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CHAPITRE VI

LE BOURGEl — METZ RENDU - MANIFESTATION DU 31 OCTOBRE

Le manifeste de Jules Favre et le léger succès de nos armes qui l'avait suivi de près avaient relevé tous les cœurs et tendu les nerfs de la population parisienne. On venait de faire une nouvelle provision de courage, ^t il faut avouer qu'on en avait grand besoin. La situation était cruelle. On se trouvait entre deux dangers, dont l'un ne semblait pas moins menaçant que l'autre : au dehors les Prussiens, et les émeutiers au dedans. Je crois bien qu'à cette époque-là, vers les derniers jours de septembre, la bourgeoisie avait plus peur encore des émeutiers que des Prussiens ; et peut-être n'avait-elle pas tort, car ils étaient, sans le savoir, les alliés sur lesquels les Prussiens comptaient le plus fermement pour entrer à Paris. M. de Bismark n'avait pas caché ses espérances. Il avait sur tous les tons, dans toutes

ses lettres publiques, et dans toutes ses conversations privées, dont les échos nous revenaient à Paris, dit que les portes de la ville lui seraient ouvertes par la guerre civile, et il parlait d'avance avec mépris de ce peuple chez qui le plus extrême danger de la patrie n'avait pu étouffer le goût inné de la discorde.

Entre ces deux ennemis on conçoit que nous ne fussions pas fort à notre aise. Gomment les Prussiens nous attaqueraient-ils? quel coup de foudre devait sorth^ du nuage où ils enfermaient leurs desseins pour l'heure? nous n'en savions rien exactement. Nous ignorions qu'ils se fussent résolus de nous prendre uniquement par voie de blocus, et d'attendre, l'arme au pied, que l'émeute ou la faim leur livrât la place. Nous aurions dû le soupçonner, car les grands capitaines n'ont guère eu jamais, comme le renard de la fable, qu'un tour dans leur sac. Ils inventent une combinaison nouvelle, où ils reviennent sans cesse, jusqu'à ce qu'ils l'aient apprise à leurs adversaires, et se soient fait battre enfm avec leurs propres armes. M. de Moltke avait toujours usé du mouvement tournant, et forcé, par un prodigieux enveloppement, l'ennemi de se rendre par capitulation. Il était bien probable qu'il procéderait de même contre Paris, qu'il l'enserrerait avec toutes les forces de l'Allemagne, et laisserait ensuite au temps à faire sa besogne. Mais nous n'étions pas assez philosophes pour faire ces sortes de réflexions, dont la justesse n'apparaît jamais qu'après coup...

Durant tout le mois d'octobre, nous avons cru à une attaque de vive force, ou tout au moins au bombardement. Pour le bombardement, il n'y avait pas à en dou

ter. Tous'les jours, on nous disait ; Vous savez, c'est pour demain, ou après-demain au plus tard. On nous l'annonçait pour le 9, puis pour le 14, anniversaire de la bataille d'Iéna, puis pour le 27, anniversaire de l'entrée de Napoléon à Berlin ; puis pour le jour de fête de Guillaume, d'Augusta, de Fritz. Les proclamations affichées sur les murs des rues nous recommandaient de garder chez nous des tonneaux pleins d'eau, de dépaver nos cours, de nous jeter par terre quand nous verrions tomber un obus, d'étouffer les feux naissants avec des linges mouillés, et chacun de nous visitait sa cave d'un air rêveur : La voûte sera-t-elle assez solide pour résister à l'effondrement subit de la bâtisse? Les musées déménageaient leurs trésors î^ms les sous-sols; les bibliothèques blindaient leurs toits et calfeutraient leurs fenêtres ; l'Institut lançait à l'Europe civilisée une protestation contre les barbares qui méditaient l'incendie de tant de chefs-d'œuvre. Le Times^ dans un numéro qui parvint jusqu'à nous (ces numéros-là arrivaient toujours), disait qu'après tout le bombardement de Paris n'était point une monstruosité si extraordinaire ; que c'était sa faute ; pourquoi avait-il le mauvais goût de se défendre? d'arrêter ces bons Prussiens ? de leur faire de la peine? ils en auraient bien du chagrin, mais c'était notre maudite opiniâtreté qui les contraignait à ces mesures un peu rigoureuses. Nous en porterions la responsabilité devant l'histoire... — Ah! le Times peut se flatter de nous avoir fait passer de méchants quarts d'heure, et si jamais 1... mais patience, patience! Tous les comptes seront réglés un jour. Nous ne recevions pas de journal allemand qui ne traitât ex protesso des effets de ce

bombardement si attendu, et qui ne le promît comme récréation dernière à ces honnêtes et loyaux fils de la blonde Allemagne. Les officiers prussiens, dans les conversations d'avant-postes, en parlaient avec douleur à nos compatriotes, comme d'un malheur inévitable. Nous ne saisissions pas sur un soldat mort ou blessé une lettre où il ne fût question de ce bombardement. La jeune et mélancolique Gretchen, aux yeux bleus, ne manquait jamais, dans ses épîtres sentimentales, oii se mêlaient en purée et les baisers de son âme, et les bas de laine, et les confitures, et le bon Dieu, et Beethoven, et la petite fleur cueillie au bois, d'ajouter avec un soupir de satisfaction : On dit que c'est demain que le bombardement commence ! Nous nous rappelions ces fameux Krupp, qui nous avaient étonnés par l'énormité de leur bouche, à l'Exposition universelle. On assurait qu'il pouvaient porter à huit et même à dix et à douze mille mètres. ' U Illustration avait donné la distance qui en séparait les différents points de Paris, et, de ce travail, il résultait évidemment que des boulets de cent cinquante livres pouvaient tomber sur la place du Théâtre-Français. II s'était fondé une association mutuelle contre les dégâts que l'on prévoyait, et elle avait en quelques jours réuni un capital de plusieurs millions.

Les semaines se passèrent, et le fameux bombardement s'évanouit en fumée, comme un vain fantôme des brouillards de la nuit. Oncques n'entendîm.es la voix des canons Krupp (1). Il faut croire que s'ils furent expédiés de Strasbourg ils restèrent en route, au fond de quelque

(1) Ce chapitre a été écrit dans la première semaine de janvier. Trois jours après, le bombardement me donnait un cruel démenti.

fossé. Car il n'est pas commode de manœuvrer des machines qui pèsent de vingt-cinq à trente mille kilogrammes. Le tout n'est pas de fondre des canons, encore faut-il les amener en place et les mettre en batterie. Cette menace, qui ne devait pas aboutir, ne laissa pas de nous inquiéter. Un petit fait montrera mieux que toutes les réflexions du monde l'intensité de cette préoccupation. J'allais voir tous les jours une de mes parentes, horriblement malade de la petite vérole qui sévissait avec fureur à Paris. C'était le spectre du bombardement qui hantait son délire, et chaque fois -que je la voyais : — Gomment ferai-je pour me sauver, me disait-elle, quand le bombardement commencera?

Un bon quart des maisons de Paris était surmonté de drapeairx d'ambulances ou de drapeaux d'ambassade et de consulat. On s'imaginait que les artilleurs ennemis apercevraient à trois lieues de distance ce mouchoir de couleur hissé au bout d'un bâton, et respecteraient les immeubles protégés par ce signe ! Quelques haillons flottent encore, à l'heure oii j'écris, sur un petit nombre de balcons et de fenêtres ; et les journaux allemands que nous hsons par intervalles nous menacent toujours du canon Krupp. Mais ce n'est plus la mode d'y croire ; et l'on n'en est pas plus effrayé que de messire Groquemitaine.

Tout le monde sait qu'il n'y a rien de plus inquiétant que l'attente. Ce fut donc chez nous, durant un long mois, comme un agacement quotidien. On était surexcité, nerveux. On se demandait: Que vont-il faire? et l'on ajoutait : Pourquoi ne faisons-nous rien?

Je laisse néanmoins le passage, tel qu'il est; on comprendra mieux la puissance de nos illusions

Ceux que le hasard avait mis à notre tête étaient d'honnêtes gens, de braves cœurs et des hommes de mérite. Mais on n'avait pas foi en leur génie. On aurait voulu qu'ils sortissent des sentiers battus, qu'ils étonnassent chaque jour le monde et nous-mêmes par quelque action d'éclat, par quelque invention singulière. On rappelait toujours le souvenir des guerres de la sécession, et ces hardis coups de tête par oii se signalaient les généraux improvisés de la jeune Amérique. Le général Trochu n'était qu'un bon militaire, qui marchait pru~ demment par les chemins frayés. Il semblait résolu à n'engager que de petites actions, des escarmouches sans importance, oià il aguerrirait peu à peu des troupes encore neuves et peu solides, et à profiter du répit laissé par les adversaires pour achever jour à jour le réseau de nos fortifications. Pouvait-on faire plus et mieux? Je laisse la question à résoudre à des personnes plus compétentes. Je me contente, pour moi, de décrire l'effet qu'à ce moment de la lutte faisait sur nous cette tactique. Elle était violemment blâmée des uns, et ceux mêmes qui l'approuvaient tout haut, qui faisaient des phrases sur la temporisation, et comparaient le général Trochu à Fabius Cunctator, sentaient comme un secret dépit de ne pas voir les choses marcher plus vite. Nous ressemblions à un fiévreux, qui accuse toujours son médecin, quand la maladie ne cède pas assez vite à ses ordonnances. ■

Le général Trochu est Breton , c'est dire qu'il est pourvu d'une assez forte dose d'obstination. Il est de la race de ceux qui enfoncent des clous dans la muraille en usant de leur front comme d'un marteau. J'ignore si les

épigrammes des journaux, si les effervescences de l'opinion publique lui étaient très^sensibles ; mais il faisait à petit bruit et lentement une besogne qui fut plus tard reconnue excellente. Il achevait de fortifier Paris ; sur le front de cette immense ligne de défense, ici il raffermissait les points faibles, là il ajoutait encore à la force de ceux qui craignaient moins ; il mettait la ville en état de faire tête partout où Tennemi se pourrait présenter. n la rendait imprenable. Il est vrai que dans le même temps les Prussiens menaient à bien leur circonvallation, en sorte qu'un officier allemand, causant un jour avec un de nos médecins d'ambulance, lui disait : Il vous sera aussi difficile de sortir de Paris qu'il nous le serait à nous d'y entrer.

Ce travail de taupe, long et patient, n'est pas de ceux qui éblouissent les imaginations. Aussi n'en savait-on aucun gré, faute de l'apercevoir, ni au général Trochu qui l'avait commandé, ni au génie qui en surveillait l'exécution. Ni l'un ni l'autre n'y purent tenir, et le 18 octobre, ils publièrent un rapport officiel sur les travaux exécutés autour de la capitale durant ces journées, qu'on les accusait d'avoir si mal employées. Ils y constataient, non sans un légitime sentiment d'orgueil, qu'au lendemain des grands désastres de l'armée du Rhin, l'immense enceinte de la capitale était non- seulement dépourvue de tout armement, mais qu'elle n'avait ni abris, ni casemates, ni magasins à poudre, ni traverse; qu'aucun des forts ne se trouvait en état de défense, et que tous les ouvrages extérieurs étaient effacés par le temps. Je n'entre pas dans le détail des travaux exécutés ; ces rapports appartiennent à l'histoire proprement dite, et je

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n'y touche pas. C'est affaire à elle de compter par le menu le nombre prodigieux de sacs de terre remués, de bouches à feu mises en place, d ouvrages construits, de mètres de terrain conquis par la sape sur l'ennemi ; je n'ai à constater que le résultat défmitif ; il était vraiment admirable, et le général Trochu pouvait s'en applaudir avec raison ; car il fut démontré, à partir de ce jour, que Paris, pour qui l'on avait toujours craint quelque surprise, était désormais à l'abri d'une attaque de vive force et qu'il lui était permis de dormir en repos derrière tant d'obstacles accumulés. Les barricades, dont on avait dans le premier moment jugé à propos de couper ses promenades et ses rues, devenaient à peu près inutiles; il était bien évident que l'ennemi n'entrerait jamais, s\:l devait entrer, que par capitulation. Et de fait, la commission instituée pour les établir cessa de fonctionner; Rochefort, qui en était le président, n*eut plus là qu'un titre honorifique. Admirez en passant l'ironie des événements ! C'était le pouvoir qui avait créé lui-même une commission des barricades , et Rochefort en avait été nommé chef! Comme il est vrai ce mot de Talleyrand qui dit qu'en France tout arrive !

Se garder était bien; attaquer eût mieux valu. C'est un axiome de guerre, que la défense d'une place assiégée doit être offensive. Ces deux mots, qui font antithèse: défense offensive, semblaient avoir résumé toutes les opinions du pubhc parisien sur le siège. Pourquoi, se disait-on, le général Trochu n'attaque-t-ilpas à fond? les impatients, les émeutiers, les Bejlevillois ne parlaient que de sorties en masse. Il fallait marcher tous

ensemble, quatre ou cinq cent mille environ, sur un point donné et tout culbuter ; comme s'il était possible de mettre en ligne, de déployer et de faire manœuvrer une armée aussi considérable de citadins, qui savaient à peine manier un fusil ! Les gens plus sages n'en demandaient pas tant ; ils auraient souhaité néanmoins qu'on se tînt moins sur la réserve, qu'on ne se bornât pas simplement à de fortes reconnaissances. Ils critiquaient, les uns poliment, les autres avec aigreur.

Le général Trochu n'en tenait compte. Il avait son plan. Il eut même un jour l'imprudence (ces petites mésaventures sont le châtiment des chefs qui écrivent trop) de publier une proclamation dans laquelle il disait en substance : — Laissez-moi tranquille ; j'ai mon plan et n'en démordrai point. Je ne me suis encore trompé sur aucune des conjectures que j'ai portées sur la présente guerre, ainsi qu'on pourra s'en assurer, quand on lira le testament que j'ai déposé chez mon notaire, M^ Ducloux. Pourquoi voulez-vous que je n'aie pas encore cette fois confiance en mon jugement? Attendez. — Cette naïveté, par trop bretonne, fit sourire les Parisiefis. Le plan de Trochu, ce plan invisible, devint un te:xte de plaisanteries sans fm. On le mit en caricatures et en chansons. Tout Paris répétait des couplets assez drôles, improvisés sur l'air de • On va lui percer le flanc ^

Je sais le plan de Trochu Plan, plan, plan, plan, plani Mon Dieu! quelbeau planl Je sais le plan de Trochu; Grâce à lui rien n'est perdu!

Quand sur du beau papier blanc,

Il eut écrit son affaire,

Il alla porter son plan

Chez maître Ducloux, notaire.

C'est là qu'est 1' plan de Trochu Plan, plan, plan, plan, plan Mon Dieu quel beau plan !

C'est là qu'est V plan de Trochu!

Grâce à lui rien n'est perdu !

La chanson passait ensuite en revue, dans une foule de couplets qui allèrent s'ajoutant les uns aux autres, toutes les sottises qu'on supposait avoir été faites, et toujours ce diable de refrain :

C'est dans le plan de Trochu Plan, plan, etc.

Nous avons bien ri de cette plaisanterie, qui n'était pas d'ailleurs d'excellent goût. Et je crains que le général Trochu n'ait été plus sensible que de raison à ces légères piqûres.

Il n'en resta pas moins fidèle à ce plan, qu'il connaissait seul, et qui consistait, au moins pour le mois d'octobre, à mener les jeunes troupes au feu, par petits corps détachés, sans autre but que de les aguerrir; à substituer aux sorties en grandes masses des reconnaissances multiphées, sans parler du feu incessant des lorts, qui, jour et nuit, canonnaient à distance les travaux des Prussiens. -Je ne me mêle point de blâmer ce système, mais je prie ceux qui me iïsent de se représenter l'état d'une population très-impressionnable -et

violemment surexcitéee, quand tout les matms, ouvrant son journal, elle trouvait des notes ainsi conçues : Hier, le Mont-Valérien a envoyé une douzaine d'obus sur une batterie en construoidon ; il Ta démontée et a forcé les soldats ennemis de s'enfuir, . ., ou encore : Les francstireurs de la Seine ont dans la nuit exécuté une sortie heureuse sur les bords de la Marne; ils ont rencontré un parti d'ennemis, et ont engagé avec lui une très-vive fusillade, qui a duré deux heures. Personne n'a été blessé dans cet engagement qui fait le plus grand honneur à nos volontaires. Bien maigre en vérité pour notre impaiience ! et comme, à Paris, on trouve le moyen de rire de tout, les journaux parodiant les rapports quotidiens : Hier, disaient-ils, on a aperçu un léger flocon de fumée sur les hauteurs de Saint-Cloud. On suppose que c'est un de nos obus qui a éclaté, par mégarde, sous la patte d'un chien. Le chien a eu la queue emportée. U a reçu du roi Guillaume la médaille militaire.

Les grosses reconnaissances, celles que le général Trochu faisait faire soit par Ducrot, soit par Vinoy, avec dix ou douze mille hommes , ne nous satisfaisaient pas davantage. Les rapports officiels parlaient toujours de l'entrain merveilleux de nos soldats, des pertes sérieuses éprouvées parles ennemis, de la victoire que nous avions touchée du bout des doigts ; mais elle nous avait échappé, et, en fin de compte, nous revenions toujours de ces expéditions sans en rapporter un gage matériel, quel qu'il fût, de nos prétendus succès. Ce qui contribuait plus que toute autre chose à irriter la population en ces sortes d'affaires, c'est que les on-dit du premier soir nous faisaient toujours croire à un brillant

triomphe, et que la déception du lendemain en était plus cruelle. Un jour on nous disait : Ah! si nous avions eu seulement deux batteries de plus !... et le public, qui n'y entendait pas malice, répondait à ces plaintes : Eh bien! pourquoi n'aviez-vous pas les deux batteries? Une autre fois, on eût coupé dix mille Prussiens, si l'on fût parti deux heures plus tôt... Eh bien! disait le public, il ne fallait pas partir si tard... Il y avait pourtant, disaient les gens du métier, un petit sentier qui nous eût menés droit dans le flanc de l'ennemi; ah! si nous l'avions connu!... Que n'aviez-vous une carte? objectait le bourgeois. Quel dommage, s'écriaient les miUtaires, que nous n'ayons été là que dix mille, leur affaire était faite...! Eh bien! répondait le public; il fallait être vingt mille et leur faire leur affaire. Les journaux qui étaient devenus aussi nerveux que la population parisienne avaient fini (même les plus modérés et les plus sages) par s'impatienter sérieusement; ils demandaient qu'on n'entamât jamais une expédition sans un but déterminé, un point à conquérir et à garder, comme marque du succès obtenu. On pense les cris que jetaient les opposants à tous crins.

Il n'entre pas dans mon plan de conter par le menu ces faits d'armes; je n'ai voulu donner que la physiono- ^ mie générale. D'autres diront la valeur de nos troupes, les combinaisons stratégiques auxquelles elles ont servi, les noms des héros qui tombèrent en ces combats pour la patrie; il me sufiit d'avoir montré le cantre-coup de ces événements sur les âmes parisiennes. Il fut le même après l'affaire de Thiais, au 2 octobre, après celle de la Malmaiscn,le 8, après celle de Chfitiîlon, Bagneux et

Clamart, le 13; il prépara l'explosion de désappointement qui devait éclater le 1" novembre après celle du Bourget. — Mais comme c'est là un des moments climatériques du siège, nous nous y arrêterons un peu davantage. — Reprenons l'analyse des causes qui amenèrent ce grand mouvement d'opinions.

Nos armes n'étaient pas très-heureuses à l'intérieur. Que pouvions-nous attendre du dehors ? Nos frères de province, ceux pour qui j'écris spécialement ce livre, doivent s'imaginer avec quelle ardente anxiété nous cherchions à percer du regard la nuit épaisse qui nous couvrait leur histoire; comme nous tressaillions au moindre bruit qui nous arrivait de leurs efforts. Combien faibles et rares, ces bruits qui se glissaient, de temps à autre, à travers les hgnes ennemies! Le croirait-on?.., nous restâmes jusqu'au 7 octobre, sans lire un journal des départements. C'est à cette date que le Gaulois eut la bonne fortune de recevoir un numéro du Journal de Rouen. Ah! il me souviendra longtemps de notre joie quand on nous l'apporta. Notre ami Beuzeville , qui rédigée cette feuille avec bien du talent ne se doute guère du succès qu'il obtint ce jour-là chez nous.

Il fallait voir au bureau de rédaction tous les visages émus, et tous les yeux curieusement fixés sur le lecteur. Des nouvelles! nous allions donc enfin avoir des nouvelles ! Le cercle de silence oii nous étouffions depuis tantôt dix-neuf jours allait donc être brisé. Un poids nous tombait de dessus la poitrine. Non, je ne saurais trop le redire, il n'y a pas de pire supplice que de vivre retranché de l'univers, dans la capitale du monde civilisé, comme Robinson dans son île. Oh ! ce supplice irri-

tant de ne rien savoir, avec quelle impatience et quelle sourde colère nous le subissions ! Les bruits les pkis alarmants circulaient, propagés par l'universelle inquiétude. Car on croit aisément ce que l'on craint aussi bien que ce que l'on espère. — Les Prussiens ont pris Rouen... Ils assiègent le Havre... Ils ont battu l'armée de secours... Le gouvernement de Tours nous trahit... Et toutes ces rumeurs étaient recueillies, commentées, grossies par un public nerveux et affolé. La vérité nous arrivait enfin ! nous la tenons ! la voilà ! Béni sois-tu, petit carré de papier noirci qui nous l'apporta à travers l'armée d'investissement ! Jamais lettre ne nous donna autant de réconfort et de joie que ces dépêches officielles oii nous était contée l'histoire de la France en ces derniers jours. Joie ou malheur, il n'importait; tout nous valait mieux que le silence.

— Pas bien bonnes , hélas ! les nouvelles que nous apportait le journal, ni celles qui, à la suite, pénétrèrent chez nous par d'imperceptibles fissures. Je ne parle pas de la prise de Strasbourg et de Toul , que nous avions apprises trois ou quatre jours auparavant, grâce à l'aimable empressement des Prussiens. La chute de ces deux places nous avait attristés profondément, sans nous décourager, car elle était prévue, et nous savions bien que faute d'être secourues , elles seraient obhgées de se rendre. Mais ce qui nous inquiétait plus que le sort de ces deux villeS; c'était d'apprendre enfin ce que pensait la province et ce qu'elle faisait. Ah! comme nous sentions alors que ce mot n'est pas véritable, qui prétendait que Paris, c'est la France î Non, Paris n'est pas la France; Paris sans elle n'est rien, et nous nous

demandions chaque jour avec une anxiété croissante . la France se lève-t-elle? Un journal avait traduit cette universelle préoccupation sous cette forme humoristique de la blague, qui est familière au génie parisien : un bourgeois au lit prend sa montre sur la table de nuit, et, regardant le cadran : a. Sept heures! dit-il, allons, tant mieux ! la province se lève. »

Elle ne se levait pas ! Le peu que nous pouvions deviner de son histoire nous la montrait hésitante et divisée; à Tours, un gouvernement de vieillards sans énergie; partout des menées bonapartistes ou orléanistes. On nous disait même que quelques-uns des membres de la famille d'Orléans étaient venus, offrant leur épée à la France, comphquer la situation déjà si embrouillée; les grandes villes, en proie aux factions extrêmes, et affichant la prétention de se gouverner seules ; chaque province, oubliant le salut commun pour ne songer qu'à sa défense personnelle ; et par-dessous, dans les bas fonds de cette société, les menaces d'une Jacquerie que nous croyions tout près d'éclater. Que la province nous pardonne, si à ce moment nous avons douté d'elle ! Nous ne savions pas, peut-être ignoraitelle elle-même que de cette éparse et vaste fermentation jaihirait bientôt une flamme de patriotisme qui embraserait tous les cœurs; que tous ces éléments d'énergie virile allaient se concentrer et s'unir en de grandes armées, et que la France tout entière, animée d'un même souffle, emportée de l'immortel élan de 1792, s'avancerait au secours de Paris et marcherait à la conquête de sa capitale.

C'est alors qu'on prit la résolution d'envoyer Gam-

betta à Tours, pour prêter à la délégation du gouvernement l'appui de sa jeune popularité. Gambetta nous était fort utile à Paris, car il possédait un ascendant réel sur les hommes du parti avancé, et il servait de trait d'union entre eux et la bourgeoisie. Mais il est évident qu'il y avait pour lui un plus grand rôle à jouer en province. Il partit donc le 6 octobre, échappa heureusement aux Prussiens, et nous apprîmes bientôt qu'il avait ressaisi la direction des affaires et donné à l'esprit public une nouvelle impulsion. M. de Kératry le suivit bientôt, chargé d'une mission particuUère, que nous ne connaissions pas; puis, Ranc, dont le nom sans doute [n'était pas fort répandu en province , mais qui avait ce mérite d'être à la fois un honnête homme, un homme d'action et un bon républicam.

Que firent-ils dans les départements? Il est probable que quelque journaUste de province écrit cette histoire pour nous, à ce moment même où j'écris pour lui la nôtre. Je ne puis parler que des bruits qui nous arrivaient de loin en loin. Tantôt c'était quelque dépêche de Gambetta. Mais Gambetta, qui est d'origine méridionale, préfère volontiers l'effet de la phrase oratoire à l'exactitude du détail précis; et au heu de nous dire le nombre juste, et la force, et la position des corps d'armée levés par la province, il nous annonça^:, pompeusement que la résistance de Paris faisait î' jcimiration de l'univers. On souriait ici de ces exagérations de langage , et l'on pensait à part soi que si le premier ministre nous cassait ainsi l'encensoir sur le nez, c'est qu'il n'avait rien de meilleur à nous dire. D'autres fois , c'étaient des journaux, les uns français et venus de province, les

autres américains et anglais, que nous recevions le plus souvent par le canal de l'ambassade américaine. Ils n'étaient pas bien consolants. Ils nous contaient de beaux faits d'armes, Saint-Quentin défendu contre un gros de Prussiens par un de nos confrères du Siècle , M. Anatole de Laforge, qui fut glorieusement blessé dans le combat ; et plus tard cet héroïque dévouement de Châteaudun qui résolut de s'ensevelir sous ses ruines plutôt que de se rendre. Nous pouvions bien conclure de ces lambeaux d'événements portés çà et là à notre connaissance, qu'il y avait dans un rayon assez étendu une guerre de reconnaissances et d'escarmouches rudement menée par des troupes de partisans ; qu'il bouillonnait dans toute cette partie de la province une effervescence patriotique, féconde en actions d'éclat ; mais se formait-il une armée réguHère , qui ramassât toutes ces forces éparses et les jetât sur les derrières de l'ennemi? Sur ce point, le plus important de tous, impossible d'obtenir le moindre renseignement.

Une espérance nous restait : Bazaine tenait toujours à Metz. C'est à Metz, avait dit un des généraux les plus distingués de la guerre d'Amérique , qu'est la clef de la situation. C'est par Metz qu'il faut débusquer les Prussiens de Paris, parce que le meilleur moyen de faire retourner un chien est de lui marcher sur la queue. Cette image pittoresque avait beaucoup frappé les esprits. On aimait à se figurer Bazaine, rompant le cercle de fer dont il était enserré . et tombant sur les lignes du siège avec une armée qu'on estimait au moins à 80,000 hommes , les meilleures troupes de France ! Et quand bien même, disaient les plus modérés, il nepous-

serait pas jusqu'à Paris, dût-il rester dans les Vosges, il intercepterait les convois de l'ennemi, le prendrait par la famine, le forcerait de revenir en arrière; et alors, nous Paiisiens, nous nous lancerions à sa poursuite... Et déjà, nous répétions la fameuse phrase : il n'en sortira pas un vivant de la terre de France 1

Ces illusions n'étaient pas sans fondement. On avait trouvé un jour, au coin d'un buisson, un ballon tombé, dont la nacelle était toute pleine de lettres, que la garnison de Metz avait écrites et confiées au vent. Ces lettres respiraient toutes la plus entière confiance. Elles disaient que le pain ni la viande ne manquaient dans la ville assiégée, que le moral de la garnison était excellent, que Bazaine ferait quand, oii et comme il voudrait, sa fameuse trouée. Les journaux anglais nous apportaient le récit de ses sorties continuelles, sorties qu'ils qualifiaient de furieuses, et où les Prussiens perdaient à chaque fois énormément de monde. Il finira par les user, pensions-nous, et les mettre en pièces. Qui sait? peutêtre est-il en route à cette heure ! — Et nous prêtions l'oreille.

Qu'on s'imagine donc l'émotion de Paris, quand, un matin (le 28 octobre), nous lûmes, en nous éveillant, ians le Combat, journal de M. Félix Pyat, ces mots en grosses lettres, TRAmsoN du maréchal bazaine, et audessous, un entre-filets, encadré de noir, où était relatée une prétendue capitulation de l'armée de Metz, qui renouvelait la honte de Sedan. Il y eut d'abord un moment de stupeur dans le public ; la stupeur fit bientôt place à l'indignation et à la colère. D'où le journaliste tenait-il Q%6 nouvelles étranges? On courut au ministère. Les

membres du Gouvernement répondirent qu'ils n'avaient aucun renseignement sur Bazaine. La foule se porta aux bureaux du journal, menaçant de tout briser. En l'absence de M. Pyal;, on somma son fondé de pouvoir de citer la personne qui avait affirmé le fait. Il nomma M. Flourens, qui à son tour renvoya à Rochefort. La chose devenait grave ; car Rochefort faisait partie du Gouvernement. Mais Rochefort affirma n'avoir rien dit de pareil, et Flourens se rabattit sur un personnage important, dont il était obligé de taire le nom.

On tint donc la nouvelle pour apocryphe, et cependant une inquiétude sourde continua d'agiter les esprits. Les journaux ne parlaient plus de rien; mais on se disait mystérieusement à l'oreille :

— Vous savez ! le fait est malheureusement vrai, Bazaine a capitulé.

— Allons donc 1 de qui tenez-vous cela?

On ne s'expHquait pas ; on hochait la tête. Les incrédules (ils étaient nombreux) persistaient dans leurs dén> gâtions. Le 31, il fallut bien se rendre. La nouvelle était officiellement annoncée ; notre dernier espoir tombait du coup, et c'était juste au moment oii nous subissions l'échec du Bourget.

Il n'était rien en lui-même, cet échec, et nous en avions subi de plus cruels sans en être affectés. Mais il s'était présenté dans un bien mauvais moment, et sous la forme la plus désagréable qu'il pût revêtir. Le 28 au soir une compagnie de francs -tireurs s'étant gHssée près du Bourget, petit village en avant de Saint-Denis, avait surpris le poste qui l'occupait, et après un combat de nuit, qui n'avait pas eu grande importance, s'en était

emparé. La position était, à vrai dire, médiocre, et ne valait pas trop la peine d'être conquise ni défendue. Les Prussiens y revinrent au matin, ^vec des forces plus nombreuses ; mais ils attaquèrent mollement, ils furent repoussés. On resta maître du village. Ce n'était qu'un succès d'amour-propre, car le Bourget ne pouvait servir à rien, et mieux eût valu l'abandonner tout de suite après. Mais on eut le tort de faire sonner bien haut cet avantage à la population parisienne ; on lui annonça, dans une proclamation officielle, qu'on avait élargi le cercle de fer qui nous entourait, et forcé les Prussiens de reculer. Du moment qu'on parlait ainsi , il fallait se fortifier au Bourget, et en faire une tête de ligne sérieuse. Soit négligence du gouverneur, soit oubli du général, on n'envoya ni renforts ni artillerie. Nos soldats, qui avaient déjà passé toute une nuit et tout un jour à se battre, restèrent là, sous une pluie furieuse, les pieds dans la boue, recrus de fatigue et morts de froid. On assure même qu'un grand nombre, ayant trouvé les caves pleines, eurent le tort de s*y enivrer. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au point du jour, les Prussiens revinrent avec toute une division, et pourvus d'une excellente artillerie. Ils couvrirent de feux le Bourget, et tandis que nos soldats, aveuglés par une mitraille infernale, tiraient au hasard, un gros d'ennemis tourna la position. Il fallut se replier ; ceux qui s'obstinèrent à la résistance furent pris ; c'est là que M. Ernest Baroche se fit héroïquement tuer et racheta par une mort glorieuse l'impopularité du nom (ju'il portait.

Le Bourget fut perdu. La perte n'était pas grosse, puisqu'on n'en pouvait rien faire, mais l'effet moral fut

immense à Paris. Il n*y eut qu'un cri d'indignation, de douleur et de désespoir. Ce serait donc toujours la même chose ! jamais assez d'artillerie ! nos soldats sans vivres et sans ordre ! à quoi bon poursuivre une lutte impossible î Il serait difficile de dire l'excès d'abattement oii tomba le public : le Bourget repris et Metz rendu, c'était trop à la fois.

Un autre incident vint encore incliner à la paix des esprits qui n'y étaient déjà que trop portés. M. Thiers avait, on s'en souvient, reçu du Gouvernement de la défense, quelques jours avant l'investissement, une mission dont nous ignorions les termes, près des divers cabinets d'Europe. Il était parti en pleine saison d'hiver pour Londres, et de là pour les autres grandes capitales. Il nous arrivait de temps à autre par de courtes notes insérées dans les journaux quelques nouvelles de ses voyages ; nous y lisions : « M. Thiers est en ce moment à Saint-Pétersbourg, oii il est admirablement reçu. Toute la noblesse de Russie est venue s'inscrire à son hôtel.... M. Thiers n'est resté que quelques jours à Vienne. On lui a fait le meilleur accueil. Espérons qu'il fera comprendre à M. de Beust que les intérêts de l'Autriche sont Hés à ceux de la France, etc., etc. » — Espérons ! répétions-nous ; mais on n'espérait guère , et l'intervention des puissances avait passé à l'état de chimère, quand tout à coup un bruit se répandit dans la ville que M. Thiers arrivait, porteur de propositions très-sérieuses d'armistice, et qu'à la demande du Czar, il avait obtenu de M. de Bismark un laisser-passer à travers les lignes prussiennes. Un avis officiel confirma bientôt ces rumeurs.

Le même raisonnement se fit jour à la fois dans tous les esprits. Si M. de Bismark laisse communiquer M. Thiers avec le Gouvernement de la défense, c'est qu'il ne regarde pas l'armistice comme impossible ; or, l'armistice, c'est la préface de la paix. La France nommera une Assemblée nationale, qui traitera avec les Prussiens, et nous délivrera du fardeau de cette horrible guerre. Il est évident que si les puissances européennes se sont, à la sollicitation de M. Thiers, entremises en faveur de la France, cutte intervention ne peut être platonique. Elles entendent peser sur les résolutions de la Prusse autrement que par de bonnes raison et des prières. Elles savent que les coups de canon sont encore les plus irrésistibles de tous les arguments.

Il y eut à ce souffle de paix prochaine comme un amollissement de toutes les âmes qui se détendirent. On s'abordait dans la rue :

— Eh bien ! que pensez- vous de l'armistice ?

— Je pense qu'il est conclu.

— Gela est évident.

Il y eut de cette foi universelle au débloquement de la ville par la paix, un symptôme bien curieux et bien amusant. Toutes les vitrines des magasins de comestibles étaient depuis longtemps dégarnies de leurs marchandises. Les jambons, les morceaux de lard, et toutes sortes de bonnes victuailles sortirent, comme par enchantement des caves oii eHes se cachaient prudemment, dans l'attente de la hausse, et reparurent triomphantes à la montre des charcutiers inquiets. On souriait d'aise à toute cette mangeaille inopinément revenue : Le ipchonj c'est la paixj disaient les caricatures. Les

avant-postes avaient cessé le feu, et le Mont-Valérien ne tirait plus. On en concluait qu'il y avait une trêve tacite entre les deux armées ennemies, et de cette trêve à un armistice, et de cet armistice à la paix générale, il n*y avait qu'un pas. C'était une joie universelle.

Universelle, non; on aurait pu compter un certain nombre de citoyens, fermement dévoués à leur patrie, qui se refusaient à tremper dans une transaction, probablement déshonorante , douteuse à coup sûr ; d'autres, plus avisés qui regardaient les choses avec des yeux moins prévenus, et connaissant de plus longue date les détours de la politique prussienne, étaient persuadés que ces atermoiements cachaient quelque nouveau piège de M. de Bismark, et qu'il nous amusait par ces vaines espérances. Mais ceux-là se taisaient, et gardaient pour eux leurs réflexions plus tristes. A ce moment du siège, la bourgeoisie parisienne, presque tout entière, s'abandonna aux illusions de la paix , et le témoigna par des signes non équivoques.

Aussi est-ce cette heure de notre histoire que le parti avancé choisit pour tenter une révolution et s'emparer du pouvoir. Il fit ce qu'on appelle aujourd'hui la journée du trente et un octobre; mais il est besoin, pour la faire comprendre au lecteur, de remonter un peu plus haut.

J'ai déjà touché quelques mots des Bellevillois et des craintes qu'ils inspiraient à la bourgeoisie sérieuse. Je

pense bien qu'ils n'étaient pas si noirs qu on \es faisait dans nos journaux. Il y avait dans toute cette population ouvrière qui habite les hauteurs de Belleville, de Ménilmontant, de Montmartre et de Glignancourt , une foule de travailleurs honnêtes et dont la conduite a bien prouvé dans la suite du siège les sentiments profondément patriotiques. Mais tous ne leur ressemblaient pas ; c'était de là qu'autrefois étaient parties ces fameuses blouses blanches, qui, sous l'empire, avaient épouvanté Paris. C'était là que s'était recrutée cette petite bande de blanquistes, qui, le 15 août, le jour même de la fête de l'empereur, étaient tombés à l'improviste sur un poste, de pompiers, et avaient proclamé la République, en tuant à coups de pistolet trois ou quatre passants inoffensifs. C'est enfin là, dans ces bas-fonds de la misère «t de la haine, que bouillonnaient sans cesse des ferments 4'envie, de paresse et de colère, qui a tout instant menaçaient d'éclater en révolte. Il ne manquait pas d'ambitieux pour exploiter ces passions et ces besoins : les uns, convaincus peut-être qu'en soulevant cette lie, ils travaillaient au bonheur de la société ; les autres qui, emportés par un désir furieux du pouvoir, étaient hommes à ne reculer devant rien pour le saisir et le posséder, ne fût-ce qu'un jour.

Les partis affichent rarement leur vrai prétention, qui se réduit presque toujours à la phrase si connue : ôte-toi de là que je m'y mette. Ils inscrivent sur leur drapeau le titre de quelque réforme, et poussent en avant, sous le couvert de ce nom respecté. Les chefs de la faction bellevilloise avaient pris pour enseigne le mot de Commune. Au fond, ce n'était pas le moins du monde le principe de

la représentation municipale qui leur tenait au cœur; et la preuve, c'est que demandant la Commune pour Paris, ils repoussaient l'élection des conseils municipaux en province. Mais ils sentaient bien qu'un gouvernement qui ne tenait son origine et sa force que de l'acclamation populaire ne pourrait durer longtemps contre une Commune, sortie d'élections régulières, et ils se flattaient de composer la Commune à eux tout seuls, d'y avoir au moins la majorité. Ils savaient bien que dans tout corps délibérant, ce sont les exaltés qui mènent les autres et décident souverainement. Aussi étaient-ils enragés à demander la Commune, et ce qui faisait leur force, c'est que leur réclamation était juste ; c'est qu'ils pouvaient dire à leurs adversaires : au temps oii vous étiez dans l'opposition vous-mêmes, vous déclariez que c'était une iniquité de refuser à Paris un conseil municipal librement élu. De quel droit suivez-vous des errements, si souvent, si aigrement blâmés par vous? Le gouvernement de la défense était par malheur composé d'honnêtes gens timides. Il hésitait, tergiversait. S'il avait dès l'abord répondu à ces messieurs : « Sauvons d'abord la France, nous verrons après. Paris n'aura de conseil municipal que lorsqu'il sera un simple municipe, et non la patrie en armes. Nous ne voulons pas convoquer les électeurs, et nous ne les convoquerons pas. Taisez- vous ou sinon. ... ! « s'il avait tenu ce langage ferme, ou si, se liant au bon sens de la population parisienne, il avait tout de suite accordé les élections et avait fait nommer ses membres à l'exclusion de tous autres, nous n'aurions pas vu les scènes attristantes qui nous restent à conter. Mais c'est ce qu'il y a de plus rare parmi les gouvernants

que d'avoir un système et de s'y tenir. Les nôtres flottèrent sur cette question vitale jusqu'au dernier jour, et peu s'en fallut qu'ils ne fussent engloutis par elle.

J'ai déjà conté ce qu'elle avait causé de tracas, vers le 21 novembre, i l'époque de la visite de M. Jules Favre à Ferrières. Le manifeste de Jules Favre, en réunissant tous les cœurs dans une même résolution de vaincre ou de mourir, semblait l'avoir étouffée à jamais. Elle n'était qu'éteinte. Le Réveil ne tarda pas à la ranimer sournoisement, et ce fut bientôt comme un nouveau mot d'ordre sur toute la ligne. Le 28 octobre il se tint rue Aumaire une grande réunion publique, où M. Ledru- Rollin, retrouvant les beaux jours de sa vieille éloquence, enflamma de ce grand mot de Commune un auditoire immense : « Je me rappelle, s'écria-t-il, que c'est la grande Commune qui a sauvé de l'étranger le sol sacré de la patrie... Lyon l'a déjà instituée; resterezvous en arrière de Lyon, vous, Parisiens, qui avez toujours marché à la tête de la Révolution? Ne ferez-vous pas ce qu'a fait Lyon? Vous le ferez; vous le ferez! Vous êtes décidés à user de votre droit ; à vous donner une Commune! Vous nommerez la Commune de Paris!... » Et rappelant que le gouvernement, après avoir promis les élections, les avait ajournées ' — « A ce décret, citoyens, ajoutait-il, il faut répondre par l'exercice de votre droit. Pour ce droit pratique, vous n'aurez recours qu'aux moyens les plus pacifiques, car aujourd'hui tout notre sang appartient à la France. Certes il se trouvera bien un maire répubUcain, qui, comprenant votre droit, ouvrira le scrutin et laissera faire les élections par sections. Les autres maires s'empresseront de

suivre ce salutaire exemple... Si vous croyez que la Commune doive donner plus de force pour balayer l'insolent étranger qui nous menace, insistez, agissez, votez ! Nous serons dignes de nos pères ; nous ferons notre devoir en imitant ce grand peuple et cette grande commune de Paris, qui, en 92, ont sauvé la France et préparé la République. »

D'unanimes acclamations répondirent à cette parole ardente. Non pas que M. Ledru-Rollin pût être un chef de parti. Il était vieux, fatigué, dégoûté, et peut-être tout bas se rendait-il compte des misères de la faction brouillonne à laquelle il prêtait le secours de sa voix. Mais cette voix était singulièrement énergique, et elle n'avait pas perdu de sa puissance d'autrefois. Il eût suffi d'un peu de bon sens pour repondre à Ledru- Rollin. On lui eut aisément prouvé que sa Commune, ce n'était pas autre chose que la tyrannie de la capitale sur le reste de la France ; un conseil des dix parisien , imposant des lois sans contrôle à la patrie tout entière; que ces soi-disants centraUsateurs et unitaires n'étaient, à le bien prendre, que des fédérahstes ; qu'en affichant la prétention de concentrer la France dans un club ou dans une salle de l'hôtel de ville de Paris, ils inspiraient à la province une forte envie de les alDandonner seuls, dans leur prison cellulaire; de rester chez elle et de s'y défendre ; que ces grands révolutionnaires dont ils invoquaient les noms avaient fait la France une, tandis qu'eux, les insensés et les parricides, démantelaient cette œuvre, et mettaient la patrie en pièces.

Mais comment faire entendre raison à des éneren-

mène?, dont queiques-uns étaient de simples imbéciles, qui criaient : la Commune! la Commune! sans savoir môme ce qu'ils signifiaient par ce mot, et si ce n'était pas une panacée du genre de celles que vendent les charlatans des places publiques, pour guérir tous les maux. Que de charlatans, hélas 1 dans un parti ! et que de fous ! M. Féhx Pyat (qu'il fût l'un ou Tautre) était un des plus actifs et des plus dangereux; il rédigeait le Combat^ avec une verve enragée, et des formes de romantisme, qui faisaient sourire les lettrés, mais frappaient d'admiration les esprits peu éclairés. M. Blanqui avait fondé la Patrie en danger, qui disparut plus tard, vers le milieu de décembre, faute de lecteurs, iviais qui en ce temps-là était fort demandée sur la voie puljlique. C'était un sophiste bien habile que ce Blanqui; trèsadroit à flatter les passions mauvaises des, siens et à toucher juste l'endroit faible de ses adversaires. Son journal était écrit avec autant de talent que de mauvaise foi, et ce n'est pas peu dire. Les citoyens du Rappel^ Vacquerie, Paul Meurice et les fils Hugo ; ceux de la Cloche^ Ulbach et ses amis, n'étaient pas précisément de celte bande. Ils ne hurlaient pas avec les loups ; ils aboyaient derrière. Acôté des écrivains, les hommes d'action. Flourens était le plus connu d'entre eux ; il excitait une certaine sympathie par son courage incontestable, ses nombreuses aventures, et songoijt des coups de tête. Ceux qui l'avaient approché prétendaient qu'il avait ce que le peuple appelle un grain ou un coup de marteau. Si ce qu'on rapporte est vrai (car je ne me suis jamais trouvé en rapport avec lui, et n'en parle que par ouï dire), il était travaillé d'unp. vanité maladive et incu-

rable. Il s'était de sa propre autorité constitué le chef de cinq bataillons de la garde nationale, et comme on n'avait pas voulu lui conférer le titre de colonel, qui n'existait pas, il s'était, de sa grâce, créé major, sans souci du ridicule qu'emportait avec lui ce nom, qui n'appartenait plus qu'aux découpeurs de table d'hôte. Je ne sais plus quel journal l'avait appelé major d'apocalypse. Au-dessous de lui brillaient les noms d'autres chefs de bataillon : de Sapia, qui fut un jour pris par ses hommes qu'il exhortait à marcher contre l'hôtel de ville, et conduit à l'étatmajor ; de Mégy, qui n'avait d'autre titre à la confiance de ses soldats que d'avoir tiré un coup de pistolet sur un sergent de ville de l'empire ; de Vallès, un écrivain d'un talent vigoureux, égaré dans cette bagarre, et de beaucoup d'autres, qu'il serait trop long et parfaitement inutile d'énumérer.

Les journalistes du parti poussaient aux manifestations ; les chefs de bataillon les organisaient. On manifestait à propos de rien et à propos de tout. Le 5 octobre, c'était M. Flourens, qui à la tête des bataillons de Ménilmontant et de Belleville débouchait sur l'hôtel de ville, musique en tête. Il demandait des chassepots pour ses hommes. Le gouvernement paraissait en corps, et répondait: « nous n'avons plus de chassepots, mais nous fondons beaucoup de mitrailleuses. Ah ! répondait Flourens, vous n'avez plus de chassepots ! Eh bien ! moi, j'en ai promis à mes gardes nationaux, et je donne ma démission. — Voilà qui est au mieux, reprenait le gouvernement, nous l'acceptons. — Vous l'acceptez, disait iièrement le major Flourens, c'est donc pour me taquiner? je la retire î

Toute cette histoire a l'air d'un conte, ou plutôt d*une charge d'atelier. C'est la vérité pure. Il fallait que tous les jours le gouverneur Trochu et Gambetta reçussent des délégués, de n'importe qui et de n'importe quoi, et s'épuisassent en explications de toutes sortes que l'on n'écoutait pas ; ils y consacraient leur après-midi, et le lendemain c'était à recommencer. Et cependant les journaux avancés redoublaient leurs attaques et jetaient feu et flamme. Ils mêlaient dans leurs élucubrations forcenées Vithos et le pathos, dont n'a jamais été chiche leur école amie de la phrase. « Ah ! s'écriait un de leurs famihers, dans la Patrie en danger de Blanqui, la décomposition et la mort sont dans notre sein. Nous nous ^entons peu à peu rouler désespérément vers l'abîme La joie sauvage des aristocrates insulte à notre deaJ. et le Prussien est là, insensible, guettant dans l'ombre.... Oii sont les espoirs et les étreintes du premier jour? loin, bien loin de nous, ces heures uniques ! il semble que des siècles aient déjà passé sur cette Répubhque d'un jour, qu'un jour peut-être va replonger dans le gouffre. — Siècles de cruelles souffrances, d'atroces siècles 011 des poiirines se sont brisées, oii les cheveux ont blanchi. Et pourtant nous l'aimons bien notre Répubhque 1 Aussi malheur à qui l'aura perdue, arrachée de nos mains. Le gouvernement ironique de la défense nationale n'a été qu'une pâle continuation de Bonaparte. Il a tué l'espérance, il a refoulé l'élan. Il a gaspillé ces forces immenses , qui s'appelaient enthousiasme et expansion populaire. Ce qui règae aujourd'hui dans Paris, plus encore que Trochu le Pieux et Kératry le Chouan, c'est le doute, c'est le noir soupçon, Gam-

betta, Trochu, noms historiques qui s'inscriront côte à côte avec Fouché et avec Marmont!... »

Et ainsi de suite, durant trois colonnes; et c'était tous les matins le même torrent d'invectives contre les hommes du gouvernement ; et au bout toujours le même sempiternel refrain : Il nous faut la Commune. La Commune devait, par sa seule vertu, nous assurer des provisions, nous donner des munitions et des hommes, chasser les Prussiens, ramener l'âge d'or sur la France. Ces gens-là répétaient : la Commune l la Commune ! axec autant de bon sens et d' à-propos que le marquis de Molière répliquait à toutes les objections : tarte à la crème! tarte à la crème !

Le nuage finit par crever. Le 8 octobre il y eut une grande manifestation à l'hôtel de ville. Trois ou quatre mille gardes nationaux, les uns en blouse, les autres sous la vareuse, descendirent de Belleville. Ils portaient de grandes pancartes, sur lesquelles était inscrit en lettres énormes le mot de ralliement de l'émeute , et ils criaient tous ensemble : Vive la Commune ! }.Iais le gouvernement avait pris ses précautions. De toutes parts le rappel bat dans Paris. Plusieurs bataillons arrivent au pas de course, pénètrent sur la place, et se formant en carré, par un mouvement habile, contraignent la foule à reculer. Jules Favre, suivi de la plupart de ses collègues, sort de l'hôtel de ville, tendis que Trochu , accompagné de son état-major et le général Tamisier se promènent de rang en rang. Ils sont accueilHs tous par des cris longuement répétés : Vive la République ! à bas la Commune ! La manifestation avait manqué son coup ^ les organisateurs essayèrent de

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la recommencer le lendemain ; mais ce premier échec n'était pas fait pour encourager leurs adhérents, et puis, ce jour-là, c'était un dimanche, il pleuvait à torrents, et la pluie est la plus efficace de toutes les douches sur les exaltations parisiennes. Le gouvernement restait donc encore une fois maître de la situation. Mais ce n'était là, tout le monde le sentait bien, qu'un succès provisoire. Il demeurait entre les deux partis comme un levain d'irritation qui ne pouvait manquer de fermenter en dedans et d'éclater à nouveau quelque jour.

— Ah ça, disaient les anciens bataillons, est-ce qu'il va falloir sauver tous les jours l'hôtel de ville? Nous passons déjà quarante-huit heures par semaine aux remparts, nous serons encore obligés de nous en aller chaque après-midi, sous la pluie, en armes, faire le pied do grue sur la place pubhque! Ce n'est pas drôle, et l'on devrait bien en finir avec tous ces farceurs-là ! Eux, de leur côté, sentaient vivement le déplaisir d'avoir échoué. Le gouvernement, rassuré par l'attitude de la population, venait de déclarer, dans une proclamation, qu'il ne céderait jamais à la menace, et qu'il ne permettrait pas qu'on fît des élections municipales à Paris. Ces messieurs avaient tout d'abord rongé leur défaite en silence, mais ils guettaient une occasion favorable de revenir à la charge. Ils sentaient, à des signes certains, la partie absolument perdue pour le moment. Rochefort, qu'ils avaient sommé de donner sa démission, à la suite de ces événements, avait nettement refusé dans une lettre très-patriotique, très-digne, et qui fait le plus grand honneur à la rectitude de son esprit. Blanqui, qui avait jugé à propos de déposer son grade de chef de bataillon, et d'en

appeler de rechef au vote de ses électeurs, voyait ses explications fort mal accueillies par les gardes nationaux, et les choses tournèrent pour lui de si piteuse façon qu'il fut le 21 blackboulé à une frrande majorité par son infidèle bataillon.

Cependant les prédications continuèrent dans la Patrie en danger y le Combat et autres journaux de même nuance, aussi violentes peut-être, moins écoutées à ce qu'il semblait. Le jour de la manifestation du huit, au moment où les esprits étaient le plus échauffés, oii l'on en allait peut-être venir aux mains, tout à coup, dominant tous les tumultes de la rue, avait grondé la terrible voix du canon, la voix même de la patrie. A la première détonation, tous les cris s'étaient arrêtés. L'image sacrée de la France avait passé devant les yeux. Il semblait qu'elle invitât elle-même tous ses enfants à la concorde. On eût dit que cet appel avait été entendu. Dans les clubs, où se manifeste volontiers l'opinion publique, la question de la Commune était presque abandonnée • elle y soulevait en tout cas moins d'orages

Le feu couvait sous la cendre. Les chefs épiaient le moment de rentrer en scène. La prise du Bourget, l'occupation d'Orléans, la reddition de Metz, et par-dessus tout la mission de M. Thiers leur fournirent une merveilleuse thèse à déclamation, qu'ils exploitèrent avec beaucoup d'habileté et de verve. Ils frappèrent à coups redoublés sur des esprits déjà émus, qui, mécontents des choses et d'eux-mêmes, surexcités, nerveux, ne savaient à qui s'en prendre de tant de malheurs les accablant à la fois. Ils leur peignirent en traits de feu le gouvernement infidèle à sa mission ; partout la trahison ; des soldat-s

sacrifiés volontairement au Bourget pour jeter le désespoir dans toute l'armée ; Bazaine d'accord avec le gouvernement, qui entretenait sans doute des intelligences secrètes avec quelque prétendant ; Thiers , agent des Orléanistes, et travaillant à la paix pour le compte du duc d'Aumale. Il est à peine besoin de faire remarquer combien ces accusations étaient insensées. Sur Bazaine, on n'avait alors aucun soupçon fondé, et à l'heure même où j'écris, ce triste procès n'est pas encore instruit à fond ; Thiers, qui rachète bien des défauts par son amour ardent du nom français, avait fait preuve, en toute cette affaire, du zèle le plus patriotique, et il nous avait rendu le plus signalé des services en décidant les quatre grandes puissances à s'unir dans une commune action en faveur de la paix ; quant à Trochu, c'était un honnête homme, chez qui une idée fixe, celle de chasser les Prussiens, s'était profondément enracinée, et c'était bien méconnaître son caractère que de l'accuser de connivence avec les peureux et les traîtres. Mais les partis raisonnent-ils !

— Balayons tous ces gens-là, répétaient les chefs de la faction bellevilloise, et installons la Commune!

La Commune, c'étaient eux. Beaucoup de gens ont cru trouver dans ces événements la main et l'argent de Bismark, et le gouvernement semble avoir cru lui-même à cette complicité ; car il déclara plus tard que M. de Bismark, qui attendait une révolution dans Paris, avait rompu les négociations sur l'armistice, à la nouvelle qu'elle s'était enfin accomplie. Je ne pense point du tout pour moi qu'il y ait eu trahison. Les Delescluze, les Pyat, les Blanqui, les Flourens trouvaient tout naturel de faire contre le gouvernement de la défense nationale

ce que celui-ci avait fait contre l'empire. L'occasion avait été bonne le 4 septembre pour l'ancienne gauche ; elle était excellente le 31 octobre pour la nouvelle, et ils ne se firent pas faute d'en profiter.

La lumière n'est pas encore faite sur les détails de cette journée, et la part qu'y prirent les divers chefs du mouvement. Durant huit jours, les journaux furent pleins de rectifications , de récriminations et de démentis , au travers desquels il est impossible à un homme qui aime la vérité de la saisir et de la reconnaître. Il faudra attendre que les acteurs de cette grande scène l'aient comtée chacun à son point de vue pour composer de tous ces récits une narration unique qui aura plus de chance d'être exacte. Je me contenterai d'en donner en gros la physionomie générale.

Dès le matin du 31 , on battait le rappel dans tous les quartiers , et vers onze heures nombre de bataillons prenaient le chemin de l'hôtel de ville. Savaient-ils bien ce qu'ils y allaient faire ? Étaient-ils parfaitement décidés ? Quelques-uns sans doute, dans un sens ou dani l'autre. Là grande masse, j'imagine, flottait irrésolue. Elle sentait vaguement que la guerre civile était un affreux malheur ; mais entre les bras de qui se jeter pour en éviter les horreurs ? Elle n'avait pas d'opinion bien arrêtée. On allait, elle allait, on criait et elle criait. Tout cela n'est pas fort héroïque ; mais je tâche de dire 1©« clioses telles que je les ai vues.

Ce ne fut pendant toute l'après-midi qu'une manifestation. Les membres du gouvernement tinrent tant biea que mal tête à l'orage, se relayant les uns les autres pour parler à la foule, qui répondait par des clameurs

très-confuses. Le maire de Paris, Etienne Arago, et après luiRochefort, et Trochu enfin, Trochu en personne, essayèrent le pouvoir de leur éloquence sur cette foule qui allait grossissant de quart d'heure en quart d'heure. Mais leur voix se perdait dans un trouble inexprimable. Vers deux heures , une députation avait demandé d'être introduite à l'hôtel de ville , dans la salle où délibérait le gouvernement. Elle se composait d'une cinquantaine de personnes, en tête de qui marchaient MM. Maurice ^oly, Ghassin et Lefrançais. Ils demandent des explications sur la malheureuse affaire du Bourget ; on leur en donne ; on met la faute au compte du général Bellemare, qui avait agi sans ordre.

— C'est faux ! c'est faux ! s'écrie M. Maurice Joly. Au milieu de l'orage que soulève cet incident, on

remet un billet au général Trochu, qui devient fort pâle en le hsant.

— C'est la fin de la France, murmure-t-il.

Le papier n'est autre qu'un projet de décret que les émeutiers veulent imposer au gouvernement. « Les électeurs seront convoqués dans trois jours pour nommer la Commune de Paris ; la Commune se composera de quatre-vingts citoyens, parmi lesquels seront les membres du futur cabinet, responsables envers la Commune, de même que la Commune l'est envers le peuple français. Les pouvoirs de la Commune expireront lorsque le territoire sera évacué par les troupes ennemies et qu'une Assemblée constituante aura pu être réguHèrement élue. »

Les membres du gouvernement se retirent pour en délibérer. Mais, sur la place le tumulte augmente. Des

coups de feu sont tirés sans qu'on sache bien d'où ils

partent. A la faveur du trouble, nombre de gardes nationaux forcent les portes de l'hôtel de ville et se répandent dans les salles. La manifestation se tourne en révolution. Voilà MM. Delescluze et Félix Pyat dans la place. Ils dressent une première liste , où à la suite de leurs noms ils mettent ceux de MM. Ledru-Rollin et Dorian. Les fenêtres s'ouvrent, et par les croisées des mains fébriles jettent les noms de nos nouveaux gouvernants. Les listes ne sont pas toutes les mêmes ; car en cette heure de désordre, chacun faisait la sienne ; mais quelques noms s'y retrouvent toujours, et notamment celui de M. Dorian que la foule voulut, je ne sais comment ni où, nommer dictateur, et qui eut toutes les peines du monde à s'en défendre.

Et cependant la salle où se sont retirés les membres du gouvernement est envahie par l'émeute. On les injurie, on les menace. Quelques factieux mêmes les couchent en joue. M. Jules Favre reste impassible, M. Jules Simon trace dédaigneusement quelques dessins sur la table, M. Trochu regarde d'un œil calme les fusils tournés contre sa poitrine.

— Sortez , général , lui dit quelqu'un ; on va vous massacrer.

— Je suis soldat, monsieur, répond-il ; je dois mourir à mon poste.

Tous attendent la mort ; seul , M. Ernest Picard , le ministre des finances, s'est esquivé. Il ne perd point la tête. Il court à son ministère ; envoie des ordres aux chefs desbataillons qu'ils tient pour fidèles; prévient l'administration des télégraphes ; envoie une estafette au

•-«•énéral Ducrot, et voilà la générale qui se bat dans tous les quartiers de Paris.

Il est huit heures du soir ; les bataillons dévoués s'assemblent précipitamment et accourent. Aux de vive la Commune ! ils répondent par celui de vive Trochu ! Ils pénètrent dans la place, et c'est miracle que dans la confusion de cette mêlée et dans les ténèbres de la nuit, il n'y ait eu personne d'écrasé ni de tué. Tandis que ce mouvement s'opérait, on conte qu'un bataillon de mobiles du Finistère, entrant dans l'hôtel de ville par un souterrain , dont l'issue n'était connue que des familiers, délivrait le général Trochu, qui disparaissait par une porte dérobée , comme par une trappe de féerie. Deux ou trois autres des membres du gouvernement auraient profité du mouvement pour s'échapper aussi. Il est vrai que Jules Favre et Jules Simon étaient restés aux mains des factieux, ainsi que le ministre Dorian. Mais la partie était désormais perdue pour l'émeute. Les émeutiers cernés dans l'hôtel de ville par des forces supérieures n'avaient plus qu'à se rendre. Vers deux heures, le gouverneur Trochu passe devant le front de la garde nauonale, massée devant la rue de Rivoli ; il est accueilli par de chaudes acclamations ; il rentre chez lui ; autant en font les citoyens soldats, qui s'écoulent de tous les côtés. Il ne reste au bivouac que trois bataillons de mobiles, qui gardent la place. La révolution est décidément avortée.

Le lendemain Paris, en s'éveillant, apprit qu'il l'avait échappé belle cette nuit-là. Une affiche signée Dorian et Etienne Arago l'avertissait qu'il avait à nommer, par vote réguUer, un conseil municipal; et une autre affiche,

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apposée quelques heures après, lui enjoignait de ne tenir aucun compte de la première, et que le gouvernement, resté maître de la situatioxi, était fermement résolu à ne pas s'embarrasser d'une Gommime. Comment avait- on lancé cette première proclamation pour la démentir aussitôt? Ce fait n'est pas encore nettement explicfué. Quelques journaux assurèrent que plusieurs des membres du gouvernement avaient engagé leur parole qu'ils prêteraient les mains à l'élection d'un conseil municipal, et ils les sommèrent, cette promesse n'étant pas tenue, de donner leur démission. Rochefort seul crut devoir obéir. Et encore ne suis-je pas bien sûr que ce fût pour obtempérer à ces injonctions. Il était las de partager la responsabilité d'actes qu'il n'approuvait point ; et puis peut-être se sentait-il trop journaliste pour avoir le tempérament d'un ministre. Etienne Arago quitta bientôt après la mairie de Paris ; mais ce fut aussi par fatigue, pour prendre d'autres fonctions moins absorbantes. Dorian demeura à son poste oia il était indispensable.

En d'autres temps, la réaction eût éclaté furieuse après cette victoire de la bourgeoisie. On a bien vu ce qu'elle avait fait après les journées de 48. On se contenta d'arrêter quelques-uns des fauteurs de l'émeute, et l'on ne tarda pas à relâcher, les uns après les autres, les plus compromis, le meneurs de l'affaire. Les journaux de leur parti recommencèrent à crier à la trahison, et on les laissa dire. Féhx Pyat imprima dans le sien qu'il avait été, lui, bon citoyen et homme d'ordre, bousculé dans l'hôtel de ville par les émeutiers de la garde nationale, et ce fut un éclat de rire universel; on était trop content que cette aventure se fût terminée sans

une goutte de sang répandue. On respirait plus à Taise; on sentait une sorte de soulagement inexprimable à voir tout danger de guerre civile écarté pour le moment, à n'avoir plus affaire qu'aux Prussiens.

Le gouvernement même jugea à propos de demander un bill d'indemnité. Étrange retour des choses d'icibas ! tous les hommes qui le composaient avaient-ils assez déblatéré contre le fameux plébiscite, oii l'empereur avait mis le peuple français dans la nécessité de voter pour ou contre l'ordre des choses existant, par oui et par non. Ils eurent, eux aussi, recours à ce modo de suffrage qu'ils avaient tant critiqué, et la ville de Paris confirma leurs pouvoirs, le 6 novembre, par 040,000 oui, chiffre rond, contre 54,000 non.

Ce qu'il y eut de plus bizarre , et ce qui peint bien l'esprit parisien tout entier, c'est que cette même population parisienne, qui venait de rompre d'une façon si éclatante avec les émeutiers, ne manqua pas, trois jours après, quand elle fut appelée à élire ses maires et leurs adjoints, de nommer justement la plupart de ceux qui avaient fomenté et dirigé la révolte, Delescluze entre autres, qui fut d'ailleurs un aussi piteux administrateur qu'il était un bon écrivain.

Quant à l'hôtel de ville, il avait repris son aspect accoutumé. Dès le lendemain, il ne restait plus traces d'émeute; on y avait balayé. La paix était donc rétablie à l'intérieur; une paix précaire, on le sentait bien, et Ton ne se gênait pas pour exprimer tout haut les doutes qu'elle inspirait : Tout ça, disait-on couramment, finira par des journées de Juin. Perspective peu consolante! Et voilà qu'on apprit, pour comble de chagrin, que les

négociations entamées par M. Thiers avec M. de Bismark, à l'instigation des quatre grandes puissances, n'avaient pas abouti, que tout était rompu.

C'est sur la question de ravitaillement qu'on ne s*était pas entendu. M. Thiers demandait, si l'on signait une suspension d'armes, que Paris fût ravitaillé au jour le jour, selon le nombre de ses habitants, dans une proportion qu'il serait facile de débattre. Cette proposition était fort juste. Car le propre d'un armistice étant de laisser les choses en l'état, jusqu'à la paix ou à la reprise des hostilités, il était évident que forcer les Parisiens à manger leurs provisions, durant les vingt-cinq ou trente jours d'armistice, c'était ôter à cette place de guerre vingt-cinq ou trente jours de résistance possible. M. de Bismark avait semblé le comprendre ; le rapport que M. Thiers adressa plus tard aux chancelleries étrangères sur la conduite de toute cette affaire, laisse même assez clairement entrevoir que ce point lui avait paru être accepté d'abord par le ministre prussien. Mais notre négociateur s'aperçut que d'une entrevue à l'autre le vent avait tourné. M. de Bismark, au lieu de discuter sur des détails d'exécution, contestait le principe même du ravitaillement. Sans ravitaillement, point d'armistice; sans armistice, point d'Assemblée nationale ; sans Assemblée, point de paix possible. Toutes ces choses tenaient l'une à l'autre par un hen très-étroit. Que s'étaitil donc passé? Pourquoi le chanceher avait-il changé d*avis ou tout au moins de langage ?

Est-ce parce qu'il avait appris, dans Tintervalle, la révolution du 31, et qu'il avait compté sur de longs troubles et une bonne guerre civile, à la suite de cette

échauffouréc ? M. Thiers ne le dit pas expressément; mais on peut le conclure de la façon dont son récit est tourné, et plus tard le gouvernement l'affirma dans une proclamation officielle, qui fut affichée sur les murs de Paris. Ne serait-il pas plutôt vrai que la nouvelle de la reddition de Metz, se jetant au travers de ces négociations, inspira une telle confiance au ministre prussien qu'il ne pensa plus avoir de ménagements à garder, et rejeta bien loin des conditions, qu'il se fût cru autrement obligé d^ccepter? Ne peut-on pas encore supposer que M. de Bismark, en ouvrant ces négociations, n'avait aucune idée de les voir aboutir, qu'il n'agissait ainsi que pour leurrer, par de fausses marques de déférence, les* quatre grandes puissances européennes; pour affaiblir l'esprit de résistance qu'il voyait se déployer chez les Parisiens et détendre les ressorts de leur courage? C'eût été là un calcul bien machiavélique, mais très-digne de ce politique astucieux et fourbe. Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, le résultat difinitif était le même. M. Jules Favre annonça aux Parisiens, dans un langage douloureux et noble, qu'il fallait renoncer à tout espoir d'armistice, qu'on ne convoquerait pas d'Assemblée nationale, et qu'il ne restait plus qu'un parti à prendre, celui de résister à outrance.

Il y eut là pour la population un moment triste et cruel. Les âmes s'étant positivement amollies au souffle de la paix espérée, le terrible mot : à quoi bon? voltigeait sur beaucoup de lèvres. A quoi bon attendre la province, si la province ne se levait pas ? A quoi bon prolonger une lutte, dont chaque jour se chiffrait par des cent millions de perte ? Tous ces décourage-

ments se rassemblèrent dans un article écrit de main de maître, et qui fit dans Paris une sensation profonde.

« Paris, disait Edmond About, est aussi incapable de se sauver seul , que Metz, Toul et Strasbourg. Souvenez-vous que Metz était une ville imprenable, autrement forte que Paris, défendue par cenrt mille soldats, les meilleurs de la France, et par Bazaine, notre meilleur officier général. Les Prussiens n'ont pas pris Metz, ils ne l'ont pas même assiégé, ils n'ont pas logé un boulet de canon dans ses remparts ; ils ont bloqué la ville, et l'ont réduite par la famine, et c'est ainsi qu'ils comptent s'emparer de Paris.

a Que pouvons-nous contre une telle fatalité ? Nous pouvons faire des sorties. Mais Bazaine en a fait aussi des sorties, il en a fait d'admirables, avec une énergie et un talent militaire qui manquait aux généraux de Paris, et à la tête d'une armée autrement solide que la nôtre. Plnsieurs fois, il a forcé les premières lignes de Frédérick-Gharîes ; mais le nombre des ennemis et la supériorité de l'artillerie l'ont toujours refoulé dans ses retranchements, et supposez qu'un Bazaine éclose du jour au lendemain parmi nous; j'admets que nos 230,000 soldats et gardes mobiles, renforcés de 100,000 gardes nationaux volontaires, se jettent un matin sur les lignes prussiennes, et y fassent une énorme trouée, l'ennemi, plus nombreux, plus exercé, mieux discipliné et mieux armé, les refoulera inévitablement, s'ils ne préfèrent mourir sur place.

« Il n'y a pas un militaire assez aveuglé par l'orgueil national pour dire que Paris peut sauver la France, îv

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la France n'accourt pas en masse au-devant de Paris ; 200,000 hommes de bonnes troupes sur le deiTière de l'ennemi rendraient la victoire possible, sinon facile ; mais ces 200,000 hommes n'existent pas chez nous, et toute la bonne volonté du monde ne saurait les improviser en un mois. Or, dans un mois Paris manquera de bien des choses ; il aura quelques canons de plus qu'aujourd'hui, il aura beaucoup moins de pain; je ne parle pas de la viande, nous nous priverons; soit, mais les Prussiens peuvent attendre et nous placer bientôt dans celte alternative ou de capituler ou de nous faire tuer pour l'honneur. C'est pourquoi M. de Bismark considère Paris comme une place virtuellement prise. Ce n'est plus qu'un calcul d'ingénieur, comme il disait luimême en parlant de Metz et de Strasbourg. M. Jules Favre est du même avis ; M. Thiers est du même avis, et cette triste conviction les pousse à négocier un traité de paix au plus vite. >

Et, poursuivant sur ce ton, l'écrivain démontriHt qu'il n'y avait d'autre moyen pour arriver à la paix que la convocation d'une assemblée générale, qui seule aurait autorité pour la conclure, payerait aux Prussiens l'indemnité demandée, et subissant leurs conditions, si dures qu'elles fussent, les renverrait chez eux. L'article excita des sentiments très-divers. Il avait le tort de dire tout haut et sous une forme bien vive ce que nombre de gens, très-découragés, pensaient tout bas.

Qui nous eût dit qu'au fond de cet abîme, oii nous étions plongés, luirait à nos yeux surpris le premier rayon d'espoir, qui devait réconforter nos cœurs? qu'après un tel abattement nous aUions, sous le coup

d'une nouvelle inattendue, rebondir à l'héroïsme, à la joie; que de cette défaillance d'un jour, nous devions nous relever si vite, prêts à tous les sacrifices et nous retrouver tout entiers. Telle est pourtant l'élasticité merv{ùlleuse de l'esprit parisien, et à trois jours de là, ce même Edmond About, tout heureux de se contredire, déchirait avec le public la page où il avait désespéré, pour revenir aux conseils du vrai, du grand patriotisme.

Jn seul mot avait changé les choses de face. La province s'était levée. La province arrivait. Il n'était que temps 1

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