CHAPITRE PREMIER
AVANT LE SïEGE.
C'est le 19 juillet iR70 que la guerre fut déclarée à la Prusse.
«Je me souviens que le 22 ou le 23, dînant en bonne et nombreuse compagnie, comme on vint à parler de la campagne qui commençait •— il n\y avait guère à ce moment d'autre sujet de conversation — un des convives, qui nous avait écoutés longtemps en silence, tandis que nous contions nos espoirs et nos chances de succès, nous interrompit d'une voix grave:
6 LE S1I^:GK I)K paius.
— Messieurs, noui^ dit-il, je connais beaucoup l'AUemaj^ue ; j'y ai vécu des années ; je sais parfaitement ses forces et les nôtres. Je vous fais la gageure qu'avant deux mois les Prussiens seront, en armes, sous les murs de Paris.
Ce ne fut qu'un haro sur le prophète de malheur ! On le traita de mauvais Français, de Prussien, d'espion vendu à Bismark. Il fut houspillé de la belle façon, par des gens en humeur de rire, et qui ne voyaient, dans cette boutade, que le paradoxe d'un boulevardier qui s'amuse. Il est certain qu'à ce moment-là l'idée (lue Paris pût jamais être assiégé, cette idée bizarre, impossible, invraisemblable, ne s'était présentée à aucune imagination, de ce côté du Rhin. Nous avions beau être avertis chaque jour, par nos fortifications, du sérieux de cette éventualité, jamais nous n'avions regardé ce long rang de talus, couverts d'herbes fraîches, que comme un lieu de promenade, destiné à égayer le tour de la ville ; et les placides bastions, avec leurs canons inoffensifs, nous faisaient l'effet de ces braves gardes nationaux qui montaient, pour la forme, avec un fusil désarmé, la garde à Tétat-major de la place Vendôme. Et puis, Paris ! c'était pour nous la ville sainte, la capitale de la civilisation, et, comme disaient les Grecs, le nombril de la terre ; qu'on osât y toucher jamais, c'était un sacrilège, dont il ne pouvait tomber dans la pensée qu'aucun peuple se rendît jamais coupable !
Ah ! Berlin ! c'était une autre affaire 1 Nous trouvions tout naturel d'y ehlrer, apt*èstt*oiBou quatre grandes victoires, tambour battant et enseignes déployées. M. de Girardin venait d'écrirej dans un article qui fui célèbre au moins huit jours, qu'il nous Mlttit reconduire ces vandales, à coups de crosse dans le doë, jusqu'à Bel'lin. Il exprimait en parlant ainsi, sous la forme vivo du journaliste, une idée qui était toutrt parisienne, xle ne ôpois pàë que la guerre eût été dès l'abord tfès-populaire chez nous. Mais domme on la savait inévitable à une époque plus ou moins éloignée, on s'y était résigné \\\r :
LE SIÈGE DR PAhlft. 7
— Autant vaut touf de suite, s'était-on dit les uns aux auti^es.
La précipitation niùme du g:ouvernement avait rassuré les esprits. En voyant sur quel frivole prétexte il avait poussé les choses à l'extrême et brûlé ses vaisseaux, on avait naturellement pensé qu'il se sentait absolument prêt, et Ton croyait que ce serait une affaire lestement menée, et qu'on serait à Berlin avant l'hiver.
— A Berlin ! à Berlin !
C'était le cri dont on accueillait les régiments qui traversaient Paris pour se rendre en Alsace, et iW chantait la Marseillaisey en les accompagnant aux gares des chemins de fer, et Mourir pour la Patrie, et La victoire en chantant nous ouvre la harrwre, et la Casquette au père Bugeaud^ et tous les chants patriotiques connus.
Était-on de bonne foi avec soi-même ! SoUhaitait-on aussi vivement la guerre qu'il Teût semblé, à n'entendre que les braillards de la rue ? C'est un point qui n'est pas encore bien éclairci. Je crois qu'une fois le gant jelé, le gros de la population s'était abandonné, sans trop de réflexion, à cette humeur belliqueuse, qui est le fond de tout bon Français. On ne hait pas, che« nous, de cueillir des lauriers, et l'exemple des guerres pré cédentes, qui toutes avaient été assez vite et assez glorieusemehi terminées, ajoutait encore à la confiance que nous avions en notre supériorité militaire. Notre invincible armée ! nos braves soldats ! nos vieiix généraux d'Afrique ! On n'entendait que ces mots sur le boulevard et dans les rues, et il n'était si pacifique bourgeois qui ne sentît l'odeur de la poudre. Quelquesuns se précautionnaient déjà de drapeaux et de lampions.
Dans les théâtres, c'était comme un mot d'ordre. A peine le rideau tombé sur le spectacle du jour, vingt voix, trente voix, cent voix, criaient à pleins poumons : La Marseillaise ! L'administration, qui s'attendait à cette quotidienne manifestation d'enthousiasme, avait tout préparé pour y satisfaire. La
8 LR Sir:GK DE PAhiS.
toile se reJevait, et l'un d(is artistes du théâtre entonnait l'hymno patriotique. Aux premières mesures, un sjjectateur ne manquait jamais de jeter d'un ton de commandement le Debout! debout ! Toute la salle se levait à cette injonction, et reprenait le refrain en chœur.
Cette cérémonie, qui se renouvelait tous les jours, eut un caractère grandiose la première fois qu'elle naquit de l'élan spontané de la foule. C'était à l'Opéra. L'arficho ne portait point que la Marseillaise dût être exécutée ce soir-là. Mais tout Paris, le Paris des artistes et du grand monde, savait que, si le public l'exigeait trop vivement, madame Marie Sass était prête h la chanter. Au troisième acte de la Muette y après que le beau chant : Amour sacré de la Patrie eut tendu les cordes de nos âmes, ce ne fut qu'un cri de l'orchestre aux combles du théâtre: La Marseillaise! la Marseillaise! L'hymne sacré commença. Debout! cria une voix claire et perçante, que tout le monde reconnut pour être celle de M. de Girardin. Le public, comme s'il était secoué d'un choc électrique, se leva tout entier, et une inexprimable émotion traversa la salle. Beaucoup d'hommes pleuraient, les autres n'avaient pas les larmes loin des yeux.
Ce n'était pas à vrai dire une opinion ([ui se manifestait ; cçtte foule n'en avait pas de bien arrêtée. C'était plutôt une explosion de sentiment : un sentiment mal défini, très-obscur, mêlé de chauvinisme guerrier et de crédulité niaise. Un petit groupe d'hommes avaient seuls gardé leur sang-froid; seuls il avaient pu calculer, connaissant les ressources des deux nations, les chances de cotte guerre si légèrement déclarée, et ils gardaient, à travers cet universel enthousiasme, un front soucieux et des appréhensions (ju'il n'eussent jamais osé exprimer en public, par crainte d'être lapidés. J'ai connu personnellement qMel'[ucs-:ins de ces hommes, et peut-ètrf» étaient-ils plus nombreux (jue je ne le .supposais alors. Mais ils se taisaient par prudence personm^lk; autant que par néces-
Ij: SII^.GK l)K PAKIS. i)
silé de palriotisme. O qn'on peut affmner, c'est qu*à ce moment ils ne formaient dans la mosse de la population qu'ime miiiorilé imperceptible. Le public français, chez qui le tambour (|ui bat déconcerte si aisément les raisonnements les plus sages, eût penché bien plutôt du côté des blouses Hanches, que la police soudoyait pour entretenir, à force de cris et de chants, dans les rues et dans les esprits, une agitation guerrière.
Ce frémissement belliijueux s'en alla toujours croissant, du 17 juillet jusqu'aux premiers jours d'août. Il se compliqua même bientôt d'une certaine impatience nerveuse, que les conseils des journalistes avaient bien de la peine à conlenir.
— Eh (|uoi î se disait-on, voilà deux semaines que la guerre est déclarée, et nous ne sommes pas même encore à Mayence ! A quoi pensent donc nos vieux généraux d'Afriqu.*, et nos braves soldats, et notre invincible armée? C'était bien la peine d'acheter des cartes, et des épingles surmontées de drapeaux !
C'est pour les Parisiens leur façon la plus ordinaire de prendre leur part des fatigues de la guerre. Ils achètent ime carte — en a-t-on vendu pendant ces quinze premiers jours, des caries d'Allemagne, bien entendu, il n'y en avait pas d'autres! — et, s'armant de longues épingles qui manjuent la position des armées belligérantes, ils les font voler sur le papier. Rien ne les arrête dans l'exécution de leurs plans. Ils franchissent les rivières, et traversent les montagnes, et s'emparent des villes fortes avec une promptitude merveilleuse. Un bon coup d'épingle, et voilà le drapeau tricolore qui flotte sur Trêves, sur Mayence, surCologne.il n'en eût pas coûté davantage de le planter sur les murs de Berlin.-
10 LE SIKC.K I)K l>ARIS.
(^etle iimnîùre d'opérer slii* la carte rst si ^;ilU|»Uî (jiiN^lle trompe généralement le bourgeois de F\ans sur \n difflrnlIV' des marches en campagne. îl ne pouvait se rendre compte du temps qu'ils fallait pour réunir trois cent mille hommes, et les jeter sur TAUemagne. Il se [sentait déjà, aux environs du pre- . mier août, tout hérissé de n'avoir pas gagné au moins une grande bataille. Ah! s'il avait su ce qui se préparait ! Teffroyable désordre de ces troupes, mal commandées, mal nourries, insuffisamment armées, et chez qui Tindiscipline et le mépris du chef sévissaient depuis longtemps, comme un mal endémique !
Ce n'est pas qu'il manquât à l'armée de reporters cap«Tl)les de nous dire la vérité, mais on les écartait avec soin des éint>majors; mais beaucoup n'osaient en croire leurs yeux, et roitiprj^ avec ce préjugé de respect qu'un Français a toujours, quoi qu'il fasse, pour l'uniforme et le drapeau ; mais ceux mêmes qui avaient assez de sang-froid pour voir nettement les choses se fussent fait un scrupule de les dire, et d'apprendre à l'ennemi, en même temps qu'aux Parisiens, le secret de noti*o féelle faiblesse ; nous nagions donc en pleine illusion, et Tannonce d'un premier succès à Sarrebriick ne fit (jue nous confirmer dans la bonne opinion (jue nous avions de nous-mêmes. On s'atnusa bien un peu du rôle qu'une dépêche télégraphique, demeurée célèbre, faisait jouer à l'héritier présomptif du trône ; l'empereur contait a sa femme que le petit Louis avait ramassé une balle tombée à ses pieds, et que le régiment en avait pleuré de tendresse ; le petit Louis ne fut plus dès lors appelé par le peuple de Paris que ïenfanl de la balle. C'était le temps oii l'on riait encore et où l'on faisait des mots !
Deux jours après éclata la nouvelle d'ui;ie grande victoire : c'était un samedi, par une belle journée d'été. Jamais je n'ai rien vu, et ne veirai sans doute rien de tel. Toute une population affolée de joie, et courant éperdue, sans savoir où. On
sp^iM'rail les mains, on RV^tibrassait, «mi plennnit dcjole, sans se connaître. Snr la place de la Bourse, la fouir était énorme ; elle aîîitait, ses; chapeaux en Tair, et criait. On reconnut madame Gueymard dans une voiture découverte, on lui demanda la MarsoJIIniso; elle Tentama de sa voix puissante, et cinquante mille hommes en reprenaieut le refrain en chœur. Toutes les maisons s'étaient, comme par enchantement, pavoisées de drapeaux. Imaginez les manifestations les plus tumultueuses d'une joie qui tenait du délire.
Un heure après, un bruit commençait A circuler que \t\ nouvelle était fausse. Il courut, comme une traînée de poudre, d*un bout à l'autre de la ville. On se précipita au ministère, aux rédactions de Journaux, dans tous les lieux où il était permis d'espérer des renseignements vrais. Il fallut bien se rendre : cette i)rélendue victoire n'était qu'une mystification de M. de Bismark, cjui s'était amusé sans doute A éprouver la crédulité des Parisiens. De l'exlrôme joie on passa tout d'un coupa un excès de fureur qui ne saurait se peindre. La foule eût étranglé les ministres, si elle les avait tenus en ses mains. La déception était trop forte; ce fut comme une explosion de rage, qui finit par se tourner on blagues, ainsi ((u'il arrive toujours à Paris. Le lendemain personne ne voulait avoir cru a ce gigantesque canard! On ne trouvait plus snr le boulevard que des gens qui n'avaient pas été dupes... qui l'avaient bien dit... 0\\ diable l'amour-propre se va-t-il nicher !
Si je me suis arrêté un instant sur cet épisode, c'est que lA^ pour la première fois, il fut possible à l'observateur de bien juger cette population parisienne : comme elle est facile aux effarements subits ; combien elle est crédule, aveugle, emportée, et quel peu de fonds il faut fainî sur son bon sens et sa raison! Elle n'agit jamais que par caprice, et flotte sans cesse, comme un vaisseau sans gouvernail sur tme mer agitée de vents contraires, d'un extrême A l'autre, de la confiai^ce la moins justifiée au décoiu*agement le plus profond. Après ce
12 LK S|k<;K DE TARIS.
c'ourl inslaiit où Paris lut illuminé d*iinc Joie l'olle, il tomba daiiR lo plus extraordinaire des abattcuients. «ravouc que cet nicidont, ijui n*eut pas d'autres suites, ne me donna pas, non plus qu'à d'autres esprits froids, bonne idt'C de la force de résistance que pourrait jamais oppo^^er un tel peuplo au malheur.
Je ne provoyais pourtant point tous ceux qui allaient nous frapper coup sur coup : le général Douay vaincu et tué le 4 à Wissembourg, et le surlendemain 6, cette défaite à jamais déplorable de Mac-Mahon, entièrement détruit à Wœrth, à Freischwiller et à Heischoffen. Par la brèche ouverte, le torrent de l'armée allemande se précipita. Il n'y avait [)as à s'y tromper: c'était Tinvasion.
C'est ce jour, pour la première fois, que les Paiûsiens virent passer devant leurs yeux le spectre du siège de la ville. Ils ne savaient presque rien de la vérité, qui ne leur arrivait alors que par lambeaux incomplets et falsiliés ; ils ne se doutaient guère (ju'à ces trois ou quatre cent mille hommes, lancés sur la France, en succéderaient des centaines de mille autres, que suivrait bientôt toute la population mâle de la vieille Germanie. Et cependant ils eurent comme une vision rajiide dececpii les menaçait.
Ils s'in(|uiétèrent tout de suite de deux mesures à prendre : les fortifications à mettre en état, et les Alleuiands, qui habitaient Paris, à en chasser au plus vile. Mais ce ne fut cju'une idée. Px)ur la population allemande, les économistes prouvèrent doctement que ce serait une grande faute de la renvoyer : (|ui donc balayerait les rues, fabriquerait les bottes, taillerait (les habits, tripoterait les alTaires de la iiaute finance? C'étaient de bonnes ge;is (jue ces buveurs de bière, très-industrieux, très- sobres, cpû nous enrichissaient en faisant leurs affaires, et ce serait inie grosse faute contre les principes édictés par Say que de se priver de leur concoiu's. Ainsi raisonnait l'inllnenl M. (^«hevalier, membre de Tlnstitut, sénateur, Tapotre
LE SIÉliK DK l».\lll>. 13
(lu libre échange et Tange de la paix pet'péluelle ; mais Tinsoucîance naturelle des Parisiens faisait plus encore ({ue ses prédications. Nous sommes ainsi faits : nous crions comme des perdus contre un abus qui nous frappe, et le soir nous nous en allons gaiement au spectacle. On ne tarda pas à oublier les compatriotes de Bismarck. Il est vrai que ce ne fut pas pour longtemps, et (jue leur tour ne devait pas tarder à revenir.
Le souci des fortifications ne dura guère davantage. Les journalistes écrivaient nombre d'articles pour démontrer que Paris ne pourrait jamais être investi à moins de quinze cent mille hommes, — douze cent mille au bas mot ; qu'une place de guerre qui pouvait se ravitailler et consei'ver ses communications libres était imprenable, a moins d'être emportée d'assaut. Quant à l'assaut, nous étions là!... on dénombrait les troupes de secours, et cette vaillante armée de quatre cent mille gardes nationaux qui surgirait de terre, aussitôt que nos chefs frapperaient le sol du pied. Ah ! ils n'auraient qu'à venii»! ils verraient bien...
Nous nous repaissions de ces chimères, que nous prenions alors, que tout le monde prenait pour des réalités. Mais notre passion nous persuadait plus aisément encore que toutes les démonstrations des gens du métier. Nous ne nous demandions |)as précisément s'il fallait faire grand fonds sur ces fortifications sur lesquelles on feignait de compter si fort. Non, nous partions de cette idée, tenace et profonde comme toutes les idées préconçues, qu'il était impossible que l'ennemi arrivât jusqu'à Paris, qu'il l'assiégeât et le couvrît de feux. Cette monstruosité ne pouvait nous entrer dans la cei'velle. Le sol sacré de la patrie s'entr'ouvrirait sans doute et dévorerait les bataillons prussiens, avant ({iie fût consommé cet horrible sacrilège.
11 y a des peuples dontles imaginîitions, naturellement tristes, sont hantées de papillons noirs. Les Parisiens, au contraire.
ont l'esprit toi^ours ouvert aux crédulités et aux espérances. Jamaifi ils ne regardent eu t'aoe la réalité qui leur déplaît ; ils ressemblent à Tautruche, qui se caohe la tête entre deux pierres pour ne pas voir le ohasseur qui la vise. Ils se leurrent jus- (|u*au bout de chimères agréables, et détournent volontiers les yeux des malheurs qu'ils ne i^euvent plus se dissimuler.
C'était dans toute la presse comme un |mrti pris de mensonj^es, qui flattaient la vanité nationale. On ne pouvait guère cacher les progrès des Allemands, et leurs succès répétés, partout où ils rencontraient nos troupes. Mais on s'en tirait par des excuses que l'on tenait toutes prêtes, pour sauver à nos propres yeux notre amour-propre souffrant, Nos défaites étaient plus glorieuses que des victoires, et Ton disait de la journée de Wœrth que c'était un revers triomphant. On exaltait la gloire (le nos retraites, et l'héroïsme des soldats qui les exécutaient.
Un jour Edmond About vint, qui conta naïvement ce qu'il avait vu, après Heischoffen,les troupes de Mac-Mahon en pleine déroute, les zouaves jetant leurs armes, pris de vin et pillant, les généraux qui avaient perdu la tùle, et cent lieues de terrain abandoimées à l'ennemi, sans coup férir, quand il eût sufH de cinq cents hommes déterminés pour disputer les passages à une armée. A cette révélation, ce ne flit qu'un cri contre le malheureux feuilletonniste. On le traita de Prussien. 11 y avait des vérités qu'il ne fallait pas dire, et c'était une trahison de les révéler à l'Europe. Au reste, rien de tout cela n'était exact; il avait mal vu, il exagérait. Comment supposer que les héros de TAlma, de Magenta, de Solférino avaient fui honteusement devant les Pandours?
Pandours! nous les appelions des Pandours, des Huns, des Vandales ; et nous leur versions sur la tête toutes les injures (jue nous fournissaient le vocabulaire et ^histoire; de bonne foi, hélas! combien peu d'entre nous étaieiit capables de se rendre compte des progrès ipie cette i)etile et humble F'russe, ïjui venait de se révéler tout à coup si fi)rmidable, avait faits
LE SiËGt: DK PARIS. 15
lion pas seulejuont dans le maniement des armes, mais encore dans lus sciences et les arts, qui sont Thonneur de la paixl Macaulay, In prudoni; (il sagace obseiTatems avait déclaré dès 18ii] que la monarchie prussienne, le plus jeune des grands Ktats européens, et iiue sa population aussi bien que ses revenus reléguaient au cinquième rang, occupait le second, après l'Angleterre, sous le rapport de Tinstruetion solide, du goiit des arts et do la capacité pour tous les genres de sciences.
Kt il n'était pas même (question de nous ! Macaulay se trompait sans doute, car il ne nous aimait guère, en bon Anglais <iu'il était, et la haine égare. Mais que Ton nous eût étonnés, si Fon nous avait dit ce jugement, porté par un esprit qui passe pour ùtre un des plus impartiaux et des plus profonds de l'Elurope! Nous, la grande nation, au troisième rang! nous qui croyions iixer les regards de l'univers, parce que toute la ijaute vie cosmopohte se faisait habiller à Paris et chantait nos refrains ! 11 fallait que nous subissions bien des désastres encore avant d'accepter, sur notre propre compte, des vérités aussi désobligeantes. Sans compter que ce ne sont peut-être pas des vérités aussi incontestables que semblait le croire Maciiulav!
Le premier moment de stupeur une fois passé, Paris, avec ^élasticité naturelle de son optimisme, rebondit à Tespérance. Le ministère OUivier fut balayé en un jour, et Ton mit à la tète du gouvernement le général Montauban, comte de Palikao. C'était un vieux malin, qui n'eut pas de peine à nous prendre . jiour dupes. Je dirais même, si j'osais me servir de cette locution soldat(îS(iue, (pi'il nous mit tous dedans. Il avait bien vu le mauvais effet (pi'avaient produit sur la i)opulation les vanter'ir.^ <»t l< 'S fanfaroinuides (hi régime tombé; il |»ril avec nillni-
ni LE S|f:(;K l>E PARIS.
nient d'iiabilelé le i-ontre-pietl jusle tJe ce syslème. Il ne donn i plus aucune nouvelle des opérations militaires. Chaque jour, après la séance, il prenait à part deux ou trois de ses familiers, et leur {i^lissait mystérieusement a Toreille des paroles énigma- (iques: « Si Paris savait ce que je sais, il illuminerait ce soir... Chut! » ajontait-il en posant les doigts sur ses lèvres.
— Clnit ! répétait Paris, le même soir, tout bas, du boulevard Montmartre à la chaussée d'Antin.
Et (|uand un membre de la <^^auche, impatienté de ce silence, s'avisait de demander à la Chambre quelques renseignements plus positifs :
— Je ne puis rien dii*e, répondait le ministre, mais tout va bien...
Et si on le pressait trop :
— J'ai à faire. . . il faut que je m'en aille... Ou encore :
— Il m'est impossible de parler davantage ni plus haut : j'ai depuis vingt ans une balle dans la poitrine, et elle m'interdit les longs discours.
Et Ton s'extasiait sur ces façons évasives de répondre : — Quel homme ! il a depuis trente ans une balle dans la poitrine !
Les journaux ne gardaient pas le même silence que Palikao. Il ^'abattait tous les matins sur les kiosques une nuée de récits fantastiques, qui tenaient en haleine la confiance et la bonne humem* des Parisiens. Un jour, on contait que dix régiments prussiens, acculés contre des carrières taillées à pic, avaient été, d'un seul coup, précipités dans l'abîme, et qu'il avait péri vingt mille hommes, entassés les uns sur les autres. — Une elîroyable purée ! Le lendemain, quelques soldats français, qui faisaient semblant de laver innocemment leur linge sur le bord d'un étang, y avaient attiré le gros des forces ennemies, que Hazaine avait ensuite entourées par un mouvement ra}»ide de conversion, et qu'il avait exterminées.
LE SlÉGË D£ PARIS. 17
On calculait le nombre des Prussiens morts depuis le commencement de la guerre: c'était par centaines de mille que Ton «comptait les cadavres. Jamais les Grecs» ces Gascons de l'antiquité, contant les défaites de Xercès, n'avaient fait un aussi effroyable carnage de Perses.
Pai*is dévorait ces histoires. Un de mes amis, honune de beaucoup d'esprit, mais légèrement sceptique, avait le privilège d'en inventer d'inouïes, d'invraisemblables, qu'il avait le plaisir de voir gober aux snobs de ce public crédule. Il en a mis pour son compte une demi-douzaine en circulation; et, comme un jour, après l'avoir entendu conter, do l'air le plus sérieux du monde, une de ses bourdes habituelles, je lui demandais ((uel plaisir il trouvait à cet exercice :
— Moi! aucun, me dit-il, c'est par philanthropie. Voilà des gens qui vont s'aller coucher sur des pensées riantes ; ils feront les rêves les plus agréables du monde ; ils seront heureux jusqu'à demain. Ce n'est donc rien que cela?
Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que je lui ai vu mettre vingt fois la crédulité des Parisiens aux plus rudes épreuves, sans la lasser jamais. Tel est leur penchant à se repaître des nouvelles qui les flattent, qu'il les eût encore empaumés, en leur disant une des Mille et une Nuits de la princesse Shénézarade. Un soir qu'il avait peut-être été un peu loin, un des famihers du bQulevard, qui l'avait écouté, se tourna vers moi, et d'un ton de regret:
— Je sais bien, me dit-il, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans toutes ces histoires; mais c'est égal! ça fait toujours plaisir !
Ça fait toujours plaisir ! Oui, c'est là le mot de l'énigme. L'âpre vérité est cruelle à regarder en face, et il est si doux de se bercer d'illusions consolantes ! Et cependant quelques voix austères glissaient timidement certaines réserves. On aurait pu même, en fouillant au fond des âmes les. plus faciles à l'espérance, trouver je ne sais quel sourd sentiment d'in-
quiétude, qui allait s'accentuant tous les jours davantage.
Le bruit s'était répandu que Bazaine avait été renfermé dans Metz, où il restait bloqué. Si toutes les bonnes nouvelles qui nous arrivaient coup sur coup de la frontière lorraine étaient véritables, pourquoi demeurait-il là-bas, à peu près inactif, au lieu de se replier sur Paris? On envoyait régiments sur régiments à Mac-Mahon, campé à Châlons, et qui s'occupait à y reformer une nouvelle armée. Mais cette armée, composée de pièces et de morceaux, où les mobiles parisiens entraient pour une forte part, n'inspirait qu'une confiance médiocre. Nous les avions vus partir ces mobiles, que le peuple avait, dans un langage familier, nommés les moblots, et leurs allures n'étaient pas faites pour donner foi en leur discipline et en leur courage. Us avaient traversé Paris, débandés, chantant, beaucoup ivres, qui dans des fiacres, qui dans des carrioles et dans tous les véhicules qu'ils avaient pu mettre en réquisition, d'autres à cheval, et la plupart à pied, en tas, sans ordre de marche, sans distinction de grade. C'était plutôt une descente de la Gourtille qu'un défilé de soldats.
Une fois arrivés à Châlons, ils avaient empli le pays des bruits de leurs désordres et de leurs folies. Les rumeurs les plus sinistres nous revenaient à Paris : une fois ils avaient mis le feu au camp ; une autre fois , ils avaient répondu par des cris d'émeute à leur général qui leur parlait d'honneur et de patrie. Ces récits, déjà navrants par eux-mêmes, se grossissaient d'exagérations ridicules en passant de bouche en bouche ; comment résister avec de tels soldats à des troupes exercées et victorieuses?
Ces troupes, on apprenait d'heure en heure leurs progrès à travers les provinces de l'Est. Les villes tombaient l'une après l'autre entre leurs mains, toutes ouvraient leurs portes ; telle grande cité tremblait devant quatre uhlans, qui la sommaient de se rendre. Ces quatre uhlans, on les voyait partout à la fois, prompts et insaisissables, et à leur approche, c'était
Les nouvellistes du boulevard.
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ooinine un suuve qui peut ^^énéral. Les places i'ortes de la Lorraine et de T Alsace tenaient bon rontre cette inondation qui se répandait autoui* d^elles et battait leurs murs ; mais Ten* nemi, laissant des divisions pour en faire le siège, s'avançait toujours, à marches forcées ; ses têtes de colonnes menaçaient déjà la Champagne. Il n'y avait plus à se leuirer de chimères. Sous huit jours, mettons-en quinze, le prince royal déboucherait avec son corps d'armée victorieux dans la plaine de Gennevilliers.
Ce fut la seconde fois que Paris songea sérieusement au siège, en le voyant si proche. Il ne s'en émut pourtant pas encore, autant que l'eussent commandé les circonstances, (iu'espérait-il? qu'atiendait^il ? Je n'en sais rien, et il n'au* rait pas bien pu le dire lui-même. Mais il comptait toujours s»ur un événement imprévu, sur un miracle , sur quelque chose.
Le quelque chose arriva.
On apprit que l'armée de Mao-Mahon, au lieu de barrer le passage aux Allemands, ou de se repher sur la capitale pour livrer une grande bataille sous ses murs, s'ébranlait pour remonter vers le Nord, et, selon toutes les apparences, donner la main à Bazaine qu'elle se proposait de débloquer.
Je ne juge pas ce mouvement stratégique , dont l'effet nous a été si funeste. J'ignore si, poussé plus rapidement, il eût pu réussir. Je ne me connais pas trop en opérations militaires, et n'ai d'autre but ici que de montrer le contrecoup de ces grands événements sur la population parisienne.
iâ LE SIÈGE DE PARIS.
Je ne crois pas me tromper, en disant qu'un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines à cette nouvelle. Il peut se faire que les hommes du métier et les sages politiques aient été consternés de cette détermination, et Ton conte que M. Thiers se jeta aux genoux du comte de Palikao pour le supplier de donner contre-ordre. Je ne parle que des impressions manifestées par la foule ; elle fut enchantée. Le danger s'éloignait et pour ne plus revenir; elle le croyait du moins. On contait avec une satisfaction orgueilleuse le nombre des régiments qui marchaient sous la conduite de Mac-Mahon. Il n'était pas permis d'évaluer les troupes de Bazaine à moins de 180,000 hommes, la fleur do l'armée française ! Que ne devaiton pas attendre de ces deux généraux, dont l'un avait grandi dans sa défaite, dont l'autre était connu par son indomptable énergie autant que par ses talents militaires, et qui s'était, dans ce^ derniers temps, rendu plus populaire encore, en évacuant sur Paris Tempereur et les plumets de son étatmajor.
Ce fut un samedi soir que se répandit dans Paris la lugubre nouvelle d'un grand désastre. Depuis deux jours, Paris avait vécu sur les boulevards et dans les rues, chacun interrogeant ceux qu'il rencontrait : « Eh bien ! qu'y a-t-il de nouveau ? » Les rumeurs les plus contradictoires n'avaient cessé de circuler dans cette foule, inquiète, surexcitée, fiévreuse. On avait appris, à n'en pas douter, qu'une terrible bataille s'était livi'ée aux environs de Sedan, et qu'elle continuait avec des alternatives diverses. Mais le dénoûment dernier ? C'est ce dénoûment qu'on ignorait et qu'on attendait avec une agitation inexprimable. Les kiosques étaient assiégés de mains tendues qui s'arrachaient les journaux ; on montait sur les bancs des boulevards pour les lire à haute voix. Mais on ne formait que des conjectures, qui toutes se détruisaient les unes les autres. Rien de certain, rien de précis. Toute cette foule, sevrée ainsi de renseignements officiels, avait mal aux nerfs. Aux premiers
mots d*une conversation, on se traitait de Prussien ou d*imbécile, et pour un rien on eût échangé des cartes. Les voix étaient brèves, cassantes, les physionomies farouches.
A huit heures du soir, je m*en allai au bureau du Gaulois chercher des nouvelles, si par hasard on en avait reçu. Je vis avec surprise la porte soigneuseipent fermée, et qui ne s'ouvrait qu'avec précaution aux initiés. J'entrai ; la consternation était sur tous les visages. On me tendit un journal, qu'un de nos reporters, qui arrivait à l'instant même de Bruxelles, venait de rapporter dans sa poche. J'y lus, avec un désespoir mêlé de stupéfaction, toute cette histoire de la capitulation de Sedan, vieille déjà de trente-six heures, et que personne à Paris ne savait encore.
— Est-ce possible ! m'écriai-je atterré.
Le doute n'était malheureusement pas permis. Le rédacteur en chef était allé lui-même, le numéro à la main, chez le préfet de police lui demander si le récit était conforme à la dépêche reçue par le gouvernement. Le préfet de police avait baissé la tête. Nous agitâmes la question, si l'on publierait tout de suite une édition du Gaulois, qui répandît la fatale nouvelle. L'un de nous fit observer que rien n'était moins prudent, dans l'état d'exaspération où l'on voyait les esprits, que les bureaux pourraient bien être, dans ce premier moment de fureur, saccagés et brûlés. On s'abstint donc.
Mais la rumeur n'en allait pas moins grossissant à travers la foule. Les détails manquaient à tout le monde; mais que nous eussions subi quelque chose de terrible, cela paraissait certain, cela flamboyait à tous les yeux. Personne ne dormit cette
nuit-là à Paris. La séance du Corps législatif était indiquée pour minuit.
Ah ! si la Chambre, à cette heure dernière, eût fait son de-
» voir, si, envisageant d'un regard ferme la situation, elle eût
tout de suite pris en main les destinées de la France et tiré de
son sein un gouvernement où Paris et la province eussent été
ii LE SII^.GE DK PARIS.
représentés également, que de malheurs nous eussent été épargnés ! Mais c'était écrit, eommr; (Usent les Orientaux. Tout le monde manqua de décision, ai Ton remit au lendemain \e> mesures à prendre.
Le lendemain, c'était le dimanche 4 septembre. La République était flaite.