RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
« Vu l'état de siège,
« Nous, g-énéral de division, commandant supé»rieur de la 6® division militaire ;
« Vu notre arrêté en date du 15 septembre 1870;
« Vu le décret du gouvernement de la défense nationale, en date du 5 septembre 1870, qui nomme M. Edmond Valentin préfet du département du Bas-Rhin;
a Attendu que M. Edmond Valentin est arrivé à son poste le 20 du courant et est entré immédiatement en fonctions, déclarons que dès lors il n'y a plus lieu de maintenir les fonctions d'administrateur provisoire du département confiées à M. Boersch, conseiller général, fonctions qu'il a remplies avec un dévouement et un zèle dont nous nous faisons un devoir de lui exprimer notre satisfaction et nos remercîments ;
« Arrêtons ce qui suit :
« L'arrêté du 15 septembre 1870 est rapporté.
« Fait au quartier général à Strasbourg, le 21 septembre 1870.
« Le général de division, commandant supérieur de la 6"' division militaire, « LThrich. »
Le matin même de l'arrivée du nouveau préfet, r hôtel de la Préfecture, bombardé sans relâche depuis plusieurs jours, prenait feu et était détruit par les flammes. Encore quelques millions de dévorés ! De tous côtés, le ciel semblait en feu vers le soir; de tous côtés affluaient vers-les ambulances et les hôpitaux les blessés et les morts, et le fonctionnaire rêpubHcain a pu juger bien vite si les sentiments qu'il exprimait à la ville de Strasbourg au nom de la France étaient légitimes et si la résistance, au milieu de ces désastres, était en effet de l'héroïsme.
La population civile compta dans cette journée du 20 septembre douze victimes. frappées à mort. Un des braves jeunes gens de la garde mobile, le sergent Alphonse Mûller, tomba , atteint d'une balle qui le tua sur le coup, au moment où il relevait un poste en face du front d'attaque. C'était le fils de l'ancien jardinier en chef du Jardin botanique, et, par une triste coïncidence, il était né dans ce même enclos où maintenant il devait trouver le dernier repos. Quelle écrasante douleur pour ce père de voir une fosse engloutir son enfant à la place même où celui-ci avait essayé ses premiers pas !...
Le général Uhrich avait assisté à l'une des dernières séances de la Commission municipale, séance qui fut tenue en comité secret et dont le
procès-verbal, par conséquent, ne fut pas publié. Voulant reconnaître ce que le géiiéral faisait pouiriiouneur de la cité, la Commission lui clJcerua le tilvo de citoyen de Strasbourg.
Deux jours après, le général Uhricli écrivait au maire une leitie dont voici la teneur :
« Strasbourg, le 20 septembre 1870.
« Monsieur le Claire,
« Dans sa séance du 18 de ce mois, à laquelle j'ai eu riionneur d'assister, la Commission municipale a bien voulu m'accorder par acclamation le titre de citoyen de Strasbourg. Ce titre, qui m'honore, je viens vous en demander le brevet; ce seia un précieux gage qui sera transmis dans ma famille de génération en génération.
« Veuillez offrir tous mes remercîments à messieurs les membres de la Commission municipale et leur dire qu'ils m'ont fait le plus grand honneur que j'aie reçu dans ma longue carrière.
« Recevez, je vous prie, ^Monsieur le Maire, l'assurance ue ma considération la plus distinguée.
« Le général commandant supérieur, « Signé : Uhrich. »
Encore un brave enfant d'Alsace qui meurt au champ d'honneur. Fernand Helmstetter, Heutenant d'artillerie dans la garde mobile, pointait une pièce sur l'ennemi dans la lunette où il était de service; un obus à balles fait explosion près de lui ; un éclat le frappe à la cuisse, une balle l'atteint en pleine figure, il tombe,.., une secousse et c'était fini. Peut-être la vingtième victime de la journée !
La nuit fut bruyante. Entre onze heures et minuit surtout, la ligne entière des fortifications du côté nord de la ville tonna avec une vigueur extraordinaire, et en même temps on entendit une vive fusillade éclater sur deux ou trois points différents. Les assiégeants s'étaient approchés des murs en assez grande force pour tenter, paraît-il, une surprise. Les postes étaient doublés sur les ouvrages, les artilleurs étaient prêts comme s'ils avaient été prévenus de ces tentatives, et pendant toute une heure on se batailla avec acharnement, jusqu'à ce qu'enfin l'ennemi se fût retiré.
On n'a jamais su à Strasbourg quel était le résultat exact de ces combats nocturnes dont on en-
■— 231 — tendait presque journellement le bruit : l'autorité militaire n'a jamais publié de rapport sur les opérations qui s'exécutaient, et l'on était obligé de s'en tenir aux simples rumeurs ou aux récits souvent un peu chargés des soldats.
Un des courageux élèves de l'Ecole de santé militaire, Alexandre Bartholomot, paya ce jour-là son tribut à la patrie. Il alla rejoindre dans la tombe ceux de ses camarades qui, comme lui, avaient été frappés à leur poste d'honneur. La Commission municipale, dans une de ses dernières séances, avait déjà, par un vote unanime, décerné aux élèves médecins de l'École de Strasbourg les éloges que méritaient leur dévouement et leur zèle infatigables.
Dans les hôpitaux, dans les ambulances, aux avant-postes les plus dangereux, ces braves jeunes gens montraient une activité et un courage à toute épreuve ; ils sacrifiaient repos et santé pour que leurs chers malades ne vinssent à manquer d'aucun soin et pour que les défenseurs de la place que les projectiles ennemis atteignaient, ne fussent pas obligés de souffrir longtemps avant de recevoir les premiers soulagements.
Les membres du corps médical strasbourgcois présents à Strasbourg pendant le siège ont en général bien mérité de la cité. Un grand nombre de leurs collègues, partis pour les champs de bataille de Wissembourg et de Frœschwiller, n'avaient pu revenir. Ceux qui restaient dans la ville se partagèrent les diverses ambulances et les services des hôpitaux, et on leur doit certainement de n'avoir pas eu à déplorer la grande mortalité que Ton redoutait d'abord. Vers la lin, quelques cas de maladies épidémiques se présentèrent; la variole, entre autres, fit des victimes parmi les personnes ayant fait un séjour prolongé dans les caves.
Ah! c'est encore un des côtés les plus douloureux et les plus dramatiques de ce siège désastreux que ces malades gémissants, que ces moribonds agonisants sous la voûte humide d'une cave. Quel triste moment pour les familles qui, tout entières réfugiées dans les caves, voyaient là, près d'elles, un des leurs souffrir et mourir, puis étaient forcées peut-être de rester à côté de ce mort, dans le som- I)re et lugubre souterrain !
Le grand-duc de Bade, qui se tiouvait à Mundolsheim, au quartier général de l'armée assie
géante, adressa au général Uhricb une lettre dont voici la copie textuelle :
« Monsieur,
« Gomme bon voisin de FAlsace et surtout de la ville de Strasbourg, dont les soufFrances me causent bien de la peine, je viens vous adresser la parole et je vous prie d'attribuer cette démarclie au besoin que j'éprouve de contribuer autant que possible à une prompte conclusion des maux d'une malheureuse population soumise aux lois de la guerre.
« Mon général, vous avez défendu avec vigueur la place qui vous a été confiée par votre gouvernement. L'opinion militaire de ceux qui vous assiègent rend complète justice à votre énergie et au courage avec lequel vous dirigez la défense de la forteresse .
« Vous savez, Monsieur, que la situation extérieure ne vous laisse plus rien à attendre de la part du gouvernement auquel vous étiez responsable ou de l'armée à laquelle vous appartenez.
« Permettez-moi donc de vous observer que la continuation d'une défense de la forteresse de Strasbourg n'aura pas d'autre résultat que d'agrandir les souffrances des malheureux citoyens de cette ville, et de vous prendre toute possibilité d'obtenir de bonnes conditions pour vous et pour votre
garnison, le jour où l'armée assiégeante prendra votre place par assaut.
« Vous connaissez l'état actuel des travaux du siège, et vous ne doutez pas un moment que la prise de Strasbourg est bien certaine, mais qu'elle coûtera cher à votre garnison, et que les suites pour la pauvre ville en seront bien plus funestes encore.
« Mon général, vous n'avez plus de gouvernement légal auquel vous êtes responsable ; vous n'avez plus qu'une seule responsabilité, celle devant Dieu ! Votre conscience, votre honneur sont libres. Vous avez bravement rempli voire devoir comme officier, dont l'honneur militaire est sans reproche.
« Monsieur, vous savez que le roi Guillaume a accordé les conditions les plus honorables aux officiers de l'armée française qui faisaient partie de la capitulation de Sedan. Je ne suis pas autorisé de vous faire espérer un pareil sort, car je ne voUs adresse la parole que comme simple particulier, qui profite d'une position exceptionnelle pour essaver de faire le bien ; mais je ne dout^ nullement de la grandeur et de la générosité du roi de Prusse vis-à-vis de chaque brave soldat.
« Mon général, veuillez écouler la voix d'un prince allemand qui combat pour la gloire de sa patrie, mais qui néanmoins connaît son devoir envers Dieu , devant lequel il n'y a qu'une vraie gloire, l'amoUr des frères.
u Je vous prie donc d'en finir avec ce terrible drame, et de profiter franchement de ce bon moment poiii faire vous-même des propositions acceptables au général en chef de l'armée du siège devant Strasbourg, qui vous a souvent fait preuve de son bon vouloir.
« Frédéric ,
« grand-duc de Bade. »
A cette lettre, le général Uhrich s'empressa de répondre ce qui suit :
« Monseigneur,
« C'est un bien grand honneur que m'a fait Votre Altesse Royale en m'écrivaut cette lettre si noble, si sage, si pleine de philanthropie, que je viens de recevoir et qui restera dans ma famille comme un titre de gloire.
« Croyez qu'il me serait bien doux de pouvoir suivre vos conseils, et de faire cesser les souffrances de la population résignée et fière de Strasbourg; croyez qu'il m'en coûte beaucoup de résister à tout ce que vous me dites ; nul plus que moi. Monseigneur, n'est si douloureusement impressionné par l'aspect des ruines qui m'environnent, par le spectacle de ces hommes inoffensifs, de ces femmes et de ces pauvres petits enfants qui tous sont frappés par les boulets et la mitraille.
« Mais, à côte de ces sentiments qu'il nie faut comprimer, se dresse le devoir du soldat et du citoyen. Je sais que ma malheureuse patrie est dans une situation critique que je ne veux pas chercher à nier; je sais qu'elle n'a pas encore un gouvernement définitif, mais permettez-moi de le dire à Votre Altesse Royale, plus la France est malheureuse, plus elle a droit aux preuves d'amour et de dévouement de ses enfants. Et daigne Votre Altesse Royale croire à tout le regret que j'éprouve de me voir forcé de résister à mon penchant personnel et aux avis si remplis d'humanité qu'elle m'a fait l'honneur de me donner. Qu'elle daigne croire que je n'ai pas la prétention de faire parler de moi, mais que je suis simplement un soldat qui obéit aux lois militaires de son pays.
« Général Uhrich. »
Trouverait-on aisément des paroles plus nobles et plus dignes, des sentiments plus élevés, un caractère plus loyal et plus honnête?
Les meilleurs, les plus aimés des officiers s'en allaient, l'un après l'autre, grossir le nombre de ceux qui étaient tombés en défendant Strasbourg. Le chef de bataillon à l'état-major du géiiie, Ambroise Ducrot, frère du général Ducrot, fut frappé à la Citadelle par un obus qui le foudroya nu nio-
ment où il donnait des ordres pour Texécution de quelques travaux confies à la garde mobile. Le commandant Ducrot avait été Tàme de la défense de la Citadelle.
• On emporte le corps du brave officier, et la garde mobile continue à travailler au milieu des projectiles qui sifflent de tous côtés. A la place même où le commandant Ducrot venait de tomber, un jeune officier de la garde mobile, Edmond Matthiss, tombait quelques instants après pour ne plus se relever. Les francs-tireurs aussi furent obligés de serrer leurs rangs, dans lesquels, ce jour-là, la mort avait fait des vides.
Le bombardement ne s'arrêtait pas un instant; les obus sifflaient, éclataient sans relâche. Les rues étaient à peu près vides, les grandes places désertes ; ceux qui étaient obligés de sortir se glissaient le long des maisons et se jetaient dix fois dans les couloirs, dans un trajet de cinq minutes, pour éviter d'être tués par les projectiles qui tombaient de tous côtés. Les nuits devenaient plus froides ; les heures ne sonnaient plus aux horloges des églises depuis plusieurs semaines et le temps semblait ne plus s'écouler. Plus que jamais on faisait bonne carde devant les maisons et l'active surveillance exercée par les citoyens ne se ralentit pas un instant. Pendant toute la nuit on entendait retentir le cri : Rien de nouveau ! poussé par tous les veilleurs d'un quartier chaque fois qu'un obus tombait
dans le voisinage. Et si le projectile menaçait de causer un incendie, un signal spécial répondait à ce cri, et Ton accourait de toutes parts pour porter secours.
Une certaine rumeur circulait depuis quelques jours dans la population au sujet des séances secrètes de la Commission municipale ; on disait que dans la séance du 18, entre autres, il avait été question, en présence du général Uhrich, de la situation militaire de la place et de la durée encore possible de la résistance. Un avis du maire, président de la Commission, donna à entendre que ces rumeurs étaient fondées et que la situation n'était pas tout à fait favorable. Le maire disait, en efiPet, que certaines délibérations ne pouvaient être publiées, parce que les détails qu'elles renferment pourraient répandre des inquiétudes dans le public et fournir des renseignements à l'ennemi. Voici, du reste, l'avis tout entier :
MAIRIE DE LA VILLE DE STRASBOURG
AVIS
« Les séances de la Commission municipale ont un double caractère; elles sont remplies en partie seulement par des discussions et des votes qui peuvent sans inconvénient être livrés à la publicité.
« Les procès-verbaux qui en sont dressés sont inscrits dans les journaux. On comprend toutefois
qu'il existe des délibérations qui ne sont pas de nature à recevoir la même publicité.
«< Les détails qu'elles renferment pourraient répandre clans le public des iîiquiétudes ou donner lieu à des interprétations erronées, fournir même à P ennemi des renseignements sur notre situation. Cette partie des travaux de la Commission a toujours été considérée comme confidentielle.
« L'administration municipale croit devoir fournir ces explications en réponse aux critiques qui ont été dirigées contre les derniers procès- verbaux, dont la concision a fait supposer que la Commission ne tenait que des séances peu occupées.
« Pendant les derniers jours, la Commission a, au contraire, été pour ainsi dire en permanence.
« Strasbourg, le 23 septembre 1870.
« Le maire, signé Kûss. >»
Mais il n'est si grand secret qui ne soit dévoilé quelque peu, et l'on pouvait affirmer avec une certaine assurance, sans avoir assisté aux délibérations de la Commission, que la question de la reddition y avait été examinée et que les déclarations du général avaient fait acquérir la conviction qu'une longue résistance n'était plus possible*
La nuit fut encore bien triste et l)ieu funeste. L» dernière maison qui restait au faubourg de Pierres, du côté du quai Finckmatt, avait pris feu et les llammcs l'avaient dévorée. Toute la ran^jée de constructions, depuis la porte jusqu'au canal, n'était donc plus qu'un amas de ruines. Les obus, qui toml»aient par centaines sur ce faubourg, y avaient tué et blessé pendant cette nuit plusieurs habitants.
Au faubourg National, un projectile avait enfoncé une muraille; ceile-ci en sVcroulant écrasa un enfant dans son lit et blessa affreusement un homme, qui expira à l'ambulance où il fut transporté.
Dans la matinée du 24, la garde mobile perdait encore un de ses officiers, Emile Yerenet, lieutenant de l'artillerie. Brave et digne jeune homme, enfant unique, adoré, il tomba frappé par un obus. Ses soldats le chérissaient, ils pleurèrent sur sa tombe. Deux de ses amis écrivaient le lendemain au Courrier du Bas-R/iiii quelques lignes émues où ils disaient adieu à ce camarade aimé. Qu'on lise
«ette lettre touchante, suprême adieu de deux cœurs déchirés ;
« Monsieur le rédacteur,
« La mort a frappé un brave officier de la garde mobile, notre ami, et son corps \ient d'être rendu à la terre. Il est tombé à la fleur de Tàge en défendant sa patrie* il est tombé comme un brave soldat. Honneur à lui ! honneur à sa famille !
« ]1 y a trois ans que nous connaissons Emile Verenet; nous avons vécu autour de lui, auprès de lui \ nous avons pénétré dans son intimité : toujours et partout nous avons rencontré T homme du devoir. Parfaitement élevé , orné de talents et de grâces, il possédait une âme distinguée, esprit et cœur en harmonie complète.
« Mais son pays le réclame : le voilà sur les remparts. Son courage, son calme, sa douceur captivent, entraînent ses soldats. Ils l'aiment, ils le désignent comme le meilleur de tous. Nous les avons vus hier pleurer sur son cercueil, et ce fut une scène déchirante. L'un d'eux (c'était son ordonnance) s'agenouilla, et l'embrassa avec toute l'énergie d'un dernier adieu : « Bonsoir, mon lieu- « tenant, lui dit-il naïvement, au revoir ! »
« Voilà l'amour de ses soldats! Quel ne tlevait pas être l'amour de ses parents? C'était Je seul enfant, la seule joie, tout le bonheur présent, toute
respérance de Tavenir de ce père et de cette mère désoles!... Hélas ! pourquoi les plus belles choses ont-elles le pire destin?
« Pauvre famille! Vous resle-t-il une consolation L.. Oh oui! Vous êtes chrétiens, gardez le mot béni de ce soldat : j4u j^evoir !
« Au revoir! Pour vous, pour nous, c'est la suprême consolation !
« Deux Amis. »
Et chaque jour, à chaque heure, un fils, un ami bien-aimé était arraché ainsi du milieu des siens. Combien de mères pleureront quand, après cette lutte fatale entre l'Allemagne et la France, on dira : « Voici quels sont les morts.... »>
La nuit fut terrible. Plus dangereuses encore que les obus, les bombes, qui d'abord n'atteignaient que les remparts et les premières maisons des faubourgs, parvenaient maintenant jusqu'au centre de la ville et causaient d'énormes dégâts. Elles enfonçaient les toits, traversaient tous les étages et faisaient explosion en touchant le sol; il y en eut qui pénétrèrent jusque dans les caves.
Ces projectiles pulvérisaient tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage, et leurs éclats même avaient assez de force pour renverser des murs, pour démolir des toitures entières. On les entendait arriver avec un ronflement sinistre ; on les voyait s'élever lentement dans les airs avec leur traînée de feu ; tout à coup ils tombaient comme l'éclair sur les bâtiments qu'ils effondraient et dévastaient en éclatant avec un fracas épouvantable. La journée du 25 s'écoula comme les autres journées, incidentée d'accidents et de malheurs.
La nuit avait été un peu calme d'abord, mais elle devint bientôt plus bruyante que toutes les autres.
Vers deux heures du matin, la terreur régna dans la ville. Sur toute la ligne des fortifications, depuis la porte des Pécheurs jusqu'à la porte Nationale, c'est-à-dire sur une étendue comprenant ])lus de la moitié de l'enceinte delà place, retentissait le bruit d'une véritable bataille. La fusillade, les canons, la mitraille faisaient rage, et l'on crut que les assiégeants tentaient l'assaut. Avec quelques rares intervalles , l'effrayant bruit continua
jusqu'à quatre heures, puis il s'éteignit insensiblement. D'un coté on avait tiré du haut des fortifications sur les pionniers prussiens qui travaillaient, protégés par de forts gabions, tout près des ouvrages de la place; sur plusieurs autres points, on avait repoussé des détachements considérables qui tentaient quelque surprise ou faisaient de fausses démonstrations pour détourner l'attention des assiégés du front d'attaque. La nuit n'avait pas permis d'évaluer les pertes des assaillants ; mais elles devaient être sensibles, à en juger par la violence de l'engagement.
Toujours des victimes dans le corps d'officiers de la garde mobile. M. Royer, capitaine dans l'artillerie, — encore un Strasbourgeois, — fut atteint dans la matinée par des éclats d'obus et succomba quelques heures après à ses blessures. C'était le capitaine du lieutenant Yerenet, tué au même endroit deux jours auparavant. Le capitaine Royer, étrange pressentiment, avait dit à ses soldats : Verenet est mort hier; demain ce sera mon tour à cette même place.
Vers le soir, les bombes passaient sur la ville entière et allaient tomber sur les quartiers les plus éloignés. L'un de ces projectiles défonça une maison de la rue du Bain-aux-Plantes et y fit quatre victimes. Près du quartier de Saverne, deux bombes arrivèrent à court intervalle et, tombant dans une maison remplie d'habitants, y firent dix -huit
victimes. Six morls et douze blessés! Et d'autres malheurs encore, de tous côtés, à toute heure.
MAKDI 21 SEPTEMBRE.
C'était le quarante-sixième jour Il y avait
alors près de huit mille habitants ruinés par le bombardement, vivant la plupart de la charité publique, réfugiés dans les éghses, dans les écoles, dans des trous creusés au bas des remparts, dans des huttes en planches adossées contre les quais, sur le chemin de halage. 11 y avait cinq cents maisons incendiées, écroulées, dévastées.
Les plus belles rues, les quartiers les plus populeux, les faubourgs, les édifices publics : ruines. Les trésors d'art, les collections scientifiques, des chefs-d'œuvre et des merveilles : poussière. Sur de vastes étendues , des monceaux de décombres, des pierres entassées, des poutres noircies, dufertordu, des débris, des miettes : pêle-mêle horrible.
Devant la ville, les promenades ravagées, les ponts détruits , les routes effondrées et les traces de l'incendie; la belle nature dégradée, l'herbe et les feuilles jaunies, la fleur écrasée; de la bouc, des troncs d'arbres renversés, des entrelacements de branches sèches, des ruines.
Strasbourg, une ville en désolation; sa population, souffrant toutes les tortures, décimée chaque jour; près de trois cents habitants, hommes, femmes, enfants, morts de blessures cruelles, sinon foudroyés du coup; près de deux mille habitants blessés, mutilés, sur le lit de douleur.
La garnison, résignée, héroïque, chaque jour amoindrie ; près de sept cents soldats couchés sous la terre, Fun près de l'autre, tous tombés en défendant la patrie.
Dans chaque famille, un parent, un ami qu'on pleure; dans les caves, des femmes, des enfants, pâles, affaiblis par les soucis et les larmes; puis les malades qui ne trouvent plus de sommeil, puis des raisons qui s'égarent sous l'effet de la terreur; puis des morts qui sont jetés dans la fosse sans qu'un ami les accompagne; puis dans Pair, partout, un bruit épouvantable, un craquement sinistre, un fracas sans fin; puis des cris d'effroi, puis des cris de souffrance ; puis toujours des morts et des ruines....
Il y avait alors tout cela, oui, et ce n'est pas tout encore.
Les vieilles murailles de la vieille forteresse, tout abîmées; les remparts labourés, méconnaissables, amas infoime; et là-dessus, des soldats, moissonnés à tout instant; aussitôt remplacés, moissonnés encore; les bouches d'airain, les
gueules de bronze, brisées, muettes; et là-bas, ce mur écroulé, ce vide immense, la brèche!
Devant ces remparts, cinquante mille soldats qui veulent être derrière ces remparts, et qui y viendront dans peu de jours, demain, ce soir, peut-être, marchant sur le pont formé par les cadavres, au bruit du canon, de la mitraille et de la fusillade.
Oui, il y avait tout cela, car tout cela c'est la guerre....
On en était donc au quarante-sixième jour; on n'espérait plus, on ne pouvait plus avoir d'illusions, et Ton se contentait d'attendre avec résignation. Quoi? on l'ignorait soi-même.
Les obus sifflèrent encore pendant toute la journée, exerçant leurs ravages, et chaque heure sonnait pour quelque nouveau désastre.
Vers cinq heures du soir, morne silence tout à coup suivi d'un grand bruit dans la rue. On court, on s'interroge, on s'agite; tous les regards se dirigent sur un seul point : Un drapeau blanc flotte sur la Cathédrale !
Ou croit avoir mal vu, on regarde encore. Non, ce n'est pas une erreur. On dit que c'est un drapeau indiquant qu'il y a des malades, des blessés dans la Cathédrale; que c'est pour éviter que les assiégeants visent encore cet édifice. Mais alors la toile blanche serait ornée de la croix
rouge, et celle croix ne s'y trouve point. Et Ton ne lire plus * !
1. L'atlillerie prussienne avait mis en batterie huit sortes (le pièces d'artillerie; l'artillerie badoise en avait mis quatre, 241 pièces en tout ont été employées au bombardement de Strasbourg : 30 pièces longues, rayées, de 24 ; 12 pièces courtes, rayées, de 24 ; 64 pièces rayées, de 12; 20 j)ièces rayées de 6 ; 2 mortiers rayés mesurant 21 centimètres; 19 mortiers de 50; 20 mortiers de 25; 30 mortiers lisses, de 30 ; pour le bombardement de la Citadelle, les Badois employaient 4 mortiers de 25; 8 mortiers de 60; 16 pièces rayées de 12 ; 16 pièces rayées de 24.
Ces 241 bouches à feu ont lancé en tout 193 722 projectiles, dont 162 600 par l'artillerie prussienne, qui avait 197 pièces, et 31 122 par l'artillerie badoise, qui avait 44 pièces :
28 000 obus ont été lancés par les longues pièces de 24 ;
46 000 par les pièces courtes de 24; 8000 par les pièces de 6 ; 5000 shrapnell (obus à balles) par les pièces rayées de 24;
1 1 000 shrapnell par les pièces rayées de J 2 ; 4000 shrapnell par les pièces rayées de 6 ; 3000 obus longs par les pièces de 15 centimètres ; 600 obus longs par les mortiers de 21 centimètres;
15000 bombes de 50 livres;
20 0 0 boml)es de 25 livres ;
23 000 bonibes de 7 livres, par les mortiers lisses.
Le poids des projectiles n'est pas désigné d'après la pesanteur du fer dont ils sont formés, mais d'après la pesanteur d'un projectile en pieire, du même calibre. Ainsi le poids des bombes désignées bombes de 7, de 25, de 60 livres peut atteindre jusqu'à 180 livres. Ainsi des obus et autres projectiles.
Le. bombardement régulier a duré 31 jours complets; en établis^^ant une moyenne sur les 193 722 projectiles lancés en ville, cela fait par jour 6249 projectiles, par heure 269, par minute entre 4 et 5.
Ce serait donc un armistice ? . .
La foule s'assemble, le mouvement dans les rues est extraordinaire ; il y a une fermentation violente dans tous les cœurs On veut des nouvelles certaines.
Quelqu'un hasarde une supposition : Serait-ce la reddition de la ville? On crie, on insulte le téméraire. Jamais! résistance jusqu'à la dernière extrémité! Un capitaine d'artillerie traverse la place Gutenberg; la foule l'entoure. On a rendu la place ! crie-t-on de toutes parts. — Allons donc, répond le capitaine, rendre la place, je compte bien mourir avant... !
On se presse devant l'Hôtel du Commerce, où siège la municipalité ; on demande le Maire, les adjoints, on interroge les officiers du poste de la garde nationale. Personne ne sait la vérité.
Voici le Maire qui arrive; il paraît triste, il ne répond pas aux cent voix qui le questionnent ; il passe à travers la cohue et entre rapidement à l'hôtel du Commerce sans avoir pu parler. Une vive émotion le domine.
L'agitation augmente, la foule s'accroît à chaque instant; on aperçoit des membres de la Commission municipale, des officiers supérieurs ; on se précipite vers eux et l'on apprend que le Conseil de défense de la place ayant reconnu à l'unanimité l'impossibilité d'une plus longue résistance.
est en voie de capituler avec le général commandant les troupes assiégeantes.
Il y eut quelque chose comme une révolution à la suite de cette nouvelle; des groupes se forment, parcourent les rues en chantant la Marseillaise^ ou se précipitent au quartier général, demandant des explications, menaçant de faire du désordre dans la nuit. Les francs-tireurs surtout sont exaspérés ; l'un d'eux tire un coup de feu en l'air. On craint quelque démonstration; les tambours de la garde nationale battent le rappel ; les bataillons se forment et circulent pour maintenir la tranquillité.
L'effervescence pourtant se calme et la nuit se passe sans incident. La première nuit depuis bien longtemps sans canonnade, sans incendie, sans désastre. Mais on ne dormit pas, on le devine, car les esprits étaient enfiévrés. Avoir tant souffert, tant patienté pour en arriver là ! Mais l'honneur au moins était sauf.
Pendant ce temps, la capitulation s'élaborait. Le général Uhrich avait écrit au général de Werder qu'il était disposé à entrer en négociation avec lui, et qu'il remettait à sa discrétion la garnison de la place ; pour les habitants, qui avaient tant souffert, il demandait les faveurs les plus larges. Le général de Werder répondit que deux officiers alleman'^s attendraient à Kœnigshoff'en deux
officiers français , auxquels le général Uhrich voudrait bien remettre ses pouvoirs pour traiter de la capitulation ; quant aux habitants, il promettait de les traiter avec la plus grande douceur. Le général .Uhrich désigna, pour négocier la reddition de Strasbourg, le colonel Ducasse, qui, depuis plusieurs années, commandait la place de Strasbourg, et le lieutenant-colonel Mangin, qui avait commandé Tartillerie pendant le siège, deux braves officiers dont le concours avait été fort précieux à la défense de la forteresse.
A deux heures du matin la capitulation était rédigée et signée. Voici le texte exact de ce document qui appartient désormais à l'histoire :