LOUIS
Ecrit en mon Palais de Versailles
Le 12 de Mars 1759.
En entendant cette sentence royale les deux grenadiers jetèrent autour d'eux des regards éperdus, des regards fous d'épouvante.
— Vive le roi! cria La Pluchette.
— Le gibet! Le gibet! clamèrent les miliciens et les matelots.
— Assurément! répondit Flambard en glissant le parchemin dans sa poche. Auparavant, toutefois, il importe d'apprêter les deux gibiers. Je me souviens que ma grand'mère, venue la Fête de la Toussaint, tordait le cou à deux dindons de sa basse-cour pour les mettre à la broche. Mais avant de les embrocher, elle les apprêtait de façon particulière en les farcissant après les avoir plumés soigneusement. Eh bien! ces deux oiseaux que vous voyez, nous ne les plumerons pas, vu que leurs plumes ne valent pas le diable; mais nous les bourrerons à notre soûl.
Un rire immense retentit.
— Nous les farcirons, reprit Flambard, à ma manière à moi, c'est un essai que je veux tenter, une recette dont on parlera dans les siècles des siècles. Nous les farcirons, chacun de nous y allant de sa meilleure volonté, d'une râclée... mais d'une raclée comme n'en narra jamais l'histoire des raclées.
— Vive la râclée! hurlèrent les matelots
égayés.
— Avant, continua Flambard, et attendu que mon coeur de soldat n'est pas tourné encore tout à fait de pierre — tel le coeur de Monsieur Deschenaux — (et le spadassin jeta un coup d'oeil entendu à Rose Peluchet) je vais pour la dernière fois essayer de convertir en les confessant ces deux pauvres pécheurs. Allons! mes braves grenadiers, un bon mouvement de repentir, un aveu, et, foi de Flambard, je vous laisserai aller qu'à demi écorchés!
A la seconde même où Flambard terminait ces paroles, Pertuluis et Regaudin, comme deux fauves traqués que la folie a troublés, foncèrent tête baissée contre le groupe des miliciens et matelots.
La voix de Flambard tonna :
— La râclée! . . .
Un long rugissement emplit la taverne et toute la salle se rua sur les deux grenadiers.
— A pieds et poings! hurla Flambard.
Alors commença une sarabande impossible à décrire. Flambard, le premier, avait donné deux solides taloches aux deux bravi, puis toute la bande des miliciens et des matelots imita son exemple. Ce ne fut plus qu'une grêle de coups de poing qui s'abattit sur les figures des deux grenadiers, suivie d'un ouragan de coups de pied. Jurons, rires, vociférations se confondaient dans un vacarme à faire crouler les murs de la baraque. La Pluchette, voulant se mettre de la partie, avait saisi un balai avec lequel elle frappait les grenadiers, lorsque ceux-ci d'un bond énorme réussissaient à traverser le cercle qui les enserrait. Mais alors La Pluchette avait fort à faire pour se défendre des deux fauves; ce que voyant, la mère Rodioux saisit un long gourdin et vint prêter main-forte. Culbutés d'un côté, bousculés de l'autre, frappés, heurtés, harcelés, ensanglantés, les deux grenadiers n'avaient plus l'air que de deux ballons bossués et à demi crevés auxquels s'acharne une ribambelle de gamins.
Flambard, remonté sur sa table, riait à se tordre tout en conduisant le bal.
Il criait :
— P'arcissez! farcissez! mes amis.
Les coups de pied et coups de poing pouvaient plus dru.
Ecumant et hors d'haleine, les deux bravi ne se bornaient qu'à parer les coups. Ils avaient perdu leurs tricornes, leurs longs cheveux dégouttaient de sueurs, leurs habits étaient en pièces, leur sang mêlé à leurs sueurs les aveuglaient. La face balafrée de Pertuluis n'était plus qu'une plaie horrible. Regaudin avait les deux yeux au beurre noir, et son nez long avait été singulièrement aplati, et sa bouche jetait une gueulée de sang avec chaque blasphème qui en sortait. Vingt fois ils tentèrent de sortir de cet enfer, ils y étaient repoussés chaque fois impitoyablement. Et les miliciens et matelots hurlaient avec des éclats de rire effrayants :
— La râclée. . . tape!
Et Flambard de la table où il trônait, commandait :
— Les petites herbes maintenant!
Vingt coups de pied aussitôt atteignaient
les deux pauvres diables au derrière et au ventre. Les rires énormes couvraient les hurlements de douleur.
— Un peu d'ail et d'oignons! clamait Flambard.
— Vingt coups de poing s'abattaient sur les faces tuméfiées des deux grenadiers.
— Poivre et sel! hurlait Flambard.
La mère Rodioux et La Pluchette abattaient l'une son gourdin, l'autre son balai, sur les crânes endoloris des grenadiers. Et eux, à bout, sentant qu'ils seraient bientôt réduits en marmelade, résolurent de tenter un dernier et suprême effort pour échapper à cette fessée monstrueuse.
Pertuluis venait d'être poussé contre une table. Il poussa un rugissement terrible, saisit la table, Féleva au-dessus de sa tête et la balança un moment. Les miliciens et les matelots s'écartèrent cette fois prudemment, croyant que ce projectile leur était destiné. Mais non. Pertuluis, profitant de cette seconde de répit, lança la lourde table dans l'unique fenêtre de la baraque. La fenêtre vola en mille éclats, faisant un bruit de tonnerre et laissant un trou béant et noir. Il se rua vers ce trou en hurlant :
— Enfile, Regaudin!
Dans cette minute de surprise et d'arrêt, deux grandes silhouettes humaines fendirent l'espace : la première, Pertuluis, grimpa sur l'appui de la fenêtre et sauta dans la ruelle; le seconde, Regaudin, plus agile, plus souple, ne fit qu'un bond de la salle de la taverne dans la ruelle dehors. . .
Biche-de-bois! les deux grenadiers échappaient enfin!
La salle entière demeura comme médusée.
Flambard sauta à bas de sa table et courut à la fenêtre.
— Ils échappent et le farcissement n'était pas à point! dit-il en éclatant de rire.
Il se pencha dans la fenêtre brisée : dehors la nuit était très obscure, trop obscure pour y voir quoi que ce fût.
— Bah! reprit-il, après tout la cuite n'était pas mauvaise!
Déjà il s'éloignait de la fenêtre, qu'un cri au dehors retentit :
— Alerte !
Tout près de la taverne des coups de feu éclatèrent, puis une clameur s'éleva. Au même instant, un officier de la garnison l'épée d'une main et un pistolet de l'autre apparut dans l'ouverture de la fenêtre. Il jeta un rapide coup d'oeil dans la taverne, se retourna pour donner un ordre bref, puis il sauta dans la salle. Une vingtaine de soldats firent peu après irruption dans la taverne.
— Hé! mère Rodioux, interpella une voix menaçante, que veut dire tout ce vacarme? Ignorez-vous les décrets?
Ces paroles avaient été jetées par l'officier.
Un ricanement nasillard s'éleva, et Flambard se trouva tout à coup devant l'officier. Croisant les bras il dit, défiant :
— Monsieur le vicomte de Loys, ce n'est pas la mère Rodioux qui ignore les décrets, mais votre serviteur qui les transgresse.
De Loys, reconnaissant le spadassin, recula et pâlit.
Flambard ricana sourdement. Il voyait devant lui l'ennemi acharné de Jean Vaucourt et de sa femme, un ennemi qu'il s'était juré de faire disparaître un jour ou l'autre et un criminel qu'il s'était promis de châtier. Et il savait encore que de Loys devait méditer une terrible revanche contre lui. Et pourtant il exprima une grande surprise en voyant tout à coup de Loys s'incliner humblement et murmurer :
— Monsieur, puisque c'est vous, je me retire avec mes hommes; je pensais qu'il y avait bagarre.
Oui, Flambard demeura d'autant plus surpris qu'il saisit dans la voix, dans toute l'attitude du jeune gentilhomme un accent et une expression qu'il ne reconnaissait pas. Le vicomte n'avait plus cette contenance faite d'arrogance et de fatuité dont toute sa personne n'avait cessé de se revêtir. Le sourire méprisant de ses lèvres n'était plus. Le haut dédain de ses regards avait fait place à une sorte de timide respect. L'accent de raillerie qui avait si longtemps maquillé les traits de son visage avait disparu. Et ce visage, maintenant pâle, amaigri, étiré par les longues veilles du soldat sous les armes plutôt que par les longues veilles de la débauche, paraissait empreint d'une douce gravité. Non, décidément, Flambard ne pouvait pas reconnaître ce jeune gentilhomme qui avait été un défi vivant au respect, à la bravoure, à la sagesse, à l'honneur. Mais quel bizarre incident était donc survenu pour opérer une telle transformation en si peu de temps? Flambard se le demandait déjà avec curiosité.
Il dit :
— Monsieur le vicomte, je comprends que je vous dois de suite des excuses pour les paroles que je viens de prononcer. Je vois que vous faites partie de la garnison sous Monsieur de Ramezay, et que vous êtes chargé de surveiller les principaux postes de défense et de voir à ce que soient observées les lois et ordonnances. Un bruit infernal partant de cette taverne a attiré votre attention. Mais ce n'était pas bagarre, c'était râclée simplement. Mais une râclée que je faisais appliquer par ces vaillants canadiens à deux truands, voleurs d'enfants, deux truands nommés Pertuluis et Regaudin. Vous les connaissez?
— Que trop! sourit le vicomte.
Puis, sérieux et inquiet, il se pencha vers le spadassin et lui demanda à voix basse :
— Est-ce l'enfant de Jean Vaucourt que vous recherchez encore?
— Non, répondit le spadassin surpris. Le capitaine a retrouvé son enfant. Mais je cherche l'enfant d'un brave paysan et milicien, un petit enfant à peu près de l'âge du petit Adélard et que les deux truands en question auraient enlevés.
De Loys tressaillit.
— Monsieur, dit-il plus bas, à moins que je ne me trompe, vous trouverez cet enfant à la demeure de monsieur l'Intendant près de la rivière Saint-Charles.
oh: oh! dit Plambard intéressé, je connais la belle demeure. Et vous pensez...
— Je le pense, parce qu'on m'a invité ce soir à m'y rendre pour identifier un enfant inconnu.
Et vous n'y êtes pas allé? interrogea Flambard de plus en plus surpris.
Le vicomte ébaucha un sourire amer, hocha la tête et répondit :
Monsieur, je ne fais plus partie de cette bande '
Et faisant volte-face, il commanda à ses hommes :
— Demi-tour... marche!
La table bloquant la porte fut poussée et cette porte ouverte pour laisser passer le guet.
De Loys allait franchir le seuil de la porte à la suite de ses hommes, lorsque Flambard
l'arrêta.
— Vous avez bien dit chez Bigot, vicomte? — Oui. . . répondit De Loys.
— C'est bien, j'y cours!
11 alla vivement à Rose Peluchet et lui murmura :
— Je pense que j'ai découvert le petit... espérez!
Jl gagna la porte. Mais en passant devant le comptoir, il s'arrêta une seconde, jeta une bourse à la mère Rodioux et commanda :
—Défrayez à ma santé et à la France!
Et De Loys était à peine sorti du cabaret, que notre ami s'élançait dans les ténèbres et prenait à toutes jambes le chemin de la maison d'été de l'Intendant Bigot.