CALOMNIEUX PUBLIÉ PAR CETTE FEUILLE
Monsieur le rédacteur en chef,
Je viens de lire, dans votre journal du 15 de ce mois, un article qui me concerne et auquel vous me permettrez, je l'espère, de répondre dans vos colonnes.
Je constate d'abord que ni le rédacteur ni les signataires de cet article n'ont fait partie de la garnison de Strasbourg, et que leur érection en francsjuges de par leur propre autorité est au moins contestable.
M. le capitaine de génie Thilers, en résidence à Belfort, me reproche d'avoir borné les sorties de la garnison à des promenades sur les glacis ^ sans combat. Cinq sorties ont eu lieu, dont quatre avec combat. Dans l'une, le colonel de pontonniers, Fiévet, fut blessé mortellement, et nous perdîmes vingt hommes et trois pièces de canon. Dans une
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autre, vingt -cinq hommes et un officier furent tuéf ou blessés ; enfin, dans la dernière, nous eûmes à regretter la perte de deux officiers et de cent vingtsept hommes du 87', mon seul régiment forlement constitué.
La garnison et la population, dit encore M. le capitaine Thilers, ne so?} geai eut pas à se rendre. Je suis convaincu que la garnison aurait combattu jusqu'à la mort, mais sans utilité pour personne. Quant à la population, elle était noblement et courageusement résignée ; cependant elle aspirait, en grande majorité, à la cessation de ses souffrances, et ce sentiment était bien naturel, car ses souffrances étaient grandes.
Dans les derniers jours du siège, la Commission municipale, composée de cinquante et un membres, demanda au Conseil de défense, à l'unanimité moins deux voix, d'admettre une délégation de ses membres en sa présence. Cette délégation, à la tête de laquelle était le maire, exposa la malheureuse situation de Strasbourg ; ses monuments, ses maisons particulières, des quartiers tout entiers détruits par le feu ennemi ou incendiés ; ses habitants tués ou blessés dans leur domicile et dans les rues ; douze mille hommes, femmes et enfants, sans asile, presque nus, à peine nourris, réduits à la plus profonde misère. Et pourquoi? ajoutaient ces messieurs ; vous n'avez pas le moindre espoir d'être secourus, et sans secours vous tomberez fa-
talement, huit jours plus tôt, huit jours plus tard . Épargnez donc la vie de plusieurs centaines de victimes qui seraient sacrifiées sans aucune utilité pour notre patrie commune. Votre devoir militaire est rempli en son entier ; ouvrez vos cœurs à la pitié et aux sentiments d'humanité que nous espérons trouver en vous.
Ce langage ne devait pas être écouté, et il fut résolu que la défense continuerait. Trois jours plus tard , une nouvelle et semblable démarche fut renouvelée, sans plus de succès.
Mais les travaux d'approche de Tennemi marchaient avec une rapidité incompréhensible ; nous nous étions vus forcés d'abandonner successivement les ouvrages avancés 44, 52, 53, 54 et 55; les autres allaient suivre. Notre système de fortifications s'égrenait, en quelque sorte, comme un collier dont le fil est rompu.
Les bastions 11 et 12 furent battus en brèche, et, le 27 septembre, à deux heures de l'après-midi, la brèche du bastion 12 était praticable, et celle du bastion 1 1 devait le devenir après deux heures de canonnade.
En même temps qu'il battait nos remparts, l'ennemi avait miné la contrescarpe pour la renverser dans le fossé et achever de le combler. Il avait aussi creusé deux vastes excavations blindées et destinées à réunir et à abriter les colonnes d'assaut.
Informé que l'assaut était imminent, je réunis le
Conseil de défense. La délibération ayant été ouverte, il fut reconnu que la résistance était arrivée à son terme ; que notre artillerie était hors de lutte; que les remparts, ainsi que la rue qui passe à leur pied, accablés, foudroyés par des projectiles d'une puissance destructive inconnue jusqu'à présent, ne pouvaient pas être occupés par des colonnes destinées à repousser l'assaut, sans que ces colonnes fussent détruites, avant le combat, par les 200 pièces qui feraient converger leur feu sur elles, et que l'ennemi arriverait sur nos remparts sans coup férir, sans rencontrer de résistance.
Quant à la citadelle, que le capitaine Thilers a déclaré être intacte, il fut constaté que, rasée comme elle l'était, totalement détruite, n'ayant plus d'artillerie, elle ne pouvait pas servir de réduit à la garnison de la ville, qui ne trouverait pas à s'y abriter ; que cette garnison y serait écrasée sans aucune défense possible et sans autre résultat qu'une horrible et bien inutile boucherie.
Ces faits ayant été reconnus vrais, le Conseil vota, à X unanimité des voix, les deux résolutions suivantes :
V La défense de Strasbourg ne peut pas se prolonger plus longtemps.
2° Il y a lieu d'entrer, dès à présent, en négociation pour la capitulation.
Le reste s'en est suivi. Et je reconnais le droit de m'attaquer loyalement, moi, le seul chef responsa-
ble; mais mon Conseil de défense, composé d'hommes énergiques autant que capables, est à l'abri de tout reproche. Il a donné son avis consciencieux et éclairé ; il m'a soutenu dans toutes les phases de ma pénible et souvent bien lourde mission ; je me plais à lui témoigner ici ma reconnaissance.
M. le capitaine Thilers parle de 60 000 fusils chassepot que l'arsenal de Strasbourg aurait livrés à l'ennemi ; il faut réduire ce chiffre à douze cents; il en est ainsi de la plupart de ses assertions. Il dit aussi que l'amiral Excelmans a été le seul chef qui ait su partager les peines et les périls de ses soldats.
Nul, plus que moi, n'a apprécié le dévouement chevaleresque avec lequel l'amiral a participé à la défense de la ville et les brillantes qualités dont il a donné tant de preuves; mais il y a iniquité à le citer seul. Le colonel Blot, du 87^, qui commandait le front d'attaque, qui a été si beau, si énergique, si à la hauteur de l'importante mission qui lui avait été confiée; le lieutenant-colonel Rollet, du 47% qui a commandé la citadelle avec tant de valeur, d'énergie et de sang-froid, et tant d'autres qu'il serait trop long de citer, ne le cèdent à aucun pour les services rendus, et il est de mon devoir de leur donner ici la place qu'ils ont dans mon estime et qu'ils doivent occuper dans l'estime publique. Mais n'oublions pas que c'est de Belfort que l'on a la prétention de juger les hommes etlescho ses de Strasbourg.
Quant aux lois dont M. le capitaine Tliilers cite le texte, elles ont été faites à Tépoque des boulets ronds qui rebondissaient pendant longtemps contre les murailles dés forteresses avant de les ébranler; ces lois ont été renouvelées depuis 1863, je crois; le texte primitif en a été conservé.
Que sont ces engins d'enfants remontant aux temps des Vauban et des Gribauval comparés à ceux dont la Prusse s'est servie contre Strasbourg ? Une commission cbargée de reviser ces lois et qui irait visiter les ruines de cette malheureuse ville et les efFets terribles des nouveaux projectiles, cette commission, dis-je, apporterait de profondes modifications dans le travail de ses prédécesseurs.
En résumé, Strasbourg, avec une garnison sans unité suffisante, a résisté, pendant deux mois, aux attaques de l'ennemi; elle a été soumise à un bombardement sans précédent dans l'histoire des sièges : bombardement qui a duré trente -huit jours et trente-huit nuits; elle a été saccagée sans que le courage de ses habitants ait faibli; deux mille cinq cents de ses défenseurs ont été atteints par le feu de ses adversaires, et le jour où elle est tombée, elle n'est pas tombée sans gloire ! L'honneur militaire, comme l'honneur civil, ont été saufs !
Certes, pour ma part, je suis loin d'avoir jamais prétendu au titre de héros; mais il en est un plus modeste que je revendique avec énergie : c'est celui
d'homme de devoir. M. le capitaine Thilers parle du triste général Uhrîch. lia, sans le vouloir, trouvé la qualification exacte de l'état de mon esprit. Oui, je suis triste, mortellement triste, des malheurs de mon pays, triste aussi de ses attaques injustes et passionnées s'adressant à un homme comme moi, qui, dans sa vie entière, n'a fait sciemment de mal à personne, qui aurait voulu pouvoir garder le silence et mépriser, mais qui doit à sa famille et à ses amis de repousser avec Fermeté, mais sans amertume, les assertions erronées ou calomnieuses.
Le général de division , ex-commandant supérieur de Strasbourg,
Uhrîch.
DIPLOME