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nationale gagne du terrain ; on dit qu’elle est dans le parc de Buzenval.
Tout à coup, en plein espoir, avec des nouvelles certaines, au moment où il est incontestable que nous avançons, que l’élan de la garde nationale, de la mobile, des troupes est complet, on lit une proclamation de M. Troebu, proclamation insensée , coupable , et qu’il est impossible d’expliquer autrement que par un accès de folie. Ce général, tandis que nos troupes se battent, dit qu’il voit un brouillard entre elles et lui, nous apprend qu’il demande un armistice de deux jours, et qu’il faut envoyer ce qui nous reste de fiacres’ pour rapporter nos blessés. N’est-ce pas à devenir fou soi-même?
Un long gémissement s’échappe de toutes les poitrines , on se sent perdu avec de pareils liommes, le désespoir est dans toutes les âmes. Ces méchants croyaient que la garde nationale allait donner le spectacle de sa lâcheté! En la voyant se battre comme elle se bat, soit remords de ne l’avoir pas employée, soitjalousie de gens vaincus partout, et qui ne veulent pas que des
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pékins sauvent Paris, ils ordonnent la retraite sous prétexte de brouillard, ils terminent la bataille sous prétexte de morts et de blessés ! Que l’histoire les maudisse comme Paris les maudit !
Adam et M. Cernuschi reviennent. Ils étaient sur le plateau du'Moulin-de-Pierre, au milieu de notre artillerie, à mi-chemin entre le parc de Buzenval et le mont Valérien , où se tenait M. Trochu, M. Clément Thomas et leur .état-major. Ils n’ont pas cessé de voir et les troupes et les généraux. Qu’est-ce donc que ce fameux brouillard ? M. Cernuschi m’assure que les canons du Moulin -de -Pierre portaient jusqu’au milieu des Prussiens et que les boulets prussiens n’atteignaient pas les batteries du Moulin-de-Pierre.
— La garde nationale, me dit Adam, vient de montrer, 'en pure perte, hélas! qu’on pouvait sauver Paris avec elle.
— Il n’y a plus d’illusion à se faire, ajoute Mi Cernuschi, les hommes qui nous commandent étaient et sont incapables de nous délivrer.
Adam a vu revenir le 116* du champ de ba-
taille. Son colonel, M. Langlois, un des hommes les plus braves, un des patriotes les plus ardents qui soient à Paris, est blessé. Le 116®, le 71®, le 3o®et le 76®, ([ui s’étaient battus toute la journée, marchaient en rang, solides, fiers de s’être bien conduits. Que de patriotisme, que de courage, que d’abnégation, que d’héroïsme rendus inutiles par l’insuffisance de M. Trochu, par la malveillance de M.VL Guiod et Schmitz, par l’envie que M.VL Ducrot et Vinoy se portent l’un à l’autre! On dit que M. Ducrot était hier en retard de deu.x heures, parce que M. Vinoy commençait l’attaque, et que M. Vinoy s’est retiré au moment où M. Ducrot entrait enligne. Mais là où M.VL Guiod, Schmitz, Diucrot, Vinoy se retrouvent d’accord, c’est dans leur haine de Paris et de la République !
20 janvier.
Encore une entreprise solennellement préparée, maladroitement conduite, misérablement
terminée. Avec celte phrase dont je n’ai trouvé encore que des variantes après chaque sortie, on pourrait faire l’histoire militaire du siège.
Quelqu’un qui ne ment pas m’affirme avoir entendu M. Trochu, au mont Valérien, nous mettre sous la proleclion de sainte Geneviève. 11 avait, paraît-il, terminé sa dépêche par cette invocation : « Que sainte Geneviève ait pitié de nous! » M. Jules Favre a effacé la phrase.
Les mauvaises nouvelles de Chanzy arrivent en môme temps. Peut-être leS avait-on gardées pour frapper notre esprit par plusieurs désastres à la fois. Les généraux et le gouvernement veulent une capitulation! Paris et tous ceux qui, comme moi, avaient mérité le surnom d’à outrance, se sentent écrasés. Jamais, durant les plus cruelles épreuves de ces derniers mois, je n’ai plus souffert qu’en ce moment. ' ■
Paris est perdu! noire pauvre, notre cher Paris va être sacrifié ; lui, qui pouvait être si fier, si glorieux, va être humilié, abaissé! Avec tant d’éléments d’action, nous n’avons rien fait! Tout ce courage, lentement aguerri, il va falloir
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l’arracher de nos âmes pour subir la honte d’une capitulation ! Cette combativité rentrée ne vat-elle pas faire éclater nos cœurs et' nos têtes?
' 21 et 22 janvier.
Et le gouverneur de Paris, est-ce qu’il capitulera? Et M. Jules Favre qui a dit : « Nous ne donnerons ni une pierre de nos forteresses, ni un pouce de terrain, » est-ce qu’il pourra mettre sa signature au bas d’un traité de capitulation?
Ah! nous voyons dans rO//îct>/, aujourd’hui 22, que M. Trochu n’est plus gouverneur de Paris; c’est donc M. Vinoy qui capitulera. Passez, muscade ! Le tour est fait. Pauvre Paris !
Le frère d’Adam, Adolphe, me raconte qu’hier, à la réunion des maires, M. Jules Ferry s’est prononcé avec passion pour une capitulation immédiate.
Tous les amis de Dorian se succèdent auprès
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de lui pour qu’il accepte de faire, avec la garde nationale, une dernière sortie, un acte de désespoir, cette fameuse trouée qu’on dit possible avec cinquante mille hommes décidés à tenter quelque chose de grand et prêts à mourir.
Je vais moi-même chez Dorian, je la supplie d’intercéder auprès de son mari en faveur des pauvres à outrance, dont elle, sa *fille, son gendre, son fils, Dorian lui-même , ont assez prouvé jusqu’aujourd’hui l’ardeur et le patriotisme. M“® Dorian est très-énergique. Sa douleur, à la pensée d’une capitulation, est aussi violente que la mienne. Elle prie son mari de tenter cet effort suprême que nous lui demandons.
A ce moment, M. Magnin arrive, et nous dit qu’il n’y a plus de vivres que pour deux jours.
Plusieurs personnes m’attendaient chez moi pour savoir quelle était la réponse de Dorian ; l’unie d’elles me dit :
— 11 est facile de prouver avec des chiffres que nous avons encore des vivres pour quinze jours. Aux omnibus, dont on peut supprimer en-
lÆ SIÈGE DE PAUIS.
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lièremenl le service et manger les chevaux, il y a 170,000 quintaux d’avoine. On a trouve 1,400 sacs de hlé à Nanterre, et il reste 70 communes à fouiller. Tous les grainetiers, aux étalages, ont encore de l’orge et des graines.
Nos nerfs sont tendus comme les cordes d’une raquette : tout rebondit de.ssus. Je sors de chez moi, je fle puis tenir en place. Je cherche l’un des hommes qui peuvent le mieux apporter quelque apaisement à ma douleur. Peyrat, que je trouve, vient de faire un article superbe d’indignation; il porte sur les hommes qui nous commandent et sur ceux qui nous gouvernent un jugement que l’histoire confirmera.
Avant de rentrer chez moi, je songe à Jourdan, à mon vieux compagnon d’espérance. Je vais au Siècle. Jourdan est très-abattu, presque découragé. La nomination de M. Vinoy lui paraît une dérision, un jeu; il en est blessé plus qu’un autre. Jusqu’à une heure du matin, on lui a fait croire qu’on accordait Dorian à l’opinion publique comme ministre de la guerre. Notre avis est que le gouvernement veut à tout prix une capi-
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liilation, qu'il est las de ses responsabilités, qu’enfin Paris va être livré! Nous n’avons plus d’espoir qu’en la province. Nous essayerons de nous échapper pour aller rejoindre nos amis, les à outrance du dehors.
Je retourne à la maison, il pleut. Je sors aujourd’hui pour la première fois depuis nies affreu- .ses névralgies, je suis très-faible encore; cependant je reçois la pluie, je marche dans la boue sans me soucier d’autre chose que des pensées qui m’assaillent.
En remontant chez moi, je rencontre sur l’escalier le jeune lieutenant, notre blessé. Il est pâle et me crie : « On se bat certainement sur la place de l’IIètel de ville. Je viens d’entendre des feux de peloton dans cette direction, n Je nè veux pas croire à ce malheur. Au Siècle, où l’on parlait d’une manifestation, j’avais demandé si c’était chose grave, et l’on m’avait répondu : « Ce n’est rien ; il n’y a pas trois cents personnes sur la place de l’IIôtel de ville, j^t M. Vinoy, qui gouverne Paris, a massé sur les ponts, sur les quais, depuis douze heures, quatre-vingt mi Ile
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hommes! » Jamais, pour les Prussiens, on n’était parvenu à en réunir autant.
Adam rentre et me dit que le bruit entendu est bien le bruit d’une fusillade sur la place de l’Hôtel de ville. Il y a plusieurs morts.
Hélas! hélas! je n’aurais pas assez des lamentations de Jérémie pour exprimer ce que je souffre. Ma pauvre République !
On m’apporte deux dépêches de province :
l’une est de mon ami Arlès-Dufour, qui me parle de ma fille, dont il a reçu une longue lettre ; l’autre est de mon père lui-même. Ma mère et ma fille vont très-bien. J’ai nn moment de joie égoïste.
Le boulevard est en pleine agitation. Tous se demandent ce que veut dire cette fusillade. On raconte qu’à un coup de fusil tiré du fond de la place, à un signal, les portes et les fenêtres de r Hôtel de ville se sont ouvertes comme par enchantement, les unes pour laisser voir des mitrailleuses, les autres jiour laisser passer des feux de peloton. Plusieurs personnes affirment que les mitrailleuses ont tiré.
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M. Vinoy, gouverneur de Paris, commence bien. Sa première journée a été bonne. Son bonapartisme doit être satisfait. Cela rappelle en petit le 2 décembre. Et le gouvernement de la défense, qui fait grâce aux déserteurs et laisse tirer à mitraille sur trois cents exaltés dont le crime est de ne pas vouloir capituler! Ces mitrailleuses, pour lesquelles on a souscrit dans la plus pauvre mansarde, étaient donc destinées à faucher les Parisiens, à faire mfn'veille sur des Français? Les hommes du gouvernement sont solidaires de l’acte coupable qui vient de se commettre. M. Picard, dont l’influence a puissamment aidé au choix de M. Vinoy, est responsable du sang versé aujourd’hui.
Sur le boulevard, j’entendais dire par de pauvres gens: «Quoi! nous avons tant souffert; quoi! nous avons supporté tant de privations pour qu’on nous mitraillej nous, nos femmes, nos enfants, quand on refuse de tuer les Prussiens ! » Les officiers de la garde nationale étaient atterrés. J’en vis plusieurs qui, après avoir été lanternés et trompés, voyant clair enfin, poussés à
bout, nourrissaient les projets les plus extravagants. Les simples gardes répétaient comme une formule : « Est-ce que nous avons refusé de nous battre? » Les femmes surtout, qui ont montré un courage plus difficile et qui ont dû, pour être ce qu’elles sont depuis quatre mois, violenter leur nature, éprouvent une indignation telle que tout à l’heure, dans un groupe où je me trouvais, eomposé exclusivement de femmes, la plupart s’écriaient : « Puisque les hommes obéissent à un état-major qui trahit, il faut que nous fassions mieux que les hommes ! »
A huit heures, il n’y a plus une âme sur le boulevard; c’est lugubre.
23 janvier.
Triste journée. V Officiel est un réceptacle de platitudes et de menaces : — Défense do se réunir dans les clubs; — suppression du Combat et du
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Réveil ; — une jésuitique proclamation de M. Vinoy ; — une très-fade adresse du gouvernement aux citoyens de Paris ; — deux lettres de M. Jules Ferry aux maires.
La fusillade d’iiier est le sujet de toutes les récriminations. Un capitaine d’état-major a dit tout haut dans un café, en se frottant les mains : « Eh! eh! Vinoy n’a, pas tardé à faire sa petite affaire! »
La réaction, fruit des manœuvres bonapartistes et de la complaisance de M. Picard, éclate cnOn, elle est partout, à chaque ligne de V Officiel.
Nos vieux amis, qui depuis tant d’années luttent pour les idées libérales, voient encore une fois le triomphe de la réaction, d’une réaction apostillée, hélas! par des hommes qui portent • comme nous le nom de républicains!
C’est M. Picard, en personne, qui a porté à VOfficielXdi nomination de M. Vinoy, sans prévenir ses collègues. Le gouvernement n’a pas osé la démentir. Voilà qui explique pourquoi cette nomination n’était pas à la partie officielle.
Jourdan vient et pleure avec moi.