COMMUNE DE STRA.SBOURG
« Aux habitants de Strasbourg,
« Une mortalité croissante règne depuis plusieurs jours parmi les enfants en bas âge et les vieillards. Les autorités médicales, auxquelles la municipalité s'est adressée pour en connaître la cause, ont émis l'avis qu'elle peut être attribuée en partie à la privation du lait, qui forme la base de la nourriture habituelle de certains malades.
<f Dans les temps difficiles que nous traversons, il est du devoir de chacun de chercher à atténuer autant que possible les malheurs qui nous frappent. Nous espérons donc que nos concitoyens qui, depuis le commencement du blocus ont ofiPert tous les jours des exemples d'héroïsme et d'abnégation patriotiques, uniques peut-être dans l'histoire, s'imposeront un nouveau sacrifice pour prix du salut de celte partie si intéressante de la population.
« Nous faisons appel aux personnes qui possèdent des vaches ou qui reçoivent encore leur ration habituelle de lait, pour les prier de vouloir bien réduire leur part de moitié et d'envoyer le surplus à la pharmacie la plus voisine, où ce lait sera délivré sur orrionnance des médecins.
« Strasbourg, le 19 septembre 1870.
a Pour l'administration, « L'adjoint délégué, A. Zopff. >»
L'appel fut entendu et bien des santés compromises furent rétablies. La mortalité des enfants avait été très-grande en général : les nouveau-nés surtout périrent en grand nombre. De cérémonie funèbre pour ces pauvres petits êtres, on n'en faisait point, et l'on voyait pendant la journée des hommes ou des femmes se diriger tristement vers le cimetière du Jardin botanique, portant une longue boîte jaune qui renfermait le corps de leur enfant.
Les enterrements des adultes se faisaient avec une triste simplicité aussi. Que de cercueils ont passé par les rues, sans suite, sans ecclésiastique, sans un ami! Deux personnes quelquefois, un enfant, une femme, et c'était tout le convoi. Les projec-^ tiles pleuvaient du côté du cimetière, situé près de la Citadelle, et la peur de leurs atteintes retenait souvent dans leurs demeures ceux qui par devoir auraient dû suivre les morts jusqu'à la tombe. Quelquefois pourtant on accompagnait un parent, un ami qui avait cessé de souffrir , et c'était alors un étrange spectacle que de voir ceux qui composaient ce cortège se diriger d'un pas précipité vers le champ du repos, se débander quand un projectile tombait et se réfugier dans les couloirs des maisons, pour éviter d'être frappés par les éclats. Puis cette inhumation au bruit du canon, ces larmes données à celui qu'on descendait dans la fosse pendant que les obus sifflaient dans les airs, quelle étrange solennité !
La journée, est-il besoin de le dire, ne s'écoula pas sans qu'il y eût des victimes. Deux pompiers furent tués, cinq autres blessés, pendant qu'ils faisaient leur devoir.
M. Edme Darcy, capitaine adjudant-major au 5" régiment d'artillerie, tomba frappé à mort par un obus. Et combien d'autres encore qu'on pourrait citer, femmes, enfants, que les obus fauchaient !
Le gouvernement provisoire de Paris avait nommé préfet du département du Bas-Rhin, M. Valentin, un Strasbourgeois, ancien officier, ancien représentant du Bas -Rhin à l'Assemblée législative. M. Valentin, pour aller occuper le poste auquel il avait été désigné, fit preuve d'un courage héroïque. Il avait tenté d'abord, mais vainement, de pénétrer à Strasbourg en traversant les lignes prussiennes du côté sud de la ville; il gagna ensuite Schiltigheim, où il resta pendant plusieurs jours, observant les habitudes des assiégeants; il remarqua un endroit mal gardé à un certain moment de la journée ; il passa là la tranchée, se jeta à la nage dans un bras d'eau, atteignit l'autre rive, pendant qno l'ennemi, qui avait eu l'éveil, lui envoyait une
grêle de balles, arriva sous les murs de la place et se constitua prisonnier. Jl demanda ensuite à être conduit devant le général Uhrich, fut introduit, présenté au général, et, tirant de sa manche le journal le Moniteur qui contenait sa nomination, lui dit : « Je suis le préfet du Bas-Rbin. » Cela paraît presque une fable et pourtant l'histoire est vraie tout entière.
Le soir même, le préfet Valentin faisait afficher un extrait du Journal officiel de la République française contenant le décret de sa nomination, et adressait aux habitants la proclamation suivante:
« Habitants de Strasbourg, vaillants compatriotes !
« Le Corps législatif, dans sa séance du 4 septembre courant, a prononcé la déchéance de la dynastie dps Bonaparte, qui, deux fois arrivée au pouvoir par de criminels attentats contre la représentation nationale, a trois fois, en un demi-siècle, attiré sur la France la honte et les désastres de l'invasion.
« La République a été proclamée, une Convention nationale est convoquée pour le 16 octobre prochain et les pouvoirs publics sont confiés dans rintervalle à un gouvernement de la Défense nationale, composî^ des onze députés élus par la ca-
pitale et placé sous la présidence du général Trochu, soldat vigoureux, à l'intégrité et aux capacités duquel tous les partis, sans distinction, rendent depuis longtemps hommage.
« Une des premières sollicitudes du nouveau gouvernement s'est portée vers la patriotique Alsace, vers sa vaillante capitale, et il s'est préoccupé de lui faire directement parvenir, ainsi qu'à son héroïque garnison, les remercîments émus de la France, de la population de Paris et du gouvernement de la République.
« Il a clioisi pour cette mission un fils de votre noble cité, auquel, à une époque antérieure, vous aviez, par un vote presque unanime, donné le mandat de vous représenter à l'Assemblée nationale, et qui est resté invariablement fidèle au drapeau sous lequel vous l'aviez élu.
« Il vient au milieu de vous s'associer à vos périls, partager vos privations, et tous ensemble nous lutterons jusqu'à la. dernière extrémité pour conserver à la glorieuse patrie française un de ses plus nobles et de ses plus formidables boulevards.
« Confiance donc, bon espoir et Fîue la Repu-
blicjue !
a Le Préfet du Bas-Rhin,
c( Edmond Valentin. »
Le lendemain, le géuéral Uhrich rendait l'arrêté suivant :