XIV INTRODUCTION
Ceux>ci , furieux contre les jacobins , dont les vives attaqaes les poursuivaient du haut de la chaire des temples catholiques, envahirent le monastère et se livrèrent aux plus honteux excès.
La punition sévère des coupables, qui furent pour la plupart livrés aux bourreaux, loin d'arrêter les progrès du mal, fournit au contraire un nouvel aliment aux émoHonê populaires. Puis lorsque, cherchant à faire tourner à leur proflt les dissensions intestines , de nobles personnages , des princes du sang royal placèrent sous leur haut patronage les idées nouvelles qu'ils auraient dû combattre, alors le calvinisme posa fièrement son drapeau en face du drapeau catholique , et , Tune des premières, la ville de Poitiers ressentit les cruels effets d'une lutte terrible.
La capitale du Poitou acquiert à cette époque une impor* tance qu'on ne saurait lui attribuer aujourd'hui qu'en se reportant, par la pensée, aux circonstances dans lesquelles elle va se trouvor placée, et aux désordres qui ensanglantaient la France.
Le Poitou était , ainsi qu'on vient de le voir, le foyer de toutes les intrigues ourdies à l'ombre des dissensions civiles , le champ de bataille où les enfants d'une même patrie , longtemps unis par un même culte , allaient combattre avec une rage féroce pour une foi différente.
Le fléau, qui ravageait sourdement l'ouest de la France , semblait menacer de s'étendre bientôt au loin et de pénétrer jusqu'au centre. Pour les deux partis qui se disputaient une odieuse victoire, Poitiers devenait donc une place à laquelle sa position même défendait la neutralité. — Pour les huguenots, c'était une barrière qu'il fallait franchir; pour les catholiques , c'était un rempart qu'il fallait conserver : aussi cette ville gémit-elle plus d'une fois sur les tristes conséquences de la loi qu'elle dut subir , et inscrivitelle en caractères de sang, dans ses annales, les jours
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néfastes que lui firent ses fortunes diverses, et les terribles représailles des fanatiques, tour à tour vaincus et vainqueurs.
Après la déplorable collision qui signala le passage du duc de Guise à Yassy en Champagne, les protestants relevèrent rétendard de la guerre civile. — Leur organisation secrète était adnûrablement établie; au premier signal , le soulèvement fut général , et comme les catholiques n'y étaient point préparés, il eut dans certaines provinces un plein succès. Le prince de Condé faillit s'emparer du roi et de la reine mère à Fontainebleau, se rendit maître d'Orléans, dont il fit le boulevard de l'hérésie , prit Rouen , Tours , Angers, et plusieurs autres villes importantes.
Poitiers n'opposa aucune résistance à l'armée des huguenots coalisés , lorsqu'ils se présentèrent devant ses murs. — Le château seul , où s'était renfermé le receveur général Pineau , fut maintenu par ce fonctionnaire sous la puissance de l'autorité royale.
Bientôt après on vit arriver un honune dont le nom redoutable joue un rôle trop fameux dans les fastes de notre cité. Cet homme était Lancelot du Bouchet, seigneur de Ste- Gemme. —Il avait fait ses premières armes contre les bandes aguerries de Charles-Quint, et avait mérité une honorable accolade de la part du duc de Guise, lorsque ce dernier l'avait reçu chevalier de l'ordre en récompense de sa bravoure. — Il ne devait pas combattre longtemps avec le héros qui venait d'être ainsi son parrain. — Dévoué corps et âme aux principes protestants et à la personne du prince de Condé, Louis de Bourbon, qui venait d'être salué du nom de chef suprême par toutes les églises réformées, Ste- Genune avait reçu du prince une mission spéciale qu'il venait remplir dans la capitale du Poitou. Il était à cet effet muni d'une lettre par laquelle le prince de Condé lui conférait le gouvernement de Poitiers, et engageait les habitants
\\| INTRODICTION
«i U* i('(«'Voir l'ii ct'lti* (|uali(4* : « le cimnaissaiU homme » pnMh'iit ri >i»rliimi\ iH)nr cxiViilor une bonne charge, )> et l)ien pn^pre pour commander aux soldats de la " ville. •
I,es officiers municipaux se irouvOrenl alors dans une position fort critique. En effet, le gouverneur du Poitou, le comte du Lude , avait abandonné Poitiers pour se retirer en toute liAte avec ses forces dans la ville de Niort, et c'était il cette fuite précipitée qu était due la trop facile occupation de la capitale du Poitou par les protestants; on ne devait donc point compter sur lui pour protéger ou reprendre une place qu'il n*avait osé défendre ni conserver. Le corps de \ille, obligé de prendre un parti dans ces fâcheuses circonstances, ne pouvait ignorer que, s'il acceptait de bonne ^rAcc les conditions imposées plutôt que proposées par le chef des protestants , la cour , peut-être bientôt yictoriense, lui ferait payer cher cet acte de faiblesse : s'il opposait au contraire un refus formel aux demandes du seigneur de Ste- Oemme , il s'exposait à le voir profiter sans scrupule de ses avantages et de sa supériorité; ses exigences augmenteraient sans doute en raison de la facilité qu'il avait de les satisfaire, peut-être même se porterait -il à de coupables excès.
Dans cette alternative fâcheuse , et malgré l'horreur de cette perspective , la voix du devoir parla plus haut que la crainte, les instincts catholiques de la cité se firent entendre à ses représentants. Ce f^t le lieutenant général du Poitou , Jean de la Haye , qui fut chargé par le corps de ville de notifier son refus énergique au délégué du prince de €ondé.
f Nous ne reconnaissons pour maîtres , dit-il au seigneur « de SteGenrnie , que le roi et, sous son autorité , le roi de » Navarre, gouverneur de la province , et le comte du « Lude, son lieutenant. Jusqu'à ce jour, la garde de la
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9 ville a été de tout temps confiée aux maire et échevins , » qui n'ont aucun ordre à recevoir du prince de Gondé , ni t de ceux qu'il juge à propos de leur envoyer. »
Malheureusement les magistrats de la cité fidèle n'avaient pointa leur disposition, pour appuyer leur fière réponse, les forces qui seules pouvaient la rendre efficace; aussi, après l'avoir réduite à une simple protestation de forme, le seigneur de Ste-Gemme n'en tint-il aucun compte. — 11 s'empara par violence des clefs de la ville , imposa son autorité au maire et aux échevins, qui durent courber leurs fronts humiliés sous un joug qu'ils ne pouvaient secouer.
Après cet acte d'autorité , il chargea le chef de la cité de faire dresser l'inventaire de Targenterie des églises, disant qu'il serait prudent de mettre en sûreté ces trésors sacrés. — Le conseil était bon à suivre, et l'on est autorisé à croire que le gouverneur avait ses raisons pour le donner. — En effet, quelques jours plus tard, Antoine d'Aure de Grammont s'approche de la ville à la tète d'une forte troupe de pillards gascons, et la menace d'une attaque sérieuse. Quelques habitants veulent en vain défendre la porte de la Tranchée. Ste-Gemme accourt avec ses soldats , et paralyse toute résistance. Le 26 mai 4562 et pendant les jours suivants , la ville regorge de soldats rapaces et voleurs , qui la traitent comme une place ennemie prise d'assaut , pillent les trésors des églises , violent les tombeaux , brisent les autels, mutilent les monuments religieux, et enlèvent jusqu'au plomb qui les couvre. Ce fut à cette époque de cruelle mémoire que fut brûlé le corps deSte Radégonde, la patronne de Poitiers. Ses cendres , recueillies avec amour par quelques pieux catholiques, furent restituées plus tard à son tombeau, privé désormais d'une grande partie du précieux dépôt qu'il avait jusqu'alors , et à travers tant de vicissitudes diverses, conservé intact à la vénération des fidèles.
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I Le& procès-verbaux qai constatèrent les spoliations com-
mises dans les trésors des chapitres de St-Hilaire et de la cathédrale donnent une idée exacte des richesses que possédaient ces antiques églises, et des horribles dilapidations dont dles furent victimes. Je voudrais pouvoir dire cpie ces actes du fanatisme le plus coupable et. le plus cruel furent tous commis par des étrangers ; mais , hélas ! l'impartialité, de l'histoire m'impose un pénible devoir : notre vieille et loyale cité dut se voiler la fiice , à la vue d'indignes enfonts auxquels elle avait donné le jour dans des temps meSleurs pour travailler à sa gloire , et non pour la dépouiller de ses plus beaux ornements, et pour ravir à un culte vénéré ses pompes majestueuses;
Heureusement la domination de ces vsmdales ne devait pas être de longue durée ; bientôt après , le comte de Yillars vjnt, au nom du roi, sommer la ville de se rendre : Ste* Gemme s'y refusa formellement. Herbert, qui remplissut dans ces. temps difficiles les. fonctions délicates de maire, répondit, au nom du cei^ de ville , f que, n'ayant ni le» a clefs ni auQua commandement , is ne pouvaient suivre > leur inclination, mois qu'ils, étaient et seraient toujours I les très-humbles serviteurs, et sujets de S. M. > Malgré cette réponse. peu catégorique, et moins satisfaisante pour les catholiques que pour Ste-Genune, ce dernier rassembla» ses troupes^ mit le feu à Téiglise de l'abbaye de St-Gyprien, sous prétexte de. dégarnir la ville et. d'en, rendre les ap*proches plus difficiles, et: fit tous les préparatifs annonçant rintention da soutenir, un^siége* Mais^ lorsque les désastres> du prince de Gondé eurent amené le maréchal de St*-Àndré et les. catholiques devant les murs de Poitiers, les ràles changèrent. Le 4*' août 4562, de grand ma^in, le maréchalfit sonner l'assaut : le château, jusqu'alors. neutre, se déclara pour les assiégeants, dirigea ses batteries sur la brèche que l'artillerie royale avait faite dans les murs de la ville > et en
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interdit ainsi l'approche aux soldats de Ste-Gemme.— Ceuxci , se voyant vaincus , et d'ailleurs peu soutenus par les sympathies de la population, ne cherchèrent plus qu'à éviter par la fuite la première furie des vainqueurs.
Pendant huit jours la malheureuse cité, qui venait d'éprouver le pillage des protestants, fut horriblement ravagée par les catholiques, et livrée aux déplorables réactions dont chaque parti victorieux souillait son triomphe. Parmi les premières victimes, il faut compter le maire Herbert, qui fut pendu à une potence dressée, par Fordre du maréchal de St- André , sur la place de Notre-Dame, sous prétexte qu'il avait favorisé l'entrée des huguenots dans Poitfers. — « Alors, dîtitn auteur protestant, furent commises » dans la ville choses si cruelles et si infâmes, que les' » payons mesmes en auroyent horreur. Un die la compagnie » du marescbal de St-André fit une fricassée d'oreilles » d'hommes , conviant à ce banquet quelques siens com- » paignons, où les blasphèmes furent prononces si horribles, » qu'ils ne se peuvent écrire . • L'histoire ne nous a pas transmis le nom' de cet anthropophage , mais elle a flétri avec justice celui deBriquemaut, chef protestant de triste mémoire , qui plus tard décorait sa poitrine d*un collier fait avec les oreilles des prêtres tués de sa main, et qui montrait avec un orgueil féroce ce sanglant et hideux trophée. Quoique ennemis , ces deux cannibales devaient avoir sucé le même lait; s'ils n'étaient pas frères , ils étaiénf dignes de l'être....
Les succès obtenus à Poitiers par là cause royale , suivis de la réprise de Rouen , de la victoire de Dreux et du siège d'Orléans , étaient de nature à rendre la cour plus exigeante, lorsque Passassinat du duc de Guise, cette âme du parti catholique, fournit à la reine mère l'occasion ou le prétexte de transiger avec les protestants. Un édit de pacification , d'amnistie et de liberté de conscience , fut signé à Anîboise , et la
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tranquillité parut renaître à l'ombre des promesses royales (4563). Mais la turbulence des partisans de la réforme et Tambition de leurs chets ne pouvaient laisser à leurs adversaires une paix durable. Le voyage de Charles IX dans les provinces, Tenlrevue qu'il eut à Bayonne avec le roi d'Espagne , son beau-frère , Philippe II, prince si justement redouté des protestants , firent naitre des craintes , et ces craintes , adroitement exagérées , servirent de prétexte à une nouvelle levée de boucliers. Le roi faillit être enlevé à Monceaux , près de Meaux ; mais la bataille de Saint-Denys donna gain de cause au catholicisme et à la royauté , qu'on attaquait sous le masque d'une question de liberté religieuse. Néanmoins , malgré les pertes éprouvées par les protestants, leur armée, reconstituée à l'aide des troupes étrangères que lui fournit l'Allemagne, s'éleva bientôt à 20,000 honmies. Mais la division se mit entre les chefs de cette cohue pillarde; et la paix de Longjumeau (janvier 4569) sembla mettre un terme aux craintes qu'avait fait concevoir un si grand déploiement de forces. Au bout de six mois de cette paix, si bien nommée paix fourrée, les chefs eurent encore recours à leurs alliés ordinaires.
Les fanatiques d'Allemagne, dont les convictions religieuses s'augmentaient en raison du butin que leur promettaient les champs fertiles de la France , répondirent à la demande de leurs frères avec un empressement digne du patriotique appel qui leur était fait par les huguenots vamcus, et leur présence rendit plus atroce cette guerre déjà si horrible par elle-même.
Le duc d'Anjou, lieutenant général du royaume, dirigé par le maréchal de Tavannes , se met à la tète des catholiques , et poursuit avec vigueur les protestants, que commande le prince de Condé, son cousin. 11 les atteint à Jarnac (43 mars \ 569), les bat complètement , mais sa victoire est souillée par le meurtre du prince de Condé. On crut peut-être trouver
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dans ce sang royal le prix du noble sang d*un Guise et d'un Montmorency; on se trompa: ce ne fut qu'un assassinat à joindre à ceux que déplorait déjà la France, et Thistoire a pu inscrire sur la même page les noms de Poltrot de Méré , de Jacques Scott et de Montesquiou !
A la nouvelle de la fin tragique du malheureux prince, Coligny, qui cherchait à se joindre à son armée, se retire en Limousin : le duc d'Anjou l'y poursuit. Pendant deux mois l'amiral évite toute espèce d'engagement ; puis , à l'arrivée du jeune Henri de Béarn, il profite de l'influence de ce beau nom, qui débute sur la scène où il jettera plus tard un si vif éclat, pour reprendre l'offensive. Il bat les catholiques à la Roche-aux- Belles (24 juin) , passe en Poitou , et, malgré sa répugnance, il se rend au vœu de ses capitaines, qui le pressait d'assiéger la capitale de cette province.
A cette nouvelle , les chefs catholiques s'empressent de venir offrir leurs services et leurs bras à la cause qu'ils avaient promis de défendre. Le souvenir des^ dévastations cruelles auxquelles deux occupations successives avaien* exposé la ville excite le courage de ses habitants; ils jurent de s*ensevelir sous les murailles plutôt que de se rendre. Poitiers, cette ville aux habitants si tranquilles, autrefois aux mœurs paisibles, aux études graves, est bientôt agitée par des préparatifs de guerre; ses rues sont pleines d'arquebusiers et d'hommes d'armes; les bourgeois, tes artisans endossent la cuirassse et saisissent Tépée; tous se font soldats. Le jeune duc de Guise , le marquis de Mayenne son frère, jaloux de venger l'assassinat de leur père, vont commencer dans nos murs leur carrière, et jeter au milieu de nous les fondements d'une réputation , hélas ! bien fatale à la France; MM. de Montpezat et du Lude, et une foule de Poitevins dont les noms sont encore noblement portés aujourd'hui , vont exciter par leur exemple l'ardeur guerrière
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qui va faire autant de soldats déterminés de ces àuies timides que glaçait naguère encore le nom seul de l'ennemi. Protégée par des défenseurs de cette trempe , une ville était imprenable; Poitiers résistera pendant longtemps aux efforts des protestants , qui finiront par lever honteusement, au bout de sept semaines , un siégq qu'ils prétendaient devoir terminer en 24 heures ( 7 septembre 4569).
Coligny, blessé dans sa vanité militaire, profite de la nouvelle de rapproche de l'armée f*oyale , commandée par le duc d'Anjou et le maréchal de Tavannes, pour motiver sa retraite précipitée , et il va se faire battre complètement à quelques lieues de là , dans les plaines de Moncontour ( 5 oct. 4569J.
Au lieu de poursuivre l'amiral , que protégeât à peine quelques milliers de soldats; au lieu d'enlever par sa capture probable une victime , et peut-être aussi , hélas l un prétexte à rhorrible massacre de la Saint-Barthélémy , le duc d'Anjou commet la même faute qui avait perdu son rival, et s'amuse à assiéger les places fortes de la province ; St-Jeaud'Angély tombe en son pouvoir, mais c'^est a]i prjx du sang des plus braves^ au prix d'un temps peut-^tre plus précieux encore : car, sur cette noble terre de France, l'occasion et le temps ont pu manquer souvent à la victoire, jamais le courî^ge et les héfos.
Ces trois derniers faits d'armes , si importants dans l'histoire de notre province ,. forment précisément le suje^ du livre qu'une main laborieuse va tirer de rqi|bli fâcheux auquel semblait devoir le condanmer sa rareté prématurée. Seuls, ils offraient assurément un intérêt a^sez puissant pour solliciter et conquérir Tentière faveur d^ Poitevins ; mais nous avons cru qu'il y aurait quelqqe avantage, au poiAt de vue de l'utilité que le lecteur peut rechercher dans sa lecture , à ne point les isoler des faits généraux auxquels ils se lattachent comme l'effet à la cause ; nous avons pensé que
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ces scènes animées gagneraient à être enchâssées au milieu du drame historique et religieux dont elles forment une partie essentielle et avec lequel elles sont intimement liées. Tel est le motif de ce long préambule, telle sera aussi, nous l'espé rons , son excuse.
Ch. de CH.