RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
nnNiSTÈRE DE 1,'intékieur,
ti La déchéance a été prononcée au Corps législatif, la République a été proclamée à T hôtel de ville. Un gouvernement de défense nationale , composé de onze membres, tous députés de Paris, a été constitué et ratifié par Tacclamation populaire.
« Les noms sont : Emmanuel Arago, Crémieux, Jules Favre , Ferry , Gambetta , Garnier-Pagès ,
Glais-Bizoin, Pelletan, Picard, Rochefort, Jules Simon.
« Le général Trochu est à la fois maintenu dans ses pouvoirs de gouverneur de Paris et nommé ministre de la guerre, en remplacement du général Palikao.
« Veuillez faire afficher immédiatement et, au besoin, proclamer la présente déclaration pour le gouvernement de la défense nationale.
« Le ministre de l'intérieur, <c Léon Gambetta .
« Paris, 4 sept. 1870, à six heures du soir.
« Pour copie conforme :
« Le Chef de service, « Weck. »
« Sans attendre cette dépêche et sur le bruit apporté hier dans la ville par des étrangers honorables que la République était proclamée à Paris, je me suis empressé d'écrire à IVDL les membres du gouvernement provisoire que je résigne mon mandat et me borne désornmais, en attendant, soit la levée du siège, soit l'arrivée de mon successeur, à assurer la tranquillité publique et à garantir devant Tennerai la dignité du drapeau national.
« Hal)ilants de Stiasbou)'<(, je vous devais la vérité; je vous l'apporte dès qu'elle m'est parvenue.
« J'ajoute que d'une lettre particulière il résulte que le Corps législatif a déclaré que Strasbourg^ ses habitants et ses autorités ont bien mérité de la patrie l
<' Dans ces heures de souffrances patriotiques, laissez-moi vous donner le conseil de rester calmes, de respecter les autorités et de soutenir noblement le drapeau de la France.
'< En vous quittant, j'emporterai le souvenir de vos nobles et solides qualités, de vos bons sentiments à mon égard. Je n'oublierai jamais ni votre excellente ville, ni ce beau département qu'il m'a été doux d'administrer pendant cinq années.
« Strasbourg, le 12 septembre 1870, quatre heures du soir.
« A. Pron. »
L'autre proclamation émanait du général. Elle contenait ce qui suit :
« Habitants de Strasbourg, officiers, sousofficiers et soldats de la garnison !
" La République a été proclamée à Paris. Un ffouvernemenl de défense nationale s'est constitué.
En tête de son programme il a mis l'expulsion de l'étranger du sol français. Nous nous rallierons tous à lui, nous, chargés de la défense de Strasbourg, chargés de conserver à la France celte noble et importante cité.
« Unissons donc nos volontés et nos forces pour atteindre ce but et pour concourir ainsi au salut de la patrie.
u Habitants de Strasbourg, u Par vos souffrances, par votre résignation, par le courage de ceux d'entre vous qui prennent part à la défense de la ville, par votre patriotisme, vous avez secondé l'armée dans les efforts qu'elle a eu à accomplir. Vous resterez dignes de vous-mêmes.
« Et vous soldats !
a Votre passé répond de l'avenir; je compte sur vous, comptez sur moi.
«■ Au quartier général à Strasbourg, 12 septembre 1870.
« Le général de division, commandant supérieur,
« Uhrich. m
On lisait avec avidité ces documents, qui confirmaient officiellement la bonne nouvelle de la veille, et chacun résumait ses idées, ses réflexions
et ses pensées dans ce seul mot, poussé comme un soupir de soulagement : Enfin !
Les délégués suisses arrivèrent pour la seconde fois à Strasbourg dans cette journée du 13; voici encore le récit qu'ils ont fait eux-mêmes de ce second voyage :
« Au moment où nous allions quitter le quartier général allemand pour nous rendre à Strasbourg, nous fûmes arrêtés par un incident ; c'était l'arrivée, au quartier général, du capitaine Archer, Français, prisonnier de guerre, commandant de la place de Lichtenberg dans les Vosges, qu'il avait dû rendre aux Prussiens parce qu'elle était intenable. Il devait être échangé, devant les remparts de Strasbourg, contre un officier allemand blessé et prisonnier des Françaisj le lieutenant de Versen. Il fut décidé que l'échange aurait lieu, aussitôt que les pièces officielles seraient rédigées, par le parlementaire qui devait nous accompagner nous-mêmes, et, de notre côté, nous ofïrîmes une place dans notre voiture à l'officier français pour aller à Strasbourg et à l'officier allemand pour en revenir, ce qui fut accepté volontiers.
« Notre excursion ce jour-là fut plus triste que la précédente. Il s'écoula un assez long temps avant que l'on eût fait taire toutes les batteries qui sillonnaient de leurs boulets l'espace que nous avions à parcourir, et je trouvai plus lugubre le résonne-
ment de la trompette du parlementaire au travers des ruines de Rœnigshoffen. Nous avions laissé l'officier français et la voiture en arrière à Eckbolslieim ; nous dûmes approcher^ assez près des fortificatioDS avec Fofficier allemand qui nous accompagnait, jusqu'à ce que nous eûmes rencontré une patrouille française, commandée par un officier qui nous arrêta par ces mots : « Que voulez-vous, Messieurs? » Le parlementaire lui remit les papiers dont il était porteur ; nous nous présentâmes comme les délégués suisses à Strasbourg, et là-dessus, sans que nous eussions à attendre devant les remparts, comme nous Tavions craint, l'autorisation d'entrer dans la ville, nous y fumes conduits immédiatement. Il est vrai que, n'étant pas régulièrement annoncés, ce ne fut pas par le pont-levis et la porte principale que nous y entrâmes, mais par un chemin bien plus pittoresque, par-dessus les parapets, montant et descendant les escaliers étroits qui font communiquer les ouvrages avec les fossés par de petites passerelles, enfin par des passages souterrains, jusqu'à ce que, plus tôt que nous ne nous y attendions, nous nous trouvâmes tout d'un coup dans l'enceinte , en dedans de la porte Nationale.
« Ce jour-là, d'ailleurs, nous venions tout à fait incognito^ et nous étions seulement préoccupés de terminer notre affaire. Notre première visite fut pour le général Uhrich, qui nous était venu en
aide autant qu'il était en lui, et avait déjà préparé la liste d émigrants qui devait être soumise à Tapprobation du général de Werder. De chez le général Uhrich, nous nous rendîmes à l'hôtel du Commerce, où avait lieu précisément une séance orageuse de la Commission municipale. En effet, la situation avait fort changé depuis dimanche : la République avait été proclamée ; M. Humann ayant donné sa démission, un nouveau maire avait été élu ; une partie des rues était pavoisée. Av^c quelques-uns des membres qui avaient été constitués en comité pour notre affaire, nous prîmes alors les mesures nécessaires pour la formation de la première colonne du jeudi; car, d'après ce que nous avions appris à Mundolsheim, il ne pouvait être question de mercredi. Ce jour-là nous trouvâmes déjà plus d'animation dans la ville; le sentiment que les communications étaient en quelque sorte rétablies avec le dehors, et que le terme de leurs misères était proche pour tant de malheureux, avait jeté un nouvel élément de vie dans la population.
« Nous employâmes le reste du temps dont nous pouvions disposer à quelques visites, en particulier dans les caves transforn;ées en habitations; leur aspect et leur arr.mgement seraient dignes du pinceau d'un peintie. Il est d'ailleurs difficile de s'en faire une idée sans les avoir vues de ses yeux.
« Des tonneaux, des provisions, des caisses 1ermées lenfeimant quelques objets précieux, des lits,
des meubles, tout y est entassé, tout s'y condense; un peu plus loin, c'est un foyer provisoire pour la cuisson des aliments, et l'escalier de la cave sert à la fois de cheminée et de ventilateur pour les odeurs de cette cuisine souterraine, attendu que tous les soupiraux, pour plus de sûreté, ont été fermés avec des pierres et garnis de fumier en dehors, Et dans ces troiis, combien de malheureux habitants de Strasbourg ont déjà passé de longues et terribles semaines ! Il n'y aurait en d'étonnant à ce que beaucoup d'entre eux dussent, au moment d'en sortir, habituer de nouveau leurs regards à la lumière du soleil. Un autre spectacle étrange était celui que présentaient les fenêtres de toutes les façades des maisons exposées au feu de l'ennemi, avec leur véritable armement de matelas, de sacs de paille, etc., destiné cà arrêter autant que possible les boulets ou à en amortir le choc. Bref, tout portait la trace d'un siège et d'un siège rigoureux.
« L'heure du retour vint enfin, et nous dûmes attendre près de la porte Nationale — souvent inquiétés par les obus dont plusieurs éclatèrent à une proximité peu rassurante — le prisonnier allemand qui devait être échangé ', au bout d'une demi-heure, il arriva sur une voiture d'ambulance française fort bien disposée, car il était grièvement blessé. Cette fois, la porte principale s'ouvrit de nouveau pour nous; l'appel de la trompette, le drapeau blanc parlementaire et celui de la Convention de Genève
annoncèrent aux batteries allemandes notre sortie, et le feu fut promptement arrêté. Nous fîmes halte au premier avant-poste, pour que Ton fît venir d'Eckbolsheim M. Archer; dans l'intervalle, s'entama la conversation la plus amicale entre les officiers français et allemands; ils échangeaient des cigares, et, à les entendre se dire « mon camarade, >» on oubliait presque complètement que Ton voyait là en face les uns des autres des ennemis acharnés. Enfin arriva l'officier allemand chargé d'opérer Téchange; ce fut un nouveau tableau de genre que la présentation mutuelle des deux officiers prisonniers qui allaient redevenir libres et rejoindre chacun les siens. L'Allemand blessé se saisit avec un véritable sentiment de triomphe de son sabre placé jusque-là à côté de lui sur le lit où il était couché ; tous deux se donnèrent cordialement la main avant de se séparer. Comme l'état du lieutenant de Versen ne lui permettait pas d'être transporté dans la voiture qui nous avait amenés , l'officier parlementaire français, le capitaine Farre, offrit à l'officier allemand, avec une courtoisie toute française, de prendre avec lui la voiture d'ambulance jusqu'au plus prochain hôpital allemand, ce qui fut accepté aussitôt avec remercîments.
* T.es deux soldats français qui la conduisaient firent place à deux Allemands, et furent conduits, les yeux bandés, avec la voiture, jusqu'à ce qu'ils eussent dépassé les avant-postes allemands.
« A Kœnigshofien on leur rendit l'usage de leurs yeux , el on leur servit à boire et à manger en attendant que leur char d'ambulance revînt de l'hôpital d'Eckbolsheim- puis ils furent, avec leur char, reconduits, de nouveau les yeux bandés, jusqu'aux avant-postes de la forteresse.
u De semblables petites scènes peuvent paraître insignifiantes à bien des gens. Mais pour ceux qui y ont assisté, elles jettent, dans le sombre tableau de la guerre, quelques rayons de lumière bienfaisante qu'ils ne sauraient aisément oublier ensuite !
« Il nous restait encore à terminer notre travail à Mundolsheim avec M. de Leszcynski, tâche qui nous fut rendue plus agréable par les cigares de réquisition que les Allemands appellent pittoresquement des requirados.
« Nous tombâmes d'accord que, le jeu, H à dix heures, une première colonne de 500 personnes serait reçue à la porte d'Austerlitz avec des chars de réquisition, le choix des autorisations à donner, sur les quatre mille demandes de sortie formulées, devant être laissé au chef de Tétat- major général de l'armée de siège.
« Par une nuit obscure qu'éclairaient seulement les incendies allumés à Strasbourg et dans les environs par les obus et les bombes, nous partîmes armés des mots d'ordre et de ralliement pour arriver à Oberschseffolsheim au travers des postes de
l'arniée de siège, toujours sur le qui vive le plus actif.
ic Le jour suivant, mercredi 14, nous nous rendîmes à Lahr pour y rejoindre nos collègues et y préparer la réception des fugitifs à Rhinau et Orschwcyer. A notre arrivée à Lahr, tout était déjà prêt, grâce à la manière digne de toute reconnaissance dont les habitants avaient prêté leur concours aux délégués suisses.
« Le jeudi, à dix heures précises, je me réunissais à mes collègues en avant de la porte d'Austerlitz. Le général Uhrich lui-même avait accompagné, avec quelques notabilités militaires, la colonne des émigrants jusque hors de la forteresse. En deçà des barricades de la porte attendaient 60 chars bourrés de paille. Un certain nombre d'officiers contemplaient le spectacle qu'offrait la caravane à son départ = Et en vérité quel coup d'œil lorsque l'on vit s'ébranler lentement une longue file de voitures, d'omnibus d'hôtels et de chemin de fer, etc., tous chargés d'autant de personnes qu'il était possible d'en entasser, suivis d'une foule de femmes et d'enfants à pied; quant aux hommes, on n'en avait point laissé sortir sauf quelques vieillards. Tous ces visages rayonnaient de joie et de gratitude, et le soleil lui-même semblait prendre plaisir à éclairer cette scène de bonheur au milieu de tant de sombres tristesses? Pour laisser passer les voitures sortant de Strasbourg, une partie des barricades établies
dans la campagne par les avant-postes badois dut être démolie par ceux-ci, ce qui ne fut pas fait sans une certaine humeur par les officiers allemands, attendu que ce ne devait pas être une tâche agréable de les rétablir plus tard sous le feu de la place. Aussitôt un membre de notre légation adressa au général Uhrich la demande qu'un délai fût donné jusqu'à midi pour rétablir les travaux dont le passage des émigrants exigeait la démolition. « Oh ! répondit aussitôt le général de la manière la plus aimable, non pas jusqu'à midi, jusqu'à une heure et plus tard s'il le faut; on leur laissera tout le temps nécessaire. »
« Lorsque tout fut emballé et que chaque char eut été pourvu d'une garde militaire, la colonne se mit en route avec une escorte de cavalerie vers Rhinau. Encore un dernier serrement de main, un dernier adieu aux Strasbourgeois et nous partîmes à notre tour profondément heureux d'avoir pu mener à bonne fin notre mission, et convaincus d'avance de la cordiale réception qui attendait ces étrangers fugitifs dans notre chère patrie suisse.
« Le samedi 17 septembre, après avoir pris la veille congé du général de Werder, ainsi que du chef d'état-major de Leszcynski , et envoyé aux Strasbourgeois une dernière parole d'adieu, nous quittâmes nos collègues qui devaient prolonger leur séjour à Lahr pour attendre les colonnes suivantes. Cette fois notre route ne nous ramenait
pas au lugubre concert des pièces de siège, mais elle nous conduisait en Suisse, et dès le lendemain nous allions entendre les sons paisibles des cloches annonçant le jeune fédéral, qui, en de pareilles circonstances, avaient, dans nos cœurs pénètres de reconnaissance, un écho plus solennel que jamais.
« Et en vérité nous avions bien des motifs de reconnaissance. C'est assurément un fait qui n'est pas ordinaire que de trouver, ainsi que cela nous était arrivé, un accueil également bienveillant auprès des deux armées en pleine guerre Tune contre Tautre. Notre attente à cet égard avait été dépassée de beaucoup, bien que le résultat de l'évacuation de Strasbourg n'ait pas été atteint dans les proportions que nous eussions désirées. Néanmoins la possibilité donnée à ceux qui ont pu quitter Strasbourg de sortir d'une manière sûre et commode de ce lieu de lamentations ne se mesure pas par des chiffres. En outre il ne faut pas oublier que depuis nos négociations avec le grand-duc de Bade et le général de Werder, à diverses reprises, une centaine de personnes qui s'étaient enfuies à Neudorf ont été mises en liberté par l'armée allemande. Si d ailleurs une partie des Strasbourgeois émigrés de leur ville a préféré chercher un asile chez leurs amis et connaissances de l'Alsace et de Bade, au lieu de venir en Suisse, nous devons nous en réjouir dans leur propre intérêt.
« Mais, avant tout, ce que Ton ne saurait ap-
piécier à une trop haute valeur, c'est l'effet moral et le résultat pratique de rintervention toute chrétienne de la Suisse neutre en faveur de malheureux arrivés à Textrême de l'affliction. Notre réception à la porte Nationale nous a montré que la Suisse avait été bien comprise par Strasbourg, et nous n'attachons pas une moindre signification morale à la sympathique bienveillance que nous ont témoignée les chefs de Tarmée allemande auxquels incombe la dure et lourde tâche d'un semblable siège. « Une seule pensée pèse encore sur nos cœurs, au milieu de nos motifs de reconnaissance pour ce que nous avons pu obtenir, c'est celle de l'effroyable calamité que le dernier acte militaire de ce siège, l'assaut de Strasbourg, va attirer soit sur la malheureuse cite, soit sur les soldats qui l'assiègent. Nos vœux les plus ardents sont pour que cette terrible catastrophe puisse être évitée, et pour que la ville, si cruellement éprouvée aujourd'hui, puisse dans un avenir prochain retrouver des jours heureux et bénis par la paix ! »
La canonnade est formidable pendant la journée tout entière. Les remparts répondent à l'artille-
rie assiéo^eante avec une vigfueur extraordinaire. On parlait vaguement d'un armistice sur le point d'être conclu : chaque fois que le bruit du canon cessait pendant quelques instants on croyait que les hostilités étaient en effet interrompues; mais le sifflement des obus, le ronflement ou plutôt le hurlement des éclats reprenant aussitôt, l'on vovait bien qu'on n'était pas à la fin de ses peines.
La patience pourtant ne faillissait pas encore, mais une lassitude morale et physique envahissait la population. Les hommes veillaient toutes les nuits ; ils ne quittaient plus leurs habits, ne se couchaient que quelques heures de jour sur un matelas jeté à terre, et n'avaient pas, malgré l'abondance de certaines denrées, le régime nécessaire pour une vie si fatigante. Toutes les familles avaient dû restreindre leur manière de vivre ordinaire ; les gens aisés seuls se permettaient encore quotidiennement un plat de viande ^
La Commission municipale procéda, le i4 sep-
1. Le bœuf coûtait alors 3 tV. le demi-kilo ; le clieval, vendu d'abord 25 cent., atteignit le prix de 1 fr. 50 c. et 2 fr. le demi-kilo; du beurre, il n'y en avait qn'à de rares intervalles et il coûtait 5 fr. le demi-kilo ; le demi-litre de lait valait 50, 75 c, même 1 fr. ; un œuf se payait 25 c. ; le sac de pommes de terre, 60 fr. ; un oignon, 10 c, etc. Le sucre, le riz, le café n'avaient pas augmenté sensiblement. Le pain se vendait au prix ordinaire, ainsi que le \in, qui se trouvait en abondance dans la place.
tembre, à l'élection cVuu nouveau maire, l'ancien maire, M. Humann, ayant donné sa démission. Elle choisit pour ces fonctions, alors plus difficiles et plus pénibles à remplir que jamais, le docteur Kûss, professeur à la Faculté de médecine, un des hommes les plus estimés, les plus éclairés de la cité. La population tout entière ratifia cet excellent choix et le sanctionna de sa chaude et unanime approbation.
Qu'on nous permette de reproduire ici les quelques lignes que le Courrier du Bas-Rhin du 15 septembre consacra au maire nouvellement élu :
« La Commission municipale de Strasbourg a pris hier une mesure qui, nous n'en doutons pas, sera ratifiée par toute notre population. La République ayant été proclamée, il était urgent que le premier magistrat de la cité fût un républicain, un homme éprouvé dans les luttes politiques, d'une conviction ferme, d'un caractère fortement trempé. La Commission, après avoir accepté la démission que M. Humann très-spontanément avait donnée la veille, et avoir rendu hommage, par un vote unanime, au dévouement avec lequel le maire démissionnaire a rempli ses fonctions, a élu à sa place M. le docteur Kùss. Le général gouverneur a ratifié le soir même cette décision et a pris un arrêté en conséquence.
« Il n'est personne à Strasbourg qui ne connaisse
et n'honore les rares et nobles qualités qTii font de M. le docteur Kûss un citoyen hors ligne, un de ces hommes intègres, honnêtes jusqu'au fond du cœur, républicain de vieille roche, qui a fait ses preuves et donné des garanties alors que la génération présente était encore au berceau.
« M. Kûss représente dans toute sa pureté le principe républicain qui triomphe aujourd'hui, ce principe qui inscrit sur son drapeau avant toutes autres choses la liberté. La République, comme Fentend M. Kûss, comme nous l'entendons tous, est depuis la base jusqu'au sommet de l'édifice politique le gouvernement du pays par le pays, la liberté pénétrant et animant tout le corps social.
u La nomination de M. Kûss aux fonctions de maire de Strasbouref est un événement dont notre
cité a le droit de se féliciter. Le régime républicain se trouve par cette nomination consacré et sanctionné. »
Les adjoints, MM. Kampmann, Leuret, ZopfF, Mallarmé, avaient également donné leur démission; un vote de la Commission rendit leurs fonctions à MM. Zopffet Leuret, et leur adjoignit MM. Flach et Weyer.
Dans la même séance, la Commission municipale prit une résolution fort énergique à l'égard de ceux qui avaient déserté leur poste au moment du danger et qui avaient couru chercher un refuge loin
des bombes et du bruit de la canonnade. M. Schnéegans, rédacteur du Courrier du Bas-Rhin^ fut le promoteur de cet acte de justice :
« Vous savez, dit-il à ses collègues de la Commission, qu'un trop grand nombre de nos concitoyens ont quitté Strasbourg quand la situation de la ville est devenue critique. Parmi eux il en est beaucoup qui avaient des fonctions publiques ou une situation personnelle qui leur imposaient le devoir de demeurer au milieu de nous. En quittant leur poste au milieu du danger, alors que nos femmes et nos enfants n'abandonnaient pas leurs foyers, ces citoyens ont mal mérité de Strasbourg; je demande que la Commission le déclare par une délibération formelle dont voici la teneur et qui sera affichée :
« La Commission municipale de Strasbourg,
« Considérant que, dans les circonstances criti- « ques où se trouve la cité de Strasbourg, le poste « de chaque citoyen est à Strasbourg;
« Considérant que, depuis le commencement de « la guerre et plus particulièrement depuis la ba- « taille de Frœscliwiller , un certain nombre de « citoyens que leur position devait faire rester à « Strasbourg ont lâchement abandonné leurs con- « citoyens pour mettre en sécurité leur personne;
» Considérant que des exemples doivent être « statues.
« Déclare :
«^ Les individus valides qui, sans raison majeure, « ont quitté Strasbourg depuis l'ouverture de la « guerre sont déclarés indignes de reniplir aucune « fonction publique. »
Ce ne fut pas sans discussion que la motion de M. Schnéegans fut acceptée. On objecta que des circonstances fortuites, que la force majeure avaient empêché bien des citoyens d'être à leur poste. " Ceux-là ne peuvent être atteints par le blâme, » fut-il répliqué, et la motion fut adoptée, imprimée et affichée.
Le premier convoi d'habitants partant sous les auspices des délégués suisses était organisé et son départ s'effectua dans la matinée du 15 septembre. Plusieurs centaines de femmes et d'enfants se réunirent sur la place d'Austerlitz, n'ayant pour tout bagage que de petites valises ou de petits sacs. La plupart des émigrants partaient dans leurs propres voitures ou dans des voitures de louage* les autres allèrent à pied jusqu'à une certaine dislance de la porte, où ils s'installèrent sur des voituics préparées par les autorités militaires prussiennes. Le dé-
part fut triste, la séparation déchirante. Ceux qui s'éloignaient et ceux qui restaient se quittaient dans un moment bien cruel. Plus d'un enfant donna le dernier baiser à son père; plus d'une femme dit à son époux le dernier adieu.
Vers midi, un obus lancé d'une des batteries ennemies vint frapper la flèche de la cathédrale, juste au-dessous de la croix qui la surmonte. La croix pencha vers le sol, mais elle ne tomba point, grâce au paratonnerre qui la retenait , grâce aussi aux nombreux crampons et à l'armature de fer dont l'édifice est garni à son sommet.
Le quai des Pêcheurs, qui avait été passablement ménagé depuis le commencement du bombardement, était cruellement saccagé depuis plusieurs jours. La caserne des pontonniers, située dans le voisinage et sur laquelle l'ennemi tirait avec acharnement, lui avait valu d'abord une grêle ininterrompue de projectiles. Maintenant les batteries prussiennes visaient sans discontinuer le barrage établi près du pont Royal et retenant les eaux des fortifications. Il y avait là jour et nuit une garde d'une quarantaine d'ouvriers munis de sacs à terre, prêts à réparer les moindres dégâts que les obus causaient à tout instant. Cinquante mille sacs à terre ont été employés pour maintenir ce barrage, dont la destruction aurait pu amener l'écoulement des eaux des fossés et faciHter singfulièrement Vi
proche de la place du côté sud. Il est vrai que pour plus de garantie on avait établi, sous le feu de l'ennemi, deux autres barrages, l'un au pont du Gontades sur l'Aar , l'autre en amont du pont aux Anes; mais ce dernier ne fut terminé que le 27 septembre, jour de la reddition de Strasbourg. Une partie des projectiles dirigés sur ces travaux de défense tombait sur le quai des Pêcheurs, qui fut littéralement assailli d'obus et de bombes; plusieurs maisons de ce quai furent complètement saC' cagées et s'écroulèrent.
La Commission municipale, qui la veille avait élu un maire, élut, dans sa séance du 15, un successeur au baron Pron, préfet du département. Le choix de l'assemblée tout entière se porta sur M. Charles Bœrsch, conseiller général, rédacteur en chef du Courrier du Bas-Rhin. Malgré lui, M. Charles Bœrsch fut obligé d'accepter des fonctions auxquelles le désignaient, du reste, sa longue pratique des affaires administratives, sa connaissance parfaite des intérêts de la cité, les éminents services qu'il avait rendus à celle-ci. Par acclamation, il fut nommé délégué de la Commission municipale pour la gestion des affaires départementales, et le général Uhrich s'empressa de confirmer cette désignation par un arrêté spécial.
Le bombardement fit rage pendant cette jour-
nëe, et du matin au soir on vit passer par les rues les brancards transportant les blessés et la petite voiture sinistre qui recueillait les morts. Cinq habitants furent frappés dans la rue de l'Outre par les éclats d'un obus à balles; deux d'entre eux succombèrent à leurs blessures. Sur la place Kléber, deux hommes tombèrent, qui ne devaient plus sortir vivants des ambulances où ils furent transportés. Au faubourg de Saverne, quatre militaires furent tués par les éclats d'une bombe. Puis des femmes, des enfants blessés; des victimes partout.
Dans la nuit l'incendie, il est presque inutile de le dire, dévorait quelques maisons; c'était la triste histoire de tous les jours; mais la canonnade fut plus épouvantable que jamais. Du haut des remparts, les pièces de 24 et de 48 tonnaient avec un fracas terrible; non-seulement les vitres des fenêtres, mais les maisons tout entières tremblaient quand ces grosses pièces étaient déchargées. Ce formidable bruit se prolongeait comme un long roulement de tonnerre. On entendit la canonnade jusqu'à Golmar, dans le Haut-Rhin, jusqu'à Carlsruhe, dans le grand-duché de Bade, c'est-à-dire à quinze lieues de distance !
Pour les hommes valides, ce n'était rien que d'être tenus éveillés par cet infernal tapage ; mais les malades , les blessés , les petits enfants , les vieillards, qui ont besoin de sommeil comme on a
besoin d'air, on devine de quel effet fut pour eux cette cruelle insomnie.
Journée triste, pendant laquelle s'entre-croisaient sans cesse les nouvelles affligeantes. M. d'Huart, chef d'escadron du 16^ régiment d'artillerie-pontonniers, venait d'être frappé mortellement par un obus; M. de Beylié, sous-lieutenant de la garde mobile, frappé mortellement aussi par une balle ennemie. M. de Beylié était un tout jeune avocat attaché au parquet du procureur de Strasbourg ; il était petit-fils du général Dumoulin, dont la famille réside en partie dans la Bavière sous le nom de f^ofi fier Mûhl. Un capitaine de la garde mobile, Georges Rudolf, était mort la veille des suites d'une blessure.
La Commission municipale voyait chaque jour s'accroître ses charges, et elle chercha à partager sa responsabilité en s'adjoignant quatre nouveaux membres choisis parmi la classe ouvrière. Le conseil des prud'hommes désigna quatre ouvriers, MM. Gustave Poynet de Puilhéry de Saint-Sauveur, Théodore Schv^^eighaeuser, Charles Lehr, Weber, agréés avec empressement par la Commis-
sion et par le général Uhrich, qui sanctionna leur nomination par un arrêté.
Cette nuit, comme la précédente, avait été bien tourmentée ; le canon avait encore tonné sans interruption.
Deux incendies éclatèrent dans la Krutenau, toujours irès-exposée à cause du voisinage de la Citadelle, mais on put se rendre promptement maître du feu. Au faubourg de Pierres, nouvel incendie. Hors ville, du côté de la porte d'Austerlitz et de la porte de l'Hôpital, les quelques maisons qu'on avait laissées debout venaient d'être entamées aussi par le canon de la place et furent bientôt en flammes.
Le feu avait donc sa proie quotidienne ; la mort devait avoir la sienne. Un obus tomba sous le pont du faubourg National , où campaient quelques malheureux sans abri; cinq d'entre eux furent tués ou blessés. Sur la place Saint-Nicolas, un jeune garçon eut la jambe fracassée. Un pompier, père de famille, fut tué sur le coup par un obus qui l'atteignit en pleine poitrine au moment où il se précipitait vers les combles de l'hôtel de la pre'-
fecture pour y éteindre un commencement d'incendie. Le corps des sapeurs-pompiers, en général, fit preuve, pendant toute la durée du siège, d'un grand courage et d'un grand dévouement ; il a bien mérité de la ville de Strasbourg.
Un deuxième convoi d'émigrants s'était formé pour cette journée; 568 habitants quittèrent la ville sous les auspices du généreux peuple suisse.
Les travaux des assiégeants avançaient avec rapidité; des légions de travailleurs avaient achevé les parallèles avec une incroyable célérité; leurs batteries se rapprochaient chaque jour davantage des murs de la place, et la distance qui les en séparait était devenue si petite, que les soldats français qui occupaient les ouvrages avancés entendaient les officiers allemands donner des ordres dans les tranchées.
Il était impossible à T artillerie de la place de déloger les assiégeants de leurs ouvrages; la plupart des batteries du rempart qui dominaient le côté du front d'attaque étaient démontées; on les remplaçait rapidement, mais une grêle de projec-
tiles venait aussitôt les mettre hors d'usage et blesser et tuer ceux qui les servaient. Quelques mortiers seuls pouvaient encore tirer. Les deux lunettes qui protégeaient ce front avaient dû être abandonnées; le terre-plein en avait été labouré à ce point que l'on n'y marchait qu'avec peine. Les batteries de brèche fonctionnaient avec activité; les bruits de l'imminence d'un assaut se répandaient en ville , et trouvaient un certain crédit, même parmi les officiers de la garnison.
Les quarante- quatre canons de l'artillerie badoise établis en batteries blindées à Kehl continuaient à bombarder la Citadelle, sur laquelle ils lançaient chacun un projectile par quart d'heure. Un officier posté dans le clocher de Kehl communiquait avec ces batteries au moyen d'un télégraphe, et leur indiquait les vices de leur tir qui étaient aussitôt corrigés. C'est ainsi que, Tun après l'autre, les bâtiments de la Citadelle purent être incendiés ou démolis. Dans la nuit du 19, une immense lueur se répandit sur tout le quartier voisin de la Citadelle; on croyait à l'autre bout de la ville à Tembrasement de rues entières. C'était le magasin de bois de construction de l'Arsenal qui était en flammes.
Du côté des faubourgs, un autre incendie avait éclaté, ou plutôt l'incendie continuait à faire des ravages, car le feu ne s'éteignait plus dans ces quartiers.
Le nombre des personnes sans asile augmentait journellement ; tous les édifices disponibles étaient remplis par ces maliieureux. Le général Uhrich fut obligé de demander à Mgr 1 évéque l'autorisation de loger dans la Cathédrale une partie de la population sans abri. Yoici la lettre par laquelle le prélat répondit à la demande du commandant supérieur de la place :
« Monsieur le Général,
« Vous me faites F honneur de me prévenir que M. le lieutenant général de Werder fera dorénavant respecter notre belle Cathédrale par son artillerie, et vous me demandez en conséquence l'autorisation d'offrir ce monument pour asile à la partie de la population privée d'abri.
<< Je ne puis qu'applaudir à vos sentiments d'humanité, Monsieur le Général, et je suis tout prêt à les seconder. Toutefois, je dois dire que la Cathédrale, quelque mutilée qu'elle soit, sert journellement au culte, et que le service religieux de la paroisse Saint-Laurent y continue sans interruption. Il sera donc nécessaire de concilier le double inté-
rêl de la religion et clu malheur; et à mon avis, on le pourra facilement. On abandonnera aux indigents la chapelle Saint-Michel, isolée et commode; la chapelle Saint-André, le transsept de rhorloge, et, s'il est nécessaire, la chapelle de la Croix, le bas côté du sud et la haute nef, c'est-àdire presque tout l'édifice. On ne réservera au culte que le bas côté de la chapelle Saint-Laurent et les sacristies, qu'on séparerait par une cloison en planches d'une certaine hauteur, capable de parer à tous les inconvénients.
« Je me permettrai aussi de vous prier, Monsieur le Général, de vouloir bien prescrire dans cette e'glise, devenue l'asile du malheur, une surveillance active et constante, afin d'y assurer l'ordre, la moralité et, pendant les offices divins, le silence.
» Veuillez agréer, etc.
ft -J- A. André, évèque de Strasbourg. »
Le lait, qui était devenu rare dès le commencement du siège, commençait à manquer à peu près complètement; les malades et les enfants souffraient beaucoup de la privation de cet ahment.
M. l'adjoint ZopTf fit un appel à la population pour que chacun contribuât, dans la limite de ses moyens, à parer à ce nouveau mal. Voici en quels termes il s'adressa à la charité de ses concitoyens :