VIE INTIME DE PARIS AUX MOIS D'OCTOBRE ET DE NOVEMBRE
Arrêtons-nous à cette date, qui a été un des moments climatériques du siège. Nous avons conté l'histoire publique de Paris, durant le mois d'octobre et pendant ces premiers jours de novembre, si pleins à la fois et si tristes ; notre tableau ne serait pas complet si nous ne recueillions pas quelques-uns des plus curieux détails de sa vie intime.
Je n'étonnerai sans doute personne en disant que la grande question du siège fut celle du déjeuner; et après la question du déjeuner, celle du dîner. Le prix du pain n'augmenta pas durant toute cette période, grâce aux tarifs de l'administration. Celui du vin se maintint aussi, car les provisions en étaient très- abondantes , et la hausse sur cet article fut, au moins durant les premiers mois, insignifiante pour ne pas dire nulle. La
viande de bœuf et de porc fut aussi taxée de bonne heure, en sorte que s'il devint assez vite très-difficile de s*en procurer, au moins ne paya-t-on qu'un prix raisonnable le peu qu'on en avait. Il en fut de même bientôt pour celle de cheval, que l'on soumit également à la taxe. Elle dura bien plus longtemps que celle du bœuf; car chaque affaire sous les murs de Paris en jetait une certaine quantité sur le marché. Gomme le foin était devenu très-rare et Tavoinje introuvable, la plupart de ceux qui possédaient des chevaux eurent le triste courage de les nourrir avec du pain; l'autorité eut vent de ce gaspillage ; elle finit par requérir tous les chevaux qui n'étaient pas absolument nécessaires aux services publics, et côte à côte s'en allèrent à la boucherie, et l'humble rosse qui traînait le fiacre numéroté, et le cheval de selle du sportman, qui avait coûté mille écus , et se revendait, au poids, quatre ou cinq cents francs.
Tous les autres objets de consommation montèrent rapidement à des taux excessifs. J'ai pensé que ce serait un document curieux à conserver que le prix des denrées, à diverses époques du siège. Voici pour celle où nous sommes arrivés (première semaine de novembre) un aperçu de ce qu'il en coûtait pour se nourrir, quand on ne se réduisait pas au pain, au vin et aux 30 grammes de viande réglementaires qu'allouait par jour l'administration à chaque citoyen.
« Avant le siège (j'emprunte ces chiffres à un journal qui porte la date du 9), une oie ordinaire était cotée de 6 à 7 francs ; en ce moment le prix courant d'une oie est de 25 à 30 francs ; un bon poulet était offert aux halles au prix de 3 francs et de 3 fr. 50 c. j ce prix est
aujourd'hui de 14 à 15 francs. Nous avons vu vendre une paire de poulets ordinaires 25 francs, une paire de pigeons trouve acheteur à 12 francs. Pour les dindes, elles sont d'une rareté extrême, au point qu'on n'en offre plus sur le marché. Nous en avons vu vendre une sur le marché 53 francs ; en temps ordinaire, elle eût été bien vendue 10 francs, 12 francs au plus. Les lapins sont plus communs ; ils n'en sont pas moins chers pour cela ; une paire de lapins a été vendue sous mes yeux 36 francs. Ils auraient valu, avant le siège, 6 à 7 francs au plus. Le cours ordinaire est de 28 francs. La viande salée et la charcuterie sont hors de prix ; elles n'existent d'ailleurs, chez quelques marchands, qu'à l'état d'échantillons. Ainsi le jambon fumé est vendu 16 francs le kilogramme; le saucisson de Lyon 32 francs. Le prix normal du premier était jadis de 2 fr. 50 c, et celui du second de 8 francs le kilogramme.
a Mais, par compensation, nous avons le saucisson de bœuf et de cheval, dont le prix, fort respectable d'ailleurs, est de 4 et de 6 francs le kilogramme, selon la qualité. 11 n'est pas jusqu'au classique boudin de porc, si dédaigné des ménagères, lequel façonné avec du sang de bœuf, se vend 1 fr. 80 c, alors que le premier n'était coté, comme prix courant, que 1 fr. 20 c. le kilogramme. Les autres produits de la charcuterie manquent absolument sur la place.
a Les viandes salées, notamment celles d'Australie, ont disparu de la devanture du marchand de comestibles. L'approvisionnement s'est hâté de les enlever. Elles ont été vendues au prix de 8 francs le kilogramme alors que la Compagnie américaine, qui avait tenté
d'exploiter cette nouvelle branche d'industrie avant le siège, trouvait à peine des acheteurs au prix de 1 fr. 20 c.
« Le poisson de mer n'existe plus, et pour cause. Le poisson d'eau douce est rare. Une belle carpe, qui, au plus haut prix, valait 2 fr. 50 c. à 3 francs, se vend, à l'heure qu'il est, 20 francs. Nous en avons vu même payer une 30 francs. Elle était de grosseur médiocre. Une modeste friture de poissons blancs ou de goujons se payait 1 fr, 25 c. ; on ne se la procure plus qu'au prix de 4, 5 et 6 francs, suivant que la pêche a plus ou moins donné.
« Le poisson salé n'offre guère plus de ressources. La livre de morue se vend 2 francs ; un hareng va jusqu'à 2 fr. 50 c. Les légumes ont subi, eux aussi, une hausse exagérée. Le boisseau de pommes déterre, que l'on payait
1 franc avant la guerre, coûte en ce moment 6 francs, et ce prix va en augmentant chaque jour. Les œufs sont inabordables à la masse des consommateurs, et la poule qui les produit est une véritable poule aux œufs d'or. Ils valaient hier 4 fr. 60 c. la douzaine; les tout frais coûtent 75 centimes et i franc pièce.
« Les maraîchers tiennent également leurs légumes frais à des prix vraiment extraordinaires. Ainsi ils vendent un chou jusqu'à 1 fr. 50 c, un pied d'escarole 75 centimes, un choufleur 2 francs, une botte de carottes
2 fr. 25 c, et les autres légumes dans la même proportion. Quant aux légumes secs, tels que haricots, lentilles, pois et fèves, il n'en existe plus pour la vente. Avant leur subite disparition, ils se sont vendus quatre fois leur valeur réelle. L'accaparement les a fait tout à coup surenchérir, en sorte qu'ils manquaient compléte-
^ 470 — ment à l'alimentation publique. Un litre de haricots qui coûtait 60 centimes en temps ordinaire a été payé 5 francs sous mes yeux,
« Sous le rapport des condiments, la pénurie est extrême et la cherté n'a pas de Umite. Le lard n'est plus qu'un mythe. Il n'en existe plus dans Paris. Le beurre frais , qui était d'une rareté excessive , s'est vendu d'abord 28 francs le kilogramme et plus tard jusqu'à 45 francs à des restaurants en renom. Le beurre salé a suivi une élévation proportionnelle. On en trouve à 44 francs, mais il est de mauvaise qualité. L'huile a triplé seulement son prix ordinaire. Quant à la graisse de porc ou de volaille, elle est inconnue au marché, mais elle a été remplacée par un horrible mélange de graisse de bœuf et autres animaux, que l'on vend 3 fr. 50 c. et 4 francs le kilogramme.
«Iln'existe plus aucune sorte de qualité de fromage. Le roquefort, le gruyère, le hollande et le brie ont été enlevés à des prix fous, dès les premiers jours du siège. Chaque morceau vaudrait aujourd'hui son pesant d'or. Il n'existe plus de fruits secs dans les magasins ; les raisins, les figues, les amandes et les noix ont disparu. Il reste quelques lots de pruneaux avariés, qui sont vendus à raison de 80 centimes la Uvre.
Le riz , le café et les pâtes alimentaires n'ont pas , en revanche, subi une augmentation très-sensible. Le combustible, et notamment le charbon de bois, commence à nous manquer; il se vend de 22 à 25 francs le sac de 50 kilogrammes, soit à raison de 44 à 50 centimes le kilogramme.... En résumé, les objets de consommation générale ont, en moyenne, plus
que quintuplé à Paris durant cette première période du siège. »
La classe sur qui pesa le plus durement cette extrême cherté des vivres fut celle de la petite bourgeoisie ; modestes rentiers, employés à 1,500 francs ou à 1,000 écus, chétifs industriels, tous ceux qui n'ont jamais que peu d'avances dans leur secrétaire, et vivent au jour le Jour, dans cette situation qui tient le milieu entre la pauvreté et l'aisance, plus proche, hélas ! de la première que de la seconde. Pour beaucoup, le travail s'était arrêté; ils se sentaient trop fiers pour exposer leurs besoins au public, et ils n'étaient pas faits aux rudes privations de la misère. Ils ne se plaignaient point, ils supportèrent avec une résignation, qui touche à l'héroïsme, des privations cruelles, dont ils gardèrent le secret, et donnèrent l'exemple d'une inébranlable fermeté d'âme. On a pu remarquer, durant tout le cours de ce récit, que je ne suis pas prodigue des grandes phrases, que je hais les récits pompeux et vides, et que je tâche de ne surfaire ni les événements ni les hommes. Eh bien! je ne sais rien de plus touchant, ni même de plus digne d'admiration que la simplicité mâle avec laquelle ces braves gens (le cœur de la population parisienne) se résolurent à souffrir des maux qui allaient croissant chaque jour et dont personne ne voyait la fin. Les femmes se montrèrent peut-être plus déterminées que les hommes. C'étaient elles qui. portaient le plus lourd fadeau ; car c'étaient elles qui, chargées de l'approvisionnement du ménage, faisaient queue aux boucheries, aux épiceries, aux cantines ; qui laissaient au mari le pauvre morceau de viande à grand'peine acheté, qui soignaient les enfants,
et s'efforçaient d'éclairer encore d'un rayon de joie la tristesse du foyer éteint. Ah! nos Françaises! nos Françaises ! quels trésors de dévouement, d'abnégation, de force morale on peut faire jaillir de leur cœur, quand on sait frapper au bon endroit ! Il n'y avait que les couches supérieures de gâtées par le luxe, la mollesse et la benoîtonnerie du second empire ; la nation était demeurée saine, et on le vit bien au jour du sacrifice.
La haute bourgeoisie n*eut pas à endurer les mêmes souffrances physiques. Elle a généralement de l'argent devant soi, et j'ai déjà dit que la plupart de ceux qui la composent avaient envoyé au loin leurs enfants et leurs femmes. Il lui était facile soit d'acheter des provisions, si chères qu'elles fussent, soit de dîner au restaurant. Quelques-uns de ces étabhssements avaient fermé, mais le plus grand nombre était reste ouvert. Par quels prodiges arrivaient-ils à nourrir leur clientèle? Ce tour de force, renouvelé tous les soirs, passe l'imagination. Mais on comprend que la carte n'y était pas des plus variées, et que les additions ne laissaient pas d'être salées. C'est là qu'on dînait le plus souvent; ceux qui avaient conservé un at home invitaient leurs amis, et l'on faisait partie d'essayer les mets les plus étranges. Je ne parle pas du mulet et de l'âne, qui se vendaient couramment, et à ce propos me sera-t-il permis de dire que la chair de l'âne est vraiment bonne ; celle du mulet exquise, tout à fait supérieure à celle du bœuf, et qu'un rôti de mulet est un plat délicieuxi? Mais les animaux les plus fantastiques du Jardin d'acclimatation y passèrent ; nous tâtâmes tour à tour de l'ours, de l'antilope, du kanguroo, de l'autruche et de l'yack, que
sais-je encore ! Il y avait une boucnerie, dite boucherie anglaise, où se débitaient ces animaux extravagants, à des prix qui ne Tétaient guère moins; j'ai mangé de l'antilope qui avait coûté 18 francs la livre, et je jure sur riionneur qu'un simple lapin sauté aurait mieux fait mon affaire. Pour faire pendant à cette boucherie aristocratique, il y eut des boucheries de chats, de chiens et de rats. Un chat valait bien 6 francs, et un rat 30 sous. Ce qu'il y a d'amusant, c'est que chats, chiens et rats, c'était la grosse bourgeoisie qui mangeait toutes ces bêtes, réputées immondes jusque-là, par bravade de dilettantisme.
— Servez le rat, sauce madère, disait l'amphytrion. Et l'on s'écriait : Du rat ! voyons ! Et l'on en mangeait,
du bout des dents , moitié chipotant, moitié blaguant, non sans quelque hésitation de fourchette. Et ce qui amusait le plus, c'était de voir, quand une feuille allemande nous arrivait par hasard, ces braves journaUstes conter à leurs compatriotes que nous en étions réduits à manger du rat ! Ils mangent du rat, ils n'ont donc plus de vivres î S'ils avaient su que c'était pour faire une niche aux horreurs du siège, par goût français de se railler soi-même ! Ces nourritures invraisemblables étaient un texte perpétuel de plaisanteries. Un bourgeois venait de manger son chien à la broche, et, regardant les os sur son assiette : « Quel dommage ! disait-il avec mélancolie, ce pauvre Fox s'en serait-il régalé ! » Cham représentait une bourgeoise furieuse contre sou Hari :
— Comment ! tu as promis notre fille au boucher? — - Dame ! ma chère, c'était pour avoir un gigot!
Cette gaieté, un peu factice, il faut bien l'avouer, cacliait aussi, clans cette classe de la population de bien amers et de bien dignes sacrifices. De tous ces hommes, qui riaient si spirituellement au nez de leurs misères, il n'y en avait pas un qui ne fût tombé d'une grande fortune ou d'une haute espérance à ne plus posséder que la somme mise de côté pour les besoins du moment. Les uns étaient des fmanciers, et il n'y avait plus de Bourse; les autres, de grands négociants, et tout commerce avait disparu ; les autres de riches propriétaires, et les maisons ne rapportaient plus rien; les autres des rentiers, et parmi les valeurs mobiUères, beaucoup avaient sombré. Que vaudront, à la fm de la guerre, celles qui tenaient bon encore? Tout ce monde était ruiné, et en avait pris allègrement son parti. On se soulageait par ci par là en accablant les Prussiens d'in- Jui^es : Ces canailles de Prussiens ! ces gueux de Prussiens! Mais de traiter avec eux, personne ne l'eût conseillé tout haut, même à ces heures de découragement général que j'a contées. J'ose dire que toute la bourgeoisie parisienne la grande comme la petite, déploya en ces temps difficiles une constance très-méritoire; on ne doitj)as moins la reconnaître sous le manteau de blague dont elle s'était couverte, dont se fevêtent à Paris tous les sentiments, même les plus tendres et les plus nobles.
L'ouvrier avait aussi sa large part de souffrances. Le grand malheur de l'ouvrier parisien, c'est qu'il s'inquiète rarement de mettre de l'argent de côté. Il le dépense, et souvent fort mal à propos, à mesure qu'il le gagne, en sorte que le chômage le prend presque tou-
jours à l'improviste et dépourvu de toute avance. Celui que fit la guerre de 1870 et le siège de Paris fut terrible ; car il tomba sur un nombre incroyable d'industries à la fois. La plupart des ouvriers demeurèrent sans travail, et ceux mêmes pour qui il en restait, ne se soucièrent point d'en profiter. C'est un trait particulier du caractère de l'enfant de Paris : il travaille dur, quand il est à la besogne ; mais il est volontiers flâneur, et comme il dit en son langage, rigoleur. Il ne voit pas pourquoi il se donnerait du mal, quand le camarade à côté de lui ne fait rien. Les soins multiples de la défense réclamaient pourtant beaucoup de bras, et pour toutes sortes d'emplois. Il fallait tailler des habits, couper des chaussures, fondre des canons, moudre des grains, creuser des tranchées, élever des remparts, fabriquer des cartouches, étirer l'acier des fusils ; que sais-je, -moi? la guerre met en œuvre toute sortes d'industries. Il fut impossible, dans les premiers temps, de trouver pour toutes ces besognes des ouvriers de bon vouloir. Les ouvriers, admis pour la première fois depuis si longtemps, à l'honneur de porter un fusil, étaient comme enivrés de ce plaisir si nouveau pour eux. Rien ne leur paraissait plus beau, plus digne d'un homme libre, que de jeter un ïlingot sur. f épaule, et de monter la garde sur les remparts. Ils considéraient avec mépris le travailleur qui préférait l'atelier au corps de garde. Ils l'auraient presque traité de lâche, comme si en vérité il eût fallu être doué d'un courage surhumain pour se promener sur une plate-forme, à six mille mètres des Prussiens. On avait beau leur répéter dans tous les journaux et sur tous les tons : Mais non, vous êtes
victimes d'une illusion. Celui-là est plus vraiment patriote, qui, sachant l'état de cordonnier, chausse nos soldats pour la bataille, que celui qui apprend l'exercice en douze temps. Tout individu vaUde est après tout capable de tirer un coup de fusil; mais il n'y a pour tailler le cuir des souliers que l'homme qui a appris ce métier. Il est plus glorieux de fabriquer un chassepot que de le manœuvrer; car si personne ne fabriquait de chassepots, où en seraient ceux qui sont si fiers de le porter et qui en font parade? Ces conseils, si sages qu'ils fussent, tombèrent la plupart du temps dans l'oreille des pires sourds, qui sont, comme on sait bien, ceux qui ne veulent pas entendre. Ils trouvaient plus amusant de se réunir tous ensemble, sous couleur d'exercice, ou d'élection, ou de garde, et là, on passait le temps gaiement à causer, à jouer, à rire, à boire... à boire surtout ! L'ivrognerie, la hideuse ivrognerie a été la lèpre d'une bonne partie de la garde nationale. Ce vice est allé s'atténuant, à mesure que le siège se continuait. Il a pourtant duré, et nous avons lu avec tristesse, deux ou trois jours même avant des actions décisives, dans le mois de décembre, des ordres sévères du général Clément Thomas qui signalaient à l'opinion pubhque la conduite de tel ou tel bataillon, aussi oublieux de ses devoirs que de la sobriété.
Ces gardes nationaux recevaient une solde de 1 fr. 50 c. par jour. C'était là une mesure politique et juste. On assure que M. Picard, le ministre des finances, s'était opposé en conseil à ce qu'on l'adoptât, alléguant que ce serait pour le Trésor une dépense de 800,000 francs par jour. Quand elle se fut montée au million, qu'importait!
N'était-îl pas évident que le premier et le plus cher intérêt du gouvernement était de conserver l'ordre dans la cité, et que si, de manière ou d'autre, on ne trouvait pas moyen de nourrir les gens qui ne gagnaient plus rien, on déchaînerait toutes les convoitises, on autoriserait tous les désordres. Un million de plus ou de moins, la belle affaire, en vérité, quand la France ne chiffrait plus que par milliards ! Ce fut une grosse besogne que la répartition de cette indemnité quotidienne. Les démocrates pur sang voulaient qu'au nom de l'égalité tous les gardes nationaux fussent condamnés à la recevoir, quitte pour eux à la reverser au Trésor, s'ils sentaient n'en avoir pas besoin. D'autres, au contraire, souhaitaient qu'elle ne fût donnée qu'à ceux qui la demanderaient, et justifieraient devant un conseil de famille qu'elle leur était nécessaire pour vivre. C'est à ce dernier parti que s'arrêta le gouvernement; je crois néanmoins qu'il laissa (car il avait la main faible) les différents corps de la garde nationale s'arranger à leur guise. Les anciens bataillons, qui n'étaient guère composés que de citoyens à peu près à leur aise, se rallièrent à ce dernier mode de répartition. La plupart des nouveaux exigèrent, m'at-on dit, que Tallocation fût également distribuée à tous, sauf, à ceux qui rougiraient de l'accepter, à la rendre au capitaine. Ces différentes façons de procéder ne furent pas sans produire quelque gâchis, et certaines erreurs de comptabilité finirent par échouer misérablement en police correctionnelle .
Cette indemnité était par malheur donnée aux hommes mêmes, au Heu de l'être à leur ménage. Ils la buvaient le plus souvent ensemble, à la santé de la patrie , n'en
gardant que juste ce qu*il fallait pour ne pas mourir de Jàim. Ces habitudes de fainéantise militaire et de dissipation soldatesque leur plaisaient ; ils se dégoûtaient da travail. Je me souviens qu'un jour ayant besoin de cartes de visite, j'allai chez un graveur, qui me dit : |>endant le siège, monsieur, nous n'avons pas d'ouvriers; cmnme ils ne gagent que 3 fr. 50 c. ou 4 francs à travailler dans notre partie, ils aiment mieux recevoir 1 fr. 50 c. à ne rien faire. C'étaient les fameux ateliers nationaux de 48 qui revenaient sous une autre forme. Gham avait traduit cette ressemblance dans un de ces dessins oii il met tant de bon sens et tant d'esprit. Il avait représenté un garde national, légèrement pris de boisson, qui embrassait avec ferveur son fusil.
Mon ami, mon trésor, disait-il, mon bien, ma joie, ma consolation, mon atelier national!
Cette redoutable question pend encore sur nos têtes â rheure où j'écris, et l'avenir seul se chargera de décider si les craintes que nous en avons conçues étaient l^itimes ou chimériques. Un peu plus tard on reconnut qae, pour les hommes mariés, l'indemnité d'un franc cinquante ne suffisait pas, et l'on ajouta soixante-quinze centimes pour les femmes, et dans quelques bataillons, mVt-on dit, vingt-cinq centimes par enfant. Comme il se trouva qu'en même temps un décret appelait à l'armée active tous les hommes entre trente et quarante-cinq qoi n'étaient pas mariés, on vit se produire un résultat curieux, et qui ouvre à Tobservateur un jour singulier sur les mœurs parisiennes^ Les mairies affichèrent une incroyable quantité de mariages même rue, même numéro. On sait que cette indication désigne presque
toujours des unions illégitimes, qui consentent enfin à se faire consacrer selon la loi, devant le maire et le curé. Le nombre de ces quasi-mariages est énorme daas Paris, surtout dans un certain monde, oii vous apprenez que Monsieur un tel, qui vit depuis vingt ans avec une femme, qui en a des enfants, qui est, du reste, le modèle des époux, n'est son mari que devant Dieu. Lâs exigences de la guerre chassèrent ces faux maris de ki situation interlope où ils complaisaient; et ces mariages, qu'on qualifia du nom plaisant de mariages à quinze sous, furent un triomphe pour la morale offîcielle ; mais le philosophe put se demander, à vak sortir ainsi de dessous terre et pulluler tant de ménages illégitimes, s'il n'y avait pas, soit dans la législation existante, soit dans nos mœurs, quelque vk© caché qui écartât du vrai mariage tant de gens qui v^s acceptent les charges sans en revendiquer la dign^ légale.
Ceux qui souffrirent peut-être le moins du siége^ parce que leur vie n'est en tout temps qu'une long^s5 souffrance, ce furent les pauvres authentiques, inscrits, qui vivent de l'assistance pubHque. Jamais elle ne fut plus large et plus prévoyante qu'en ces temps d'universôïïs misère. Gomme on savait que cette classe d'indigei^ se recrutait et s'augmentait de ceux qui n'osent ordinairement tendre la main, et dont le besoin le plus pressant peut seul vaincre tous les scrupules de pudeîSTp la charité s'ingéniait à multiplier les secours. Les hosm de pain, de viande, de bois, de charbon, de riz, furesi répandus à profusion dans certains quartiers, et l'exoès même de ces larges ses administratives donna lieu à qmd»
ques abus. Mais encore vaut-il mieux être volé que s'exposer à laisser les gens mourir de faim. On institua des cantines municipales, des fourneaux économiques, oij Ton délivra, soit contre des bons pris d'avance, soit contre argent, à des prix excessivement réduits, des aliments cuits, tels que bouillon, haricots, bouilli, que pouvaient consommer sur place ou emporter à la maison ceux à qui on les distribuait. Quelques dames charitables voulurent bien, dans certains quartiers, se charger de la distribution de ces mets : elles avaient fini par connaître la plupart de ces pauvres, et par s'intéresser aux plus méritants.
Nous y sommes toujours de notre poche, me disait Tune d'elles, qui avait pris ses fonctions au sérieux, et le fait est que lorsqu'une pauvre femme arrivait sans bon ni sou^ il eût été bien dur de lui refuser l'assiettée de soupe qu'elle implorait, un enfant au bras. Les enfants, hélas ! il est bien difficile d'en parler, sans que les larmes montent aux yeux. Les femmes mal nourries ne pouvaient leur donner qu'un lait insuffisant ; le lait de vache était rare et coûtait fort cher, malgré les soins de l'administration, qui avait requis toutes les vaches laitières, et suppliait la population de se priver du classique café au lait du matin. Les ménagères, forcées d'aller faire queue, soit aux boucheries, soit aux cantines, n'avaient plus le temps de donner à ces petits êtres si chétifs tous les soins qu'ils réclament. Ils mouraient comme des mouches. Je sais^une pauvre fille, qui, rentrant chez elle, après trois heures de station devant une cantine, trouva son enfant (un bébé de dix-liuit mois) gelé dans son berceau; elle le réchauffa comme elle put, mais il avait attendu trop
longtemps, il n'en réchappa point. Jamais ne fut plus vrai le vers d'Horace.
Bellaque matribus detesLatal
Puisse ce cri des mères en deuil appeler sur la têts des empereurs et des rois qui ordonnent ces guerres toutes les malédictions et toutes les vengeances du destin! Et cependant, elles ne se plaignaient pas non plus, ces femmes, ainsi éprouvées par tant de misères ! elles aussi, elles faisaient bonne contenance deva'x>'^ le siège, et si elles connurent comme nous les heures de découragement, ces défaillances furent courtes et passagères. On peut dire que jamais l'esprit de solidarité^ qui naît d'un malheur commun, n'éclata en traits plus admirables qu'en cette grande catastrophe, qui unissait toutes les pensées comme elle confondait toutes les infortunes. Jamais on ne fut plus pauvre, et jamais on ne donna davantage. Jamais on ne se rapprocha plus de cet idéal de fraternité, où la pauvre humanité tend sans cesse. Peut-être fùt-on plus grand en 92, jamais on ne fut meilleur : c'est un témoignage que l'histoire impartiale rendra, je crois, à la population parisienne ; et songez que nous ne sommes pas encore arrivés à l'heure des dévouements magnifiques, simplement accomplis.
Je ne parle que pour mémoire de ceux qu'on appelait à Paris les réfugiés. C'étaient les habitants de la banheue, qui, à l'approche des Prussiens, s'étaient rephés sur Paris. Il avait bien fallu les loger. On avait requis, pour les y mettre, des appartements vides, où ils s'étaient installés avec l'insouciance un peu brutale
du paysan. Que dans le nombre il se rencontrât de fort honnêtes gens, et même délicats, cela est évident ; mais la plupart étaient étrangers aux raffinements de la civilisation parisienne, et comme on avait traité en pays conquis leur humble demeure, ils crurent pouvoir user de feprésailles contre celles qu'on leur avait assignées Les propriétaires y trouveront leurs traces, et leurs Iraces peu odorantes, quand le blocus s'ouvrant leur permettra de rentrer chez eux. De ces paysans, les ans agissaient ainsi par ce sentiment de basse envie qui iigrit trop souvent le cœur du pauvre ; un de mes amis 3n vit un qui dirigeait un horrible jet de salive sur une magnifique tenture -, — Tiens! répondit-il à une observation bien méritée, ça donnera de l'ouvrage aux ouvriers. Chez d'autres, c'était bêtise; en plein Paris, Us se croyaient aux champs, et prenaient un petit hôtel de grande cocotte pour une ferme. Le Figaro conta à ce propos une de ces légendes parisiennes, qui ont le privilège d'amuser la gent des boulevardiers. Il s'agit d'un propriétaire qui a mis le premier étage d'une de ses maisons à la disposition d'une famille de réfugiés. Quinze jours après, son concierge le vient voir et lui tîonte que, depuis l'intrusion des nouveau-venus, une odeur infecte se répand dans les escaliers et incommode le voisinage ; iiu'il a voulu pénétrer chez eux pour s'assurer d'où provenaient ces exhalaisons, mais qu'on lui a toujours refusé la porte. — C'est bien ! répond lepropriétaire. J'irai voir ce que cela veut dire.
Et voilà, en effet, notre homme, qui, le lendemain, rend visite à son immeuble. A peine est-il entré sous la porte cochère, qu'il entend le chant d'un coq qui s'égo-
sille sur le balcon du premier étage; à ce cri répond un troupeau de poules qui gloussent :
Un peu étonné, il monte. A la porte, il lui faut parlementer, discuter, se fâcher ; car le fermier en chambre entendait n'être dérangé par personne , et ne reconnaissait pas au propriétaire le droit d'intervenir dans sa YiOi privée. A force d'insistance, il pénétre dans l'appartement. De l'antichambre, notre campagnard a fait une cour de ferme. Les pieds s'enfoncent dans une sorte de boue, un vagce composé de détritus de voUère et d'étable, légèremeixt recouvert d'une couche de paille, qui promettait un excellent fumier pour la saison prochaine. La pièce qui venait après était disposée en parc à lapins et contenait une opulente provision de denrées de toutes sortes, oi;. dominait le chou, l'ail et l'oignon. Dans la chambre voisine, — une chambre à coucher, s'il vous plaît ! — on voyait au beau milieu un large bassin, fait d'un vieux fond de barrique. Il était plein d'eau et servait aux ébats de quelques canards.
Le propriétaire était stupéfait. Il allait de chambre en chambre, et le fermier le suivait pas à pas, de l'air d'un agronome enchanté de faire admirer â un amateur TintelHgente exploitation de son domaine,
— Et mon salon? murmura le propriétaire atterré.
— C'est là qu'est le monsieur, dit le paysan avec un rengorgement d'orgueil.
On ouvrit la porte du salon. C'était le bouquet. Dans un coin, sur une litière faite d'immondices de toute provenance, un superbe porc se prélassait, repu et grognant.
— Mais , malheureux ! pourquoi me fourrez- vous
votre. . . monsieur dans mon salon, quand vous a\iez en bas une cour superbe où vous auriez pu l'installer, et vos poules et vos canards avec lui?
— Ah ! j'vas vous dire, monsieur. C'est que lo temps des semailles va venir, et alors oii est-ce que jo ferais mes orges?
Telle était la légende du Fermier en chambre^ (|ue l'on chargeait à volonté des détails les plus fantaisistes. Il y avait sous ces extravagances un fonds de véiité. IjG vrai service que rendirent ces émigrés à la population parisienne, ce fut de s'enrégimenter sous les ordres do M. Joigneaux, un agronome bien connu par ses écrits, de mettre en culture- les vastes espaces restés hbres autour de Paris, et de transformer ces terrains vagues on jardins maraîchers, qui devaient nous fournir, vers lafmdu siège, de légumes frais, de choux et de salades. En attendant que leurs produits parussent sur le marché, nous en fûmes réduits à ceux que de hardis maraudeui*S allaient chercher, presque sous le feu de l'ennemi, dans - les campagnes devenues désertes. C'était un spectacle curieux et triste que de les voir revenir. Pour quelques honnêtes physionomies de pauvres femmes, qi.i rentraient courbées sous leurs sacs, que de faces patibulaires ! que de figures hasardeuses de pâles gavroches! Tout ce monde, insolent, gouailleur ou plaignard, rapportait sa moisson, qui de pommes de terre, qui de poireaux et de choux, qui d'artichaux et autres légumes. Tel jour, ils étaient quatre à cinq mille, les dimanches particulièrement ; tel autre, on n'en comptait que ciiKf ou six cents, les habitués, la lie de la population. Des revendeurs, plus éhontés peut-être que ces misérîibles,
les guettaient au passage, et leur achetaient leur tas, moitié force, moitié persuasion, pour un prix minime, et s'en allaient ensuite les revendre fort cher aux bourgeois de Paris. C'est ainsi que les voleurs étaient volés pat cette horde d'exploiteurs. Tout cela, au milieu de cris de jurons, de bousculades ; un indescriptible tohu-bohu, des b'cènes à la Gallot. La garde nationale, qui veillait aux portes, fermait les yeux sur ces trafics, sous le couvert desquels s'est plus d'une fois cachée la trahison. Car ces maraudeurs étaient protégés de messieurs les Prussiens, dont ils traversaient impunément les lignes. A quel prix? on le suppose aisément. La bande ensuite se dispersait dans Paris ; elle allait se défaire, comme elle pouvait, du fruit de ses rapines. Des marchés improvisés grouillaient au miUeu des plus belles places de Paris, et tous les jours je passais, rue des Martyrs, à travers des rangées de choux, de navets, de carottes, de lapins, que se disputaient les ménagères, avec force cris, qui dégénéraient parfois en querelles et en coups de poing. Un trait qui en dira plus long que quoi que ce soit sur ce côté de l'histoire du siège : On a vu, huit jours durant, en plein boulevard des Italiens, devant Tortoni, une revendeuse étaler des navets et des poireaux sans étonner ni scandaliser personne. Le spectacle semblait tout naturel !
Ceux auxquels on était habitué jadis avaient disparu. J'ai déjà conté comment les théâtres avaient été fermés par ordre de la police. Ce fut une question de savoir si on les rouvrirait ; les journalistes l'agitèrent longtemps, devant le public, avant qu'on s'arrêtât à un parti. Les uns disaient que ces réjouissances étaient mal séantes
au milieu de ce deuil universel ; les autres soutenaient que le Parisien a besoin de spectacles, que la joie lui relève le moral, que la réouverture de quelques théâtres serait une sorte de défi jeté aux Prussiens, et comme une bravade de gaieté, ce qui était tout à fait dans les traditions françaises; qu'il serait facile d-e choisir des pièces en harmonie avec le sérieux de la situation ; qu'on donnerait ainsi du pain à toute une classe de pauvres gens, employés, costumiers, gagistes, qui se trouvaient sur le pavé, sans parler des artistes mêmes, dont la position était également cruelle. Dans beaucoup de théâtres, le foyer avait été converti en ambulance. Qu'importe ! répondaient les partisans de la réouverture. Le public n'ira pas au foyer, et il n'en sera pas davantage.
Ils l'emportèrent à la longue. Ce ne fut pas précisément parce que leurs raisons étaient les meilleures ; c'est que Paris s'ennuyait ; c'est que le blocus une fois commencé personne n'en prévoyait la fin, et qu'on songeait avec horreur à la quantité de journées vides qu'il faudrait traverser. Le seul expédient dont on s'avisa pour corriger la prétendue inconvenance qu'il y avait à ces représentations, fut de les afficher au profit d'une bonne œuvre. Un jour, c'était pour les blessés, un autre pour les orphehns, un autre pour les cantines municipales ; chaque bataillon organisa une matinée ou une soirée, dont le produit fut destiné à l'achat d'un canon ou d'une mitrailleuse. Ce fut M. Pasdeloup qui donna le signal, en ouvrant des concerts populaires, le 23 octobre. L'abbé Duquesnay se chargea de désarmer les susceptibilités les plus délicater., dans une allocution qui fut très-goûtée et fort applaudie. L'orchestre attaqua ensuite
la symphonie en la de Beethoven, et quand il vint à Pandante, l'effet de cette phrase si douloureuse, si poignante, sur l'assemblée tout entière fut inexprimable. Des larmes montèrent à tous les yeux, et je ne crois pas que jamais le chef-d'œuvre du maître ait été plus vivement senti que ce jour-là. Toutes les cordes de notre âme vibraient à l'unisson.
Le directeur de l'Opéra donna tous les dimanches des soirées musicales, où il mêla aux plus beaux morceaux de la musique symphonique des fragments d'opéras célèbres, et ces séances furent suivies d'un public trèsnombreux et très-assidu. La Comédie Française rouvrit également, sous le patronage de M. Legouvé, qui inaugura ces matinées littéraires par une conférence sur l'alimentation morale durant le siège de Paris. Ces représentations avaient une physionomie toute particulière. Éclairage sombre, public de gardes nationaux et de femmes en robes montantes ; sur la scène, point de décors ; les acteurs, presque tous en toilette de ville ; et à travers des fragments de pièces du répertoire classique, quelques odes de circonstance, improvisées par de jeunes poètes, MM. Bergerat, Delpit. Abraham Dreyfus, sans oublier Banville, qui s'amusait à conter, jour par jour, dans la langue des dieux, nos tristesses, nos joies, et les curiosités de nos émotions les plus diverses. Dans la grande avant-scène, autrefois loge impériale, les blessés convalescents assistaient au spectacle, et tous les yeux se tournaient vers eux avec attendrissement. Il y avait des visages pâlis par la fièvre, des bras en écharpe, des têtes entourées de linge, et parfois, quelque noir enfant du désert, dont les
yeux étincelaient dans l'ombre, comme ceux tVun lion, son compatriote. Et cependant, à quelques pas de là, de pauvres diables souffraient et mouraient sur le lit de douleur de l'ambulance. Le contraste de ces plaisirs mondains et de ces douleurs navrantes a été rendu à merveille par Théophile Gautier, contant dans le Moniteur sa visite aux blessés du Théâtre-Françai'^, un jour de représentation :
a En passant par le couloir, qui mène de la scène à la salle, nous rencontrâmes deux religieuses, deux sœurs hospitalières, dont l'une demandait à l'autre : « Oii donc est la sœur Madeleine ? — Au Théâtre du Palais-Royal, répondit la sœur interrogée, du ton le plus naturel du monde. Au moment même oii passaient les sœurs, débouchait du foyer des acteurs Basile, avec sa longue robe noire, son rabat blanc, et ce bizarre chapeau que les prêtres espagnols portent encore. Il s'effaça contre le mur, saluant de la façon la plus respectueuse. On jouait un acte du Mariage de Figaro, C'était un pur hasard, vous le pensez bien. Mais n'accuserait-on pas d'invraisemblance un auteur qui risquerait un tel contraste? Quelle série étrange d'événements vertigineux n'a-t-il pas fallu pour faire se coudoyer le Basile de Beaumarchais et de vraies religieuses dans un couloir de la Comédie Française ! La chanson de Déranger, l'Actrice et la Sœur de Charité, nous revenait en mémoire ; mais ici la réaUté est au-dessus de l'invention, car ce n'est pas dans l'autre monde que la rencontre a heu. Rien de plus convenable et de plus décent que les rapports des comédiennes et des relineuses. Les artistes de la Comédie Française sont de
vraios dames, eV elles ont pour ces saintes filles la vénération qui Ifcar est due et qu'elles méritent si bien... Au retour, nous ne retrouvions plus notre route. Des corridors, des couloirs, des passages avaient été ] jarres pour séparer l'ambulance du théâtre, et nous fûmfs ()})]igé de demander notre chemin à une sœur, qui nous remit avec beaucoup d'obhgeance Jans la bonne voie, et nous accompagna jusqu'à la dernière porte. Un feuilletoniste ayant pour Ariane à travers le dédaie du ThéAlre-Français une brave sœur hospitalière, n'est-cepas là, comme disaient certains journaux, un signe des temps ? *
Un autre, plus étrange encore, ce fut l'apparition des Châtiments sur la scène : les CliûtimentsJ ce livre proscrit, (pii circulait en cachette de main en main, et qui, saisi chez un répubUcain, se tournait en accusation contre le détenteur, cette effroyable satire du régime ImpéiMal, toute pleine de personnahtés et d'invectives, la plus virulente qui ait jamais été écrite à aucune époiiue, contre aucun tyran. On fermait jadis les portes pour la liie entre amis ; les plus beaux morceaux et les plus violents furent récités, en plein théâtre, à la Porte- Saint- Martin, devant trois mille spectateurs ; ils émigrèront do là à la Comédie Française, et se répandirent ensuite dans tous les concerts et spectacles qui s'organisaieîtt de toutes parts. Victor Hugo avait enfin son jour, celui (pi'il avait attendu dix-huit années.
Au premier bruit de l'empire renversé, il était ^ccouru ; toutes les places étaient prises, et il est bien probable, qu'y en eût-il eu quelqu'une de vide, il ne l'eût pas acceptée, ne trouvant que la première digne de lui.
Il avait, après le premier éclat d'un triomphant retour, beaucoup vécu dans la retraite, ne se mêlant point des choses du gouvernement, et refusant son nom à la plupart des manifestations, qui n'eussent pas mieux demandé que de le mettre en avant. Il semblait ne vouloir retirer d'autre fruit de son long exil que le plaisir de voir ses œuvres de théâtre reprises, et ses Châtiments récités en pubUc. C'est le 3 novembre que BerLon lut, devant un auditoire émerveillé, cette admirable pièce de l'Expiation ; que M"^ Favart dit Stella, de sa voix harmonieuse et vibrante, et que Goquelin prêta son organe mordant aux lamentations d'un conservateur à propos d'un perturbateur. Le succès fut immense; on était surpris et charmé d'écouter, en plein théâtre, ces invectives dont Tévénement avait fait des prophéties et qui soulageaient la conscience publique. Ce n'est qu'après, à la réflexion, qu'on sentit l'inconvenance qu'il y avait à traîner ainsi sur la claie, aux applaudissements de la foule, des noms d'hommes qui n'étaient plus là pour se défendre, et que leur titre de vaincus devait préserver de ces outrages. Les représentations suivantes excitèrent un enthousiasme moins vif, et peu à peu les Châtiments disparurent des affiches. En revanche, l'édition qu'en publia Victor Hugo s'enleva très-rapidement à vingt mille exemplaires, en un temps 011 l'on regardait à se payer un simple journal. Les spectacles suivirent la fortune du siège, plus nombreux quand les nouvelles étaient bonnes, et que le vent soufflait à l'espérance ; plus raines, ou même s'arrôtant tout à fait, quand les événements plus douloureux jetaient sur nos âmes le noir crêpe du deuil.
A défaut des théâtres, les clubs offraient une distmction quotidienne à la population de Paris. Cette assimilation irrespectueuse fera sans doute bondii' les promoteurs de réunions publiques et ceux des habitués qui les prenaient au sérieux. Je leur en fais bien mes excuses ; mais tout ce que j'en ai vu, sauf de rares exceptions, m'a paru plus propre à entretenir une gaieté douce qu'à sauver la Patrie. Le grave Journal des Débats s'était fait une sorte de spéciahté de conter toi>s les matins les incidents de ces réunions, et tou: Paris riait à lire ces comptes rendus étincelants de liiahce et de verve.
Le premier en date de ces clubs, ce fut celui de la Patrie en danger^ où régnait Blanqui. Il était situé rue d'Ar-ras, aux environs de la place Maubert. Beaucoup d'autres se fondèrent à la suite, et furent désignés, les uns par le nom des quartiers oii ils logeaient, comme le club de Belleville, qui tenait ses séances dans la salle Favié, et celui de la Cour des Miracles ; les autres, par le nom de la salle dans laquelle ils s'établirent : ainsi le club de T Élysée-Montmartre ; celni des Millc-et-un- Jeux, dafts la rue de Lyon ; ceux de la Porte-Saint-Martin et les Folies-Bergère ; d'autres enfin, par une appellation qui résumait leur programme politique, comme celui de la Délivrance j qui s'installa dans la salle Valentino ; celui de la Résistance, qui choisit celle de l'Alcazar, et enfin celui de la Vengeance, qui porta ses pénates boulevard Rochechouart. Ajoutez à cette nom.enclature les clubs du Pré-aux-ClercSy du Casino-Cadet, de l'Ecole-de- Médecine, des Percherons et de la Réunion, vous aurez la liste à peu près complète des clubs cpii vécurent d'une vie plus ou moins intense, plus ou moins agitée durant
' ■■■■ siège : une quinzaine au plus en tout. Nous sommes (Oi'nde 1848, oii Paris comptait 189 clubs en plein exercice. C'est qu'aussi le nombre des questions à mettre à l'ordre du jour était assez restreint. Celle de la Commune défraya, un mois durant, la plupart des clubs ; mais quand elle eut été bien et dûment enterrée à la suite de l'échauffourée du 31 octobre, il ne resta plus que la défense de Paris et l'alimentation à discuter ; maigre pitance pour des réunions qui duraient trois heures et se tenaient tous les soirs ! Les incidents de la vie politique étaient rares et ne fournissaient guère aux orateurs. Il arrivait bien souvent que le président faisait un appel désespéré : Personne ne demande la parole ? et la salle entière se taisait. C'est que les gens qui se mêlaient de parler n'avaient pas toujours beau jeu. Le public avait peu à peu formé son goût, et il supportait plus impatiemment les orateurs qui l'ennuyaient; il se laissait moins aisément prendre aux phrases ronflantes ; beaucoup qui avaient commencé, grâce à leur voix puissante et à une intarissable faconde, par avoir quelque succès, s'étaient vus ensuite siffles et hués ; ils ne s'y frottaient plus guère. J'ai vu périr ainsi, faute d'orateurs, un club sérieux, celui de la Porte-Saint- Martin, qui avait été fondé par le parti bourgeois libéral. M. Desmarets en était le chef, et derrière lui marchaient M. de Pressensé, le pasteur; M. Yung, des Débats \ M. Goquerel, M. Leberquier, avocat distingué, et d'autres encore. Ce club ouvrit, au milieu d'une grande affluence et dura trois semaines, réunissant tous les soirs le même public dans une salle toujours comble. Il s'éteignit un jour faute de questions et d'orateurs. Ces messieurs se lassèrent d'être sans cesse sur la brèche ; le public
avait fini par devenir trop délicat, et n'accepter plus rien qui ne fût sensé et suffisamment dit. L'héritage de ce club défunt fut recueilli par celui de la Délivrance^ que fonda, quelque temps après, notre confrère Vrignaut, le rédacteur en chef de la Liberté. 11 y, conserva les mêmes traditions d'honnêteté dans les idées et de bon goût dans le langage : les premières séances furent très-brillantes; mais le succès ne tarda pas à en décliner, et j'ignore s'il pourra, lui aussi, tenir jusqu'au bout.
Parmi tous ces clubs, celui des Folies-Bergères avait sa physionomie à part ; c'était le club fantaisiste par excellence. Gomme il était situé à deux pas du boulevard Montmartre, dans un quartier central, nombre de Parisiens parisiennant y allaient, le soir, en guise de passetemps, y fumer un cigare, et ils n'avaient pas tardé à y porter cet esprit de blague qui est le fond de tout boulevardier. On y tournait tout en raillerie ; il s'engageait des dialogues impossibles entre les orateurs et le pubUc; j'ai vu là de bien bonnes scènes : les unes sérieuses, les autres bouffonnes, tandis que le président agitait désespérément sa sonnette pour rétablir l'ordre.
Tous les autres clubs appartenaient, comme on pense bien, au parti le plus avancé. Peut-être y avait-il des nuaHces dans ces rouges , mais nous ne les distinguions pas très-nettement. On y parodiait avec un sérieux imperturbable les violences de 93. Les motions les plus insensées et les plus burlesques y étaient apportées à la tribune par des énergumènés qui soulevaient des applaudissements frénétiques. Il n'eût pas fait bon manifester une opinion contraire. On eût été cueilli dans la foule, passé de mains en mains, comme un coHs vivant, et
jeté à la porte. Tous ces gens-là se croyaient des Robespierre et des Marat au petit pied.
C'était à la salle Favié. Un orateur se présente en vareuse de garde national, barbe farouche, visage menaçant, il tire un papier de sa poche et le déploie. Il commence à lire : c'est la condamnation à mort (condamnation par contumace) qui a été prononcée à l'unanimité par le club voisin contre le traître Bazaine et ses complices, Canrobert, Lebœuf et Coffinières. L'orateur invite tous les citoyens de Belleville à la confirmer. Toute la salle se lève, et la condamnation à mort est confirmée par acclamation. Il reprend alors la parole et ajoute que les citoyens sont invités à exécuter eux-mêmes la sentence. Cette proposition jette un froid. Abordant ensuite la question sociale et reUgieuse, l'orateur déclare que le moment est venu de remplacer la théologie et la métaphysique par la géologie et la sociologie ; et s'emportant peu à peu au souffle de l'indignation, il frappe du poing sur la table et s'écrie : t Je ne crains pas la foudre, citoyens ; je hais le Dieu, le misérable Dieu des pi-êtres, et je voudrais , comme les Titans, escalader le ciel pour aller le poignarder. » Cette seconde condamnation à mort obtient un peu moins de succès que la première ; cependant quelques fidèlee applaudissent : « Faudrait un ballon ! » crie une voix gouailleuse. Les fenKiies se regardent effarées. Après cette escalade titanesque, l'orateur effectue sa descente, il va s'abattre au milieu des bataillons de guerre de la garde nationale.
Cette scène, prise au hasard parmi tant d'autres, peut donner une idée de sottises qui se disaient couramment dans ces clubs. Je ne voudrais pas les condamner trop
sévèrement; car je n'ai pas suivi bien exactement ces réunions; je n'ai assisté qu'en curieux à- deux ou trois de ces séances, et ne les connais que par les spirituels comptes rendus des Débats, qui s'en amusaient. Si pourtant il est permis de juger un arbre à ses fruits, il ne me paraît pas que les clubs révolutionnaires aient mis la moindre idée juste en circulation, qu'ils aient exercé sur les esprits une action utile, et contribué en rien aux intérêts de la défense. Ils ont fait plus de bruit que de besogne. Du reste le parti dont ils étaient les organes était beaucoup moins nombreux que ne le croyait la bourgeoisie, dans ses effarements de terreur. Et la preuve, c'est que la Patrie en danger, le journal de Blanqui, fut obligé de disparaître faute d'acheteurs.
Gomme il faut que Paris soit toujours la ville des excentricités, il s'y fonda un club de femmes, où les hommes n'étaient admis que comme spectateurs. Le président était une présidente, les assesseurs des assesseuses. J'ignore s'il tint plusieurs séances. Le récit de celle qui eut lieu au gymnase Triât, dans le courant d'octobre, amusa tout Paris. Le citoyen Jules Allix, secrétaire du comité de ces dames, y soutint deux proposition s : 1 : première, c'est que les femmes devaient être armées pour aller aux remparts; la seconde, c'est qu'elles étaient invitées à protéger leur honneur contre les ennemis, et par quel moyen? Ici l'orateur prit un temps habile, et repartant d'une voix forte • au moyen de l'acide prussique . L'acide prussique ! le citoyen Jules Allix, avec un fin sourire, fait alors remarquer combien il est curieux que l'acide prussique puisse servir à tuer les Prussiens. Puis il entame U description d'un appareil
avec lequel il sera facile de tuer tous les Prussiens, qui entreraient dans Paris. L'inventeur avait appelé cet appareil : le doigt de Dieu! mais le citoyen Jules Allix croit qu'il vaut mieux l'appelé le doigt prussique. Il consiste en une sorte de dé en caoutchouc que les femmes se mettent au doigt. Au bout de ce dé est un petit tube contenant de l'acide prussique. Le Prussien s'approche, vous étendez la main ; vous le piquez ; il est mort. Si plusieurs Prussiens s'approchent, tandis qu'autrement la femme ne sortirait de leur main que folle ou morte, celle qui a le doigt prussique les pique; elle reste tranquille et pure, ayant autour d'elle une couronne de morts. Ainsi parle le citoyen Jules Allix, et les femmes versent des larmes d'attendrissement, et les hommes rient à se tordre. On aborde ensuite la question du costume, et le citoyen Jules Allix va reprendre la parole, pour discuter les avantages de la ceinture hygiénique, quand une voix fait remarquer qu'en sa qualité d'homme le citoyen Jules Allix devrait être exclu du bureau. Le citoyen Jules Allix interpelle le possesseur de la voix et le délie de se montrer. Le possesseur de la voix est un garde national de six pieds de haut, qui saute d'un bond à la tribune. A sa vue éclate un tumulte éprouvantable : présidente, assesseuses, et zouavesses se jettent sur lui, le pincent, l'égratignent, et il ne s'échappe qu'en lambeaux de leurs mains... Ne mettons pas au compte de la population parisienne ces extravagances, qui naissent presque partout des grandes commotions politiques et sociales.
Une autre excentricité qui occupa plus sérieusement l'opinian pubUi^ue, ce fut la croisade entreprise par
certains maires, contre les images du Christ, qu'ils firent enlever des ambulances, et contre les écoles des frères de l'école chrétienne, qu'ils fermèrent de leur autorité. M. Mottu, le maire du 11* arrondissement y a attaché son nom. La question fut passionnément discutée dans les clubs, et souleva d'innombrables articles de journaux. L'autorité donna tort à M. Mottu qu'elle destitua. Elle ne fît en cela que suivre le mouvement de l'opinion publique, qui s'était énergiquement prononcée contre ces mesures au moins inopportunes. Il ne resta rien de toute cette agitation; les classes reprirent, comme à l'ordinaire, aussi bien chez les frères et les sœurs, que dans les lycées ; M. Jules Simon, le ministre de l'instruction publique, écrivit une belle circulaire pour dire qu'au-dessus de ces vaines tempêtes de la politique devaient planer les soins de l'éducation et do la science, et, en conséquence, il décida que l'Institut enverrait par ballon un de ses membres, chargé d'observer l'éclipsé totale de soleil, qui devait être visible en Algérie. Le savant partit ; mais nous croyons que le ballon où il s'embarqua est précisément celui qui nous a été signalé par un journal anglais comme perdu sur l'Atlantique.
C'est durant cette période que fut définitivement réglée l'organisation de la poste, qui envoyait nos lettres pai' ballon, et nous en rapportait les réponses — trop rares, hélas ! et trop courtes, par un service de pigeons
messagers . Le gouvernement établit une grande fabrique de ballons, de façon à en avoir toujours un prêt à partir, aussitôt que le vent serait favorable. C'était de jour aux premiers temps de siège que ces ballons prenaient leur vol, mais on ne tarda pas à s'apercevoir que les Prussiens avertis de l'heure du départ en guettaient le passage et lançaient sur l'aérostat ou des fusées incendiaires, ou des balles de fusils à longue portée, dits .fusils de rempart. On se résolut donc à ne plus partir que de nuit. C'était presque toujours dans une gare que les aérostats étaient gonflés et s'envolaient : gare du Nord ou d'Orléans. Jamais ceux qui ont ' assisté à ce spectacle ne l'oublieront de la vie. Au milieu d'une vaste cour, le ballon, à demi gonflé, se démène furieusement sous l'effort de la rafale ; il est en taffetas jaune, et les lanternes à réflecteur des locomotives jettent sur la route des lueurs fantastiques. Tout autour s'agitent, dans l'ombre, des hommes que l'on prendrait pour des démons, s'acharnant à quelque œuvre infernale. Dans up coin, le directeur des postes, M. Rampent, th'e sa montre, d'un air soucieux, interroge le vent, et semble demander conseil à l'aéronaute, M. Godard, avec qui il cause à voix basse. Il est évident qu'il y a danger, trois hommes doivent partir ; un voyageur, dont le nom est un mystère. Il est enveloppé de fourrures ; il se promène inquiet et pâle, et tâche, quand il se sent regardé, de faire bonne contenance. Un marin, il fume insouciamment sa pipe ; on sent qu'ii montera dans la nacelle, du même cœur indifférent et résolu dont il saute à l'abordage. C'est affaire de service. Un employé des postes, il est trèsoccupé; le fourgon des imprimés vient d'entrer; c'est
lui qui transporte les précieux sacs et les dispose autour de la nacelle. Cinq petites cages arrivent, Contenant trente-six pigeons; des pigeons adorables, des noirs, des blancs, des dorés, des pigeons qui ont des noms de victoire : Gladiateur, Vermouth, Fille-de-'Tair. C'est le propriétaire lui-même qui les apporte, et veille à leur installation. Au moment de partir, on s'aperçoit qu'aucun des voyageurs n'a songé aux provisions ; on court, on se fouille, on fmit par réunir trois petits pains, deux tablettes de chocolat et une bouteille de vin. Ce retard a eu son bon côté. Un aide de camp entre tout essoufflé : Une dépêche du gouverneur ! L*aéronaute îa prend ; la nacelle est fixée; on entend le sacramentel : Lâchez tout! Le ballon s'élance d'un bond, il penche sous l'effort du vent, qui le courbe avec violence. C'est une seconde d'émotion inexprimable ; nous sommes tous, là, retenant notre souffle, les yeux fixés sur cette masse noire , qui se rabat dans une convulsion effroyable. Sera-t-elle brisée? non, elle s'élève, et à peine le ballon a-t-il dépassé le toit vitré de la gare, que déjà la nuit s'est refermée sur lui; il se fond en quelque sorte dans Tobscur brouillard. — Adieu! adieu! nous crient les voyageurs, et nous leur répondons par des souhaits de bon voyage, en agitant nos chapeaux. — Vive la France!
Les pigeons qu'ils emmènent avec eux nous reviendront bientôt, à moins que le froid, la brume, l'épervieï ou la balle d'un prussien ne les arrête en route. Chacun d'eux apportera, hé par trois fils à une des plumes de sa queue, un léger tube, oii se trouvera roulé un petit carré de papier de quarante milHmètres sur trente millimètres. C'est la réduction microscopique, par la photo-
graphie , d'une composition typographique ordinaire. Cette petite planche , à peine Hsible avec un verre de loupe très-puissant, ressemble assez à un journal sur quatre colonnes. Celle de gauche contient uniquement cette mention :