le général ! » Et pourtant, que devait faire le défenseur de Strasbourg? des sorties? faire tuer ces quelques mille hommes sans profit? devait-il se rendre? Et le devoir, cet implacable devoir du commandant d'une place forte? Ah ! certes, il souffrait, il Ta dit maintes fois depuis, il souffrait cruellement lorsqu'il voyait autour de lui tant de misères ; cette lutte des sentiments de l'homme avec les obligations du soldat le torturait bien souvent.

a Tant que je vivrai, nous a écrit le général luimême, je verrai ces femmes sans asile portant leurs pauvres petits enfants dans leurs bras; je verrai ces figures hâves, ces yeux égarés, ces physionomies où le désespoir, la misère et la terreur étaient empreints. Mon devoir le plus strict était de continuer à les laisser tuer, à laisser brûler leurs demeures; et là, mon cœur battait avec force; ah! comme le soldat alors s'effaçait devant l'homme! »

On avait prévenu le général des menaces proférées contre lui ; on le priait de prendre des précautions pour sa sécurité personnelle, de poster un bataillon dans la cour de l'hôtel de la Division. Il remercia ceux qui lui donnaient cet avis et fit venir

le chef" de poste du quartier général : « Faites ouvrir les portes, lui dit-il; quoi qu'il arrive, quoi qu'on fasse, pas un coup de fusil, pas un coup de baïonnette. »

Puis se tournant vers ses amis : « C'est cela, ajouta-t-il, j'irai enlever pour ma personne des hommes aux remparts qui n'en ont pas assez ! Ils en veulent à ma vie, qu'ils la prennent; il n'v a que mon honneur auquel je leur défends de toucher; je saurai bien, avant de mourir, leur prouver qu'il est intact. »

Une manifestation avait eu lieu, la veille, sur la place Gutenberg, mais il fut difficile d'en préciser le sens et le but. Quelques centaines de personnes s'étaient réunies, et après avoir vivement discuté entre elles avaient finalement crié : P^ive la République! L'attroupement se dispersa de lui-même, mais il y avait là le signe d'une certaine agitation dans la population strasbourgeoise. L'isolement dans lequel on vivait, les malheurs qui chaque jour venaient frapper la ville et ses habitants, les réflexions auxquelles chacun se livrait sur l'origine première de tous les maux qu'on endurait, tout cela produisait dans les esprits une fermentation bien naturelle. i\lais le patriotisme, la patience, le calme de l'Alsacien avaient heureusement le dessus sur tous les sentiments qu'une situation intolérable pouvait faire naître.

Le général Ulirich crut nécessaire de prévenir le retour d'une manifestation quelconque, et fit afficher l'arrêté suivant :

ARRÊTÉ

« Nous général de division, commandant supérieur,

ic Yu l'état de siège,

« Sur le rapport qui nous a été fait qu'une réunion de 300 personnes aurait été tenue hier matin, place Gutenbèrg, et que des motions illégales y auraient été formulées,

« Arrêtons :

« Art. 1^'. Tous attroupements ou réunions publiques quelconques sont interdits.

« Art. 2. Les contrevenants seront déférés au Conseil de guerre.

« Fait au quartier général, le 31 août 1870.

« Uhrich. >»

Par raison et prudence, plus que par crainte du Conseil de guerre, on s'abstint dans la suite de tout mouvement.

Les vivres n'ont point manqué à la ville peu-

fiant la durée tout entière du siège, et on avait de quoi faire face à plusieurs mois de blocus; mais certaines denrées commençaient à coûter des prix élevés, et bientôt même elles furent à peu près épuisées. Les magasins des charcutiers, par exemple, restèrent, à peu d'exceptions près, fermés dès les premières semaines. Quand le moment était venu de faire des provisions, la population les avait littéralement pris d'assaut et complètement vidés en quelques jours. Le lait était devenu d'une rareté excessive; les quelques vaches laitières qui se trouvaient en ville n'étaient pas toutes grassement nourries et ne fournissaient que des quantités de lait restreintes; elles furent, en grande partie aussi, tuées pour être débitées dans les boucheries. La population féminine de Strasbourg, habituée de tradition immémoriale à prendre le café au lait au moins une fois par jour, a beaucoup souffert du manque de cet aliment.

La population masculine a eu à endurer une privation plus dure encore : celle de la bière. Renoncer tout à coup à cette boisson tant aimée a été pour les Strasbourgeois une épreuve cruelle, et j'ai entendu de mes oreilles un buveur de bière dire avec le plus profond sérieux : « Est-ce qu'on ne pourrait pas demander au général de faire des sorties à Kœnigshoffen et à Schiltigheim pour amener en ville les provisions de bière qui se trouvent là dans les caves? >> Quelques brasseurs fabri-

quaient de temps en temps un peu de bière dans leurs établissements de la ville, et il fallait voir comme la foule alors se disputait le bien-aimé liquide qui, tout mauvais qu'il fût, paraissait excellent dans ces moments cruels. En voudra-t-on aux Strasbourgeois d'avoir pensé à la bière dans des temps aussi durs ? On oubliait un peu les soucis au milieu de la cohue bruyante, et puis qu'on de-? mande donc au Normand de renoncer tout à coup au cidre, à l'Anglais d'abandonner le v^^hisky, au Belge de délaisser le faro, au Bavarois de se priver du bock-bier de Munich....

Le bombardement ne discontinuait pas. Les remparts étaient assaillis de projectiles et les fortifications du côté nord étaient surtout le but principal des batteries ennemies. Du côté sud, l'atta' que était à peu près impossible; l'eau, on l'a lu plus haut, s'étendait devant la place à une grande distance, et des batteries établies de ce côté par les troupes assiégeantes avaient dû être abandonnées parce que les pièces s'enfonçaient dans la boue et ne pouvaient servir. La partie sud de la ville a été, grâce à cette circonstance, grâce aussi à quelques batteries bien servies, passablement ménagée.

Pendant que le feu dévorait les rues de Strasbourg, pendant que les habitants fuyaient leurs demeures devant les flammes et les projectiles, de misérables voleurs s'introduisaient dans les maisons embrasées ei abandonnées et s'y livraient au pillage. Brisant les armoires, fouillant les moindres recoins, visitant surtout les caves dont ils creusaient le sol pour y chercher les objets précieux qu'ils supposaient y trouver enfouis, ne se sauvant qu'au moment où les murs allaient s'effondrer sur eux, ces coquins infâmes se livraient à leurs opérations sans crainte d'être dérangés; la police avait disparu; la garnison ne pouvait être que difticilement distraite de la défense des remparts pour surveiller l'intérieur de la ville, et il était dangereux même de faire circuler des patrouilles dans les rues, sans cesse battues par les projectiles. Le général prit, à l'effet de réprimer ces vols, un arrêté dont voici le texte :

ARRETE

« Nous général de division, commandant supérieur,

a Vu Tétat de siège,

u Considérant que des malfaiteurs profitent des incendies allumés par Tennemi et de Tinfortune des habitants pour voler et piller les propriétés particulières,

« Arrêtons :

« Tout individu surpris en flagrant délit de vol ou de pillage sera immédiatement jugé selon les lois militaires.

« Fait au quartier général de Strasbourg , le 1'=' septembre 1870.

w Uhrich. m

Malgré tout le danger, des patrouilles de gendarmes, de soldats d'infanterie et de gardes nationaux firent des rondes le jour et la nuit, et le retour des vols devint moins fréquent. Mais que d'habitants qui avaient caché dans un endroit qu'ils croyaient sûr les objets les plus précieux de leur avoir, n ont plus trouvé que la place vide, alors que ces débris de leur bien, si soigneuse-

ment enfouis, constituaient encore leur seule fortune !

Une nouvelle triste — on en recevait peu qui ne le fussent pas — se répandit le matin du 1" septembre. Le colonel Fiévet, du régiment des pontonniers, qui avait été blessé dans une sortie et dont on avait espéré la guérison, venait de succomber aux suites de sa blessure.

Le colonel Fiévet habitait Strasbourg depuis de longues années déjà et s'y était créé de nombreuses et sincères amitiés. De sympathiques regrets suivirent le brave officier dans la tombe.

Le bruit avait couru la veille qu'une grande partie de la garnison devait faire une sortie contre les assiégeants. Vers quatre heures du matin, en effet, on entendait le bruit d'une fusillade très-nourrie ; les canons des remparts tonnaient en même temps avec une vigueur extraordinaire. Des détachements de troupes étaient sortis par plusieurs portes de la ville pour essayer d'enclouer les pièces des batteries ennemies les plus proches et pour détruire les travaux exécutés près des fortifications ;

r artillerie de la place protégea leurs mouvements, mais ils n'arrivèrent pas jusqu'aux batteries. L'ennemi pourtant subit des pertes considérables, et ce jour fut pour les assiégeants le plus funeste de toute la durée du siège. Cinq prisonniers aussi furent amenés en ville; parmi eux se trouvait un lieutenant du 30" régiment d'infanterie prussienne, Bruno de Versen, qui avait été blessé, et que ses soldats ne purent emporter dans la crainte d'être pris également.

Le 87* avait reçu Tordre d'opérer sur le village de Cronenbourg, hors de la porte de Saverne. Le colonel Blot dirigeait la sortie, à laquelle prenaient part les trois compagnies d'éclaireurs volontaires formées dans le régiment et quatre compagnies du 2^ bataillon. Quatre compagnies du l"' bataillon étaient en réserve, massées sous la voûte de la porte de Saverue, et quatre compagnies du 3^ bataillon se tenaient en réserve à la porte Nationale.

A quatre heures du matin, les troupes occupaient les emplacements d'attaque et le mouvement commençait.

Les éclaireurs volontaires du 1"" bataillon s'élançaient des Rotondes, et leurs tirailleurs, conduits par le lieutenant d'Arcine et le sous-lieutenant Philip , débordaient de la droite du village et pénétraient jusqu'à la rue principale, où arrivaient à la fois les éclaireurs volontaires du 2* et

du S*" bataillon ; les premiers, partis de la porte Nationale, avaient pénétré par la gauche du village, tandis que les autres, suivant la route, y étaient entrés par le centre.

L'attaque ainsi entamée fut immédiatement appuyée par le colonel Blot, conduisant, en arrière des volontaires du 2e bataillon, la S'' et la 6*^ compagnie de ce bataillon , dont la 4^ compagnie , se plaçant en soutien sous les ordres du lieutenantcolonel de Polliès, prenait position à la contreescarpe du fossé de la lunete 44, voisine du champ de l'opération.

L'élan de l'attaque fut tel, que la colonne française pénétra jusqu'au milieu du village, bien que l'ennemi la reçût avec des forces considérables massées des deux côtés de la rue principale. Elle ne put pourtant, malgré ses efforts, aborder les batteries des assiégeants ; elle fut soudain enveloppée de toutes parts, pendant qu'un détachement prussien refoulait à droite, au delà des Rotondes, la compagnie d'éclaireurs du ]*'' bataillon et la '2'' compagnie du 2^ bataillon, qui ne purent se maintenir.

Le colonel Blot, qui dans le village soutenait avec ses soldats une lutte corps à corps, s'aperçut que l'ennemi cherchait à tourner sa droite. Il ordonna la retraite, qui s'effectua pied à pied sans que le combat cessât. Aux troupes du colonel Blot avait été jointe une escouade de marins, sous le

commandement d'un second niaître, avec charge d'enclouer les pièces des batteries dans lesquelles on pénétrerait. Ne trouvant pas à remplir cette mission spéciale, les marins combattirent avec l'infanterie et se firent remarquer par leur élan ; avec leurs sabres d'abordage, ils pratiquaient autour d'eux de larges trouées.

La 4e compagnie du 2« bataillon, embusquée au fossé de la lunette 44 , appuya la retraite par un feu bien dirigé. La 1^* compagnie du 1" bataillon fut encore lancée en avant, sur la route de Saverne , pour soutenir les compagnies engagées, tandis que la 2*" du même bataillon prit position de chaque côté de la route, à hauteur de la double caponnière qui conduit à la lunette 44, jusqu'à ce que la colonne tout entière se fût ralliée en arrière d'elle.

Les troupes rentrèrent dans la place à huit heures du matin, ayant fait éprouver aux assiégeants des pertes fort sérieuses. Du côté des Français, treize sous-officiers et soldats avaient été tués, vingt-un avaient disparu, soixante-onze étaient blessés. Deux officiers du 87® étaient tombés aussi pour ne plus se relever, le lieutenant d'Arcine et le sous-lieutenant Philip, tous deux adorés par le régiment. Le sous-lieutenant Philip avait vingt ans ; il s'était battu avec l'insouciance d'un enfant et le courage d'un vieux soldat. Sa mort et celle de son lieutenant furent vivement regrettées par le brave 87' et par ses chefs.

Le 87e de ligne, on le voit, avait un rôle des plus importants dans toutes les opérations de la défense. Le nom de ce régiment, comme celui du 16^ d'artillerie-pontonniers, restera étroitement uni à l'histoire du siège de Strasbourg, qui formera une palme glorieuse pour son drapeau. La plupart des officiers du 87*^ ont déjà reçu leur récompense de leur belle conduite ; le colonel Blot, officier intelligent, dévoué, infatigable, adoré de ses soldats, a tout le premier obtenu la distinction due à son mérite , et l'armée française compte aujourd'hui un brave général de plus.

En dehors du service aux ouvrages avancés, qui durait vingt-quatre heures et se représentait tous les trois jours, le 87® a fourni chaque jour, du 14 août au 5 septembre, six compagnies de tirailleurs destinés à protéger les travaux au dehors de la place. Ces compagnies s'établissaient en dehors des elaeis du chemin couvert, à moins de deux cents mètres des lignes ennemies , avec lesquelles elles échangeaient des coups de fusil de six heures à neuf heures du matin et de midi à trois heures. De plus, il avait été formé dans chaque bataillon un détachement de volontaires de la force d'une compagnie, avec des cadres spéciaux pour remplir les missions difficiles et périlleuses.

Ces trois détachements fournissaient chaque nuit des embuscades qui , se portant au delà des ouvrages avancés, en rase campagne, inquiétaient

les travaux de rennemi et renseignaient la défense sur les mouvements des assiégeants.

Ceux-ci avaient aussi leurs embuscades de nuit, dont les démonstrations causaient souvent d'assez vives fusillades et obligeaient à mettre sur pied la plupart des hommes pour être prêts à renforcer les ouvrages menacés si la démonstration s'était changée en attaque sérieuse, ce qui n'eut jamais lieu à la vérité ; mais ces alertes répétées furent, pour les défenseurs de la place, la cause de grandes fatigues.

Les bataillons du 87^ étaient restés chacun sous le commandement de son chef diiect et avaient, autant que possible, été logés au centre des ouvrages qu'ils devaient défendre. Après l'incendie de la caserne de la Finckmatt et après que le quartier de Saverne fut devenu inhabitable, le premier et le deuxième bataillon du régiment se trouvèrent sans abri. Trois compagnies furent alors logées dans une poudrière abandonnée en arrière du bastion 11 ; quatre compagnies du deuxième bataillon s'abritèrent sous les voûtes de sortie du chemin de fer et sous le passage Voûté de la porte de Saverne. Pour le surplus, on pratiqua^ sur le chemin de ronde intérieur, dans les talus de terre-plein, des excavations que l'on ferma avec des madriers placés suivant l'inclinaison du talus et recouverts de toute la terre provenant du creusement de ces refuges. On obtint par là une çspèce

de blindage préservant sinon des bombes, au moins des éclats el des projectiles de petit calibre. Dans chacun de ces terriers, vingt à vingt-cinq hommes s'enfouissaient avec armes et bagages.

Pendant toute la durée du siège, les officiers du 87% sans en excepter le brave colonel Blot, constamment retenus par les nécessités du service, n'eurent d'autres logements que les aigris occupés par leurs soldats.

Il est à remarquer que les postes aussi bien que les logements assignés au 87*, à l'exception de l'abri casemate de l'entrée des eaux, qui fut trèsménagé et où logeait le troisième bataillon, furent pendant tout le bombardement, avec la Citadelle, le but principal des coups de l'ennemi. Aussi n'y eut-il, à bien dire, aucun temps de repos pour ce régiment, dont les hommes étaient aussi exposés dans leurs abris et en vaquant à leurs travaux intérieurs que dans les postes mêmes de la défense.

Voici, du reste, un document qui prouve mieux que tous les commentaires, quelle est la part active prise par le 87® à la résistance héroïque de Strasbourg. C'est la liste exacte des pertes subies par ce régiment durant le siège.

Trois officiers tués :

MM. Gollomb d'Arcine, lieutenant.

. Gerbaut, id.

Philip, sous-lieutenant.

Treize officiers blessés :

MM. Blot, colonel.

Rousseau, chef de bataillon.

Loyer, capitaine.

Pelletier, id.

Sénés, id.

Favreaux, id.

Pessonneaux, id.

Mattei, lieutenant.

Petit, sous-lieutenant.

Bertonière, id.

Léger, sous-lieutenant.

Aubriot, id.

Go\onna-dlstria, id.

Sous-officiers et soldats tués |. . 222

— — disparus. 24^692

— — blessés. . 446

Les inventeurs de taux bruits profitèrent de la capture des quelques soldats allemands qui avaient été faits prisonniers pour répandre immédiatement des nouvelles que ces prisonniers devaient avoir apportées. Failly et Douai étaient vainqueurs à Toul ; Mac-Mabon avait réuni 400 000 liommes; l'armée allemande était en pleine retraite. On allait jusqu'à se communiquer le texte d'une dépêche confirmant ces nouvelles et expédiée à Strasbourg, disait-on, par un médecin français dont on

ne pouvait encore dire le nom. L'Alsace sera complètement évacuée dans huit jours, disait encore la dépêche si confidentiellement répandue. Et voilà les contes avec lesquels on abusait les gens; c'étaient là les histoires que fabriquaient, on ne sait dans quel but, des individus assez vils pour se jouer d'une population souffrant toutes les douleurs. On parlait de triomphes le jour de Sedan- Singulier fait pourtant, digne d'être remarqué : ce jour-là le bruit courait aussi que Paris avait proclamé la République , et que Trochu et Jules Favre étaient au gouvernement. C'était encore un faux bruit alors, mais deux jours plus tard il devenait vrai.

Une faveur bien inattendue était échue ce jourlà à plusieurs familles de Strasbourg. Elles avaient reçu de la part d'un ami inconnu des saufs-conduits pour pouvoir quitter la ville et se rendre dans un village du Bas-Rhin. Ces saufs-conduits étaient signés du général de Werder, ils avaient été apportés par un parlementaire prussien et la Mairie les fit parvenir à leur adresse. On apprit plus tard que c'était sur la prière de personnes notables, de

pasteurs surtout, des villages occupés par Tarmée allemande, qu'ils avaient été délivrés par le général des troupes assiégeantes. Un certain nombre de personnes quittèrent la ville par ce moyen ; d'autres refusèrent de s'en aller et restèrent au milieu du danger.

Parmi les habitants de Strasbourg qui se hâtèrent de fuir leur cité , il se trouvait quelques hommes aussi, non des vieillards, mais des hommes dans la force de l'âge, qui quittaient le poste où Thonneur aurait dû les retenir. Il en était parmi ces fuyards dont les fonctions semblaient les attacher indissolublement au sol de la ville; mais ils surent briser ce lien du devoir, et, pâles et tremblants, ils coururent se mettre en lieu sûr. Ils diront sans doute qu'ils avaient à accompagner des parents âgés, des amis malades, qu'ils seraient morts eux-mêmes sous le coup de l'impression que leur produisait le bombardement. Soit, c'est là une affaire entre eux et leur conscience. Les vrais citoyens ont confié la garde de leurs vieux parents à la Providence , leurs amis malades aux médecins, et maîtrisant leurs émotions et leurs craintes, ils ont dit : « Nous restons ! »

Le bombardement continuait sans relâche. Les batteries ennemies avaient ordre de ne pas arrêter un seul instant le feu, et les faubourgs, le faubourg de Pierres surtout, étaient devenus presque inha-

bitables. Toutes les nuits les incendies éclairaient le ciel, et toutes les nuits aussi on entendait au milieu de la canonnade des coups de fusil s'échanger près des fortifications.

Un autre bruit encore vint s'unir, le soir du 3 septembre, à la voix retentissante de Tartillerie. Un formidable orage éclata et pendant toute une heure le tonnerre gronda avec fureur. Les éclairs se mêlaient à la lueur des pièces qui étaient déchargées, et ce tapage épouvantable au ciel et sur terre, cette réunion des deux forces les plus terribles du monde, la poudre et l'électricité, produisaient un effet indescriptible, en quelque sorte surnaturel.

Un petit souvenir ici à la Bibliothèque de Strasbourg. En déblayant ce jour-là les décombres formés par ses murs écroulés on en avait retiré un morceau du fourreau ayant renfermé le sabre de Kléber, qui faisait partie des collections historiques de la République. Ce fut là, avec quelques petites médailles, tout ce qu'on retrouva de ces trésors.

Le bombardement — il y a presque superfluité à le répéter à chaque page — se poursuit sans trêve

aucune; les quartiers du Broglie, de la rue des Juifs, sont criblés de projectiles dans la matinée du 4 ; vers le soir, deux obus atteignent la couronne de la Cathédrale et lancent, en éclatant, des débris de pierres à d'incroyables distances.

La Citadelle est toujours bombardée à outrance, et les victimes y sont nombreuses. Une bombe tomba, ce jour-là, dans la cuisine de la prison militaire, y tua deux hommes et brisa une marmite remplie d'eau bouillante, qui, en se répandant, brûla gravement un troisième soldat. En sortant du conseil de guerre, le greffier Prudent fut blessé par un éclat de bombe; on le mit dans une voiture pour le transporter à Thôpital : pendant le trajet il fut tué par un obus !

Il était impossible de traverser l'Esplanade qui conduit à la Citadelle, sans risquer vingt fois d'être tué par les projectiles qui éclataient de tous côtés. Les soldats qui changeaient de poste, qui allaient en corvées, qui travaillaient dans la cour de l'Arsenal, étaient atteints à chaque instant, et la garde mobile, qui composait en grande partie la garnison de la Citadelle, a vu ses rangs cruellement éclaircis pendant les dernières semaines du siège.

Le 4, un sous-otficier d'artillerie de la garde mobile, Jules Kolb, fut frappé à mort, sur l'Esplanade, par un éclat d'obus. C'était un brave et courageux jeune homme, qui avait, en 1869, sauvé son père et sa mère, menacés de périr dans un incendie. Le

pauvre Kolb était un enfant de Strasbourg et sa mort causa de vifs regrets parmi ceux qui l'avaient connu. Des officiers, des sous -officiers, des membres de la Société de gymnastique la Fraternelle^ dont il avait été le président, l'accompagnèrent à sa dernière demeure.

Un autre défenseur de la ville, vaillant et courageux aussi, le lieutenant de pontonniers Nicolas fut descendu le même jour dans la tombe. Il avait été frappé au moment où, au milieu d'une terrible canonnade, il pointait pour la troisième fois une des pièces de l'ouvrage dont il commandait la défense. Strasbourg, quelle que soit sa destinée, devra élever un monument à la mémoire de tous ceux qui sont tombés pour elle dans cette lutte mémorable. Le souvenir de cette défense liéroïque vaudra à la vieille cité une gloire qui brillera encore quand les noms de ceux qui l'ont aidée à la conquérir seront oubliés peut-être. 11 faut perpétuer ces noms, les graver dans la pierre et le marbre, afin qu'ils ne risquent pas de s'effacer pour jamais, s'ils venaient un jour à sortir des cœurs.

Journée bien triste que celle du 6 septembre. Presque pas une heure sans catastrophe. Le matin,

deux habitants sont frappés à mort dans une des dernières maisons du marais Kageneck que le feu avait encore épargnées ; des enfants tués, des femmes blessées. Deux élèves de l'Ecole de médecine militaire sont atteints par les éclats d'une même bombe et tombent tous deux. Ils étaient occupés, les braves jeunes gens, à panser un blessé dans le corps de garde du faubourg de Pierres; le projectile pénètre dans le petit bâtiment, il éclate, blesse tous les hommes du poste, tue le blessé et frappe les deux élèves en médecine. L'un d'eux se nommait Lacour, il était le fils d'un des grands industriels de Sainte-Marie-aux-Mines ; il a eu une cuisse emportée, et pendant qu'on le transportait à l'hôpital, il succomba à Thémorrhagie. Son camarade, Combier, était fils d'un commandant d'artillerie en retraite qui habite Mont-de-]Marsan. Il subit le sort de son malheureux ami, et à cinq heures du soir, il expira à son tour. Il avait vingt ans ! On avait eu quelque espoir de le sauver, et il apprit encore qu'il était nommé sous-aide major et proposé pour la croix d'honneur. A cette nouvelle, le pauvre blessé eut une joie immense; il maîtrisa sa douleur et sourit. Il pensait peut-être à son père, à ce vieux soldat qui bien loin, là-bas, à l'autre bout de la France, pensait à son enfant qu'il savait au milieu du danger. La croix à ce fils de vingt ans! le vieux

militaire deviendrait fou de joie Il est peut-être

fou de douleur aujourd'hui.

Vers le soir, autre malheur. Un obus tombe sur une maison de la place Gutenberg; on s'empresse de monter au grenier pour éteindre Tincendie qui semble naître; au même instant, un autre obus arrive; il éclate et fait cinq victimes. Parmi elles, un père de famille, un honorable négociant, qui meurt dans la nuit, laissant quatre orpbelins.

Un peu plus loin, près des Arcades, un enfant, une petite fille, court gaiement sur le trottoir. Un projectile l'atteint et la coupe en deux....

Un obus était tombé, sans éclater, dans la cour du quartier des Juifs, où les pontonniers étaient casernes. Quelques soldats s'en emparent et essayent de le décharger. L'un d'eux, maréchal des logis, se place devant le dangereux projectile et commence l'opération, les autres se penchent vers lui et le regardent. Tout à coup Tobus éclate. Deux militaires sont mortellement frappés, six autres sont grièvement blessés, mutilés ou défigurés pour la vie.

Et ce ne sont pas encore tous les malheurs de cette fatale journée, où les blessés se comptèrent par dixaines. L'amphithéâtre de l'Hôpital civil contenait vingt cadavres le soir du 5 septembre.

Ah ! le général Uhrich avait raison quand il disait aux Strasbourg eois : Votre héroïsme, c'est la patience ! On patientait toujours et l'on se consolait en disant : Il est impossible que cela dure encore bien longtemps ! la guerre doit être à sa

fin ; nous serons peut-être délivrés demain. Et le lendemain arrivait et Ton attendait encore. L'on attendit ainsi pendant six semaines, les Parisiens n'avaient-ils pas dit souvent que les Alsaciens étaient des entêtés?

Ne plus être sur, ni le jour ni la nuit, ni dans sa maison ni dans la rue, que dans un instant on vivx'ait encore; ne pas quitter les siens ou ses amis sans se dire : les reverrai-je ? Avoir à tout instant la triste perspective d'être mutilé, estropié, ruiné; ne voir autour de soi que misères, deuil, désespoir; être isolé du monde par un cercle impénétrable de fer et de feu; ne pas pressentir une issue quelconque; supporter tout cela avec courage, et se dire . chaque jour : Nous résisterons jusqu'au bout ! c'était, en effet, un prodigieux et rare entêtement, et les défauts de ces pauvres Alsaciens leur ont fait accomplir cette fois un acte bien honorable et bien noble.

On s'entretenait depuis le matin de toutes sortes de bruits qui circulaient en ville au sujet de faits militaires et d'événements politiques qui devaient s'être accomplis dans les derniers jours. Il était certain qu'un homme arrivant du dehors, de Colmar ou de Schlestadt, était entré à Strasbourg, dans la soirée de la veille, en traversant l'eau près des Ponts-Couverts. Cet homme avait été expédié par les autorités à la recherche de nouvelles, et à son retour il se rendit à la Préfecture. Quelques

citoyens l'interrogèrent sur les nouvelles qu'il devait rapporter; on parlait encore une fois d'une révolution qui avait éclaté à Paris, et on était pressé de connaître la vraie situation du dehors. Le messager déclara ne rien savoir, donna des réponses obscures, vagues ; causa de journaux supprimés à Colmar, puis autorisés à reparaître, et finalement il n'avait rien dit après avoir beaucoup parlé.

L'administration doit évidemment être informée, se disait la population, et elle s'irritait fort de la façon dont on la traitait, en lui tenant secrète toute espèce de nouvelle. Le lendemain il y eut à ce sujet un débat assez vif dans la Commission municipale, dont les membres mirent le maire en demeure de demander au préfet qu'il s'expliquât et révélât ce qu'il devait incontestablement savoir.

^ Voici l'incident, d'après le procès-verbal même de la séance :

« M. Schnéegans demande à poser une question.

« Je sais, dit-il, que quelqu'un est arrivé hier de Colmar, porteur de plusieurs lettres adressées à des particuliers ; il n'est pas admissible que l'Administration n'ait point reçu des dépêches; la Commission s'occupe sans doute de questions importantes, mais il en est une qui prime toutes les

autres : Quelle est la situation de notre armée ? quelle est la situation politique ? Des bruits de diverse nature circulent à cet égard . Il est matériellemeat impossible que le préfet n'ait pas de dépêches. Nous demandons à M. le maire d'agir auprès de ce magistrat, afia d'obtenir communication des nouvelles qu'il a reçues. Nous avons le sentiment de la responsabilité qui pèse sur nous ; mais pour que nous soyons en mesure de la porter tout entière, il faut absolument que l'on nous renseigne.

« Je vous ai donné communication, dit M. le maire, de la lettre par laquelle M. le préfet nous promet de nous faire part de toutes les nouvelles, favorables ou non, qui lui parviendraient; or je sors de chez lui pour lui en demander, et il m'a déclaré n'avoir jusqu'à ce moment rien à nous communiquer.

« Verriez - vous un inconvénient, demande M. Imlin^ à ce que la Commission se transportât en corps auprès de M. le préfet?

« Je n'en vois pas, répond M. le maire, mais à quel résultat aboutirait cette démarche en présence des déclarations explicites que M. le préfet nous a adresse'es et de ce qu'il vient de me dire ?

« M. Bœrsch est convaincu que la demande qui vient d'être faite à M. le maire n'est qu'un écho fidèle de l'opinion publique. La situation de Strasbourg est des plus pénibles; voilà trois semaines

que la ville subit l'épreuve douloujeuse d'un bombardement cruel; la population est courageuse et résignée; mais il faut que l'Administration supérieure se décide à sortir de ce mutisme absolu dans lequel elle s'est renfermée jusqu'à ce jour. Aussi, M. Bœrsch voudrait-il que la Commission donnât, par un vote formel, à M. le maire la mission de se rendre, comme organe de la Commission et de la population, chez M. le préfet, afin d'obtenir de ce dernier la communication des dépêches sur la situation, desquelles il serait donné connaissance à la Commission, à l'ouverture de chaque séance.

« M. le maire répond qu'il a déjà été chargé de cette mission; qu'il s'en est acquitté à plusieurs reprises, mais sans résultat , qu'il ne refuse pas de renouveler ses démarches, mais à condition, cette fois, d'être accompagné de quelques membres de la Commission municipale.

« Après une discussion à laquelle prennent part MM. Schnéegans, Mallarmé et Saglio, la Commission décide qu'une députalion sera nommée pour accompagner M. le maire chez M. le préfet. Elle désigne à cet effet MM. Bœrsch, Kiiss, Clog, Lauth et Saglio. »

La députation se rendit donc chez le préfet, qui déclara sur l'honneur ne rien savoir. Voici comment, dans la séance suivante de la Commission

municipale, il fut rendu compte de cette démarche :

« M. le maire prie M. Bœrsch^ dit le procèsverbal, de vouloir bien se faire Torgane de la députation qui s'est rendue auprès de M. le préfet pour lui demander, au nom de la Commission, communication des nouvelles de l'intérieur.

« Le résultat de notre entrevue avec M. le préfet, dit M. Bœrsch, peut se résumer en deux mots : M. le préfet a déclaré sur l'honneur n*avoir rien appris depuis le 29 août, et n'avoir dès lors rien à nous communiquer touchant les événements qui ont pu se passer depuis cette époque.

« M. le Préfet a ajouté, observe M. le Maire ^ que, pour répondre au vœu émis par la Commission municipale, il m'écrirait journellement pour taire savoir s'il a ou non reçu des nouvelles de nature à intéresser la population.

« On a le droit de se demander, dit M. Schnée- ^ans, comment le gouvernement peut laisser Strasbourg sans secours et sans nouvelles; la population de notre ville a de'ployé et continue à déployer une grande énergie ; mais il faut que le gouvernement la soutienne, et le gouvernement Ta abandonnée dès le commencement. Si Strasbourg venait à tomber aux mains de l'ennemi, ce n'est pas Strasbourg, mais l'empereur et les membres du gouvernement qui devraient en être rendus responsables.

« M. Bœrsch tient à faire savoir à la Commission que le langage de la députation à M. le Préfet a été inspiré par ces mêmes réflexions. Il n'est pas admissible, avons-nous dit, qu'un gouvernement qui connaît la situation critique dans laquelle se trouve par son fait la capitale de T Alsace, n'ait pas tenté l'impossible pour faire parvenir à la population au moins quelques informations et une parole d'encouragement et de reconfort. »

Le Préfet avait donc juré qu'il ne savait rien et Ton fut bien forcé d'attendre qu'il sût quelque chose.

Le faubourg de Pierres et les rues qui l'avoisinent avaient été bombardés pendant toute la nuit, et le matin la caserne de la Finckmatt, située dans la rue de la Soupe -à-l'Eau, parallèle au faubourg, prit feu. C'était une vaste et belle caserne, construite de 1746 à 1756, grâce à des subventions versées à l'Etat par la ville de Strasbourg, qui contribuait alors par des dons à la construction des édifices militaires et avait versé dans les caisses de l'Etat 760 000 livres pour la construction de cette caserne. Le bâtiment fut d'abord vivement disputé

aux flammes, mais il fallut renoncer bientôt à en sauver la moindre partie. L'incendie s'étendait avec une rapidité extraordinaire, et la grêle d'obus qui tombait dans le brasier faisait trop de victimes parmi les travailleurs pour que ceux-ci pussent tenir à leur poste.

C'est dans la cour de cette caserne que le futur héros du 2 décembre a été arrêté par un tambourmajor de la garnison de Strasbourg, quand, le matin du 30 octobre 1836, il fit tenter le premier vol à l'aigle impérial.

La rue de la Soupe-à-l'Eau, également en flammes, fut horriblement ravagée.

Le faubourg de Pierres, qui depuis quelques années s'était complètement transformé et garni de belles maisons neuves, avait pris feu aussi du côté de la rue de la Soupe-à-l'Eau, et plusieurs propriétés furent dévorées par l'incendie. A partir de ce jour jusqu'à la fin du siège, les flammes ne devaient plus s'éteindre dans ce malheureux faubourg. Une maison s'embrasa après l'autre, et il ne resta plus de toute cette belle rue que quelques constructions sur le côté gauche, endommagées par les bombes et les obus.

Le quartier du Broglie, la Mairie furent criblés de projectiles pendant toute la journée. La Commission municipale avait dû renoncer à se réunir à l'Hôtel-de-Ville, où à plusieurs reprises elle avait été en grand danger, et elle alla se réfugier à l'Hôtel-du-Commerce .

Les casernes d'Austerlitz et Saint-Nicolas étaient depuis quelques jours assaillies par le feu de plusieurs batteries. Deux obus tombèrent, le 7 septembre , dans l'infirmerie de la caserne Saint- Nicolas, et y firent des morts et des blessés.

Les shrnpnel ou obus à balles pleuvaient en abondance sur la ville et les remparts, et la longue série des victimes ne devait pas s'arrêter encore.

Un vieillard de 72 ans, M. Pélissier, frère du maréchal Pélissier, fut frappé mortellement dans sa chambre située au deuxième étage de l'hôtel Neuv^'iller, rue du Yieux-Marché-aux-Vins. Des ouvriers qui travaillaient aux ouvrages de défense, — on y travaillait encore î — des enfants qui parcouraient les amas de décombres pour y cherchei' des éclats d'obus qu'ils allaient vendre aux marchands

de fen-aille , des femmes tombèrent dans cette même journée pour ne plus se relever.

La nuit avait été fort tourmentée; la citadelle avait été bombardée avec un redoublement de vigueur; dans toute la ville, les obus et les fusées incendiaires s'étaient succédé sans relâche. Entre le faubourg de Saverne et le faubourg National, le feu dévora quatre maisons, à peu près tout ce qui restait encore debout dans ce quartier; un incendie éclata aussi hors ville, du côté de la Montagne- Verte , où le canon des remparts avait détruit un vaste établissement de tannerie, pour empêcher l'ennemi d'y élever une batterie.

La journée du 8 fut terrible encore pour les vaillants défenseurs de Strasbourg. Des gardes mobiles, des soldats de l'infanterie furent blessés et tués; un marin fut atteint par un éclat qui lui fracassa la cuisse et succomba à sa blessure. Ces soixante soldats de la marine, avec leurs chefs, le contre-amiral Excelmans et le capitaine Dupetit- Thouars, se distinguaient entre les plus braves des militaires de la garnison; pointeurs excellents, hommes de courage et de résolution, ils rendaient

d'éminents services sur les remparts , et dans les sorties ils marchaient sans cesse au premier rang.

Le soir, à neuf heures, une bombe tombée sur un bastion y causa de graves malheurs. Le capitaine des pontonniers Epp, un enfant de Str.asbourg, fut frappé à mort par un éclat, et tous les sous-officiers et soldats qui l'entouraient tombèrent avec lui. Neuf victimes d'un seul coup! Le capitaine Epp était un officier plein de science et de capacité; il était adoré de ses soldats, et sa mort causa dans la ville entière une émotion douloureuse.

Sur un des ouvrages de la porte de Pierres, d'autres artilleurs furent frappés ; le capitaine des pontonniers Desnos, chargé d'une partie de la défense de ces ouvrages, vit tomber autour de lui presque tous ses hommes; le brave officier n'avait pas une égratignure , et il traînait lui-même les blessés dans la casemate où étaient abritées les munitions. Une bombe arriva un jour, mèche allumée, près d'éclater. Un des artilleurs du capitaine Desnos vit le danger, se précipita sur le projectile, le saisit de ses mains et le lança dans le fossé rempli d'eau en criant : « Tu ne nous tueras pas, toi! »

Ils ont bravement fait leur devoir, les artilleurs et les pontonniers qui défendaient les remparts de Strasbourg. Tous, ils étaient résolus à mourir, car ils vovaient chaque jour leurs rangs s'éclaircir ;

chaque jour de nouveaux camarades manquaient à Fappel; les officiers comme les soldats tombaient fauches par les obus ; mais ils s'en allaient à leur poste avec le courage, avec la fermeté de l'homme qui a fait le sacrifice de sa vie, et qui se dit que s'il meurt il ne perdra rien, et que s'il ne meurt pas, ce sera tout bénéfice. Dans la caserne des pontonniers, ceux qui partaient pour les remparts répartissaient entre ceux qui restaient au quartier les petits objets qu'ils possédaient, disant à l'un : « Si je ne reviens pas, tu prendras mon couteau; » à l'autre : « Tu prendras ma pipe; » au troisième : « Tu prendras ma bourse, je te lègue ma fortune, la solde de toute une semaine ! » Et moitié riant, moitié pensifs, ils faisaient ainsi leur petit testament ; puis l'officier commandait : « En max'che ! » et l'on allait aux canons.

Le lendemain, quand ils revenaient du poste, l'un d'eux portait souvent trois, quatre mousquetons et sabres, capotes et gibernes. On savait bien ce que cela voulait dire : trois, quatre d'entre eux étaient tués. Et ce fut ainsi que dura tout le siège, de telle sorte que vers la fin ils restèrent en si petit nombre, qu'on leur adjoignit des soldats de la cavalerie et de l'infanterie pour servir les pièces.

Le bombardement des casernes continuait sans interruption, et dans la matinée du 9, le quartier Saint-Nicolas prit feu. On crut un instant que le vaste bâtiment tout entier deviendrait la proie des flammes \ mais on travailla avec tant d'énergie que l'incendie fut circonscrit dans un des pavillons de la caserne. Un malheureux militaire, maréchal des logis des ouvriers d'artillerie, périt dans le sinistre; l'on retrouva son cadavre sous les décombres.

La Mairie fut bombardée pendant toute la matinée; les projectiles tombaient sur les toits, effondraient la façade, éclataient dans la cour et devaient faire inévitablement des victimes au milieu du personnel des employés de toute espèce qui allaient et venaient sans cesse dans cette cour. A onze heures, un obus y tua un surveillant de la salubrité publique, blessa mortellement un autre employé municipal et atteignit, mais moins grièvement, Tarchitecte de la ville. Dans la même matinée, deux jeunes Strasbourgeois périssaient, Fun, le franc- tireur Frey, des suites d'une blessure reçue aux avant-postes; l'autre, le brigadier de la

garde mobile Fischer, frappé d'un éclat d'obus au moment où il se rendait au fort du Pâté. Les deux jeunes gens appartenaient à d'honorables familles, à la douleur desquelles de nombreux amis prirent part.

Au moment où M. Frey mourait, deux de ses camarades, nommés Biot et Flach , blessés à mort dans une sortie, étaient conduits à leur dernière demeure. Toute la compagnie des francs-tireurs, des soldats de la marine, des gardes mobiles, des élèves de TEcole de santé militaire , des gardes nationaux formèrent cortège aux dépouilles des deux citoyens tombés au champ d'honneur.

Les francs-tireurs ont une place marquée dans rhistoire de ce siège. Ils allaient à l'ennemi avec courage et bravoure et , sous le commandement de leur chef, M. Liès-Bodard, ils formaient un petit groupe de vrais soldats, dont il fallait sans cesse modérer l'ardeur. Leur chef n'avait jamais été militaire ; il était professeur de chimie à la Faculté des sciences de Strasbourg. Comme il était forcément en vacances, le professeur se dit un jour que son inactivité lui devenait une fatigue, et il eut cette idée qu'un bon moyen de passer son temps ce serait, par exemple, de se consacrer corps et âme à la défense de Strasbourg. Et le voilà, se coiffant d'un képi et s' armant d'un sabre, d*un fusil, et commandant les francs-tireurs. Et il était d'un caractère si affable, d'une nature s; franche et si

ouverte» que sa compagnie l'adorait et se serait fait hacher pour lui.

A côté des francs-tireurs, un autre groupe de volontaires s'était formé. C'était la compagnie franche. Commandée par un tout jeune chef, M. Geisen, qui avait servi dans l'armée française et fait campagne, cette compagnie rivalisa de dévouement et d'ardeur avec celle des francs-tireurs et rendit les mêmes services que ces derniers.

La canonnade avait été formidable pendant la nuit; l'artillerie des assiégeants et celle des assiégés mêlaient leurs voix tonnantes sans s'arrêter un seul instant. Du côté sud de la ville, les canons des remparts, tirant vigoureusement pendant plusieurs heures, avaient réussi à empêcher l'ennemi de construire une batterie sur la route de la porte de l'Hôpital, seul endroit où l'on aurait pu placer des pièces, le reste de la contrée étant toujours inondé.

Le matin eurent lieu les obsèques du capitaine Epp, un des braves militaires que l'Alsace prodiguait alors à la France, et qui avait succombé Tavant-demière nuit dans un ouvrage avancé.

Un grand nombre d'officiers de la garnison, des pontonniers surtout, s'étaient réunis pour rendre les derniers devoirs à leur camarade. Le corps était porté par les pontonniers. Le fils du défunt, un jeune enfant, marchait en tête du cortège, à côté du pasteur; le capitaine Epp était âgé de quarante ans seulement. Le pasteur prononça quelques touchantes paroles d'adieu dans la cour de r Hôpital militaire, où le corps du capitaine avait été déposé, et les regrets sympathiques de toute l'assistance firent écho à ces derniers hommages.

Immédiatement après cette cérémonie funèbre eut lieu T inhumation de trois soldats de la marine qui avaient également succombé dans la journée de Tavant-veille.

Le premier, Auguste Viallon, charpentier du service des constructions navales , était tombé — on Fa lu un peu plus haut — frappé par un éclat d'obus dans la rue Sainte-Elisabeth; les deux autres, apprentis marins, deux enfants de l'Alsace, de la garde mobile, incorporés comme apprentis au détachement de marins qui était à Strasbourg, avaient trouvé la mort devant l'ennemi.

Un grand cortège composé de plus de trois cents personnes, les officiers de marine en tête, suivait ces trois cercueils. Un vénérable ecclésiastique prononça à la chapelle de l'Hôpital militaire une éloquente et patriotique allocution qui émut profondément l'auditoire.

Puis les trois braves marins furent portés au clianip du repos et descendus , Tun à côté de Tautre, dans la fosse où dormaient déjà tant de courageux défenseurs de la cité.

La journée du 10 septembre devait être fertile en incidents; elle fut Tune des plus mémorables de cette longue période d'angoisses. Dès le matin, un mouvement extraordinaire s'était produit en ville, et les visages un peu abattus par les malheurs des jours précédents semblaient reprendre un air plus rassuré. Le commandant des francs-tireurs venait de lire à sa compagnie une dépêche annonçant que le général Dumont marchait sur Strasbourg avec un corps de vingt-cinq mille hommes, qu'il serait sous les murs de la ville dans vingtquatre, dans quarante-huit heures au plus, et que l'Alsace serait sauvée dans huit jours. Les Français ont vaincu , disait la dépêche ; Golmar a illuminé.

La ijarde nationale reçut communication des mêmes nouvelles, et dans les casernes elles circulaient de bouche en bouche, transmises, disait-on, par rétat-major. Des officiers de la garnison en avaient des copies, qui furent africhées dans les cafés, et l'on était certain cette fois qu'on n'était plus le jouet d'une illusion, que l'heure de la délivrance avait enfin sonné. D'un autre coté, un habitant de la ville avait pu se procurer un supplément de la Gazcltc de Carlsrnhe^ donnant la nouvelle

de la proclamation de la République à Paris et la composition du nouveau gouvernement. On pensa perdre la raison en apprenant tant de bonheur à la fois.

Ces nouvelles firent le lourde la ville, et la Commission municipale, dans sa séance du jour, interpella le maire pour lui demander quelques éclaircissements. Et le maire fut obligé de répondre qu'il ne savait rien, que l'administration n'avait absolument rien appris, et que l'histoire de la dépêche annonçant le général Dumont et apportée à la Préfecture sur un papier à cigarettes enroulé dans un cigare était une pure invention. Dans la même séance de ce jour, la Commission municipale acquit la certitude que tous ces bruits de victoire, d'arrivée de corps de délivrance n'étaient que l'œuvre de quelque policier, et elle vota un blâme contre celui qui s en était fait le propagateur. Quant à la nouvelle de la proclamation de la République, on la tint pour certaine, d'autant plus ^que la police et l'administration la déclarèrent mal fondée ou non confirmée. Voici, du reste, le compte rendu de la séancu où cette question fut agitée :

« M. le Maire rend compte qu'il sort de la préfecture, où M. le préfet lui a dit n'avoir rien à lui communiquer.

« Il circule pourtant depuis ce matin , dit

M. Schnéegans^ une dépdche que Ton dit avoir été transmise à M. le préfet.

« M, le Maire repond : J'en ai parlé à M. le préfet, qui m'a dit que le fait est inexact.

« On nous a promis journellement, dit M. Ka^ hlé^ une communication de M. le préfet; il serait à désirer qu'elle nous fût faite par écrit.

« Cette observation est appuyée par plusieurs membres ; M. le Maire en prend note.

« M. Sciméegans dit que le commissaire central a communiqué la même nouvelle à M. Morin, lieutenant des pompiers.

c( Il est vivement à désirer, continue M, Schnéegans^ que l'on sache à quoi s'en tenir au sujet de ces nouvelles qui éclosent on ne sait où et qui ont pour effet, alors que le lendemain vient les démentir, de déconcerter et de décourager la population. Je propose que l'on invite M. le commissaire central à se rendre au sein de la Commission.

« Cet avis est partagé.

« En conséquence, M. le commissaire central est appelé à se présenter.

« La séance continue.

« Plusieurs membres signalent de nouveau le danger auquel sont exposées les personnes qui ont à se rendre à la mairie , depuis que l'hôtel de ville est devenu le point de mire des projectiles de l'ennemi, et notamment celles qui ont à faire des déclarations d'actes de l'état civil.

« M. Bœrsch fait à ce propos la proposition suivante, savoir :

« Que la Commission, dans l'intérêt de la sécu- « rite des citoyens, invite M. le maire à prendre « les mesures nécessaires pour que, dans chaque « canton, un registre soit ouvert, destiné à rece- « voir les déclarations de naissance et de décès, « sauf à régulariser cette situation par telle voie «i que de droit, s'il le faut, après la levée de l'état « de siège et le rétablissement de la paix. »

« Cette proposition, à laquelle M. le maire se rallie avec empressement, est adoptée par la Commission, qui s'en remet, pour les détails d'exécution, à la sagesse de M. le maire.

« A ce moment de la séance, M. le commissaire central est introduit.

« M. le Maire lui fait connaître le motif pour lequel il a été prié de se présenter devant la Commission. On prétend, à\\M, le Maire, que vous auriez communiqué ce matin à M. Morin certaine nouvelle arrivée de Colmnr et annonçant une grande victoire de notre armée et l'approche de nos murs d'un corps de 25 000 hommes.

« M. le commissaire central répond :

0 Je ne me souviens pas d'en avoir informé M. Morin ; j'en ai parlé à quelques personnes comme d'un bruit qui courait en ville, mais sans donner à penser à n'importe qui que cette nouvelle avait un caractère officiel.

'< Il est profondément regrettable, dit M. Bœrscli^ que M. le commissaire central se fasse l'organe de semblables bruits, quand il sait qu'ils n'ont rien de fondé. Revêtu d'un caractère officiel, il a une responsabilité qui lui impose de la réserve et de la discrétion; et en propageant, même de bonne foi, des nouvelles inexactes, il engage et il compromet l'autorité supérieure dont il est l'agent. Je demande que la Commission exprime sa désapprobation ; la sécui'ité publique est intéressée à ce qu'on ne leurre pas la population au moyen de faux bruits.

« M, le commissaire central répond :

« Il ne serait pas juste de m'imputer la responsabilité de bruits qui n'émanent pas de moi; je connais les devoirs qui incombent à un agent de l'administration ; je crois être très-prudent et trèsréservé dans l'exercice de mes fonctions, et si, dans mes relations privées, il m'est arrivé de dire : « Tel bruit, telle nouvelle circule, » je ne crois pas avoir de faute à me reprocher.

u M. le commissaire central se retire.

« M. Bœrsch ayant déclaré maintenir sa proposition, M. Saglio s'exprime ainsi :

<c Si vous voulez exprimer un blâme, il faut une enquête. Je n'ai nulle mission de défendre M. le commissaire central ; mais, dans des circonstances difficiles comme celles où nous nous trouvons, une assemblée se doit à elle-même d'être juste envers

tout le monde et de n'accuser qu'en parfaite connaissance de cause.

« M. le Maire se joint à M. Saglio pour demander à la Commission de ne pas commettre d'injustice. M. le commissaire central lui paraît avoir agi avec une entière bonne foi.

«c Ce n'est pas Thomme, c'est la fonction qu'on me semble vouloir atteindre, je crains dès lors que la passion ne vous entraîne à manquer de justice, d'équité, et je vous prie de remettre votre détermination à demain.

« M. Mallarmé fait remarquer que la Commission est en présence d'une double proposition : M. Bœrscli propose d'exprimer un blâme, M. Saglio d'ouvrir une enquête. La proposition d'enquête doit avoir la priorité ; c'est à la Commission à statuer.

« Je comprendrais, dit M. Bœrsch^ qu'il y eût lieu à enquête s'il y avait des faits à rechercher ; mais non, je ne m'occupe que des paroles prononcées dans cette enceinte par M. le commissaire central; il a déclaré qu'il avait propagé des bruits circulant ce matin en ville, et c'est là précisément la faute que je lui reproche. Je formule ainsi qu'il suit la proposition que j'entends soumettre au vote de la Commission :

« La Commission, après avoir entendu les pa- « rôles prononcées devant elle par M. le commis- M saire central, exprime le regret qu'un agent

« ofRciel et intime de l'autorité supérieure se soit « fait l'organe ou le propagateur de nouvelles de « la véracité desquelles il ne pouvait répondre, et « qui sont de nature à leurrer la population et à « compromettre l'autorité supérieure. »

« Après quelques moments de discussion, cette motion, mise aux voix, est adoptée. »

Dans une de ses séances suivantes, la Commission municipale demanda, sur la proposition de M. Charles Bœrsch, qu'il fut pris un arrêté qui destituât le commissaire central. Il fut donc destitué et il lui fut interdit d'exercer aucune fonction publique à Strasbourg.

Une énorme et épaisse colonne de fumée qui s'éleva, vers onze heures, au-dessus de la ville, annonça qu'un vaste sinistre venait d'éclater encore, et le ])ruit se répandit aussitôt que le théâtre était en feu. Strasbourg était si fier de son théâtre, un des plus beaux de la France ! Hélas ! c'était bien vrai : le théâtre fut incendié ce jour-là. On avait lutté aussi longtemps que possible contre le feu qu'allumaient des projectiles sans nombre; mais les obus triomphant à la fin, les flammes commencèrent à envahir la scène. Là se trouvaient enroulées une foule de toiles formant les fonds des décors, et ces vastes rouleaux surchargés de peinture fournirent au feu un aliment facile. Le plancher de la scène, toute la machinerie en bois

~ 163 — s'embrasèrent en un clin d'œil, et les flammes, gagnant les combles, jaillirent bientôt au-dessus de la toiture. Des colonnes de fumée noire s'élevèrent d'abord vers le ciel; puis la flamme rouge, épaisse, immense, happa d'un seul coup le magnifique bâtiment, et le voilà formant une fournaise ardente dans laquelle tout s'engloutit.

De nombreuses familles, plusieurs centaines de . personnes ruinées par le bombardement s'étaient réfugiées et avaient depuis quelques jours établi leur domicile dans les caves et les couloirs du théâtre, couchant sur un matelas qu'elles avaient pu sauver de l'incendie qui avait dévoré leur petite fortune, ou sur la literie provenant de la charité publique. 11 y avait là beaucoup de femmes et d'enfants, des malades aussi, et tous ces malheureux furent obligés pour la seconde fois de fuir l'incendie et la mort, carie feu gagna rapidement les étages inférieurs et les obus tombaient sans relâche dans le brasier. Des soldats, des pompiers se dévouèrent à leur sauvetage, emportant dans leurs bras les femmes, les enfants, ou les guidant à travers les torrents de fumée, puis, une fois dans la rue, se hâtant de les éloigner, de les porter ou de les conduire au loin, dans un endroit à l'abri des projectilcF. On sauva tous ces pauvres gens, mais quelques travailleurs furent blessés, et le concierge du théâtre fut atteint par un éclat qui lui fit une blessure à laquelle il succomba. Le commandant

d'artillerie Bélu fut également blessé en opérant le sauvetage des réfugies.

Un garde national avait arraché quelques partitions aux flammes, et ce fut tout ce qui échappa au sinistre. La scène, les magasins d'accessoires, les magasins de costumes, la salle magnifiquement restaurée une année auparavant, le café, le cabinet du directeur, tout fut brûlé. L'énorme et splendide lustre tomba avec un cliquetis formidable, se brisant en mille morceaux. Au bout de quelques heures, ce fut fini. Les flammes avaient fait leur œuvre, et la fumée qui se dissipait ne laissa plus voir qu'un amas de ruines entassées entre quatre murs noircis et lézardés.

Il y avait alors un mois que Strasbourg était dans l'angoisse et la douleur ; il y avait un mois que ses habitants vivaient isolés du monde, entourés d'un cercle impénétrable ; il y avait un mois que dans la malheureuse ville les ruines s'accumulaient sur les ruines, que les sinistres s'ajoutaient aux sinistres, que les deuils succédaient aux deuils; il y avait un mois que le feu et la mort ravageaient la vieille cité, et chacun se disait : Demain mon tour !... On avait eu pendant ces longues semaines quelques lueurs d'espoir, aussitôt éteintes, et l'on n'osait presque plus être assez téméraire pour espérer encore.

Alors vint se détacher sur ces jours si sombres

et si funestes une heure de vraie joie, une heure de soulagement et de bonheur. Comme Taube qui se lève radieuse après une nuit d'orage, comme le rayon lumineux qui vient éclairer les ténèbres, comme un éclat de rire joyeux retentissant au milieu des larmes, arriva une nouvelle qui fit tressaillir tous les cœurs. On apprit que la Suisse accourait à l'aide de Strasbourg, — non avec ses armes pour chasser Tennemi, ce qu'elle ne pouvait faire étant pays neutre, — mais pour ouvrir ses villes aux femmes, aux enfants, aux vieillards, à ceux qui n'avaient plus ni pain ni asile. La Suisse avait entendu les cris d'alarme et de souffrance de tant de milliers de malheureux; elle s'était émue au récit de tant de catastrqphes, et grande et noble elle avait dit : Il faut les secourir! Et le beau pays d'Helvétie se leva tout entier pour prendre part à cette action généreuse, et puis il envoya ses délégués, qui, triomphant d'obstacles innombrables, parvinrent au but qu'ils voulaient atteindre. Dans la séance de la Commission municipale du 10 septembre, le maire donna lecture de la lettre suivante :

u Berne, le 7 septembre 1870.

« Monsieur le Maire,

« Il vient de se former en Suisse une Société qui s'est donné pour mission de procurer à la ville de

Strasbourg, si cruellement éprouvée, à laquelle se rattachent pour la Confédération tant de beaux souvenirs historiques, l'aide et le secours que permettent les circonstances ; la Société désire surtout préparer un asile, sur le territoire neutre de la Suisse, aux habitants auxquels la sortie de la ville sera permise, notamment aux femmes, enfants, en général aux personnes hors d'état de se défendre.

« Pour atteindre ce but aussitôt que possible, la Société a résolu de nommer une délégation spéciale composée de MM. le docteur Rohmer, président de la commune à Zurich ; le colonel de Bùren, président de la commune à Berne, et le secrétaire d'État docteur BischofF, à Bàle, en la chargeant de se mettre en relation tant avec Son Exe. M. le général de Werder, qu'avec les autorités compétentes de Strasbourg, et d'entamer les négociations nécessaires pour la réussite et l'accélération de l'œuvre d'humanité dont il s'agit.

« Eu égard au caractère de cette mission, le Conseil fédéral n'hésite pas, Monsieur le Maire, à recommander cette députation à votre bienveillant accueil en vous priant de la mettre autant que possible en rapport avec les personnes de votre ville dont la coopération serait de nature à assurer la réalisation du projet en question.

« En même temps, le Conseil fédéral suisse saisit cette occasion pour vous offrir, Monsieur le

Maire, l'assurance de sa considération distinguée,

« Au nom du Conseil fédéral suisse,

«< Le président de la Confédération, « Signé : Dubs.

« Le chancelier de la Confédération,

« Sig?ié : ScHiEss. »

Le maire put à peine achever la lecture de la lettre, tant son émotion était profonde. Des transports d'enthousiasme et de reconnaissance éclatèrent au miheu de rassemblée, et immédiatement on prit des mesures pour informer la population de la démarche tentée en sa faveur par le peuple helvétique. Les délégués devaient arriver le lendemain ; ils avaient écrit au général Uhrich pour lui demander l'autorisation d'entrer en ville, et le général leur avait répondu en ces termes :

10 septembre 1870. « Messieurs,

« L'œuvre qui vous conduit dans les murs de Strasbourg est si honorable qu elle vous assurera à jamais la reconnaissance de la population de no-

tre cité, comme celle de ses autorités civiles et militaires.

« Pour ce qui me concerne en particulier, je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance pour YOtre noble et généreuse initiative. Je me fais un devoir de vous dire d'entrée et dès Tabord combien je suis touché de la grandeur de vos nobles intentions.

« Un parlementaire se rendra demain à Eckbolsheim, vers les onze heures, avec ordre de vous accompagner jusqu'à Strasbourg.

« Agréez, Messieurs , Tassurance de ma plus haute estime.

c( Le général de division commandant la 6*^ division militaire.

Signé : Uhrich.

« A MM. les délégués de Zurich, Berne et Baie. »

On passa une nuit anxieuse et inquiète; le bombardement continuait avec fureur, semant la mort et rincendie ; le faubourg de Pierres était encore en flammes. Chacun pensait à la députation des

Suisses, et l'on se demandait s'il était \raiment possible que les portes s'ouvrissent pour livrer passage à des amis, à des sauveurs ; on avait peine à croire à ce bonheur, et le bruit se répandit que ceux qu'on annonçait pour le lendemain n'étaient autres que des émissaires des assiégeants, qui entreraient sous le prétexte d'ofFrir l'hospitalité de la Suisse et qui rendraient ensuite compte à l'ennemi de la situation de la place. Quant aux femmes et aux enfants qu'ils promettaient d'emmener, les espions prussiens trouveraient bien un moyen d'éluder la promesse. Voilà où la douleur et l'angoisse avaient conduit les esprits; on ne pouvait plus se faire à l'idée d'un bonheur, et ceux qui s'annonçaient en amis pouvaient n'être que des traîtres!... Elle était pourtant vraie, cette fois, la bonne nouvelle qu'on avait apprise ; la joie ne devait pas se changer en déception cruelle ; c'était bien la Suisse qui intervenait.

A onze heures du matin, la Commission municipale se réunit à Thôtel du Commerce, et, le maire et les adjoints en tête, se rendit à la porte Natio- ■ nale, par laquelle les délégués devaient entrer ; une immense foule les suit, et dans toutes les rues règne une animation extraordinaire, malgré le bombardement qui durait toujours. Tout à coup le pont-levis s'abaisse, la foule se découvre, des milliers de voix poussent le cri : Vive la Suisse!...

C'est la députation qui vient de paraître sousi porte.

Le m aire s'avança et prononça les paroles sui vantes :

«c Messieurs,

« L'humanité, la charité chrétienne vous amènent au miheu d'une ville ravagée au nom d'un prétendu droit de la guerre. Soyez les bienvenus, et recevez l'expression de notre profonde reconnaissance. Bien des souvenirs historiques nous rattachent à vous, vous venez les resserrer encore, et nous trouvons toujours des amis dans les nobles citoyens de la République helvétique, qui jadis étaient les alliés de Strasbourg, et qui, sous nos rois, n'ont jamais cessé d'être avec la France dans les termes d'une étroite aUiance.

« Oui, messieurs, soyez les bienvenus, dans ces jours si douloureux pour notre cité; vous qui venez pour sauver des femmes, des enfants, des vieillards, que n'avaient pu soustraire aux horreurs de la guerre ni le général gouverneur de la place ni l'évêque vénéré du diocèse.

« Rapportez à l'Europe le spectacle dont vous allez être témoins dans nos murs ; dites ce qu'est la guerre au dix-neuvième siècle.

« Ce n'est plus contre des remparts, contre des soldats que le feu est dirigé ; c'est contre les popu-

laiions qu'elle se fait ; ce sont des femmes et des enfants qui en sont les principales \ictimes.

« Nos remparts, vous l'avez vu, sont intacts, mais nos demeures sont incendiées. Nos églises, monuments séculaires et historiques, sont indignement mutilées ou détruites, et notre admirable Bibliothèque est à jamais anéantie par la savante et religieuse Allemagne.

« La conscience de l'Europe du dix-neuvième siècle admetira-t-elle que la civilisation recule à ce point de vandalisme et que nous retombions sous l'empire des codes de la barbarie ?

« Vous pourrez dire tout cela à l'Europe, mais dites également que ces cruautés, ces dévastations, ces actes renouvelés des musulmans et des barbares sont inutiles, qu'ils n'ont point dompté nos courages, et que nous restons ce que nous avons toujours été, ce que nous voulons rester toujours, des courageux et fermes Français, et comme vous, messieurs, des citoyens dévoués et fidèles à la patrie. »

Les trois délégués du généreux peuple arrivent en se donnant le bras, paraissant en proie à une émotion bien vive. Que de larmes coulèrent quand on vit ces trois hommes mettre le pied dans la malheureuse ville ! Chacun aurait voulu leur serrer les mains et les bénir, car chacun avait une mère ou une sœur ou un enfant pour qui il avait d'in-

cessantes craintes, et qui maintenant allaient pouvoir trouver un asile protecteur. Tous les hommes se sentaient revivre ; savoir eu sûreté ceux qu'on aime, ne plus lutter que pour soi-même, cela donne une grande force et un grand courage !

Des liens d'amitié bien franche unissaient déjà Strasbourg à la Suisse, des Hens remontant à travers les siècles, alors que Strasbourg, cité libre, contractait des alliances politiques avec les rois et les princes, et que la similitude de ses institutions, de ses mœurs et de ses intérêts la rapprochait naturellement des cantons de THelvétie. Ces liens historiques sont renouvelés et scellés aujourd'hui pour jamais. La reconnaissance que la génération actuelle de Strasbourg porte à la Suisse devra se perpétuer dans les siècles ; il faudra imprégner à tous les enfants strasbourgeois le saint culte de la gratitude envers le peuple helvétique ; il faut que l'histoire garde dans ses annales cette œuvre d'humanité et de fraternel dévouement.

Comme ils sont grands les peuples qui s'instruisent à l'école de la liberté !

Quand les délégués suisses furent entrés..., mais ici l'auteur de ce petit livre cède la parole aux généreux citoyens mêmes dont il est question dans ces dernières pages. Les délégués suisses, de retour dans leur pays, rendirent compte de leur mission à leurs compatriotes. La description qu'ils ont faite de leur voyage et de leur arrivée à Strasbourg est

écrite avec sentiment, avec loyauté, avec franchise; dans chaque hgne on trouve Thomme de cœur et d'honnêteté, et ce sera certes avec intérêt qu'on hra ce touchant récit :

« De Bàle nous était arrivée la nouvelle de la détresse de Strasbourg, la vieille ville alliée des cantons suisses , soumise aux terribles épreuves d'un bombardement et d'un long siège, en même temps qu'un appel à porter aide et secours à ses misères.

« Qui pouvait le faire de préférence? N'est-ce pas la plus belle mission des Etats neutres que de prendre une part des souffrances de ceux qui sont visités par le fléau de la guerre ? C'est, en effet, de ce côté-là que peut venir une assistance libre de toutes préoccupations accessoires et n'ayant pour objet que d'adoucir ces souffrances. Il nous a donc paru que le plus urgent était de chercher à ouvrir une issue hors de leur ville aux Strasbourgeois le plus profondément atteints par les calamités du siège, et de leur offrir l'hospitalité de la Suisse.

« La conférence d'Olten (7 septembre}, rapidement réunie avec la coopération du Conseil fédéral, décida d'envover immédiatement sur les lieux une délégation, afin d'obtenir la sortie de la population assiégée, en même temps que, dans notre patrie, on se préparerait à la recevoir.

« Cette délégation a été^composée de trois mem-

bres, un de chacune des trois villes représentées à la Conférence ; savoir : M. BischofF, de Bâle, de qui était partie l'initiative ; M. le D*" Rœmer, président du Conseil de la ville de Zurich, et M. le colonel de Bùren, de Berne.

« Pleine de confiance dans la coopération de ses concitoyens, la délégation partit pour Strasbourg. Gomment serait-elle accueillie parles assiégeants? Aurait-elle accès dans la ville assiégée ? Dans quel état la trouverait-elle ? Dans quelle mesure pourrait être efficace le secours apporté ?

« Ces questions ne nous causaient pas peu d'inquiétude. Mais il ne pouvait être question d'autre chose pour le moment que d'arriver sur place le plus promptement possible, pour attendre des faits eux-mêmes une réponse positive. Nous devions croire avec une pleine confiance que Dieu nous assisterait et nous ouvrirait la voie.

« Nous étions nantis de lettres de recommandations du Conseil fédéral ainsi que du ministre à Berne de la Confédération du Nord, M. le général de Rœder, et, dès le lendemain du jour où s'était tenue la conférence, les trois membres de la délégation se réunissaient à Bàle, qu'ils quittaient aussitôt pour arriver encore le même jour à Fribourg en Br isgau

« Snr une communication que je lui avais adressée, M. le lieutenant d'état-major H. de Wattenwyl, qui avait déjà précédemment témoigné le

désir de voir le siège, s'était joint à nous, et nous fûmes aussi accompagnés de M. le banquier Staehling, de Strasbourg, qui se trouvait à Bàle déjà depuis plusieurs semaines. Comme ancien membre du Conseil municipal de sa ville natale, il était mieux placé que personne pour nous orienter exactement sur les choses de Strasbourg, et de bonnes connaissances de M. le D"^ Bischoff dans le grand-duché de Bade nous ont été très-utiles pour atteindre le but de notre voyage,

« Pour arriver devant la forteresse, nous quittâmes, le 9, le chemin de fer badois à Dinglingen, où nous attendait une voiture, et, dans cette localité, nous reçûmes deux ordonnances à cheval pour nous accompagner. Nous passâmes le Rhin sur le pont volant entre Ichenheim et Plobsheim, et nous nous trouvâmes bientôt dans le rayon de F armée assiégeante.

« De bien loin nous avions déjà vu se dresser devant nous le clocher de la Cathédrale, et nous entendions maintenant le tonnerre de rartillerie. Le temps était pluvieux et orageux.

« Vers le soir seulement, nous arrivâmes au quartier général de la division badoise à OberschoefFolsheim. Nous nous annonçâmes aussitôt au commandant de la division, général de la Roche. Sur sa recommandation et avec Taide et la bonne volonté du maire, nous trouvâmes, non sans peine^ avec de l'argent et de bonnes paroles, une petite

place chez un habitant de confession israélile, puis une très -amicale réception chez un notaire demeurant en face, M. Ammann. L'espace n'était pas grand, car le général de brigade de Degenfeld avait déjà son quartier dans la maison du notaire ; mais nous y reçûmes du moins un abri et des places pour y coucher. A défaut de lits, nous nous tirâmes d'affaire avec des couvertures que nous avions apportées, et l'endroit fut aussitôt désigné comme • le quartier général de la délégation suisse, ou le qiîartier des conimissair^es internationaux .

« Le jour suivant, 10 septembre, notre premier soin fut de nous rendre à Mundolsheim, au quartier général de Tarmée assiégeante, et de nous présenter au commandant en chef, M. le général de Werder. Il nous reçut avec beaucoup d'amabilité, nous indiqua les raisons d'ordre militaire qui s'opposaient à nos demandes, mais finit cependant par y accéder facilement.

« Quant aux négociations qui y étaient relatives, il nous renvoya au chef de son état-major général, M. le lieutenant-colonel de Leszcinsky, avec lequel nous eûmes dès lors des entretiens multipliés et qui se montra toujours sympathique à notre entreprise et disposé à nous venir efficacement en aide.

« Aussitôt il se chargea de faire annoncer notre visite à Strasbourg au commandant de la place et de faire parvenir dans là ville la lettre du Con-

seil fédéral au maire de Strasbourg; par la voie d'un parlementaire, notre admission dans la place fut demandée pour le lendemain.

« Nous fûmes reçus surtout avec une chaleureuse sympathie par S. A. le grand-duc de Bade, qui avait établi son quartier général dans le village voisin de Lampertheim, et nous ne fûmes pas peu encouragés par l'excellent accueil que nous trouvâmes auprès de lui. Cependant il s'agissait toujours de savoir comment se résoudrait la question principale, celle de notre admission dans la forteresse. Quelque favorable que fût le but de notre mission pour les intérêts des assiégés, nous ne pouvions nous empêcher d'éprouver certaines craintes en songeant à tout ce qui nous avait été dit du caractère du général Uhrich. Mais combien la réalité se présenta d'une manière différente !

« La réponse du général, apportée par un parlementaire, était conçue dans des termes si reconnaissants et si cordiaux que toute incertitude disparut de notre esprit. Nous étions tombés d'accord avec le commandant de l'armée allemande pour huit heures, mais le commandant de la forteresse nous assignait onze heures. Dans le doute où nous nous trouvions de savoir laquelle des deux indications serait en définitive maintenue, dès huit heures du matin nous nous trouvions auprès du colonel de Kenz, commandant des avant-postes, et là nous attendîmes jusqu'à onze heures, après avoir reçu

Fhospitalité d'un fabricant, M. Minder. Du petit belvédère de sa maison, nous embrassions du rS'gard toute la contrée environnante. Le ciel s'était éclairci depuis la veille, mais de Kœnigshoffen il s'élevait une colonne de feu et d'épaisse fumée; un violent incendie y avait été allumé par les projec^ tiles de la forteresse. Sur les remparts comme sur les ouvrages des assiégeants, roulaient les nuages blanchâtres des batteries avec le bruit du tonnerre.

« A l'heure dite, se présenta l'officier prussien qui devait nous accompagner comme parlementaire ; il était avec son trompette. Nous le suivîmes sur la route qui, par Kœnigshoffen, arrive à la porte Nationale (Weissthurmthor), d'abord en voiture, puis à pied lorsque nous fûmes dans le voisinage de la place. Sur ce point, la batterie des assiégeants avait interrompu son feu, et celui de la forteresse se tut également en face de nous.' Un parlementaire français sortit à notre rencontre sur le glacis, monté sur un beau cheval arabe. Les deux officiers échangèrent les papiers dont ils étaient porteurs, et nous suivîmes le parlementaire français. On nous fit un chemin par-dessus un parapet en terre pour que notre voiture pût passer ; les portes étaient ouvertes. Quelle entrée dans cette ville livrée à toutes les ancfoisses î

« Un monsieur velu de noir vint à nous, et à la porte même nous attendait tout le Conseil municipal

de Strasbourg, en habits noirs, le maire et son adjoint en tête, avec l'écliarpe tricolore. Plus loin, âe nombreux groupes d'habitants. Nous fûmes accueillis par des cris de : f^i^e la Suisse! etc. Des larmes d'émotion coulaient sur toutes les joues. C'était la première fois depuis le commencement du siège, depuis les jours et les nuits terribles du bombardement, que du dehors des amis pénétraient dans la ville si rigoureusement éprouvée, lui apportant leur sympathie et leur aide. Quel cœur n'eût été profondément touché ! Et que vîmes-nous tout aux alentours? Une affreuse destruction : le quartier au travers duquel passait la rue était en grande partie brûlé, et le spectacle que j'avais sous les yeux m'a rappelé les ruines de Glaris lorsque je les visitai quelques jours après la catastrophe. A l'adresse qui nous fut lue par le maire au nom du Conseil municipal, M. Bischoff répondit pour nous brièvement que, trop peu éloquents, nous chercherions à faire parler les faits pour nous.

«< Nous arrivâmes après cela par le pont sur l'Ill dans rintèrieur de la ville. Là la destruction était beaucoup moindre. Au milieu des quartiers, on vovait cà et là quelques maisons brûlées jusqu'au rez-de-chaussée. Beaucoup d'autres pouvaient être endommagées, mais en somme il n'y avait rien d'extraordinaire. Ce qui frappait plutôt? c'est que, se sachant dans une ville populeuse, on ne voyait que des magasins fermés, des fenêtres en

partie barricadées, des soupiraux de caves bou- (Jiés. Mais une grande foule de peuple étroitement pressée nous attendait au passage. M. le maire voulut Téviter et nous faire prendre une autre rue, mais, cédant aux acclamations qui se faisaient entendre, il continua à suivre la même route que précédemment.

« Le Conseil municipal a établi son siège à l'hôtel du Commerce. La mairie, en effet, avait été fort maltraitée. On s'y sert, comme salle des séances, d'un local voûté dans lequel on nous fit entrer. Nous nous étions attendus à ce que nous fussions avant tout conduits au commandant de la forteresse, mais la préséance fut, en cette affaire, entièrement et sans contestation laissée à rautorilé communale.

« L'officier qui nous avait introduits resta avec nous; nous refusâmes les rafraîchissements qui nous furent offerts; il y avait de plus urgente besogne à faire. M, Bischoff exposa succinctement le programme que nous nous étions donné, les mesures qu'il y aurait à prendre, en particulier en ce qui concernait l'établissement d'un rôle de toutes les personnes qui seraient dans le cas de faire usage de l'autorisation éventuelle de sortie des deux commandants militaires. On nous demanda quel pourrait en être le nombre. Nous ne pûmes donner une réponse précise, n'ayant nous-mêmes aucune indication à cet égard. Avant tout, il fallait

constater le cas où la sortie était nécessaire; dans ce but, la mairie devait faire une publicaliou daus laquelle chacun pouvait se faire annoncer, les femmes et les enfants, les vieillards et les malades devant naturellement être pris particulièrement en considération ; on recommandait d'user de discrétion dans l'établissement de cette liste, puisque ce n'était pas à nous qu'il appartenait de prononcer en dernier ressort. Dans tous les cas, cette tâche devait incomber aux autorités communales, puisque, ne connaissant ni les personnes ni les circonstances, nous ne pouvions nous-mêmes y coopérer.

« Après ce'a vint le lourde !a visite au commandant de la place, le général Uhricli; son quartier général se trouve dans la ville, dans l'hôtel même qu'il occupe en raison de ses fonctions. Les boulets n'avaient pas épargné cet hôtel, mais il présentait encore une belle apparence. Le général s'était arrangé au rez-de-chaussée un bureau de travail et une chambre à coucher. La réception qu'il nous fit fut tout à fait conforme à la lettre qu'il nous avait envoyée. Il se déclara parfaitement d'accord avec notre programme et fit preuve de la meilleure volonté pour nous aider à le réaliser.

« Le maire nous accompagna, et le préfet fut appelé; nous échangeâmes aussi quelques mots avec lui sur l'attitude excellente et le dévouement des habitants, ainsi que sur leur immuable attachement à leur patrie.

« Le général Uhricli ne nous adressa pas une seule question sur les événements qui se passaient au dehors, et il va sans dire que, de notre côté, nous ne voulions pas sortir des termes de notre mission. En revanche, l'amiral Excelmans, qui était venu à Strasbourg pour y prendre le commandement d'une flottille de chaloupes canonnières sur le Rhin et qui, tout en se trouvant maintenant sur la terre ferme, rend de bons services à la défense de la place, adressa une série de questions successivement à chacun de nous pour obtenir des informations sur l'état des choses.

« Fait singulier! On avait à peine un soupçon dans la forteresse des terribles revers qui avaient frappé l'armée française durant ces derniers temps, ou bien l'on ne pouvait ou ne voulait pas croire aux nouvelles contenues dans les journaux et les dépêches d'Allemagne que, de temps à autre, les assiégeants communiquaient au commandant de Strasbourg. Nous confirmâmes la pleine authenticité de la catastrophe de Sedan, et nous répondîmes de la manière la plus négative à la question qui nous fut posée à l'égard de succès remportés par l'armée française et de l'approche de Strasbourg d'une armée de secours.

« On a souvent fait au commandant le reproche d'avoir laissé les habitants, comme aussi d'ailleurs ses troupes, dans l'ignorance absolue de ce qui se passait au dehors, et de les avoir même entretenus

de fausses espérances sui l'arrivée prochaine d'une armée française, les trompant ainsi afm de les exciter à la résistance. Je dois dire qu'à notre égard il ne montra pas ,'a moindre trace de défiance, et nous laissa la plus complète liberté de circuler dans la ville et de converser avec les habitants. Mais nous n'en eûmes que plus scrupuleuse attention à ne pas abuser de cette confiance.

« Une promenade au travers de la ville nous permit de visiter spécialement la Cathédrale. Il est vrai que sur le sol gisent quelques débris. Un boulet qui a atteintla lanterne, l'a quelque peu endommagée, et plusieurs boulets ont traversé des vitraux. La toiture en bois de la nef a été brûlée, mais au-dessous subsistent toujours les voûtes intactes. L'imposant édifice reste debout dans toute sa majesté. Son horloge admirable n'a point été non plus détruite ; seulement on ne la remonte plus. Ce n'est pas sans peine que nous avons obtenu la permission de pénétrer dans l'intérieur \ les portes étaient closes j dans une des chapelles latérales officiait un ecclésiastique ; sauf lui et nous, l'église était vide.

« Maintenant, du reste, les batteries allemandes ont l'ordre exprès de respecter la Cathédrale ; les habitants nous ont fait remarquer que cependant, le matin même, elle avait encore été atteinte par un projectile. Ace que nous avons appris, il s'agissait d'un shrapnel qui y avait été envoyé

coninie aveitisseincnt, parce (jue les assiégeants avaient vu quelqu'un monter au clocher, qui est un superbe observatoire pour examiner toute la campagne aux environs et en particulier tous les travaux du siège.. Les assiégeants disent avec justice que, s'ils s'imposent l'obligation d'épargner ce monument, il faut qu'à leur tour les assiégés renoncent à en tirer parti pour leur défense.

c< La perte la plus irréparable est celle de la Bibliothèque, qui a été complètement brûlée ; les pistolets de Klèber et quelques autres curiosités qui ont été sauvées ou retrouvées sont bien peu de chose à côté des trésors perdus irrévocablement pour la science. Mais pourquoi n'a-t- on rien fait pour les mettre à l'abri, par exemple, dans les caves, dit-on dans le camp allemand, puisque vingt-quatre heures à l'avance le l)ombardement avait été annoncé au commandant de la place ? Il paraît que celui-ci, d'après ce qui nous a été indiqué, n'avait point donné aux habitants communication de cet avis de l'ennemi.

« L'incendie du Temple-Neuf et d'une partie du Gymnase appartenant aux protestants constitue aussi une lourde perte, et le jour avant notre entrée dans Strasbourg le théâtre avait été détruit. Ce fait est surtout sensible en ce moment parce qu'il servait de refuge à beaucoup de personnes qui avaient été priv(^es de leurs logis par le bombardement. On ne tirait plus sur la ville elle-même, mais

seulement sur les remparts et les bâtiments militaires; mais les boulets ne vont pas toujours à leur adresse, et pendant que nous nous trouvions dans la ville, nous en avons entendu siffler et éclater plus d'un.

« Les habitants croyaient que, pendant notre présence, le feu serait interrompu et qu'ils pourraient respirer pendant quelque temps, et ils n'ont guère été satisfaits lorsqu'ils ont vu qu'il n'en était tenu nul compte. Quanta nous, nous ne nous étions point attendus à cette suspension du feu. et nous comprenions parlaitemcnt que le siège ne pouvait être interrompu pour nous. Il nous suffisait pleinement d'avoir pu entrer facilement et sans danger dans la place.

« Sur notre chemin, nous rencontrâmes cà et là des personnes de connaissance. M. Stivhling, notre compagnon, avait fait préparer dans sa maison une collation à notre intention. Ses fils et ses domestiques étaient restés au logis et avaient élu domicile dans les caves; on y faisait mêmela cuisine. Il avait pu se procurer au dehors un peu de viande, qui coûte en ce moment dans la ville 3 francs la livre, — la viande de cheval moitié de ce prix. Il ne paraît pas, du reste, qu'il y ait manque de subsistances. Nous reçûmes chez M. Slaehlino- la visite de plusieurs personnes. Deux aimables jeunes filles nous présentèrent mu bouquet colossal ; ce sont les nièces du frère du maréchal Pélissier, qui, il v a

peu de jours, a été tué par un obus dans sa maison située vis-à-vis de celle où nous nous trouvions. Cette famille de L... a quitté peu après Strasbourg avec notre première colonne d'émigrants.

Vers quatre heures, nous nous trouvâmes de nouveau à la Mairie pour opérer notre retour. Le même parlementaire qui nous avait reçus nous accompagna hors de la forteresse ; on nous avait donné beaucoup de lettres à remettre à leur destination; au quartier général allemand, on voulut bien se charger de les faire parvenir.

« Nous revenions pénétrés de profondes impressions et reconnaissants du fond du cœur pour la cordiale réception des habitants, pour le bon accueil du commandant et pour la protection qui nous avait préservés de tout accident.

a Le jour suivant, nous nous rendîmes de nouveau au quartier général allemand. Il fallait concilier l'exécution des mesures avec le délai nécessaire pour dresser les listes de sortie. Nous n'avions encore aucune notion du nombre de ceux qui pouvaient se présenter pour quitter la ville; mais le général de Werder paraissait disposé à se montrer large. Déjà, sur Tintervention du grand-duc de Bade, un certain nombre de personnes et de familles avaient pu être successivement renvoyées de la place. Maintenant le commandant allemand mit à notre disposition environ trente chars par colonne d'émigrants, pour les recevoir aux portes de la

place et les conduire de là jusqu'au pont de bateaux de Rliinau. Là, d'autres voitures devaient les prendre et les amener au chemin de fer bgdois, qui, à son tour, devait les expédier sur Bâle, gratuitement, par un train spécial. Le général de Werder attachait une certaine importance à ce que les émi^ grants se rendissent en Suisse ; il paraît que quelques-uns, antérieurement, avaient occasionné des plaintes par suite de leur conduite vis-à-vis des Allemands.

« Notre intention était d'organiser à Lahr et à Dinglingen une étape où les émigrants pussent passer la nuit suivant leur sortie de Strasbourg, pour repartir le lendemain matin, dételle façon que ce jour-là ils pussent arriver en Suisse jusqu'au lieu de leur destination. MM. Bischoff et de Wattenwyl se rendirent par conséquent le 13 au matin à Lahr pour y disposer tout en conséquence. Ils y trouvèrent beaucoup de bonne disposition à leur prêter assistance, mais il ne leur fut pas possible d'y établir un quartier de nuit. Il fallut donc activer autant que possible la traversée de Strasbourg jusqu'au chemin de fer badois, afin que celui-ci pût au moins dans la même journée porter ses passagers jusqu'à Bâle. Les habitants de Lahr se sont prêtés avec beaucoup d'hospitalité à la réception des malheureux Strasbourgeois, et leur ont, entre autres, préparé des rafraîchissements.

« Tous ces préliminaires absorbèrent du temps,

et c ne fut que le jeudi 15 septembre, à dix heures du matin, que put avoir lieu la sortie de la première colonne des émigrants de Strasbourg se rendant en Suisse. »

C'est là que se termine cette simple et fidèle narration. Elle dépasse la date du 11 septembre, sous laquelle nous écrivions au moment de l'intercaler dans nos pages, et nous allons reprendre les événements au point où nous les avons laissés.

A cinq heures du soir, les délégués quittèrent la ville, et l'affiche suivante fut placardée sur les murs :

MAIRIE DE LA VILLE DE STRASBOURG

AVIS

« Les personnes qui désirent obtenir, pour elles et pour leurs familles, un sauf-conduit pour quitter la ville sous les auspices des délégués de la Confédération suisse, sont invitées à se faire inscrire au bureau qui sera établi à l'hôtel du Commerce (local de la Bourse, rue des Serruriers), à partir de lundi 12 septembre courant, à huit heures du matin.

« Strasbourg, le 11 septembre 1870.

« Le Maire, Humann. »

De grand matin, les habitants se pressèrent devant riiôtel du Commerce ponr se faire inscrire à TefFet d'obtenir des saufs- conduits, et plusieurs milliers de demandes furent remises dans Tespace de quelques heures.

Les délégués suisses avaient apporté à Strasbourg autre chose encore que l'offre de l'hospitalité pour les malheureux ; ils avaient apporté la confirmation de certaines nouvelles qui circulaient depuis quelques jours en ville et que l'administration s'obstinait à ne pas confirmer. Ils annoncèrent que la République était effectivement proclamée à Paris ; que l'empereur était prisonnier ; que 80 000 soldats français avaient capitulé à Sedan, et que l'armée allemande devait être sous les murs de Paris.

Le Courrier du Bas-Rhin^ qui connaissait toutes ces nouvelles depuis plusieurs jours, mais qui n'a^ait pas voulu les lancer dans le public faute de confirmation positive, n'hésita plus à les publier dès le moment où des hommes comme les délégués suisses les lui donnaient pour certaines; il fit paraître un supplément contenant le résumé des der-

niers événements. La proclamation de la République mit toute la population en joie; quant à la capitulation de Sedan, on la réputait impossible et inventée. Il fallut que le Courrier du Bas- Rhin publiât des extraits de quelques journaux français qu'il était parvenu à se procurer, pour qu'on admît enfin comme vrai ce fait unique dans les annales militaires.

La Commission municipale venait à peine d'entrer en séance lorsqu'on lui annonça l'arrivée du baron Pron, préfet du Bas-Rhin. Laissons parler ici le procès-verbal :

« A ce moment de la séance, M. le Préfet entre dans la salle, prend place au bureau et communique à la Commission les dépêches importantes qu'il venait, a-l-il dit, de recevoir de M. le sous-préfet de Schlestadt.

« Ces nouvelles consistent dans la déchéance de la dynastie napoléonienne, dans la proclamation de la République et dans la constitution d'un gouvernement de défense nationale.

« M. le Préfet donne ensuite lecture d'une proclamation qu'il adresse aux habitants de Strasbourg pour leur annoncer que, « dès hier soir, sur le bruit « apporté par des étrangers honorables que la Ré- « publique était proclamée à Paris, il s'était em • « pressé d'écrire aux membres du gouvernement " provisoire qu'il résignait son mandat, et se bor-

'c nerail, en attendant l'arrivée de son successeur, à a assurer la tranquillité publique et à garantir de- « vant l'ennemi la dignité du drapeau national. »

« M. le Préfet a fait encore la communication suivante : Qu'il résulte d'une lettre particulière reçue par lui, que le Corps législatif a déclaré « que « Strasbourg, ses soldats et ses citoyens ont bien « mérité de la patrie. »

« Après avoir donné ces communications, M. le Préfet se retire .

« M. Charles Bœrsch propose aussitôt à la Commission de faire acte d'adhésion aux grandes résolutions du peuple de Paris. Cette motion est accueillie aux cris de : J^ive la République !

c( Une députation se rend aussitôt auprès du général.

<c La séance, suspendue pendant une heure, est reprise à cinq heures et demie.

« La députation est de retour du quartier général. 37. le Maire l'invite à rendre compte du résultat de son entrevue avec le général Uhrich.

« M, SagUo^ au nom de ses collègues, fait connaître la réponse du général, pouvant se résumer ainsi :

« C'est une chose grave de proclamer un gouver- « nement nouveau ; la gravité augmente lorsqu'un « chef militaire n'a pas reçu de son supérieur hiéu rarchique de communication officielle. Je me » trouve dans cette position ; personnellement je

« n'éprouverai aucune répugnance à la démarche « qui m'est demandée . Déjà j'ai servi la République or et je l'ai servie avec loyauté; mon désir, en ac- « complissant mes devoirs, est de marcher d'ac- « cord avec cette population qui s'est si noblement «< conduite et avec ses représentants. Vous com- « prendrez néanmoins qu'avant de prendre une ré- « solution importante, j'examine de nouveau les « dépêches arrivées à la Préfecture et que je prenne u r-.wis de mon Conseil de défense. Veuillez venir « me retrouver demain à dix heures. »

« M. Charles Bœrsch complète cette relation par les mots suivants:

« Ayant demandé au général s'il ne comptait pas « dès à présent annoncer à la ville de Strasbourg « la proclamation de la République, M. le général « a répondu qu'il ne lui serait possible de le faire « que quand il en aurait reçu l'oidre officiel de « son supérieur, le minisire de la guerre; mais il u a ajouté qu'il acceptait comme un fait réel l'évé- « nement politique dontladéputation venait de lui « donner la nouvelle. »

u M. le Maire dit qu'il n'est pas étonné des paroles prononcées par le général ; le général Uhiich, ajoute M. le Maire, est un brave et digne citoyen, un bon Fi'ançais, plein de loyauté et de patriotisme. »

Il n'y avait donc plus de doute possible : la France était délivrée des l'onaparle ! Et dans ce pauvre Stras])Ourg si malmené, si souffrant, si

attristé, si abattu, on oiil)lia un instant l'ennemi et son bom])ai(]ement, on eut un instant le cœur tout à la joie, et, spectacle unique clans le monde et clans riiistoire, cette ville qui brûlait d'un cote, cette ville qui s'effondrait de l'autre, cette ville dont les rues étaient sillonnées par les convois funèbres et les brancards des blessés, cette ville qui semblait à l'agonie, elle se pavoisa, et pendant quelques heures les drapeaux flottèrent aux façades. Les couleurs de fête brodées tout à coup sur un crêpe funèbre

Ah ! pourquoi le terrible bruit des obus vint-il alors la rappeler à elle-même? Pourquoi celte joie qui jaillissait de tous les cœurs et de tous les visage fut-elle refoulée si vite ? C'était un tourment horrible que d'étouffer ainsi le bonheur qui voulait faire explosion, que de quitter tout à coup le sourire pour reprendre le deuil, que d'entendre crier: au feu! au lieu d'entendre retentir la Marseillaise !

Le lendemain matin, deux proclamations étaient affichées; l'une, émanant du Préfet, était ainsi conçue :

PRÉFECTURE DU BAS-RHIN

« Strasbourg, 12 sept. 1870, 4 h. du soir. « Habitants de Strasbourg,

« Pour la première fois, après douze jours d'angoisses, je reçois des nouvelles de Paris, nouvelles que j'ai lieu de croire officielles, malgré la -voie détournée par laquelle elles m'arrivent de Schlestadt.

« Ces nouvelles les voici :

« Paris, 4 sept. 1870, 6 h. du soir.

u A MM. les Préfets^ Sous-Préfets^ au Gouverneur général de V Algérie et à toutes les stations /elé graphiques de France,

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