‹ Le siége de ParisChapitre 15 sur 18 · SU · texte numérisé non relu

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merveilleuses el des puissances tout à fait personnelles et imprévues.

Ce soir, on lit sur les murs de Paris la proclamation suivante:

« Au moment où l’ennemi redouble scs efforts d’intimidation, on cherche à égarer les citoyens de Paris par la tromperie et la calomnie. On exploite contre la défense nos souffrances et nos sacrifices. Rien ne fera tomber les armes de nos mains. Courage, confiance, patriotisme !

Le gouverneur de Paris ne capitulera pas!

G janvier 1871.

Le (joiivenuur de Paris, Général Tuociiu. »

On entend le bruit incessant des obus, des .

canons, bruit tantôt sourd, tantôt déchirant, selon la distance où l’on est des bombes qui éclatent.

A neuf heures, le silence est extraordinaire ; ni voiture, ni passant sur le boulevard; pas d’autres bruits que les bruits du bombardement!

11 dégèle, le ciel esf noir, les rues sont boueu-

7 JAiNVlEU.

ses, humides, f^lissanles. On ne trouverait pas un fiaCre à prix d’or.

Tout est dramatique : le temps, le lieu, l’action. Nous pourrions, en ce moment, dans nos lettres, dans nos journaux, parler le langage des grandes situations de l’histoire, sans qu’on ait le droit de nous reprocher d’ètre juchés et déclamatoires. Si les capitales de l’Europe se demandent quel air, pendant ce bombardement, a ce Paris si gai, si spirituel, si léger, répondons-leur: « Paris est lier d’ètre bombtirdé ! regardez-le, voyez son calme, son courage, et tâchez de l’égaler! »

7 et 8 janvier.

Le bombardement continue. Les histoires les plus navrantes circulent. Dans la nuit du S au 6, il y a eu beaucoup de morts. Une mère, en rentrant chez elle, n’a retrouvé que des lambeaux de scs deux enfants. Au quatrième étage

l.E SIÉ(iE DE PAUIS.

(l’uiie maison, une famille a été broyée, père,

' mère, jusqu’à la nourrice, et une petite fille de six mois est restée suspendue dans son berceau à quelques millimètres du précipice ouvert par l’obus.

Ces deux jours-ci, on recommence à parcourir les quartiers bombardés. Je suis allée moi-même rue des Écoles, où est l’appartement de mon père, et, par lame du Cherche-Midi, au ministère des travaux publics. Bien des gens qui n’affronteraient pas un coup de fusil courent après les obus et assistent tranquillement à leur explosion.

Des bombes sont tombées rue du Bac, jusqu’en face des Missions-Étrangères. Rue Madame, quatre obus ont éclaté dans la môme cour. En traversant une place, j’ai entendu un gamin dire à son camarade ;

— Je te dis qu'elles tombent de ce côté-ci, les abuses! Tu vois bien les trous, c’est le bon endroit !

M. de Reims, qui est très-lié avec le commandant Potier, l’auteur de nos canons de sept^ me disait que celui-ci s’étonne de la violence du

bombardement. Les Prussiens, d’après lui, ont usé 40,000 kilogramiTips de poudre' sur le plateau d’Avron, et ils tirent sur Paris comme pour épuiser leurs provisions de siège.

Nous sommes toujours convaincus que l’absence de nouvelles et la suppression des journaux anglais et américains par l’ennemi sont la meilleure preuve de nos succès en province. Les Prussiens nous bombardent, donc ils ne croient pas avoir le temps d’attendre que la famine ouvre nos portes. Ils se hâtent d’employer leurs plus grands moyens de contrainte pour nous forcer à une capitulation immédiate.

Lo froid me rend folle. Il me semble que ma tète va éclater comme un vase congelé.

Du 9 janvier au 14.

Je m’éveille après un cauchemar horrible.

Depuis six jours, il me semble que toutes les bêtes à mille pattes du monde entier ont tra-

versé ma cervelle, s’y sont accrochées, et qu’il a fallu les arracher une «à mne en ouvrant chaque fois les soudures de mon cerveau.

J’ai vécu pendant six jours enfermée, sans lumière, incapable de lire, d’écrire, d’entendre. On m’a dit les bonnes nouvelles de la province envoyées par Gambetta, et je ne les ai pas comprises! Je ne percevais qu’une chose: les sons, parce qu’ils ajoutaient à ma souffrance. Le bruit de chaque obus ennemi a frappé sur ma pauvre tète comme un coup de marteau. Que MM. les l ‘russiens piétistes soient conteids ! Ils ont torturé, avec leurs bombes, aussi cruellement que l’eût fait la sainte inquisition, l’une des Françaises qui les hait le plus!

Je suis si faible encore que je ne puis rassembler mes idées.

Adam, qui a été inquiet de moi, est tout triste, malgré les bonnes nouvelles de la province.

Ce Gambetta prend des proportions de colosse, avec ses larges épaules qui ont toujours l’air de soutenir un monument. Il est la cariatide de notre France.

10 janvier.

15 janvier.

Je suis broyée, vaincue par la douleur. Je n’ai vu personne depuis une semaine.

Impossible de dormir, de reposer môme un instant. Les Parisiens n’ont pas dormi depuis dix jours. Le bombardement est effroyable.

Comme j’ai bien fait de ne pas garder ma fdle auprès de moi! Les femmes de Paris, qui assistent au siège, payeront chacune, un jour ou l’autre, le tribut de souffrances que je viens d’acquitter.

16 et 17 janvier.

Le bruit de la trahison de M. Schmitz a couru. Ce général dont le nom allemand est désagréable à lire, et qui signe toujours : P. O. (par ordre) Schmitz, ce qui l’a fait surnommer Pot-Schmitz, est malveillant pour la défense, grognon dès

l.K SIÈGE DE PAÏUS.

qu’il s’figit de la garde nationale, fécond en entraves lorsqu’on projette une sortie. M. Trochu, CO matin, a répondu dans VOfficiel aux accusations qui circulent sur le général Schmitz. Cette réponse est piteuse. M. Trochu y affect»fdes indignations de réactionnaire, il en parle le sot langage, il en écrit le mauvais style, il en emploie les rengaines, comme celle-ci, qui est bien usée : « Je ne recherche que l’approbation des honnêtes gens ! »

1 8 janvier.

Les bataillons de guerre de la garde nationale ont défilé depuis sept heures du matin jusqu’à quatre heures du soir sur le boulevard, sac au dos, leurs tentes sur des charrettes. Ils croient qu’on les conduit à une attaque décisive. La foule est énorme sur leur passage. Ils marchent, musique en tête, heureux d’agir, résolus à tout tenter dans ce dernier effort pour sauver notre

18 JANVIEK.

Paris. Les bataillons sédentaires eiccompagnent leurs bataillons de guerre jusqu’aux portes.

A l’état-major de la garde nationale, on est convaincu que les compagnies de guerre se débanderont, s’affoleront aux premières décharges de l’artillerie prussienne. Tout Paris est certain du contraire. Des hommes qui, un à un, ont ce patriotisme, et qui, dans les rangs, ont cette fermeté d’allures, cet air martial, se comporteront comme de vieux soldats. C’est dans la garde nationale qu’est aujourd’hui le vrai courage de Paris, la volonté de vaincre, le meilleur élément de la défense, la seule force qui, habilement combinée avec les. forces de la province, peut devenir l’instrument cle notre délivrance.

Ils partent, où vont-ils? Tous s’engagent dans les Champs-Elysées et se dirigent vers le mont Valérien.

J’ai une seconde lettre de ma fdle, qui m’est venue par un ami de M“® Sand. Alice me dit que tous les regards se tournent vers Paris. On espère en lui pour sauver la France. Que signifie cette phrase? Et la province vers laquelle tous

les regards des Parisiens se tournent? Nous espérons en elle aussi pour sauver la France.

Peut-être la province et Paris, dans leur ardeur patriotique , se trompent-ils mutuellement et font-ils un chassé croisé d’espérances. Qu’importe, après tout, si notre foi réciproque nous soutient et nous encourage à continuer la lutte à outrance?

* t9 janvier.

L’action est engagée. On se bat. La garde nationale est au feu depuis six heures du matin. M. Cernuschi vient chercher Adam, et ils partent pour le lieu de la bataille.

A deux heures, une de mes amies entre chez moi et me crie : « Bonnes nouvelles ! Montretout a été enlevé à dix heures, on se bat sur Garches et à la Jonchère, les Prussiens ont été surpris et repoussés partout! »

Elle me raconte que le directeur de l’École

des ponts et chaussées, M. Léonce Reynaud, a trouvé un système de télégraphie extraordinairement ingénieux, que la clef de ce système est partie avec le dernier ballon, et que déjà M. Trochu a eu des nouvelles par ce procédé.

Mon amie est liée avec l’amiral Saisset, qui vient de perdre son fils unique ' broyé par un éclat d’obus, et qui disait hier ; « Je puis me consoler de la perte de mon fils, tué pour la France, mais c’est à la condition de tremper tous les Jours mes mains dans le sang prussien. » L’amiral voit un obus tomber à ses pieds l’un de ces derniers jours, il le repousse du bout de sa botte en disant : « Vieille ferraille ! » Des officiers se précipitent vers l’amiral, le saisissent et l’emportent. L’obus éclate aussitôt.

A trois heures, Paris entier est sur le boulevard, dans les Champs-Elysées. Nous passons encore par.toutes les joies des bonnes nouvelles, par toutes les angoisses des mauvaises. Une chose sur laquelle on est d’accord, c’est que la garde nationale se bat admirablement, étonne les troupes et les entraîne. Depuis ce matin, la garde

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