I-K SIÉCE DE PAUIS
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T- Croiriez- VOUS,' mo dit-il, que, depuis cinquante ans, j’ai toujours fumé des cigarettes, que mes doigts ont pu en rouler, par vieille habitude, dans les circonstances les plus graves do ma vie, et que j’ai cessé de fumer, sans m’en apercevoir, depuis trois jours?
Edmond Plauchut arrive bien exalté. Ce qui l’irrite par-dessus tout, lui, ce qui met le comble à ses griefs, c’est la suppression des journaux. 11 montait la garde hier au soir dans la cour du ministère de l’intérieur. 11 voit venir à lui et à ses camarades M. Picard lui-même, qui leur dit :
« Messieurs, vous avez appris l’horrible attentat. . . Vous avez des cartouches, n’est-ce pas?... Vous savez qu’il ji’y a plus de vivres que pour huit jours? » Les gardes nationaux tournent le dos à M. Picard.
M. Germa, colonel de la garde nationale, entre et raconte sa campagne sur le plateau de Montretout, le manque de canons, de vivres, les éternelles attaques contre les murs, l’insolence d’un général, cette rage de retraite en bon ordre qui nous a fait toujours perdre nos positions
acquises, et montre assez qu’on n’a jamais voiUu aller en avant. A quatre heures du soir, il tenait la Bergerie ; en sacrifiant vingt hommes, il l’eût gardée jusqu’au lendemain matin!
Nous avons tous la fièvre. Nous faisons des' projets de délivrance extravagants. Mon neveu me dit que l’idée de la capitulation le rend fou, qu’il a perdu tout sommeil, qu’au fort de Rosny les marins et les artilleurs de la garde nationale, • lui compris, jurent de ne point se rendre.
I.es réactionnaires du gouvernement imaginent l’impossible pour qu’on exige d’eux cette capitulation qu’ils convoitent et que personne, à Paris, ne consent à désirer. On lasse, on tourmente, on harcèle la population parisienne, si dévouée à la cause de la France, de cette France que M. Picard ne veut à aucun prix laisser sous le pouvoir de Gambetta. J’entends d’ici M. Picard se dire à .lui-même : « Vite, capitulons, et courons à Bordeaux pour briser celui qui de rien a fait quelque chose, tandis que de quelque chose nous n’avons su faire ici qu’un beau rien du tout! »
I,E SIÈGE DE PAUIS.
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M, Ferry s'esl amusé^ av'cc une ironie cruelle, à faire jouer depuis avant-hier aux femmes de Paris le jeu des quatre coins. Nous allons chercher notre pain dans le quartier de gens qui viennent chercher leur pain dans le nôtre !
24 janvier.
J’ai passé une nuit horrible, avec des hallucinations. La Uépublique, notre F'rance, prennent des formes , des visages , me parlent , m’appellent.
L’une de mes amies, qui a la fièvre comme moi depuis quelques jours, me disait :
— Ce gouvernement et tout ce qui le touche me" paraît si mesquin , si petit de taille , si aplati, que je ne puis pas même, pour calmer ma fièvre, rêver à quelque acte de folie un peu grand. Me voyez-vous la Charlotte Corday de M. Picard ou de M. Trochu?
Il y a des gens qui no désespèrent pas encore
2fl JANVIER.
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aujourd’hui. J’en rencontre beaucoui) qui préfèrent les exlrémjlés les plus terribles à la moindre faiblesse. Si les Prussiens osaient défder sur le boulevard, je crois que nous ferions comme les Russes ont fait à Moscou... La mort est vingt fois moins cruelle que l’abaissement de la patrie ! ‘
On dit que le vieux général Tripier, général du génie , croit qu’on devrait tenter un coup d'audace.
Le général Tripier est celui qui , dès les premiers jours du siège , essaya en vain de faire adopter un système d’éloignement des Prussiens par des levées de terre auxquels la garde nationale tout entière eût travaillé. Le général Tripier, s’appliquant à persuader le général Ducrot, lui disait, à propos de Clu'itillon que nous avions perdu :
— \’ous n’aurez presque rien à faire si vous permettez que je vous aide à le reprendre.
— Je me moque de Cliàtillon , répondait M. Ducrot. Si j’y suis, les Prussiens me tourneront.
MO Lli SIÈGE DE PARIS.
; -7- Tant mieux, répliquait le général Tripier, éfrc tourné d’un seul' côté quand on sait par où, c’est un avantage ; vous jetterez les Prussiens à la Seine !
M. Ducrot ne voulut rien entendre.
• Je suis allée avenue d’Italie. On meurt de faim, mais je n’ai nulle part entendu dire une autre parole que celle-ci : « Nous ne capitulerons pas ! »
2o janvier.
Quelles tortures ! Il me semble que tout s’écroule en moi. Le 4 septembre j’avais touché à l’idéal, je l’avais tenu dans mes deux mains. La République était née ce jour-là sans violence ; une grande révolution s’était faite sans désordre. Cette République implorée m’apparaissait comme une Madone de bon secours apparaît aux matelots dans la tempête. Je ne -doutais pas que, venue ainsi, elle ne nous sauvât et ne nous fît accomplir des miracles. Toutes mes croyances,
25 JANVIER. • IiM
toutes mes idées, tous mes sentiments trouvaient ; ; . leur culte. Je voyais de mies*-yeux cette divinité’, réelle : le. Progrès ! Mon esprit était frappé par la démonstration, par la vérité des lois de justice et de morale qui président aux faits humains !... Aura-t-il suffi de quelques prétoriens raédio- • cres, de quelques militaires ou stupides' ou haineux, ou plus impérialistes que Français, de quelques traîtres , pour souffler sur notre flambeau , pour éteindre notre lumière , pour faire mentir la vérité?... Où se retrouver? Quel affolement pour le peuple ! Ma France adorée , que faire, que faire?
VOfficiel de ce matin est une insulte à notre douleur. Quoi! les cœurs saignent !... quoi! la population entière de Paris est dans le désespoir, dans les larmes !... et pas un mot, pas un gémissement, pas un cri ne s’échappe du cœur ou de la poitrine de ceux qui nous gouvernent !
M. Picard et M. Vinoy ne le permettraient-ils pas?
Tous ceux que je vois et qui sont renseignés me disent, me répètent : « C’est fini ! La retraite
l.F. SlfiGE DE PAniS.
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de Faklhcrbc, le désastre de Clianzv sont certains. Le gouvernement capitule. »
Louis Diane me fait visite ; il ne sait rien que les fautes commises par nos généraux ù Montretout. Je lui donne^ mes tristes nouvelles, et j’assiste au spectacle de sa désolation. 11 s’indigne, et sa souffrance, tout d’abord, se traduit par l’emportement. 11 récrimine, comme je le fais sans cesse, il énumère la série des dons que nous avions faits à M. Trochu et au gouvernement de la défense : notre confiance, notre foi même, l’abandon de tous nos intérêts, la charge de dépenser notre courag-e ; tousies éléments sauveurs, nous les leur avions donnés !
M‘"® Dorian arrive. Nous nous embrassons, et nous pleurons. Je lui dis :
— On ne m’ôtera jamais de l’idée que Dorian eût pu nous sauver encore ; lui aussi, il est coupable...
— S’il avait eu la moindre lueur d’espoir, il eût accepté toutes les responsabilités, répond-elle ; mais nous manquons de vivres, cà tel point que nous
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ne pourrons peut-être pas être ravitaillés à temps.
M“® Dorian me quitte en me priant d’aller voir sa fille, son gendre, son fils, qui souffrent autant que moi et me demandent. Je ne le puis, je suis trop violente ; je leur ferais du mal avec ma perpétuelle colère.
Le colonel Germa sort d’une réunion où le gouvernement avait convoqué quarante-six colonels ou commandants delà garde nationale, pour leur dire que tout était fini et qu’il fallait maintenir l’ordre. Le gouvernement compte sur les quarante-six commandants pour faire entendre à la garde nationale, avec finesse et habileté^ — ce sont les expressions, — qu’il ii’y a plus de vivres. Le colonel Germa ne veut pas capituler, il a donné sa démission , il est libre , il veut faire quelque chose , finir avec honneur ! Nos amis et lui, nous combinons cent moyens d’échapper à la honte de la capitulation.
Des affûts, des canons, des boulets, des obus passent sur le boulevard. Puisqu’on ne veut plus SC battre, pourquoi promène-t-on ces voitures du train sous nos yeux? Est-ce pour nous
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prouver que nous nous rendrons sans avoir épuisé nos munitions? Nous le savons de reste, messieurs les généraux !
2f» janvier.
M. Jules Favre a réuni les maires des arrondissements pour leur faire part de ses démarches et leur en apprendre le résultat. Un maire m’a raconté la séance.
M. Jules Favre a dit qu’il avait trouvé M. de Bismark beaucoup moins hautain qu’à Ferrières ; qu’il avait été agité entre eux les questions suivantes : un ravitaillement de Paris, avec libre circulation pendant trois semaines renouvelables; nomination par la France d’une Assemblée avec laquelle on traitera de la paix. M. de Bismark demande les forts de Paris.
11 laisse aux officiers de l’armée leur épée, licencie la mobile, conserve à la garde nationale scs armes pour maintenir l’ordre.
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M. de Bismark, toujours d’après M. Jules Favre, prétend • que MM. de Talhouët et Changarnier sont maîtres de la situation à Bordeaux, et soutiennent la candidature d’Eugénie et du prince impérial.
M. de Bismark aurait dit encore à notre ministre des affaires étrangères qu’il avait été sur le point de conclure un traité avec Bazaine pour une restauration impériale, mais qu’ayant constaté l’aversion de l’armée prisonnière en Prusse pour tout ce qui est bonapartisme, et, d’autre part, ayant vu la République créer en France tant d’éléments de résistance, il ne songeait plus à rétablir l’empire et qu’il acceptait de traiter avec le gouvernement de la défense nationale.
Vraiment?... Ah ! le brave homme!
M. de Bismark licencie la mobile, qui ne demande qu’à retourner chez elle. Il laisse aux officiers leur épée, parce que plus d’un lieutenant, plus d’un capitaine aurait pu ne pas vouloir se laisser déshonorer. Il conserve à la garde nationale ses armes, et il prend les forts ! Voilà le chef-d’œuvre de noirceur. La garde nationale,
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seule ù Paris, refuse de capituler; elle a dos 'armes, elle osera quelque folie patriotique ; et M. de Bismark l’écrasera du haut des forts, en disant à l’Europe : «J’en suis désolé, mais convenez qu’avec ces Parisiens je n’ai pas pu faire autrement ! »
Tous mes humbles amis accourent de Montmartre, de la barrière d'Italie. J’entends des mots extraordinaires. J^es femmes ont une douleur ,
une indignation effrayantes. L’une d’elles me disait avec l’accent de la haine et du désespoir.
— Quoi ! j’ai fait cinq heures, sept heures de queue durant trois mois pour avoir cent grammes de viande tous les trois jours et un peu de pain. J’ai vu mes deux enfants mourir lentement do faim avec cette nourritui’e que je leur donnais tout entière. Mon mari est à l’hôpital. La blessure qu’il a reçue à Montretout est grave, peutêtre qu’il en mourra ! J’ai gagné une maladie do cœur pendant le froid, quand je n’avais ni bois, ni charbon, ni argent ; et tout cela... pour qu’on capitule, pour qu’on se rende !... jamais, jamais! Je prendrai le fusil de l’homme que ses cama-
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racles m'ont rapporté, et j’irai tirer avec contre les canons prussiens pour me faire tuer.
On oublie la distribution du pain à Oolleville, depuis trois jours. Mais Belleville ne veut pas capituler. Les petits commerçants, d’accord avec les ouvriers , disent qu’ils préfèrent la mort à l’entrée des troupes de Guillaume dans Paris, qu’ils feront tout sauter, nous et nos ennemis, si les Prussiens défdent quelque [>art. On m’apprend cjuc les hauts quartiers descendent demain pour protester contre une capitulation.
' Adam revient de chez Dorian. L’armistice est signé ! Malédiction ! A onze heures , les forts cesseront de tirer... Il est onze heures, et le mont Valérien ou la batterie de Saint-Ouen tonne encore... S’il était survenu une difficulté! Si l’un des forts, si le mont Valérien refusait de se rendre I Si une grande action allait être le rachat de tant de faiblesses?
Minuit... On ne tire plus.
Je voudrais mourir à cette heure 1
I,E SIÈGE DE l'AUlS.
27 janvier.
Les ministères envoient partout des dépêches pour commencer le ravitaillement. On songe au repas dos funérailles.
Nous n’avons de nouvelles de la province que parM. de Bismark. Sont-elles aussi vraies qu’elles sont inquiétantes? Pauvre Gambetta! comme il doit souffrir là-bas, à Lille, où on le dit enfermé avec Faidhcrbe ! Pauvre grand patriote !
VOfficicl nous apprend ce matin dans une note plate , sans émotion , sans doulefir , sans accent d’aucune sorte, la conclusion de l’armistice. Un petit nombre de gens croient à la réalité du manque de vivres. Le désespoir est- sans limite , l’exaltation inexprimable. Les bruits de trahison, les ‘menaces, les projets de faire sauter Paris quand les Prussiens y entreront circulent, toutes les extravagances ont cours et sont approuvées. La seule, l’unique consolation est la pensée qu’on pourra s’échapper de Paris^ aller rejoindre l’armée de la Loire et combattre
21 JANVIEK.
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avec les généraux et les amiraux de Gambetta, avec Chanzy, Jaurès, Billot, Jauréguiberry !
L’un des hommes qui ont le plus agi pendant le siège, et qui ont le plus sincèrement cherché, non à critiquer, mais à conseiller, M. Duclerc, s’indigne et récrimine aujourd’hui comme nous tous. Le 21 novembre, il avait dit à M. Trochu qu’il ne réussirait pas à Champigny, qu’il avait trois rivières à traverser, qu’il serait obligé de tramer ses ponts de bateau pendant vingt kilomètres, et qu’au moindre échec il serait jeté dans l’une des trois rivières. Pour Montretout, il avait proposé à M. Trochu, quelques jours avant l’expédition, de lui transporter cinquante canons, avec cinq cents charpentiers de chemin de fer, dans un pli de terrain, et, de minuit à quatre heures du matin, de les lui installer à la Bergerie, dont il connaît tous les abords. M. Trochu réfléchit et refusa.
Chaque fois qu’on voulait tirer M. Trochu de scs hésitations et de sa routine j il se défiait et considérait l’homme hardi, ingénieux qui venait à lui, comme un perturbateur dangereux;
LE SIECE DE PAUlS.
J’entends sur le boulevard un grand bruit.
L’agitation commence. Plus de mille personnes passent et se dirigent vers la Bastille. Pas un cri, pas un mot.
M. Delescluze a été arrêté pour excitation à la guerre civile.
Des officiers protestent ce malin dans le Siècle contre la capitulation et supplient le gouvernement de ne pas rendre les forts.
Il est trop tard!
28 janvier.
L’O/yÇaV/ d’aujourd’hui contient les termes généraux de la capitulation. 11 nous prépare lentement à la torture des petits détails.
Dans ce môme numéro où le gouvernement nous donne la preuve do son découragement et de sa faiblesse, il y a quarante lignes qui sont pour lui .une condamnation. Publiées dans le liévcil ou dans le Rappel^ elles eussent j)aru
cruelles d’à-propos. Dans VOfficiel, ces quarante lignes sont inexplicables. Le sujet est la lutte des Milanais contre Radetzki (troisième page de VOf/iciel du 28 janvier). Une population armée de vieux sabres, de vieux fusils, de lances, sort la nuit, hommes, femmes, enfants, de tous les côtés à la fois, et, par ses cris, par l’incendie, par le courage qu’elle montre, par le désordre et la terreur qu’elle répand, chasse en quatre jours une armée de cent mille soldats qui l*assiégeait.
On parle déjà d’élections. La plupart de nos amis déclarent qu’ils ne veulent pas siéger dans une Chambre où ils seraient obligés de consentir à la paix, comme représentants parisiens, puisque Paris est livré en otage, tandis qu'ils voudraient continuer la guerre à outrance, comme représentants français.
On a enterré hier, à Saint-Augustin, le pauvre Henri Régnault. 11 y avait une foule énorme.
On pleurait sur la patrie et sur l’iin de ses enfants déjà illustre. Son titre do prix .de Rome dispensait légalement Henri Régnault de tout
devoir militaire. 11 a voulu servir la France clans les bataillons de marche, et il a été tué à Buzenval. Sa fiancée, en deuil de veuve, suivait le convoi.
Gustave Lambert et Rochebrune sont morts aussi dans l’affaire de Buzenval.
On parle de la résistance des marins qui refusent de livrer les forts. On est allé trouver l’amiral Saisset pour le supplier de se mettre à la tète des gens de bonne volonté, c’est-à-dire de tout Paris. S’il était possible de signifier à M. de Bismark qu’on rejette son armistice et qu’on ne ratifie pas la signature de M. Jules Favre! Quatre cents officiers de la garde nationale ont signé une protestation contre Parmistice.
Les marins ne voulant pas rendre les forts, on les a remplacés par des mobiles qui les ont rendus.
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29 JANVIRR.
Les termes définitifs de la capitulation, mot par mot, phrase par phrase, sont tout au long dans XOfficiel de ce matin.
Nos armées de province, notre dernier espoir, sont arretées, sacrifiées, ne peuvent continuer la lutte. Ce n’est pas seulement un armistice pour Paris, c’est un arjuistice pour la France! Les limites où doit se tenir l’armée prussienne ont été déterminées par M. de Bismark, et l’on peut penser si, avec des gens qui ne savent pas la géographie, qui sont mal renseignés, il les a fixées de manière à en- bénéficier, au cas probable d’une reprise des hostilités ! De quel droit M. Jules Favre a-t-il signé cela? Il fallait consulter Gambetta et ses généraux. Être accommodant , idéaliste , rêveur dans de pareilles négociations ; ne pas savoir à quel point mathématique l’engagement consenti fixe vos limites : c’est accepter une responsabilité écrasante , c’est autoriser les contemporains à la
violenro, aux récriminations, et permettre à l'histoire de vous infliger le plus sévère de ses jugements.
30 janvier.
Adam est porté- sur la liste dos députés do Taris. Que c’est grave ! Signer une paix honteuse ou risquer do plus grands désastres en continuant la guerre : quelle alternative pour un patriote !
J’ai voulu sortir en voiture , aller chez M™® Dorian , m’abreuver des détails de notre humiliation. Impossible de trouver un fiacre ! Dorian a dit à Adam qu’il n’y avait jamais ou plus de vingt mille Prussiens à Versailles !
C’est le moire de Versailles qui le lui a certifié.
Le boulevard est lamentable à voir. Tous nos marins, tous nos mobiles, la plupart sales, déguenillés, les bras ballants, se promènent, s’en-
1er FÉVmER.
Ire-croisent, se regardent. Rien n’est plus désolé que ce spectable.
Il a fallu refaire les premiers laisser-passer, qui étaient en français. Le préfet de police a dû aller chercher la formule nouvelle à Versailles, formule moitié allemande et moitié française, parce que, a dit M. de Bismark, les soldats prussiens ne savent peut-être pas tous le français.
Trois mille cinq cents laisser-passer ont été distribués aujourd’hui à la Préfecture de police.
1" février.
Dès le matin, un ami’ de province nous arrive. Parti d’Évreux hier, il a couché à Saint- Germain. Il nous dit que jusqu’aux portes de Paris il ne pouvait se résoudre à croire que nous avions capitulé. « Quoi ! ajoute-t-il, vous étiez cinq cent mille hommes armés, et vous n’avez pu avoir raison de deux cent mille assiégeants !
Votre courage n’a été que passif. N’eût-il pa.s mieux valu pour vous que vous fussiez moins résignés aux privations, et plus énergiques contre ceux qui vous les imposaient? »
Il nous parle de la province. Faidherbe a fait une très-belle campagne avec vingt-cinq mille hommes. Si nous l’avions secondé, si nous nous étions rués sur les Prussiens pendant qu’il s’avancait vers Paris, il eût certainement triomphé. Je suis sûre que j’ai dû avoir ce sentiment-là et que je l’ai exprimé dans mes notes. La lettre de Faidherbe au ministre de la guerre, publiée ce matin, celle qu’il adresse au sous-préfet de Péronne, sont pour l’ineptie de nos chefs militaires une condamnation sans appel.
Gambetta est bien ce que nous avons cru, malgré les accusations de \ Électeur libre, malgré celles de M. Trochu, qui lui reprochait de n’avoir pas exécuté sa partie du fameux plan déposé chez M® Ducloux; il a tout dirigé, tout ordonné, tout créé; il a dû eire administrateur, financier, politique, guerrier. Quoi qu’on ait prétendu à Paris, son influence personnelle n’a
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pas diminué en province; au contraire, elle s’est accrue. Le choix qu’il a fait, comme ministre de la guerre, de ses commandants de corps, de ses généraux, de ses amiraux, montre sa connaissance des hommes. Tous ceux qu’il a choisis sont destinés à être les chefs éclatants de l’armée française régénérée !
Rien ne peut rendre l’impression que les Parisiens éprouvent en causant avec ceux qui arrivent du dehors. Il faut tout faire remonter au déluge, c’est-à-diré à l’investissement. Nos journaux donnaient les faits , mais ne les expliquaient pas. En somme, la province savait d’une manière insuffisante ce qui se passait à Paris, et nous ne savions rien de la province. Ce ne sont ni les mêmes jugements, ni les mêmes expressions. Une seule chose sur laquelle on s’accorde et qui me torture, c’est que, si nous avions eu au dedans un homme capable de déployer l’énergie que Gambetta a déployée au dehors, nous aurions vaincu. Humiliation par l’ennemi! humiliation par la France I rien ne nous est épargné !
Adam a vu dans la journée un Niçois de nos amis, qui l’a supplié d’aller dans les Alpes-Marilirncs, où l’écart des opinions est bien autrement considérable qu’à Paris, où il est urgent de rallier les patriotes, à Nice surtout!
On y porte Adam comme candidat à la députation. Sa présence est nécessaire au succès do la liste française. Par quelle route sortir de Paris? La ligne d’Orléans est la seule possible, quoique, de la Motlie-Beuvron à Vierzon, le pays soit livré aux maraudeurs des deux armées, qui pillent et tuent. C’est un voyage dangereux, et je suis désolée qu’Adam l’entreprenne.
Rocliefort vient me voir! 11 fonde un journal , le Mot d’ordre. Il m’apprend que les Prussiens et le gouvernement ont désigné, pour la laisser armée, la division de M. Vinoy, d’un bonapartiste, de celui qui a donné l’ordre de tirer sur la place de l’IIùtel-de-ville, le 22 janvier. Est-ce qu’on veut avoir des émeutes? Hélas! ce ne sera que trop facile!