‹ Le siége de PoitiersChapitre 1 sur 23 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

nière toute particulière par une tendance respectueuse encore , mais assez hautement formulée, vers une réforme de l'Eglise dans son chef et dans ses membres. C'était un besoin senti par tous les esprits sérieux, proclamé même par la voix imposante des conciles , et que justifiait malheureusement sous trop de rapports un relâchement général. En effet, les ordres religieux avaient pour la plupart oublié leur origine, leur but , et Ton avait vu la pureté primitive et la sainteté de leurs mœurs se ternir au souffle empoisonné des abus et du temps. Impatients du frein, quelques-uns même, secouant le joug de la règle qui leur paraissait insupportable, s'étaient livrés avec une liberté entière aux douceurs d'une molle oisiveté, et l'on se demandait avec inquié tude quelle main serait capable de couper dans sa racine un mal si invétéré.

Et cependant Christophe Colomb et Guttemberg venaient d'ajouter un nouveau monde à l'ancien monde matériel et intellectuel; aussi les esprits avides et inquiets s'étaient-ils aussitôt élancés , suivant leurs instincts, dans les explorations positives ou spéculatives du commerce ou de la pensée. L'arrivée des Hellènes, chassés de Constantinople avec les muses grecques par les barbares et ignorants sectateurs de Mahomet, fournit alors à ce besoin de science et d'investigations un nouvel aliment, familiarisa les érudits avec l'ingénieuse mythologie d'Homère et d'Hésiode, avec la douce philosophie de Platon , et les habitua à trouver des idées religieuses ailleurs et tout autres que dans les saintes Ecritures.

Puis, lorsque les presses, en répandant partout avec profusion les textes sacrés , eurent augmenté la facilité d'en multiplier aussi les interprétations, on vit surgir tout à coup des hardiesses d'opinions inconnues jusqu'alors , et qui se montrèrent bientôt avec arrogance jusque dans les thèses publiques.

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Toutes ces causes réunies avaient produit des effets trop sensibles pour qu'on pût s'en dissimuler un seul instant la gravité. Un murmure sourd d'abord se formula bientôt d'une manière claire et précise dans les écrits des Savonarola, dés Jean Laillier ^ des Pic de la Mirandole , et il fut évident que les idées nouvelles, une fois en marche, ne s'arrêteraient plus : or, comme elles ne marchaient pas parallèlement avec les idées catholiques, un jour devait venir où elles se trouveraient diamétralement opposées.

Par une conséquence nécessaire et forcée , les croyances religieuses et les prêtres de Dieu perdaient de leur puissant prestige sur les cœurs et sur l'imagination du peuple , pour se voir en butte au sarcasme et à l'ironie, qui se produisaient avec insolence jusque dans les ornements des temples élevés à la gloire du Seigneur. Et tandis que s'opérait cette rapide décomposition dans les idées des masses , le clergé continuait à posséder ses richesses territoriales , cause permanente de la jalousie du bourgeois et da noble , source intarissable de haines vivaces et de basse cupidité. N'était-il pas à a^aindre que cette jalousie et ces haines, n'étant plus tempérées par le respect et par les convictions religieuses, ne débordassent au premier signal, terribles dans leurs effets ?

D'ailleurs, comme une révolution dans les idées n'éclate jamais sans que le sol y soit préparé et sans que la situation des £tatset des peuples qui doivent en subir les conséquences se trouve en harmonie avec elles, il faut bien reconnaître que celle de l'Europe ouvrait un vaste champ à* la propagation des opinions nouvelles.

L'empire germanique et les électeurs étaient en dissensions et en rivalités -continuelles ; la Bohème se rappelait les ré* centes doctrines de Jean Hus et de Jérôme de Prague; les grandes villes des Pays- Bas n'avaient pas encore oublié leurs vieilles franchises municipales ; le Danemark et la Suède, à peine civilisés , étaient exploités avec adresse par la cour de

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Rome, donl le joug commençait à leur peser; en Prusse, les chevaliers Teutoniques attendaient avec impatience le moment de se séculariser pour se rendre propriétaires des immenses richesses dont ils n'étaient que les usufruitiers ; la Suisse, avec ses goûts simples, devait applaudir aux me* sures qui abaisseraient le luxe d'un nombreux clergé ; en Angleterre , Henri YIII, prince aux passions ardentes , à la volonté de fer , aux goûts effrénés pour les disputes religieuses , se séparerait aisément de Rome , si Rome frondait ses opinions ou sa volonté; la France elle-même, qui, dans les guerres d'Italie, avait vu plusieurs fois ses intérêts combattus et trahis par les papes, avait déjà, dans les états de 4483 et 4498, montré une opposition constante aux prétentions de la cour de Rome, et, sans le concordat par lequel Léon X sut intéresser François 1"' au maintien de l'autorité pontificale, peut-être le petit-fils de St Louis eût-il , comme roi, prêté l'oreille aux suggestions et aux idées nouvelles, qui n'effrayaient point, comme on le sait, la consci^ce du chrétien. Le terrain était donc prêt à recevoir la semence d'ivraie qu'une main coupable devait lui confier. Aussi tous les esprits élevés se réunissaient-ils dans un vœu commun, résultat de craintes communes, hélas ! trop justifiées. Ce vœu c'était celui d'une réforme sage , spontanée, complète. Dès l'apparition des doctrines de Jean Hus et de Jérôme de Prague, le savant cardinal Julien, s'adressant au chef de l'Eglise, s'écriait d'un ton prophétique : « Après l'hérésie de Bohême , il s'en élèvera une bien plus dangereuse encore. On rejettera la cause de tous les désordres sur la cour de Rome. Les esprits sont dans l'attente de ce que l'on fera, et ils semblent devoir bientôt enfanter quelque chose de tragique. Je vois que la cognée est à la racine; Tarbre penche, et, au lieu de le soutenir pendant qu'on le pourrait encore , nous le précipitons à terre. Les corps périront avec les Ames ; Dieu nous ôte la vue de nos périls, comme il a coutume de

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faire à ceux qu'il veut punir; le feu est allumé devant nous, et nous y courons. »

Hélas! ce n'était que trop vrai; mais aussisur quel homme ferme, et sage pouvait-on compter pour opposer une digue vigoureuse au torrent impétueux qui menaçait de tout engloutir? Etait-ce sur Innocent VUI , absorbé dans la politique? étaitce sur Alexandre YI , de triste mémoire? était-ce sur Jules II, plus occupé des intérêts de la couronne que de ceux de la tiare, et qui avait offert le singulier spectacle d'un pape à la tête d'une armée? Et puis quel phare lumineux la foi pouvaitelle suivre , en voyant des conciles anathématisant des conciles, des papes déposés, emprisonnés, des antipapes et des cardinaux flétris par l'excommunication? Certes, au milieu de cette cruelle anarchie, au milieu des scandales de tout genre qu'elle offrait aux regards attristés, les plus solides convictions pouvaient être ébranlées et livrées incertaines aux flots tumultueux d'un déplorable doute. Et alors, s'il se trouvait un homme à la patole enflammée, préchant la confiscation des biens immenses du clergé au profit des grands et des rois de la terre, proclamant l'égalité, la liberté d'examen , déclamant contre le luxe et l'autorité de Rome, contre le célibat >des moines et des prêtres; si cet homme savait rattacher à ses doctrines, déjà si favorables à tant d'individus, les intérêts- matériels des grands et du peuple., cet homme pouvait et devait faire une révolution... Et cet homme se présenta bientôt au monde agité; homme à l'imagination'ardente, aux passions vives et impétueuses , à la volonté de fer, à la polémique grossière , aux paroles de feu, ^thousiastede la liberté quand il fallait obéir, despote insupportable quand il put commander , proclamant le libre examen, proscrivant le libre arbitre , foulant aux pieds l'autorité, les conciles , traînant dans la poussière et la boue de ses pamphlets orduricrs la tiare des papes, pour se poser, bientôt après, pap(», concile et autorité infaillible dans sa

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nouvelle Eglise, lui petit moine augustin d'Erfuith...; et cet homme fut Luther!!

A ce nom je m'arrête, car avec lui commence une époque toute nouvelle. Maintenant va se dérouler à nos yeux un drame dont nos enfants verront peut-être le dénoùment ; car, il ne faut pas s'y tromper , Tesprit de destruction qui nous ronge aujourd'hui remonte haut : protestant d'abord , il eut pour chef Martin Luther; philosophique , il marcha sous la bannière de Voltaire ; politique, il se résuma dans Mirabeau; et ces trois dynasties de destructeurs ne sont, à vrai dire, que les anneaux d'une même chaîne qui rattachent notre siècle avec ses agitations fébriles, avec ses crises périodiques, au bouleversement religieux et moral opéré par la prédication luthérienne.

Je n'ai mission de tracer ici que la première de ces périodes historiques, si fertiles en immenses résultats. Examinons rapidement son caractère , sa marche, ses effets.

A la voix de Luther, au bruit des foudres de cet homme, que les passions émues proclament plus grand et plus puissant que les plus puissants monarques, une secousse violente est imprimée au vieil édifice social et chrétien ; mais, par une de ces contradictions qui seraient inexplicables si Dieu ne permettait pas qu'elles s'appliquassent comme un cachet d'indélébile impuissance à tout ce qui n'émane pas de la souveraine vérité, le chef de la nouvelle Eglise, après avoir tonné contre le relâchement des mœurs de ceux qu'il vient de combattre, ne reculera pas devant le scandale d'une union doublement monstrueuse. A son exemple, des religieux sans vocation, condamnés par un système funeste à être moines de naissance, jetteront le firoc qu'ils n'auraient jamais dû prendre; des femmes sans mœurs briseront les portes de leurs cloîtres, secoueront le joug d'un célibat qui leur pèse, et afficheront à la lumière du soleil l'oubli du serment sacré qu'elles ont trop souvent oublié dans l'ombre; et, en atten-

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dant que cette réforme si pompeusement annoncée se morcelle en d'infiniment petites sectes sans principes et sans nom, pour se fondre dans l'incrédulité et le rationalisme qui la débordent aujourd'hui , on la verra pour le moment aboutir, suivant l'expression d'Erasme, « non pas à un déluge, mais à un mariage universel. »

Sous le rapport politique, la prédication luthérienne va produire des effets sensibles; car elle mettra en péril les institutions antiques à l'ombre desquelles avaient grandi les peuples du moyen-âge.

Protégé dès son début par l'électeur duc de Saxe, appuyé par les grands seigneurs de l'Allemagne , pauvres aveugles que la satisfaction actuelle de leurs intérêts matériels et de leurs prétentions d'indépendance rendra bientôt plus ardents à sa défense, Luther est en vain cité devant les diètes germaniques; il voit le nombre de ses partisans s'augmenter au sein même des assemblées réunies pour le condamner; et bientôt une profession de foi, une protestation solennelle de ses sectateurs, imposeront à ces chrétiens prétendus réformés le nom de Protestants, qui va désormais jouer un rôle si important dans l'histoire.

La France ne peut se préserver longtemps de la contagion ; le mal pénètre au travers de TAlsace et de la Lorraine , provinces alors indépendantes, et va se glisser à Paris, dans cet immense foyer de corruption qu'on appelle déjà la cour. C'est donc encore ici par les sommités sociales que s'infiltreront les idées nouvelles. La réforme, en Allemagne, a été d'abord tout aristocratique; en France elle sera aussi aristocratique et princière. La mère , la sœur du roi très-chrétien , le roi trèschrétien lui-même, prêteront une oreille indulgente aux principes qui doivent, hélas! saper dans leur base l'autorité et la famille des rois ; et si plus tard on poursuit avec rigueur les terribles logiciens qui veulent passer de la théorie à la

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pratique, on s'est condamné d'avance a une lutte plus longue et plus dangereuse.

On a joué d*abord avec quelques propositions qualifiées ingénieuses ; on a badiné ensuite avec les hérésies poétiques de Marot; que dira-t-on des prédications de Calvin?

Cet émule de Luther, enhardi par les succès encore timides des idées nouvelles , est jaloux de doter sa patrie du bonheur dont jouit l'Allemagne régénérée. De Noyon , sa patrie, ce chanoine apostat va semer la parole du schisme sur la terre de France , et donner son nom à la secte nouvelle qui rouvrira la patrie de deuil, de ruines et de sang.

François I*' s'aperçoit , mais trop tard , que les intérêts de sa couronne auraient dû lui faire prendre plus au sérieux le titre dont s'honoraient depuis si longtemps ses prédécesseurs ; il passe aloi's d'un excès d'indulgence à un excès de sévérité que secondent avec ardeur les cours souveraines et les justices inférieures du royaume. Calvin et ses disciples sont poursuivis à outrance; les villes infectées de ses doctrines sont envahies, saccagées, et lui-même, pour échapper au supplice que les lois lui réservent, abandonne le théâtre de ses premiers succès , pour aller porter ailleurs ce qu'il appelle le flambleau de la pure parole de Dieu.

C'est alors que la ville de Poitiers reçoit dans ses murs un mystérieux personnage dont la présence inattendue remue profondément les esprits de ses paisibles habitants. Son exaltation sincère ou factice, son éloquence insinuante agissent puissamment sur les imaginations impressionnables de quelques fanatiques ; ses entretiens mystiques achèvent l'œuvre commencée dans l'ombre et le silence ; et sur les bords du Clain , dans cette grotte sauvage dont le nom consacre encore aujourd'hui le souvenir de Calvin , le novateur convoque à la cène des prosélytes de jour en jour plus nombreux. Ces prosélytes, Calvin peut les compter avec un juste orgueil, car

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ceux qu'il a enjôlés et coiffés , suivant l'expression naïve d'un historien , sont pour la plupart des hommes distingués , des professeurs, des savants, des magistrats, des officiers royaux. Avec de tels adeptes il semblerait que les croyances dussent être raisonnées; mais, si quelques-uns d'entre eux hésitent à accepter pour articles de foi toutes les propositions du maître, s'ils discutent avec lui sur les plus graves questions, sur le sacrifie de la messe par exemple, Calvin, ayant la Bible devant lui , dira d'un ton inspiré : « C'est là ma messe ; » puis, jetant son bonnet sur une table, levant les yeux au ciel, il s'écriera : i Seigneur, si au jour du jugement tu me » reprends de ce que je n'ai été à la messe , et que je l'ai » quittée, je dirai avec raison : Seigneur, tu ne me l'as pas » commandé ; voilà l'Écriture que tu m'as donnée , dans la- » quelle je n'ai pu trouver aucun sacrifice que celui qui fut » immolé à l'autel de la croix. »

Cette ridicule jonglerie , aidée d'une apparente rigidité de principes , en impose aux imaginations fascinées , et , fiers d'être proclamés apôtres d'une religion purifiée , les sectateurs de Calvin vont répandre avec un zèle infatigable la semence des doctrines nouvelles. Accueillis par les populations voisines , ces ministres d'un culte régénéré étendent de proche en proche leurs rapides conquêtes, et, bientôt envahi par la propagande calviniste , l'ouest de la France présente aux regards étonnés un spectacle étrange. Les justices royales, les juridictions ecclésiastiques s'émeuvent; àLoudun , à Fontenay, les bûchers s'allument ; le calvinisme a ses martyrs , et de leurs cendres , dit un autre contemporain , sortit la semence d'un grand peuple qui, peu d'années après, s'y rangea à la religion.

La ville de Poitiers , foyer chaleureux d'où avaient jailli les étincelles qui produisaient déjà un vaste embrasement , nç pouvait rester étrangère aux démonstrations qui çà et là signalaient la puissance toujours croissante des novateurs.

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