‹ Le siége de Paris (volume 4)Chapitre 30 sur 36 · ADRESSÉE A L C.N DE SES PARENTS ET PUBLIÉE PAR LE JOURNAL · texte numérisé non relu

ADRESSÉE A L C.N DE SES PARENTS ET PUBLIÉE PAR LE JOURNAL

LE Salut public^ de lyon.

Bâle, 14 octobre.

Monsieur et cousin,

Votre lettre du 4 octobre m'est parvenue ici hier soir seulement, et je le regrette.

Je sais depuis longtemps qu'il n'y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne; j'en fais la triste expérience.

Que l'on m'accuse d'insuffisance, d'impéritie, je le comprendrais; mais de trahison! voilà qui est infâme. Trahison ! Et envers qui? Est-ce envers la République et le gouvernement de la défense nationale? Mais c'est moi qui les ai fait reconnaître l'une et l'autre à Strasbourg.

On comprendrait une trahison au début d'un investissement; mais après un siège de deux mois, après avoir vu brûler et renverser une ville, tuer

ses habitants, décimer sa garnison, où pourrait se glisser la trahison ?

La route de Strasbourg est ouverte; que l'on aille voir sa citadelle détruite, ses remparts labourés, son artillerie anéantie, ses ouvrages avancés intenables et deux de ses bastions en brèche ; que Ton s'arrête devant les ruines de ses monuments, devant celles de ses maisons; que Ton se rende compte de la pluie de fer, de plomb, de feu qui couvrait tous ses terrains militaires; que Ton examine ces projectiles puissants et inconnus jusqu'ici que deux cents pièces de canon nous lançaient, et, loin de dire que la reddition de la ville a été prématurée, on s'étonnera que la résistance ait été aussi prolongée, que Ton ait pu soutenir pendant trente-huit jours et trente-huit nuits un bombardement sans précédent jusqu'à ce jour.

La situation s'était compliquée par la perte de 35 000 fusées métalliques incendiées avec l'arsenal de la citadelle, et que rien n'a pu remplacer.

Malgré cela, nous aurions pu tenir tant que le corps de la place eût été intact; mais, dans les derniers jours, les travaux d'approche de l'ennemi prirent une rapidité extraordinaire ; il couronna nos chemins couverts, se fit des abris blindés pour protéger les troupes destinées à hvrer l'assaut, ouvrit deux brèches : l'une au bastion 12, praticable, et l'autre au bastion 11, que deux heures de feu allaient rendre praticable.

L'assaut était impossible à soutenir pour nous. Les remparts et tous les abords, foudroyés par la puissante artillerie ennemie, n'eussent pas été tenables pour les défenseurs de la brèche, qui, en moins d'une demi-heure, eussent été anéantis, et l'ennemi fût monté à l'assaut sans coup férir.

Devions-nous — devais-je, plutôt — exposer la malheureuse ville de Strasbourg, qui déjà avait tant souffert, aux horreurs d'une ville prise d'assaut, alors que nous n'avions pas une seule chance favorable pour la résistance ?

Mon Conseil de défense ne le pensa pas (et, certes, celui-là est inattaquable au point de vue de l'énergie). — Consulté par moi, et après déhbération étendue, il a déclaré à Xwianimité :

1° Que l'assaut ne pouvait pas être supporté avec des chances de succès ;

2" Que le moment était venu de capituler.

Le reste s'en est suivi.

Oui, je le déclare hautement, oui, l'honneur militaire est sauf !

Attaqué par les braves du lendemain ou par des personnes qui ont cédé, sans réflexion, à une première impression, j'aurais voulu garder le silence et attendre que la vérité se fît jour d'elle-même ; mais le mot trahison ! m'a créé un devoir, celui de protester de toute l'énergie d'une conscience honnête et longuement éprouvée. Je livre une carrière de cinquante-deux années de services miUtaires

aux investigations les plus minutieuses, carrière que ne sauraient ternir les propos de quelques personnes mal renseignées ou malveillantes.

J'aurais pu vous parler de Fincurie avec laquelle on a abandonné Strasbourg, sans garnison, sans troupes d'artillerie suffisantes, sans le plus petit détachement du génie*, j'aurais pu vous dire bien d'autres vérités encore, mais il me faudrait sortir du terrain de la défense personnelle où je désire rester.

Faites, cousin, ce que vous jugerez convenable de cette trop longue lettre. S il m'est permis d'exprimer un désir, c'est de la voir livrée à la plus grande publicité possible.

Recevez, monsieur et cher cousin, mes remerciments pour la franchise avec laquelle vous m'avez mis au courant des bruits qui se répandaient sur mon compte *, je sais apprécier la loyauté qui vous a guidé, merci encore.

Recevez, monsieur et cousin, l'assurance de mes sentiments d'amitié.

Général Uhrich.

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