COUP-D'OEIL SUR LES DEUX CAMPS
Durant les jours qui suivirent cette aventure de notre héros, celui-ci s'était lancé à la recherche de l'enfant d'Aubray, car Pertuluis et Regaudin ne l'avaient pas ramené à sa mère, comme nos amis l'avaient espéré. Quant aux deux grenadiers, pas plus que l'enfant, ils n'avaient été retrouvables.
Or, Flambard ignorait que, le lendemain de la bataille de Montmorency, le détachement de grenadiers auquel étaient attachés Pertuluis et Regaudin, avait été envoyé à l'armée de Bougainville au Cap Rouge. Car, le lendemain en effet, Montcalm avait surpris le mouvement d'un certain nombre de berges anglaises qui, après avoir évolué dans la rade, longèrent le rivage de Lévis et passèrent devant la ville. C'était Murray, avec douze cents hommes environ, que Wolfe envoyait en reconnaissance vers Trois-Rivières et Montréal. Murray avait ordre de passer à travers la petite flotte française mouillée aux Trois-Rivières, et de chercher à faire liaison avec les troupes du général Amherst qu'on croyait plus rapproché de Montréal qu'il n'était en réalité.
Ce mouvement éveilla la défiance du marquis de Montcalm. Il envoya immédiatement des instructions à Bougainville et lui dépêcha quelques renforts. Lui-même partit peu après avec un corps de troupes pour se rendre à la rivière Jacques-Cartier, dans la crainte que les Anglais ne tentassent une descente sur quelque point de la rive gauche du fleuve. Murray n'avait pas osé s'aventurer jusqu'aux Trois- Rivières, en constatant que les Français se tenaient sur leurs gardes. Toutefois, il essaya de prendre pied à la Pointe-aux-Trembles, mais sans y réussir : Bougainville l'en prévint.
Tout de même, cette alerte tenait les officiers français sur les dents. Ils se demandaient ce que pouvaient bien méditer les Anglais.
Ceux-ci, de fait, méditaient bien des choses comme nous le verrons bientôt.
On arrivait à une saison de l'année où les officiers de la petite armée française allaient encore, comme toujours dans l'histoire militaire de la colonie du reste, se trouver en face d'une nécessité qui ne laissait pas que d'affecter gravement leurs projets et leurs plans de défense. En effet, la moisson allait bientôt réclamer les paysans enrégimentés dans les milices. Et en cette année de 1759 la récolte était d'autant plus précieuse que quantité de champs avaient été dévastés par les Anglais
sur les terres situées au-dessous de Québec, que l©fi vivres étaient rares, et que la famine
ail son spectre affreux sur un horizon rapproché. La famine était l'ennemi le plus
itable, et cet ennemi guettait la colonie aussi avidement que la guettaient la flotte anl'armée de Wolfe. Déjà la farine manquait. Déjà, les villes, les villages et l'armée elle-même avaient été mis à la ration du pain. Le lard n'était plus en grande quantité; mais, toutefois, on pouvait suppléer au manque de viandes de boucherie par les viandes
liaison et le poisson; mais le poisson de rivière seulement, attendu que les Anglais gardaient le fleuve de Québec à la mer, et Vaudreuil avait dépêché des bateliers et pêcheurs du côté de Trois-Rivières. Ceux-ci étaient chargés de prendre dans les lacs et les riviè-
iut le poisson possible et de le remonter jusqu'à la Pointe-aux-Trembles.
Quant aux viandes, le gouverneur lança dans - bois du nord des détachements de miliciens et de sauvages pour y capturer le gibier; Boishébert conduisait ces hommes. De cette façon on arrivait à nourrir l'armée suffisamment, tout en économisant la farine. Mais cela n'empêchait pas des voix de murmurer et de répéter qu'on pouvait trouver dans les magasins quantité de viandes de boucherie, lard fumé et boeuf salé, et des piles énormes de barils de farine. Oui, mais qui le savait au juste? Bigot et Cadet! Mais Bigot ne le disait pas! Mais Cadet, qui, à titre de munitionnaire général de la colonie, avait charge de ce département de l'administration, se gardait bien de laisser sortir des magasins viandes et farines qu'elles ne fussent au préalable dûment payées et en or, et ceci concernait les civils. Quant à l'armée, elle tirait naturellement selon ses besoins sur ces magasins; mais toutes vivres qui en sortaient devaient être payées en bons sur le trésor royal, bons qui devaient porter les signatures de l'Intendant et du Gouverneur. Aussi, comme ces bons pouvaient être plus tard d'une valeur plus ou moins problématique, Cadet se faisait-il avare. Il privait l'armée, proclamant que les magasins se vidaient très vite et qu'on ignorait comment on pourrait les remplir. Et, chose curieuse qui n'avait pas manqué de susciter des commentaires dans l'armée et dans tout le pays, dès qu'on se présentait devant Cadet avec de l'or on pouvait se procurer toutes les provisions dont on avait besoin et en aussi grande quantité qu'on le désirait. Un bruit courait que M. l'Intendant et M. le munitionnaire possédaient entre Trois-Rivières et Montréal des magasins secrets remplis de toutes espèces de provisions et même de munitions de guerre. Il paraît certain que Bigot et Cadet avaient volé les magasins du roi à Trois-Rivières, de concert avec Bréart et autres escarpes, et avaient mis ce butin en entrepôt en des baraques abandonnées près du Lac Saint-Louis. Mais ces baraques n'étaient pas sans surveillance : Pénissault avait aposté dans les environs trois de ses subalternes qui défendaient l'approche de ces caches aux intrus. Rien, ensuite, n'était plus facile à Cadet que d'y envoyer un ou deux de ses navires, suivant les
besoins de son commerce. Il paraît encore certain que sur ses propres navires stationnés à l'entrée du lac Saint-Pierre, le munitionnaire conservaient quantité de provisions, telles que farines et lards, dont il pouvait disposer plus rapidement lorsque survenaient des besoins plus pressants. Et comme des navires ainsi chargés à leur capacité pouvaient susciter les soupçons, Cadet avait fait savoir que sa flotte était chargée de fourrures qu'il avait acquises à même ses propres deniers, et de ses effets personnels qu'il voulait, disait-il, sauver d'une mainmise des Anglais.
Mais tout cela ne faisait pas barrage à ces murmures presque quotidiens de l'armée :
— On nous prive de lard, et pourtant Messieurs les Anglais n'ont qu'à appliquer en sourdine à Trois-Rivières pour se faire livrer, contre or sonnant, deux cents barils de lard!
— On nous rationne sur le pain parce que manque la farine, murmurait-on encore; mais comment se fait-il que Monsieur le munitionnaire, contre or sonnant, réussit à livrer à Messieurs les Anglais cinq cents barils de farine?
Il arriva, un jour, qu'un officier sous les ordres de Bougainville répondit à ces murmures par cette remarque :
— C'est que Monsieur le Munitionnaire ne cesse pas de faire des affaires. S'il ne peut commercer avec les Français qui manquent d'argent, il le peut fort bien avec les Anglais qui sont farcis d'or.
Si l'on n'avait pu établir positivement qu'un tel commerce se pratiquait entre Bigot & Cie et les Anglais, on avait néanmoins de fortes présomptions. Et ces présomptions s'étaient accréditées d'autant plus dans l'esprit du peuple et de l'armée, que des officiers français, s'étant cotisés, réunirent une certaine somme d'argent avec laquelle ils purent faire sortir, de magasins vides, une forte quantité de lard fumé, de boeuf salé, de pommes de terre et de farine, provisions qui furent distribuées à leurs soldats affamés.
Ceci nous montre bien en quelles mains affreuses étaient les destinées du peuple et de l'armée de la Nouvelle-France. Et les chefs militaires semblaient incapables de lutter avec avantage contre ce mal terrible. S'ils élevaient une voix accusatrice contre les maîtres du pouvoir civil, ceux-ci protestaient hautement, proclamaient leur innocence et dénonçaient l'envie et la jalousie de leurs accusateurs.
Les chefs militaires se trouvaient donc acculés aux pires expédients pour nourrir l'armée convenablement. Plusieurs engagèrent leur crédit, d'autres sacrifièrent leur solde, d'autres encore vendirent leurs effets personnels, car tous voulaient coûte que coûte soutenir l'estomac de l'armée pour qu'elle fût en état de résister à l'ennemi et de le broyer.
A la veille de la moisson Montcalm dut licencier une partie des milices. Il avait un mois auparavant envoyé le Chevalier de Lévis avec mille hommes au secours de M. de la Bourlamaque, qui n'avait pu résister au général Amherst sur les frontières de la Nouvelle- Angleterre, et qui avait dû évacuer le Fort Carillon. L'armée de Beauport se trouvait donc
de ce fait très amoindrie : de treize mille hommes qu'elle était à la bataille de Montmorency, elle se trouvait réduite, à la veille de la bataille des Plaines d'Abraham, à un peu plus de cinq mille hommes.
Les Anglais n'ignoraient pas ces choses, aus- - si pensèrent-ils que l'occasion était venue de tenter une action décisive.
James Wolfe, depuis qu'il était venu se poster devant Québec, se donnait un mal inouï pour trouver une solution à un problème qui lui avait paru si facile. Aussi avait-il été très désappointé après ses tentatives infructueuses. Et, en face d'une ville murée de falaises impossibles d'escalade, devant une armée plus nombreuse qu'il n'avait pensé et fortement retranchée dans des positions presque imprenables, il avait fini par désespérer de faire la conquête du Canada. A présent il voyait l'hiver s'approcher, bientôt il se verrait forcé de rebrousser chemin vers Louisbourg, et il s'en irait en Angleterre avec cette pensée terrible qu'en la mère-patrie tout son prestige serait évanoui.
La vision d'un échec aussi humiliant l'avait abattu : il manqua d'en mourir.
Il avait aussi compté sur les succès du général Amherst sur la frontière anglo-américaine et sa marche rapide vers Montréal. Amherst avait eu, en effet, plusieurs succès, mais il s'était trouvé des hommes — tel Bourlamaque — pour contenir sa hâte de venir' donner la main au jeune général James Wolfe. Cela avait été une autre et terrible déception.
Durant trois semaines, le jeune général n'avait pas quitté sa tente à ses quartiers généraux de l'Ange-Gardien, et, sombre comme un Achille antique, il était demeuré dans la solitude y ruminant mille projets plus ou moins praticables d'emporter et l'armée de Beauport et la capitale de la Nouvelle-France. Il avait lancé des émissaires et des rôdeurs de tous côtés, mais tous revenaient sans apporter la clef du problème qui tuait peu à peu leur jeune chef.
Dans les derniers jours du mois d'août, un jeune officier, commandant une compagnie de Montagnards écossais, pénétra sous la tente du jeune général.
— Pourquoi vient-on me troubler encore? demanda rudement le malade.
— Monsieur, répondit l'officier, j'ai réussi à localiser sur la rive nord du fleuve un endroit où notre armée pourrait facilement mettre pied à terre.
— Ah! en vérité? fit le général en dressant la tête avec intérêt.
— On appelle l'endroit "L'Anse au Foulon".
— Qu'avez-vous vu ? interrogea avidement Wolfe.
— Connaissant bien la langue française, je me suis déguisé en paysan canadien et j'ai pu approcher le poste qui garde les hauteurs du Foulon. Ce sont pour la plupart des miliciens et des matelots que commande un certain colonel Vergor. Il semble y avoir peu de discipline, et l'on m'a paru y bien manger et bien boire.
Wolfe écrivait rapidement à mesure que parlait l'officier.
— Et comment arrive-t-on à ces hauteurs du Foulon? demanda-t-il plus intéressé que jamais.
— Par un petit sentier qui oblique dans la pente abrupte, deux hommes peuvent y monter de front. On pourrait aussi hisser par là quelques canons de campagne. Les hauteurs sont un vaste plateau à peine accidenté, couvert de bosquets à travers lesquels une armée peut facilement gagner les murs de la cité.
Wolfe écrivait et notait plus fiévreusement. Son visage amaigri et blafard se colorait de moment en moment, ses yeux brillaient ardemment, ses lèvres décolorées frémissaient, ses mains pâles tremblaient.
— Et au bas de ces hauteurs du Foulon, il y a des sentinelles? interrogea-t-il plus avidement.
— Un poste de dix hommes seulement.
— Mais qui peuvent donner l'éveil aux gardiens de là-haut?
— Oui, mais en profitant d'une de ces nuits au cours de laquelle on attendra un convoi de vivres venant de Trois-Rivières et destinées à l'armée française et à la ville, nous pourrions tromper la vigilance des sentinelles, et, glissant nos berges silencieuses vers l'anse, nous prendrions aisément pied à terre. Trois cents de nos hommes auraient tôt fait de se rendre maîtres du poste qui garde les hauteurs.
Et cet officier écossais, qui n'était autre que Simon Fraser, donna encore quantité de détails dont Wolfe prit minutieusement note.
Puis il félicita l'officier, lui promit de ne pas oublier les grands services qu'il venait de rendre à la Couronne d'Angleterre, et le congédia.
Le jeune général se leva, il paraissait avoir retrouvé toute sa vigueur, son teint se colorait vivement, et sur ses lèvres s'imprimait un large sourire. Il fit mander immédiatement ses principaux officiers pour tenir conseil, et, le jour même, il était décidé de tenter l'entreprise.
Le 6 septembre, le vice-amiral Holmes passa sous Québec avec trente navires; le général Wolfe était sur ces navires avec cinq mille hommes de troupes de terre. Une dizaine de navires jetèrent l'ancre près de la côte sud, presque vis-à-vis de l'Anse au Foulon. Les autres navires allèrent stationner à proximité du Cap Rouge. Holmes, qui commandait ces navires, avait reçu instructions de retenir l'attention de Bougainville. Cependant que Wolfe, demeuré vers l'Anse au Foulon, débarquait des troupes sur la côte sud, comme pour donner le change aux Français, et de son poste il étudiait les abords de l'Anse au Foulon et les hauteurs qui la dominaient. Il conclut qu'il était assez facile d'aborder ces hauteurs et que l'immense plateau, dit "Les Plaines d'Abraham", couvert de bouquets de bois et semé de buttes çà et là offrait à une armée bien conduite tous les avantages de s'y déployer et d'y prendre des positions solides. Des plans furent immédiatement dressés, et Wolfe, satisfait, attendit l'opportunité pour se lancer dans l'aventure.
C'était, en effet, une aventure dangereuse que l'audace seule pouvait tenter; et si l'armée française avait été conduite comme allait l'être
L'armée ennemie, il est certain que Wolfe fût allé à un désastre irréparable.
Mais tout allait contribuer à rendre le sort des armes favorable aux Anglais : les mésententes entre les deux grands chefs de la colonie la fougue de Montcalm, l'imprévoyance du gouverneur et le jeu sournois des traîtres.
Le premier de ces traîtres, Duchambon de Vergor, allait livrer la clef d'entrée. Que lui importait après tout? Cet homme n'avait-il pas dit une fois que, pour sa part, il était disposé à faire cadeau aux Anglais de ce "pays de sauvages"? Ce lâche avait-il oublié que parmi ces "sauvages" se trouvaient soixante-quinze mille de ses compatriotes qui ne songeaient nullement à se donner aux Anglais?...
LA MEMORABLE RACLEE
On sait que Bougainville, après avoir transporté ses troupes jusqu'à la Pointe-aux-Trembles pour empêcher toute tentative de descente du général anglais Murray, était revenu dans ses positions du Cap Rouge pour y attendre les événements. Il avait renvoyé à Montcalm les renforts que ce dernier avait mis à sa disposition. Parmi ces renforts se trouvait le détachement de grenadiers dont faisaient partie nos deux compères Pertuluis et Regaudin.
Or, durant ce court déplacement, Pertuluis et Regaudin avaient tant souffert de la soif que, revenus dans leur cantonnement de la rivière Saint-Charles, ils cherchèrent par tous les moyens à se procurer des eaux-de-vie. Malheureusement, depuis un certain temps on ne croisait plus de "lanterniers". Après Montmorency il y avait eu désordres, et Vaudreuil avait donné des ordres sévères aux officiers pour réprimer impitoyablement le trafic clandestin des eaux-de-vie. Ce que voyant, et de plus en plus torturés par la soif, nos deux grenadiers décidèrent enfin de s'esquiver de leur cantonnement et d'aller frapper à la porte hospitalière de la mère Rodioux, en la ville basse. Ils résolurent de profiter d'une nuit suffisamment noire pour sortir du camp inaperçus, et le soir du 12 septembre leur parut favorable.
Ce ne fut pourtant pas de coeur bien gai que les deux bravi s'étaient décidés de se rendre au cabaret de la mère Rodioux, car ils redoutaient fort la colère de la vieille mendiante et la rancune de Rose Peluchet que, par méprise un jour, ils étaient allés jeter dans les bras du sieur Deschenaux. Mais leur soif était une telle torture . . .
— Mon cher Pertuluis, avait murmuré Regaudin, comme tu vois, il n'est pas une larme nulle part; j'en ai le coeur tout noyé de tristesse!
— Ventre-de-roi, grogna Pertuluis, j'ai bien une larme à l'oeil, mais je doute qu'elle puisse t'ôter la soif.
— Tu pleures donc aussi de tristesse? demanda Regaudin en s'essuyant les yeux.
— Et de désespoir, pauvre Regaudin. Car, en supposant que la mort nous vienne surprendre en tel état de sécheresse, qu'adviendrait-il de nos corps?
— Hélas! le diable en aurait vite raison; ils brûleraient comme une mauvaise étoup-e!
— Eh bien! ventre-de-cochon, c'est que ce que je ne veux pas qu'il m'arrive! Regaudin, ajouta-t-il d'une voix grave, je tiens quelques carafons !
Regaudin sauta de joie.
— O bonté divine! s'écria-t-il en joignant les mains.
Puis, inquiet :
— Oui, mais tu ne les tiens que par l'imagination?
— Mais je les tiendrai en mon ventre avant qu'il ne soit le jour de demain. Regaudin, nous irons chez la bonne mère Rodioux!
Regaudin fit un saut de chat croqué.
— Hein! chez la mère Rodioux?... Merci, mon vieux, je ne tiens pas à me faire scalper encore par cette vieille sauvagesse! Ah! non. . . merci bien!
Pertuluis se mit à rire.
— Regaudin, dit-il, sais-tu que la mère Rodioux, que, en d'autres circonstances, je ne souhaiterais nullement revoir, oui, sais-tu, si je le veux, qu'elle nous recevra comme ses enfants chéris . . . qu'elle nous ouvrira les bras avec sa porte... qu'elle nous embrassera?
Regaudin éclata de rire.
— Ah! ouiche! mon pauvre Pertuluis, la soif te rend malade, malade à te mettre sous terre! Décidément, tu n'as plus ton quinquet dans ta lucarne !
— Non?. . . Tu te trompes, Regaudin, tâte ça! Il enleva son tricorne et frappa rudement sur sa tête.
— Oui, tâte ça, et tu vas voir que le quinquet est encore dans la lucarne. Mais écoute : j'ai dit que nous allons chez la mère Rodioux... Ecoute bien : j'arrive chez la mère, je l'embrasse sur... le cou pour l'attendrir, puis je lui bafouille comme ça : La mère, je vous apporte un enfant trouvé qui vous rapportera des mille et des mille si seulement vous savez vous y prendre!
— Un enfant trouvé! fit naïvement Regaudin et quelque peu surpris.
— Parbleu! l'enfant de Vaucourt?
— Ah! biche-de-bois, j'avais oublié notre p'tit trésor... Courons, Pertuluis, courons le chercher!
— Patience, patience, Regaudin! Es-tu déjà sol et fol? Oublies-tu, mémoire de puceron, que nous avons confié cet enfant au sieur Deschenaux qui nous en a payé cinq cents livres, avec promesse d'un autre cinq cents livres lorsqu'il aura tiré rançon pour le poupard?
— Oui, oui, mémoire de chat! grommela Regaudin en se frappant le front. A la fin, ces Anglais finiront par nous faire perdre le fil. Mais alors, comment aller faire des marchés avec la vieille ribaude, puisque nous n'avons plus droit sur cet enfant?
— Eh! mais, s'impatienta Pertuluis. ne comprends-tu pas qu'il s'agit d'une pure supercherie? La mère Rodioux nous servira à boire, et une fois que nous aurons rempli nos outres convenablement nous lui tirerons notre révérence.
— Bien, sourit Regaudin, nous irons chez la mère Rodioux.
Après la tombée des ténèbres, les deux compères se glissèrent à la sourdine hors de leur tente et prirent le chemin de la cité. Là, la vie semblait renaître peu à peu depuis que les Anglais avaient cessé d'y jeter leurs projectiles meurtriers et incendiaires. Mais quels affreux dégâts!... Nombre de citadins, qui avaient cherché refuge dans la campagne voisine, rentraient dans la ville et relevaient les murs de leurs habitations. D'autres, cependant, qui se trouvaient complètement ruinés et sans abri, quittaient les caves au fond desquelles ils avaient vécu plus d'un mois et sortaient de la ville : ils s'en allaient sur les terres ou prenaient le chemin des Trois-Rivières et de Montréal. La ville ne présentait plus qu'un amas de décombres informes : des pierres noircies par la fumée, des poutres calcinées, des mobiliers, d'abord arrachés aux flammes et transportés dans la rue, puis écrasés en miettes par l'écroulement d'un pan de mur voisin. Nombre de gros édifices n'offraient plus que des murailles croulantes. Les toits des habitations étaient éventrés, enfoncés, béants. Les rues et ruelles étaient creusées, trouées, labourées par les boulets; les baraques et bicoques quelconques étaient disparues ne laissant à leur place qu'un petit tas de cendres que les vents emportaient peu à peu chaque jour. Néanmoins, il était nombre d'habitations qu'il était possible de réparer sans trop de frais, et leurs propriétaires, aidés des soldats de la garnison, s'y appliquaient hâtivement. Plus de deux cents maisons avaient été pour ainsi dire relevées de leurs ruines. D'autres citadins, plus optimistes peut-être, reconstruisaient tout à fait leurs demeures, malgré les avis contraires du commandant de la place qui redoutait un autre bombardement. Mais les malheureux s'imaginaient que les Anglais, qui. avaient tout détruit, ne songeraient plus à recommencer. Ils se trompaient, ces pauvres citadins, dont plusieurs allaient par deux fois reconstruire leurs foyers.
La basse-ville avait encore plus souffert que la haute. Là, dans un amoncellement de baraques branlantes l'incendie avait eu grand jeu, surtout en cette partie qui longeait le pied de la falaise, c'est-à-dire de la Porte du Palais jusqu'au pied du Fort Saint-Louis. Il n'y avait plus là que des débris informes mêlés d'un peu de cendres. Cà et là quelques maisons de pierre avaient pu résister à l'ouragan, seuls leurs toits avaient été endommagés. Aux abords de la rue Sault-au-Matelot un pâté de baraques et de cahutes se maintenait encore debout, et presque sans déchirures et blessures, et cela semblait tenir du prodige, tant la dévastation, et l'on pourait dire la boucherie, était complète tout autour. Or, dans ce pâté de baraques se trouvait le cabaret de la mère Rodioux.
Durant tout le mois qu'avait duré le bombardement, la cabaretière était demeurée dans sa cave avec ses fûts et futailles; elle y avait même servi à boire aux soldats de la garnison qui, entre deux incendies, y venaient se désaltérer et refaire leurs forces épuisées. Son commerce avait été d'autant plus fructueux, que la plupart des tavernes et cabarets avaient
été démolis. Elle réussissait à s'approvisionner de vins et d'eaux-de-vie par des intermédiaires de la bande de Bigot et Cadet, entre autres un certain Jean Corpron et un certain Jacques Foissan.
Ce soir du 12 septembre, le cabaret de la mère Rodioux était rempli de miliciens et matelots faisant partie de la garnison, tous Canadiens sauf quelques soldats réguliers qui, comme Pertuluis et Regaudin, avaient déserté leur cantonnement pour venir se retremper.
Rose Peluchet, souriante et active, était à son poste. Pendant le bombardement elle s'était réfugiée chez sa soeur, la femme du milicien Aubray; c'était l'unique parente que La Pluchette avait dans la colonie. Aubray avait épousé sa soeur en France, et Rose avait suivi le jeune couple au Canada. Après le bombardement, sur l'ordre de la cabaretière, la jeune fille était revenue au poste. Quant à la mère Rodioux, elle se tenait toujours à son comptoir, grande, sèche, sévère et digne.
Ce soir-là, les conversations étaient peu animées et les tournées moins nombreuses; et, l'ivresse étant moindre, naturellement la conversation s'en ressentait. Et puis les visages paraissaient préoccupés, les gestes timides, les regards se rencontraient avec crainte. C'est que l'on commençait à redouter que le siège fût plus long qu'on avait pensé, et à tous l'issue de cette guerre n'offrait rien de rassurant. Par surcroît se dressait le spectre de la famine : les vivres étaient rares, l'or et l'argent manquaient, et les affaires ne se soutenaient plus qu'à l'aide d'une espèce de monnaie de carton qui, du jour au lendemain, ne pouvait valoir plus rien. Tout au plus cette monnaie de carton pouvait valoir auprès de l'épicier, du boulanger ou du boucher; ces commerçants échangeaient ces cartons à la trésorerie pour de la monnaie d'or ou d'argent. A son tour le trésor colonial se retournait du côté du trésor royal pour remboursement. Mais le jour où ces deux caisses se trouvaient épuisées, les cartons n'étaient plus que cartons. Aussi, nombre de commerçants étaient si défiants et si mesquins qu'ils refusaient de céder leurs marchandises contre cette monnaie de papier, et ils ne se pliaient à la dure nécessité que sur sommations du commandant de la place. Seuls étaient exempts de la monnaie de carton les aubergistes, taverniers, cabaretiers, tous ceuxlà, bref, qui faisaient le commerce des eaux-devie; car l'eau-de-vie n'étant pas une nécessité à l'existence, elle n'était pas assujettie à la monnaie de papier. La mère Rodioux ne vendait donc que contre de l'or bien brillant et de l'argent bien sonnant, et encore ne prenait-elle l'argent que faute de mieux.
Il était environ huit heures, quand un personnage fit brusquement son entrée dans la taverne, mais un personnage qui impressionna tellement la mère Rodioux qu'elle manqua de s'écrouler derrière son comptoir. Pourtant, elle se rassura assez vite en voyant courir sur les lèvres minces de l'arrivant un large sourire.
C'était Flambard.
— Bonsoir, mère Rodioux! Bonsoir, mes braves!
Flambard saluait les miliciens et matelots, et ceux-ci se dressaient pour faire le salut militaire, tout comme si le général Montcalm eût t'ait son apparition.
Bonsoir, mademoiselle Peluchet! dit encore Flambard tout en exécutant une jolie révéà Rose, qui s'inclina gauchement en rougissant.
El nés gracieux, très maître de soi toujours, spadassin s'avança vers le comptoir, les mollets battus par le long fourreau de sa rapière. Mais déjà la cabaretière s'élançait au d ivant de notre héros, grimaçait tous les sourires possibles, et de sa voix éraillée, qu'elle «--avait de rendre plaisante, disait :
Monseigneur désire peut-être un appartement privé?... Car la présence de Monseigneur est un honneur...
Bien! bien! mère Rodioux, interrompit Flambard avec un air protecteur, il est entendu que vous m'offrirez un appartement privé; mais non pour le motif que je sois plus et S considéré que ces braves Canadiens, uniquement, mère Rodioux, parce que j'ai deux mois à confier à mademoiselle.
Flambard sourit doucement à la servante.
Rose Peluchet rougit plus violemment encore que l'instant d'avant, et il y avait matière a rougir, mais à rougir de joie : Flambard l appeîait tout au long "Mademoiselle", elle qui n'entendait jamais résonner que "La Pluchette", comme si elle n'était qu'une fille de pas grand'chose du tout, de rien du tout! Aussi, la pauvre fille était-elle toute prête à m< ttre le courtoir Flambard au rang de la plus liante et de la meilleure gentilliommerie de France.
— Ah! vous avez affaire à La Pluchette? fit la mère Rodioux un peu décontenancée.
— Oui, une petite communication importante... deux minutes, trois minutes peut-être bien. Voyez-vous, mère Rodioux, ajouta Flambard en baissant la voix, affaire de famille!
Il fit un signe mystérieux à la cabaretière qui sourit et répliqua :
— Bon, bon, monsieur Flambard, j'ai là ma cuisine où vous serez tout à fait comme chez vous, je vous conduis!
— J'accepte votre cuisine, mère Rodioux, mais pas avant que je n'aie trinqué avec ces braves miliciens et matelots que je trouve rassemblés ici. Alons, mère Rodioux, servez, je paye!
Les regards des miliciens et matelots brillèrent de plaisir et d'admiration. La cabaretière se précipita à son comptoir, jeta un ordre criard à la Pluchette, puis tourna la cannette d'une futaille.
Le spadassin jeta sur le comptoir une poignée de louis ruisselants. La mère Rodioux lui servit une large coupe de cristal, aux autres clients elle fit distribuer des gobelets d'étain. Puis Flambard leva sa coupe et cria :
— Amis Canadiens, à la France et à votre pays!
— A la France! clamèrent cinquante voix joyeuses.
Les gobelets furent vidés et remplis. Une autre poignée d'or glissa de la main large du spadassin sur le comptoir; puis, précédé de la
Pluchette, accompagné des yeux ravis de la cabaretière et des regards admiratifs de toute la salle, notre ami se dirigea vers la cuisine. La minute d'après la porte se refermait sur lui.
L'arrivée inattendue de Flambard n'avait pas manqué de faire naître nombre de commentaires dans la salle de la taverne. Son entrée avait de suite soulevé une vive curiosité. Plusieurs des miliciens et matelots ne connaissaient pas Flambard; ils avaient bien entendu parler de ses exploits, mais ils ne l'avaient jamais vu. Aussi avaient-ils vivement admiré sa taille haute et souple, son air martial et audacieux, son geste large et grand seigneur. Ils avaient surtout remarqué la longue et lourde rapière sur le pommeau de laquelle se posait sa main fine et nerveuse. Et si cette rapière attirait leur attention, c'est qu'on savait avec quelle habileté il la maniait et combien elle pouvait être mortelle à qui osait l'affronter. Mille conjectures avaient de suite effleuré les esprits sur la visite du spadassin en la taverne de la mère Rodioux. Mais lorsqu'on le vit se retirer dans la cuisine avec Rose Peluchet, on se regarda avec stupeur.
— Diable! chuchota un milicien, est-ce que monsieur Flambard viendrait demander la main de La Pluchette?
— Il n'y aurait rien d'étonnant, fit un autre. Avez-vous remarqué la façon qu'il l'a regardée, et, elle, la façon qu'elle a rougi?
— Eh! eh! fit un matelot qui connaissait Flambard un peu mieux que les autres, ne vous mettez pas le nez dedans! Un vieux célibataire de cinquante ans comme Flambard, heu! ça ne se marie pas souvent!
— Encore moins avec une poulette de dix-huit ans!
— Et une poulette qui n'a pas la plume en
soie!
— Et qui n'est pas bien bien de race.
— Au fait, dit à son tour un soldat régulier assis un peu à l'écart avec quelques camarades, elle n'est qu'une pauvre fille de paysan.
— Eh bien! répliqua un milicien qui, paysan lui-même, se sentit piqué par cette remarque, est-ce qu'on dit pas que des princes ont marié des paysannes?
— Oui, rétorqua ironiquement l'autre, on le dit dans les contes de ma grand'mère, mais qui l'a vu?
Les répliques allaient se faire plus vives, plus aigres, lorsque la porte de la taverne s'ouvrit lentement, doucement. Elle ne s'ouvrit qu'à demi, et dans l'entre-bâillement se montra d'abord la face balafrée et sinistre de Pertuluis, puis la figure chafouine de Regaudin.
La physionomie de la mère Rodioux qui, depuis la venue de Flambard, s'épanouissait prodigieusement, devint tout à coup terrible à voir. Pertuluis saisit de suite cette transformation. Aussi, dès qu'il fut entré, s'écria-t-il en esquissant un sourire mielleux qui donna à son masque un affreux accent d'ironie :
— Eh! cette excellente dame Rodioux... Je vous apporte mes respects et mes hommages, excellente dame.
— Et moi, chère dame, fit Regaudin ployé en deux et balayant le plancher crasseux de son
tricorne, je viens déposer à vos pieds ma respectueuse personne.
Et les deux grenadiers s'avançaient vers le comptoir, feutres à la main, courbés en deux, grimaçant mille sourires qui leur tordaient la bouche affreusement.
Un silence s'était fait dans la salle. La mère Rodioux n'avait pas paru entendre ces paroles galantes des deux grenadiers; elle demeurait impassible. Mais ses yeux jetaient des lueurs farouches qui émurent les deux compères.
— Ah! diable! la mère n'a pas l'air d'humeur! fit remarquer Regaudin à l'oreille de son compagnon.
— Ventre-de-grenouille! Regaudin, il va falloir taper dur dans les sentiments de la vieille.
Les deux bravi arrivaient près du comptoir.
— Brave dame Rodioux, commença Pertuluis, les Anglais nous ont donné une soif. . .
— Si bien, chère madame, interrompit Regaudin, que Notre-Seigneur n'eut pas tant soif sur sa Croix!
— C'est pourquoi nous avons pensé, reprit Pertuluis, qu'avec quelques lourds louis nous pourrions . . .
— Vider, à votre santé, chère et excellente dame, quelques carafons, acheva Regaudin.
— Et naturellement, reprit encore Pertuluis, tout en vous proposant une affaire si avantageuse, que je connais . . .
— Que nous connaissons, poursuivit Regaudin, certain haut personnage qui donnerait gros pour cette affaire!
Or, Pertuluis venait d'exhiber une bourse d'une rotondité remarquable, et la mère Rodioux, flairant un gain superbe, amadoua sa physionomie revêche, essaya de sourire et dit :
— Mes gentilshommes, j'ai peu de confiance dans les affaires que vous traitez avec votre prochain. . .
— Oh! se récria Regaudin, si par une fâcheuse circonstance et indépendante de notre bonne volonté il est survenu quelque mésentente. . .
— Cela ne veut pas dire, acheva Pertuluis, que nous ne sommes point d'honnêtes grenadiers du roi de France,
Toutes ces paroles dites avec une volubilité inimaginable ne paraissaient pas encore convaincre la cabaretière, qui n'oubliait pas qu'elle avait été jouée par les deux coquins. Tout de même, l'espoir d'empocher quelques "lourds louis" que faisait tinter exprès Pertuluis, et la curiosité d'être mise au courant de l'affaire en question firent naître sur ses lèvres un vrai sourire.
Regaudin voulut battre le fer chaud. Il se haussa sur la pointe des pieds, se pencha audessus du comptoir, et à voix basse, rapidement souffla :
— L'enfant... mille louis... il est à vous... un mot seulement. . . un geste. . .
Puis il cligna de l'oeil mystérieusement en murmurant :
—Chut!
Pertuluis, à son tour, fit entendre un léger sifflement, tourna un regard oblique et soupçonneux vers la salle, puis il grimaça de façon à faire entendre à la cabaretière que l'affaire était dans le sac sur un signe d'elle.
La mère Rodioux dardait un regard aigu dans les faces des deux grenadiers, faces dont elle essayait, mais vainement, de démêler le faux et le vrai. Elle demanda, méfiante :
— Où est l'enfant, d'abord?
Pertuluis tressaillit. Regaudin éternua pour ne pas laisser voir le trouble dans lequel cette question le jetait du coup.
— Où est l'enfant? répéta la mère Rodioux en perdant son sourire.
— Chère madame, répondit Pertuluis, voilà justement ce que nous sommes venus vous apprendre. Mais vu que nos langues ne peuvent plus remuer dans nos bouches par manque de salive. . .
La mère Rodioux comprit.
— Que désirez-vous boire, messieurs?
— Un petit carafon d'eau-de-vie, répondit Pertuluis.
— Ou plutôt deux carafons, corrigea Regaudin.
— C'est juste, approuva Pertuluis, et même que nous en boirons deux autres, attendu que nous devons nous rattraper un peu. Ces vauriens d'Anglais, grommela-t-il, finiront par nous faire périr de soif!
Il jeta deux pièces d'or sur le comptoir. Les regards de la mère Rodioux devinrent rouges, ses lèvres sèches furent tiraillées par un sourire et ses griffes saisirent rapidement les deux pièces d'or à l'effigie du roi de France. Elle servit à boire aux deux grenadiers.
Laissons la salle de la taverne et pénétrons dans la pièce voisine.
Nous y trouvons Flambard assis à une table et vidant lentement une coupe de vin. En face de lui et assise aussi, on voit Rose Peluchet qui essuie ses yeux humides du coin de son tablier : elle a pleuré et elle pleure encore. Elle et lui sont silencieux pour un moment. Notre héros vient de rappeler à la jeune fille le malheur qui a frappé, plus d'un mois auparavant, sa soeur, la femme du milicien Aubray. Celle-ci n'a pas revu son enfant et elle n'a cessé de souffrir atrocement de cette séparation. Elle a même cru son enfant perdu à tout jamais. Le lendemain de ce jour terrible, Rose, étant allé rendre visite à sa soeur, apprit la funeste nouvelle; et comme elle était fort éprise du p'tit Louis, son neveu et filleul, elle avait ressenti une souffrance aussi aiguë que celle de sa soeur. Rose aussi s'était désespérée en songeant que les malandrins, embarrassés de l'enfant inconnu, avaient pu le tuer. Et chaque fois que l'image de l'enfant revenait à son souvenir, elle ne pouvait contenir la source débordante de ses larmes.
Flambard, après avoir vidé sa coupe, rompit le silence.
— Je constate, mademoiselle, que vous ne cessez de regretter votre cher petit neveu, et vous m'en voyez tout chagrin.
— Oh! si je le regrette! s'écria La Pluchette avec un sanglot dans la gorge. Mais je l'aimais autant que s'il eût été mon propre enfant! Ah! monsieur Flambard, sourit-elle à travers ses larmes, venez-vous enfin m'apprendre que vous l'avez retrouvé?
— Non, malheureusement. Mais je suis sûr qu'on pourrait le retrouver, si seulement l'on pouvait faire vomir leur secret à deux bandits de la pire espèce.
Vous voulez parler de ces deux grenadiers. . .
— Justement. Voyez-vous, mademoiselle, je suis sûr et certain que ce sont ces deux fils du diable qui ont enlevé l'enfant de votre soeur. Tout ( fois, je dois avouer qu'ils n'ont pas fait ce COUP par haine ou revanche, mais seulement par méprise : ils croyaient reprendre l'enfant du capitaine Vaucourt.
Oui, mais ils auraient dû s'apercevoir que les lieux entants ne se ressemblaient pas!
Voici bien ce qui me déroute pas mal.
Seulement, je me dis qu'ils auront peut-être peu après et hâtivement confié le petit à une autre personne, croyant remettre à cette personne l'entant du capitaine Vaucourt. Puis je conclus que cette personne, ayant appris que le capitaine avait retrouvé son enfant, et n'ayant plus revu Pertuluis et Regaudin, n'aura su à qui rendre l'enfant inconnu.
— C'est vrai.
— Or. c'est cette personne inconnue qu'il s'agit à présent de découvrir.
— Comment?
— 11 y a un moyen, je pense, et ce moyen est plus susceptible de succès dans vos mains que dans les miennes; c'est pourquoi je suis venu à vous. Ecoutez donc : Pertuluis et Regaudin viennent ici de temps à autre vider des carafons d'eau-de-vie.
— Il y a longtemps qu'ils ne sont pas venus.
— Soit. Mais ils pourront revenir, et alors il s'agirait de les faire boire un peu plus que de raison et essayer de leur tirer du ventre leur secret.
— En leur tirant les vers du nez?
— Comme vous dites. Vous êtes femme et par cela même, sans parler de l'amour que vous avez pour le petit, vous réussirez mieux que quiconque, mieux que par la force ou les menaces. Il est entendu que je payerai pour les vins et eaux-de-vie qu'ils boiront et tout le trouble que cette besogne vous occasionnera. Tenez, ajouta le spadassin, voici pour défrayer.
Il mit sur la table une très lourde bourse. Rose Peluchet rougit et repoussa doucement la bourse.
— Non, non, monsieur, dit-elle, gardez cet argent. Je ferai comme vous me conseillez. Je ne saurais me faire payer pour travailler au salut de mon petit filleul.
— Mademoiselle, reprit Flambard en mettant la bourse dans les mains de la jeune fille, je comprends bien votre scrupule; mais vu que je vous serai redevable de m'avoir aidé dans cette entreprise, je vous supplie d'accepter cette bourse comme un cadeau que vous donnerez à votre petit neveu. Cette bourse contient suffisamment de quoi pour lui faire donner de l'instruction plus tard chez les Pères Jésuites... vous le ferai instruire, mademoiselle.
— Oh! monsieur Flambard, sourit doucement la jeune fille, pour lui et pour cette raison, je ne veux pas vous refuser. Mon beau-frère est bien pauvre et il ne pourait faire donner de
l'instruction à son enfant. Il est si pauvre que j'aime à lui aider du mince salaire que je gagne ici. Oh! je n'ai pas grand mérite, l'argent, ça ne me dit rien. Et puis, qu'est-ce que j'en ferais à l'amasser? Je comprends que c'est fait pour aider à ceux qui en ont besoin; moi je n'en ai nul besoin!
— Oui, mais plus tard? sourit le spadassin.
— Plus tard? fit la Pluchette sans comprendre.
— Oui, quand vous vous marierez?
Elle rougit un peu, sourit et répliqua : — Eh ben! quand j'aurai un homme, il travaillera pour moi comme je travaillerai pour lui, et dame! alors, s'il y a à ramasser pour les p'tits qui viendront, on ramassera ce qu'on pourra afin de les établir convenablement. Et on aura fait, comme on dit, son devoir; on s'en ira dans l'autre monde comme on est venu, sans rien emporter que la satisfaction de savoir que nos enfants auront assez pour se tirer d'affaire.
— Vous n'aimez pas l'argent? demanda Flambard avec un sourire.
— Je vous l'demande, à quoi ça sert? A se mettre des belles parures sur le dos? Ah bah! ça vous met-il quelque chose dans le coeur? Oh! ce qu'il y en a déjà de trop de ces fortvêtus. . .
— Et qui n'ont rien que leurs beaux habits! se mit à rire le spadassin. Ceci me rappelle, ajouta-t-il, certains vers de Regnard qui trépassa au commencement de ce siècle, et il récita :
Je hais ces fort-vêtus qui, malgré tout leur bien, Sont un jour quelque chose, et le lendemain rien.
— Il a dit vrai, notre poète, reprit Rose Peluchet. Et à quoi ça sert encore l'argent? Pour se faire bâtir des palais comme monsieur l'intendant? Heu! y est-on pour sûr plus à l'abri des misères du monde et de la mort que le gueux dans sa cahute! Et pour boire des bons vins et se mettre friandises sous la dent? Ah ça! le ventre s'en tanne vite, et vite il réclame le bon lard et les pommes de terre? Ou bien encore pour se distinguer des pauvres? Allons donc! est-ce qu'on ne s'amuse pas mieux à se distinguer des porteurs de sacs d'argent? Encore, si l'argent mettait plus fin; mais c'est tout le contraire qui arrive! Voyez ceux qui font le plus de folies et les plus folles, il faut être servante de taverne pour le savoir, ce sont ceux-là qui ont de l'argent de trop! Voyez le sieur Cadet : il mourra fou! Voyez monsieur l'intendant, tout respect que j'ai, il perd pas mal la tête déjà! Voyez le sieur Deschenaux : il n'a plus ni tête ni coeur! Voyez monsieur Péan. . .
— Ce sont des sans-patrie! interrompit Flambard avec mépris.
— Ah! voilà encore ce qui arrive quand on a trop d'argent et surtout de l'argent mal acquis: on devient des brutes! Monsieur Flambard, de l'argent juste pour payer notre passage de vie à trépas, voilà ce qu'il faut, voilà tout ce que je réclame. Il est vrai qu'on est pas pincé comme sieur et dame, mais on a de quoi là
quand on met la main dessus, et cela ne s'achète pas!
Et La Pluchette, naïve si l'on veut, mais belle d'énergie et de franchise, posait une main sur son coeur.
Flambard, qui sans mépriser l'argent, n'était pas un entasseur ni un jouisseur dévergondé, admira La Pluchette. Et, très intéressé, il allait la faire parler encore, lorsque des voix non inconnues attirèrent son attention dans la salle voisine. Il commanda la discrétion à la jeune fille, se leva et marcha doucement à la cloison qui séparait la cuisine de la taverne. Entre deux planches disjointes il glissa un coup d'oeil de l'autre côté, aperçut, non sans un extrême plaisir, les silhouettes de Pertuluis et Regaudin faisant force boniments à la mère Rodioux.
Il revint vivement à la Pluchette.
— Mademoiselle, murmura-t-il, voici que le bon Dieu nous vient en aide et nous envoie précisément ceux que nous cherchons : Pertuluis et Regaudin sont là dans la taverne.
— Ah! ah! ils sont là? fit joyeusement la servante. C'est bien le bon Dieu qui les envoie. Alors, faudra-t-il commencer de suite à leur tirer les vers du nez?
— Oui, il faut essayer. Si ça n'a pas l'air de prendre, vous viendrez me prévenir, et nous essayerons de tirer sur une autre ficelle.
L'instant d'après Rose Peluchet apparaissait dans la salle de la taverne que deux lampes à huile éclairaient fort mal. Pertuluis et Regaudin reconnurent de suite leur ancienne victime. Celle-ci souriait. Pertuluis s'inclina profondément.
— Mademoiselle, bredouilla-t-il, votre serviteur!
Regaudin imita son compagnon :
— Mademoiselle, mes grands hommages!
— Je vous souhaite bien la bienvenue, mes gentilshommes, sourit la jeune fille, qui s'efforça de ne pas leur laisser voir qu'elle leur gardait une prune, depuis ce jour où ils l'avaient enlevée, croyant avoir affaire à Héloïse de Maubertin pour la conduire au Palais de l'Intendance.
Elle s'approcha de la mère Rodioux et lui glissa rapidement quelques paroles mystérieuses. La cabaretière sourit imperceptiblement, cligna de l'oeil et dit aux deux grenadiers :
— Si vos Excellences désirent s'asseoir, il y a là dans ce coin une table où elles pourront à leur aise et en toute tranquillité vider leurs carafons?
— Merci, excellente dame! répondit Pertuluis en se courbant.
— Madame, dit Regaudin avec une belle révérence, lorsque j'assisterai à la messe, j'aurai une pensée pour vous et pour la prospérité de votre commerce.
— La Pluchette, dit la mère Rodioux, va servir deux carafons à ces deux gentilshommes. Même qu'ils pourront en commander autant qu'il leur plaira, attendu que c'est pour une affaire que nous aurons à traiter lorsque la clientèle sera partie.
Tout joyeux et avec un air d'arrogance et de conquête, les deux grenadiers se dirigèrent vers la table indiquée, s'assirent et attendirent
patiemment les deux carafons que Rose apporta la minute d'après.
Comme elle faisait mine de se retirer, Pertuluis l'arrêta.
— Attends, ma belle enfant, nous allons vider, et tu retourneras emplir!
Les deux carafons furent prestement mis à sec, remplis et rapportés par la Pluchette. Et celle-ci se retirait encore que Regaudin, cette fois, la retint.
— Attendez, belle et excellente demoiselle; nous allons nous humecter de ces deux carafons, puis vous irez en chercher deux autres!
Pour la troisième fois la servante alla remplir les carafons, et, cette fois, n'ayant pas été retenue par les deux grenadiers, elle se rendit aux appels d'autres buveurs. Pertuluis et Regaudin absorbèrent plus lentement le contenu de ces deux carafons. L'ivresse commençait à les gagner peu à peu. Ils conservaient sur leurs lèvres humides d'eau-de-vie un sourire béat, et leurs regards luisants s'attachaient avec persistance à la silhouette active de La Pluchette. Rose, qui de temps à autre obliquait vers eux un regard sournois, comprit que le moment opportun approchait.
Dix minutes encore s'écoulèrent et Pertuluis appela la servante d'un geste de la main. La jeune fille se précipita vers eux.
— Deux autres carafons, si c'est un effet de votre bonté, mademoiselle!
Rose sourit largement.
— Et si c'est une faveur que vous désirez faire à deux excellents grenadiers du roi de France, dit Regaudin.
— C'est bien, mes gentilshommes.
Pertuluis et Regaudin la suivirent de leurs yeux ronds et admiratifs.
— Quelle fée! murmura Pertuluis en claquant sa langue.
— Une déesse, ma parole! bégaya Regaudin. Rose revint avec deux carafons. , Pertuluis dit :
— Si vous vouliez nous permettre de vous offrir à boire à notre santé?
— Et à la vôtre, mademoiselle? sourit hideusement Regaudin.
— Avec plaisir, mes gentilshommes.
— Vraiment? s'écria Regaudin en se levant promptement. Oh! mille excuses, mademoiselle... voici mon siège!
Il poussa son escabeau à la servante qui l'accepta, et lui-même s'assit sur un côté de la table.
La jeune fille emplit les gobelets.
— A votre beauté et à la France! cria Pertuluis en choquant sa tasse contre celle de La Pluchette.
— A votre beauté et à la France! imita Regaudin.
— A votre santé et à la Nouvelle-France! sourit La Pluchette, qui ne trempa que le bord de ses lèvres dans la tasse d'eau-de-vie.
— Ah ça! dit Pertuluis qui remarqua ce dédain pour une aussi excellente liqueur, dédain qui parut le scandaliser, Mademoiselle n'aime donc pas les nectars qu'elle nous sert ellemême de ses jolies mains?
. — De véritables parfums! s'écria avec emphase Regaudin.
Hélas! soupira fortement La Pluchette en cachant ses yeux, c'est le chagrin...
FSein! exclama Regaudin, y aurait-il par hasard un chagrin dans votre tasse?... En ce cas jo l'avale pour vous en dégager.
il saisit la tasse do la jeune fille et la porta à ses lèvres. Pertuluis l'arrêta.
— Hé là! hô là! Regaudin, je veux partager ce chagrin de mademoiselle!
11 arracha lo gobelet dos mains de son compagnon et le vida d'un trait effrayant.
La Pluchette se mit à rire.
Mon chagrin, dit-elle, n'était pas dans la tasse. . .
Non? lit Port u luis avec un air de regret.
— C*es1 dommage! dit Regaudin.
— Il était dans mon coeur!
Dans votre coeur!... Bonté divine! exclama Regaudin en joignant les mains.
— Ventre-de-biche! mademoiselle, balbutia Pertuluis; il faut l'extirper, le maraud, avant qu'il n'empoisonne votre coeur!
— Il faut tuer la vermine dans l'oeuf, comme on dit! assura Regaudin.
— Impossible, mes gentilshommes, il demeurera !
— Eh bien! cela étant, mademoiselle, nous nous partagerons votre coeur, dit Regaudin, avec un air si sérieux que La Pluchette faillit pouffer.
— Juste, approuva Pertuluis, afin que nous partagions votre chagrin.
— Merci, mes bons gentilshommes, répliqua La Pluchette d'une voix gémissante. Mais pour me débarrasser de ce chagrin, point n'est besoin de donner mon coeur en partage.
— Ah bah! fit Pertuluis dépité.
— Je vous l'avoue franchement, mes gentilshommes, je n'aurais besoin que de vos bonnes consolations et de votre haute protection.
— C'est donc que vous souffrez plus que vous ne laissez paraître? souffla Regaudin.
— Si je souffre. . . mais je souffre atrocement!
— Mademoiselle, murmura Pertuluis, je vous prie de nous confier vos peines et misères, et, foi de Chevalier de Pertuluis, nous les occirons tous et jusqu'au dernier comme des morveux qu'ils sont!
— Nous leur ferons une guerre acharnée, dit à son tour Regaudin, tant et si bien que demain vous serez comme régénérée, biche-de-biche! Et alors votre coeur, de lourd qu'il vous semble ce soir, deviendra plus léger et d'une aile agile volera vers ses amis.
— Eh bien! mes gentilshommes, voulez-vous savoir ce qui me crève le coeur?
— Si nous voulons le savoir...
— Pauvre petit coeur! soupira Regaudin en portant une main à ses yeux.
— Allons, Regaudin! gémit Pertuluis, ne me fais pas pleurer. Et dites donc ce qui vous crève le coeur, ma belle enfant?
Rose Peluchet parut hésiter, elle rougit, baissa les yeux et balbutia :
— C'est la perte de mon tout p'tit. . .
Pertuluis sursauta sur son escabeau, et Regaudin dégringola de la table.
— Biche-de-bois! fit ce dernier, comme vous m'avez fait peur!
— Ventre-de-grenouille! grogna Pertuluis en reprenant haleine, vous me faites oublier que je n'ai pas vidé mon sixième carafon!
Il avala brusquement le reste d'un carafon.
Rose Peluchet demeura silencieuse, gênée, confuse, les paupières abaissées, comme si elle eût éprouvé une grande honte à la suite de son aveu. Puis, sous les regards ahuris des deux grenadiers, elle prit un coin de son tablier, releva à ses yeux et se mit à pleurer doucement.
Disons que les autres buveurs ne s'occupaient nullement des grenadiers et de la servante. Avec les tournées qu'avait généreusement payées Flambard, une demi-ivresse avait envahi tous les cerveaux, puis la conversation avait tourné à l'accent aigu, les rires et les éclats de voix avaient fait tremblé la taverne. Seule, la mère Rodioux, lorsqu'elle était inoccupée, glissait un regard ardent vers les deux grenadiers et sa servante.
Pertuluis et Regaudin, après l'énorme surprise qui leur avait coupé le vent, se rassirent, l'un sur son escabeau, l'autre sur la table, et le premier, se penchant à l'oreille gauche de La Pluchette, souffla :
— Vous avez bien dit "votre petit"?
Et Regaudin à l'oreille droite :
— Quoi! vous avez un p'tit et vous ne le disiez pas?
— Hélas! sanglota La Pluchette, il aurait fallu avouer que j'avions fauté!
— Il y a fauté et fauté, ma belle enfant, dit Pertuluis avec compassion, et si c'était par amour . . .
— Ou si c'était par devoir . . . murmura Regaudin avec un hoquet de pitié.
— Dans l'un et l'autre cas, mademoiselle, reprit Pertuluis, il n'y a pas faute, en sorte que. . .
— Vous n'aurez, compléta Regaudin, qu'à confesser le petit secret à certain abbé de ma connaissance et vous serez pardonnée! Mais ce petit, ajouta le grenadier très curieux, il est donc mort?
— Eh! s'écria La Pluchette en montrant aux deux compères apitoyés un visage mouillé de larmes, le sais-je seulement? On me l'a volé!
— On vous l'a volé! firent en choeur les deux bravi avec surprise.
— Qui? interrogea Pertuluis.
— Nous rattraperons les voleurs! affirma Regaudin en mettant la main au pommeau de sa rapière.
— On me l'a volé, pleura plus fortement La Pluchette, mais je ne sais qui. Une chose, mes gentilshommes, c'étaient, comme m'a assuré ma soeur, deux maraudeurs!
— Votre soeur, fit Pertuluis en tressaillant.
— Deux maraudeurs! zézaya Regaudin en pâlissant.
Les deux grenadiers échangèrent un rapide coup d'oeil.
— Oui, reprit Rose, j'avais confié l'enfant à ma soeur qui habite la campagne pas loin de la ville et près de la rivière Saint-Charles.
— Mademoiselle, dit Pertuluis avec un clignement à Regaudin, nous allons courir après les maraudeurs, et nous leur arracherons le petit. Viens, Regaudin!
— Oui, oui, mademoiselle, nous saurons bien leur faire rendre gorge, à ces malandrins, assura Regaudin. Si ce n'est pas une honte. . .
Tous deux s'étaient levés.
— Mais, dit la jeune fille avec émoi, vous ne les trouverez pas!
— Si, ventre-de-diable! nous les trouverons, grommela Pertuluis.
— Et nous les étriperons, les bandits! cria Regaudin,
Ils s'apprêtèrent à gagner la porte de sortie. Rose eut peur de les voir s'échapper, et elle clama ce nom : — Flambard !
La porte de la cuisine s'ouvrit violemment, et dans le cadre apparut la silhouette terrible du spadassin.
Pertuluis lança un blasphème et mit l'épée à la main.
Regaudin vociféra un "biche-de-bois" et tira sa rapière.
Dans la salle le silence s'était fait; miliciens et matelots au cri poussé par La Pluchette s'étaient dressés debout-, et plusieurs, croyant à une alerte, avaient pris leurs fusils. Tous regardaient tour à tour Flambard, les deux grenadiers et La Pluchette. Qu'allait-il se passer?
Rose Peluchet dit encore, en désignant les deux bravi à Flambard :
— Ils veulent se sauver!
Le spadassin fit un bond énorme de la porte de la cuisine à la porte de la taverne, et dans cette porte il s'appuya du dos. Puis, à voir la mine ébauhie des deux grenadiers, il partit d'un grand éclat de rire.
Tremblants, serrant avec force la poignée de leurs rapières les deux grenadiers paraissaient se concerter du regard. Toute la salle, alors, avait les yeux portés sur notre héros. La mère Rodioux, toujours derrière son comptoir, les poings sur les hanches, laissait courir sur ses lèvres blêmes un sourire ambigu.
Flambard, de sa voix nasillarde et narquoise, parla ainsi aux miliciens et matelots :
— Mes amis, voilà deux poivrots que plusieurs d'entre vous connaissent bien. S'il en est d'autres qui n'ont pas encore eu cet avantage, que ceux-là demeurent tranquilles, ils auront bientôt le grand honneur et le suprême plaisir de faire connaissance avec Monsieur le Chevalier de Pertuluis et son digne écuyer le sieur de Regaudin. Mais pour l'instant je vous demande de faire place, afin que je me permette cet honneur inoui de frotter ma rapière contre la leur. Si d'aventure certaines rapières avaient l'heur d'aller faire un court voyage dans les airs, gare à vos têtes lorsqu'elles reviendront vers la terre, et alors je vous autorise à les ramasser vivement.
L'assistance, amusée, comprenait. On s'écarta pour laisser libre le centre de la salle, et tables et escabeaux furent en un clin d'oeil poussés dans les angles.
Alors Pertuluis, qui vit le chemin libre jusqu'à la porte que seul gardait Flambard, poussa du coude son compagnon et souffla :
— A la porte, Regaudin!
— J'enfile, Pertuluis.
— Embrochons ce cochon de Flambard en passant!
— C'est entendu. Il y a longtemps que j'ai promis de le perforer comme un vieux sac à guenilles.
A la seconde même ils fondirent sur Flambard en poussant leurs cris de guerre coutumiers :
— Taille en pièces!
— Pourfends et tue!
Flambard jeta un long rire qui se perdit dans un âpre crissement d'acier.
Ce ne fut pas long que, la rapière' de Flambard, coupant l'espace avec la vitesse de l'éclair* fit sauter les rapières des mains des deux grenadiers.
Leur rage éclata dans un cri affreux.
— Ramassez! cria le spadassin aux miliciens.
Pertuluis et Regaudin profitèrent de ce moment où l'attention de notre héros était ailleurs pour s'élancer vers la porte.
Flambard y fut avant eux.
—Pas à présent, mes maîtres, il y a de quoi à vous apprendre!
Il les repoussa vers le centre de la salle, saisit une table, l'appliqua contre la porte et monta dessus. L'assistance était au comble du plaisir, car tous savaient que quand Flambard voulait mener le bal, il le savait mener avec entrain, si bien que quand on ne pleurait pas à chaudes et abondantes larmes, on riait à se détordre les mâchoires.
— Mes amis Canadiens, cria Flambard du haut de la table, je vous ai promis de vous faire connaître ces deux gentilshommes : eh bien! je vous présente deux voleurs d'enfants!
Une clameur s'éleva :
— A mort les voleurs d'enfants!
Des poings se tendirent menaçants vers les deux grenadiers qui, tremblants, épouvantés, s'étaient peu à peu reculés dans un pan d'ombre, des fusils furent braqués dans leur direction.
— Un moment! dit le spadassin.
Une voix forte clama :
— Les voleurs d'enfants, on les lapide comme des chiens enragés!
— Les voleurs d'enfants, dit un autre, on les crucifie!
— Lapidation et crucifixion! ricana Flambard, voilà bien ce qu'ils ont mérité tous les deux. Mais, comme ce serait faire affront à Notre- Seigneur Jésus que de leur faire souffrir le supplice qu'il endura pour l'amour du genre humain, nous tâcherons de leur trouver un châtiment plus approprié à leurs méfiats. Tout de même, vu qu'il y a miséricorde à tout péché, je me sens encore disposé à les absoudre, pourvu qu'ils nous confessent leurs péchés et qu'ils nous en montrent un vrai et sincère repentir.
Un murmure d'approbation fit la ronde.
Le spadassin s'adressa alors aux deux grenadiers :
— Mes braves gentilshommes, prononça-t-il plus ironique que jamais, voulez-vous recevoir l'absolution de vos fautes, crimes et péchés, en nous disant ce que vous avez fait de l'enfant que vous avez enlevé à de pauvres paysans? Car la mère de cet enfant est une bonne chrétienne et une brave française; car le père de cet enfant est un vaillant milicien et un fidèle serviteur du roi; car cette jolie Rose Peluchet,
que vous connaissez tous, braves miliciens et nuit dots, est la tante et marraine de cet enfant! Holà! monsieur le Chevalier, parlez!
Hé! cria Pertuluis avec une arrogante colère, de quel droit accusez-vous de voleurs d'entants deux grenadiers du roi?
Oui, appuya Regaudin avec un geste emphatique, nous sommes d'honnêtes et loyaux grenadiers et nous demanderons à notre Bien- Aimé le roi Louis XV de tirer vengeance de l'outrage qu'on nous fait subir!
Flambard pouffa, toute la salle éclata.
— Le roi. votre Bien-Aimé, reprit le spadassin, vous me paraissez en parler bien à votre aise. Ecoutez, mes amis canadiens, écoutez ce que je vais vous lire!
11 tira d'une poche de son uniforme un parchemin quelconque qu'il déploya à la vue de tout le monde, de façon que tous les yeux purent voir un large sceau doré qui leur parut être le sceau royal, puis il lit posément à voix très haute et très nasillante :
Au Sieur Flambard, Laurent-Martin, Compagnie des Grenadiers du Roi, à Québec, Nouvelle-France.
Il est présentement enjoint et sous notre sceau royal au sieur Laurent-Martin Flambard, actuellement en notre service en Nouvelle- France, de prendre bien solidement au collet les deux grenadiers Pertuluis et Regaudin, de les conduire au gibet qu'il aura eu soin de dresser au préalable et de les y pendre proprement l'un et l'autre. Cela fait, nous engageons le dit Laurent-Martin Flambard à les éventrer comme il faut, à leur prendre le coeur et à donner ces coeurs à des pourceaux.