‹ Le siége de Paris (volume 4)Chapitre 29 sur 36 · CAPITULATION DE STRASBOURG · texte numérisé non relu

CAPITULATION DE STRASBOURG

Monsieur le Ministre

Depuis quelque temps déjà les dépêches que j'ai eu Thonneur de vous adresser oat dû vous faire pressentir que la situation de la place de Strasbourg devenait de plus en plus critique.

Dans les derniers jours du siège, la citadelle, entièrement démolie, n'existait pour ainsi dire plus. Ses portes étaient abattues, ses bâtiments brûlés ; sa garnison ne pouvait trouver à s'abriter que dans des casemates insuffisantes et dont les projectiles brisaient souvent les masques.

La ville, en partie incendiée ou démolie par les obus lancés de batteries établies à 3000 mètres et même à 3500 mètres, avait éprouvé des dégâts énormes et d'une nature inconnue jusqu'à ce jour

comme les projectiles inusités dans les guerres précédentes et que Farmée prussienne de siège avait employés contre la place.

Notre artillerie était réduite au silence. Dès qu'une bouche à feu était mise en batterie et placée dans une embrasure, elle se trouvait à l'instant mise hors de service ou démontée.

Lors de Tincendie de l'arsenal, trente -cinq mille fusées percutantes avaient sauté, précisément à l'époque du siège où elles eussent été le plus utilement employées. C'était à peu près tout ce que nous possédions en munitions de ce genre ; j'ai bien fait confectionner par l'artillerie des fusées en bois, mais leur efficacité était presque nulle.

Les défenseurs ne pouvaient montrer un instant leurs têtes au-dessus de l'épaulement sans être atteints par des obus à balles, par des boulets creux, par des bombes et par des coups de mitraille tombant au milieu d'eux.

Les ouvrages extérieurs n'étant plus tenables puisqu'ils avaient été labourés, puis rasés par les projectiles, j'ai dû ordonner successivement l'évacuation de cinq d'entre eux, les lunettes cotées 44, 52, 53, 54 et 55. L'ennemi n'a occupé que deux de ces ouvrages, les lunettes 52 et 53, d'où il est part! pour cheminer dans les caponnières et arriver à couronner le chemin couvert de l'ouvrage 51 .

Après ces travaux, l'assiégeant a pu battre en

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brèche les bastions 11 et 12. Il l'a fait avec une artillerie dun puissant calibre. En quaranle-huit heures la première de ces brèches était praticable Encore trois ou quatre heures de feu, et la seconde Telait également.

Le passage du fossé avait été préparé au moyen d'énormes tonneaux de brasseur pris à Schiltigheim, reliés entre eux pn.r des madriers formant des ladeaux aussi solides que faciles à manœuvrer.

Rien ne saurait donner une idée de la rapidité avec laquelle ces derniers travaux avaient été effectués.

Le terre-plein des bastions 11 et 12 (sans cesse labouré, sillonné par des projectiles de toutes espèces, principalement par des obus dont chacun contenait 470 balles) n'était plus tenable. Les défenseurs de la brèche n'avaient plus d'abri ; la rue du rempart, foudroyée nuit et jour par l'artillerie ennemie, était trop étroite pour leur donner un asile même momentané.

Les casernes étaient brûlées; la place n'avait à l'intérieur aucune casemate, et pour s'abriter d'une manière fort insuffisante les troupes durent couper les arbres des remparts, s'en faire des blindages sous lesquels ils cherchaient un refuge très-inefficace.

Tel était, Monsieur le Ministre, l'état des choses à Strasbourg, lorsque le 27 septembre, à deux heures et demie de l'après-midi, je fus prévenu par

le directeur des fortifications et par le chef du génie que l'une des deux brèches était praticable, que l'autre allait le devenir, et que les travaux de l'ennemi s'exécutaient avec une telle rapidité qu'à coup sur l'assaut pouvait être donné d'un instant à l'autre.

" Je crus devoir rassembler aussitôt le conseil de défense et lui exposer la situation. La discussion s'ouvrit, et à l'unanimité des voix il fut reconnu que ncjus n'étions pas en état de soutenir et surtout de repousser un assaut, puisque les troupes chargées de défendre la brèche seraient écrasés par l'artillerie ennemie avant même d'avoir pu gravir les rampes.

A l'unanimité donc le conseil déclara qu'il y avait lieu d'entrer en négociation avec l'ennemi.

En raison de tout ce que je viens d'avoir l'honneur de vous exposer, je crus, Monsieur le Ministre, de mon devoir d'épargner à Strasbourg, qui déjà avait tant souffert, les horreurs d'une ville qui eût été prise d'assaut à coup sûr et peut-être eût été pillée et saccagée.

Je fis donc arborer le drapeau parlementaire et j'écrivis en même temps au général de Werder la lettre dont voici la copie :

« Strasbourg, le 27 septembre 1870.

« Monsieur le Lieutenant général,

« La résistance de Strasbourg est arrivée à son terme. J'ai l'honneur de remettre à votre discrétion la ville, la citadelle et la garnison.

« Je demanderai pour la ville, si cruellement éprouvée déjà, le traitement le plus doux possible et la conservation de ses propriétés particulières ;

« Pour les habitants, la vie et les biens saufs, la liberté de s'éloigner ;

« Pour la garnison, rien que le traitement que vous jugerez dû à des soldats qui ont fait leur devoir.

■ a Je recommande à votre humanité les blessés et les malades qui sont actuellement dans les hôpitaux et ambulances.

« Je désigne M. le colonel Ducasse, commandant de place, et M. le lieutenant-colonel Mangin, commandant de Tarlillerie, pour aller recevoir vos décisions.

« Veuillez me faire connaître le jour, l'heure et le lieu de la convocation.

« Je donne Tordre de cesser le feu sur toute la ligne de défense et j'ai l'honneur de vous prier de prendre la même mesure de votre côté.

• Général Uhrich. >•

Le général de Werder répondit à celte lettre à onze heures du soir. Sur son désir, j'envoyai immédiatement à Kœnigshoffen, comme il me le demandait, le colonel Ducasse, commandant la place, et le directeur d'artillerie, lieutenant-colonel Mangin. Les conditions furent réglées entre ces officiers et les officiers prussiens délégués par le général de Werder. Les conditions de la capitulation furent calquées sur celles de l'armée de Ghàlons à Sedan.

En exécution de la convention arrêtée le 28 septembre 1870, à deux heures du matin, le même jour à huit heures les troupes allemandes occupaient la citadelle et les portes qu'on appelle d'Austerlitz, Nationale et des Pêcheurs; à onze heures, la garnison sortit avec armes et bagages pour défiler sur les glacis de la place et déposer les armes. Un corps de 8000 ennemis entra dans la ville et en prit possession.

Lorsque le général de Werder, commandant l'armée assiégeante, me vit venir avec la garnison française, il mit pied à terre, ainsi que son étatmajor, et avec une courtoisie qui ne s'était pas démentie pendant le cours de ce siège, il vint audevant de moi, m'embrassa en voulant bien reconnaître que la défense n'avait pas été sans gloire. Le général de Werder s'opposa ensuite à ce que mon état-major et moi, ainsi que les officiers sans troupes, défilions devant lui.

Ainsi s'est terminé, Monsieur le Ministre, la mission qui m'avait été confiée par le gouvernement de l'empereur. J'aurais voulu prolonger la défense, mais je crois que nul, à ma place, n'eût pu le faire sans enfreindre les lois de l'humanité.

Si la défense a été vigoureuse, je le dois aux bonnes et patriotiques dispositions des habitants, qui ont montré une abnégation, un dévouement qu'on ne saurait trop louer, ainsi qu'au concours énergique de la garnison et du conseil de défense.

Tous ont la conscience d'avoir fait leur devoir.

Je joins à ce rapport quelques observations qui m'ont paru de nature à mériter votre attention.

Lorsque, le 3 août au soir, le maréchal de Mac- Mahon quitta Strasbourg, la garnison de la place se composait du ST*" de ligne, des dépôts du IS*" et du 96% de ceux des 10' et 13*^ bataillons de chasseurs à pied. Ces dépôts n'avaient que des cadres.

Après la bataille de Frœschwiller, beaucoup de militaires de tous grades et de toutes armes vinrent se réfugier dans la place. Ces hommes furent un embarras pour la défense plutôt qu'un renfort. Je les accueillis et en formai deux régiments de marche, un d'infanterie, un de cavalerie. Je fis tous mes efforts pour leur fournir des cadres de façon à souder tous ces éléments épars.

Trois détachements, savoir : un du 21% un du 74% un du 78% destinés au 1" corps, et n'ayant pu

le rallier, augmentèrent la garnison. Celui du 21" était un bataillon entier.

Je me trouvai avoir alors dans la main, en y comprenant la garde mobile et la garde nationale sédentaire, environ 11 000 baïonnettes. La cavalerie avait 1600 chevaux.

L'artillerie n'existait pour ainsi dire pas. Heureusement pour la défense, le brave et intelligent régiment des pontonniers, prêt à partir, mais n'en ayant pas reçu Tordre, resta avec moi et put servir les batteries.

Six officiers, quelques gardes et huit hommes de troupe comprenaient l'effectif du génie.

J'avais aussi une centaine de marins commandés par le contre-amiral comte Excelmans.

C'est avec ces éléments divers, peu homogènes et bien faibles en armes spéciales, dont le total pouvait s'élever à 15 000 hommes, que Strasbourg dut résister à cinquante jours d'attaque, dont trente-neuf de bombardement incessant de nuit et de jour.

L'artillerie ennemie avait sur la nôtre une supériorité de matériel en nombre et en calibre, que vous apprécierez facilement par le simple exposé suivant :

Le corps de siège a mis en batterie, depuis l'investissement jusqu'à la reddition de la place, plus de 200 bouches à feu d'un Cahbre bien supérieur non-seulement aux nôtres, mais encore à tous ceux

connus jusqu'à ce jour, se chargeant par la culasse et concentrant leur feu sur un espace restreint.

Nous n'avons pu lui opposer que 110 bouches à feu, dont 87 canons et 23 mortiers d'un calibre très-inférieur. C'est ce qui explique la supériorité écrasante du feu de l'ennemi et la possibilité pour lui de pousser avec une incroyable rapidité les travaux d'attaque en éteignant notre tir. Les officiers d'artillerie estiment à 300 000 le nombre de gros projectiles envoyés de l'ennemi sur la place.

La garnison, pendant les opérations, a eu 2500 hommes, la population 400 habitants hors de combat.

Général Uhrich.

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