COIN DE TANTE LORRAINE
Arborfield, Sask.,
ce 21 février 1927.
A Tante Lorraine, La Vie Canadienne, Montréal.
Madame et chère Tante Lorraine,
An risque de vous importuner, je me hâte d'accomplir mes devoirs de neveu tout reconnaissant. Oui, je viens vous remercier pour la chaleureuse réception que vous avez daigné me faire dans votre "coin''. Mais je veux, surtout, vous exprimer ma joie et ma reconnaissance pour la bonté toute spéciale que vous m'avez témoignée en me cédant, à moi pauvre inconnu et très lointain neveu, un petit coin dans votre coeur. Vraiment, je n'avais pas tant demandé ni tant espéré. . . et voyez-vous ma confusion et mon plaisir? J'ai exulté. LTn coin dans votre coeur, chère Tante Lorraine . . . Oh ! si vous saviez tout le bien que vous avez fait à votre neveu ! Car votre coeur n'est pas uniquement un coeur de tante, mais il est avant tout un coeur de femme. Un coeur de femme ! . . . Mais c'est un palais ! Mais c'est un temple sacré ! Mais c'est un Ciel ! Qu'y a-t-il de plus exquis, de plus délicat, de plus tendre, de plus aimant, de plus noble, de plus généreux, de plus enchanteur qu'un coeur de femme? Car c'est du coeur de la femme — de la vraie femme, j'entends, — qu'émanent le bien, le bon, le beau et le vrai. Tout est là: trésor de vertus, puits de charmes, source d'énergie, foyer de charité ! Qu'est-ce qu'un coeur d'homme sans coeur de femme? Celui-là tire sa force de celui-ci ! Car, sans la femme, tout manque à l'homme ! Le coeur de la femme, c'est le puissant projecteur qui illumine la voie que gravite l'homme. Sans ce projecteur, sans cette étoile conductrice, l'homme s'affaisse sur la route, s'il ne s'égare. C'est ainsi que tous les grands hommes, même ceux que l'on croyait les plus forts et les plus puissants, ont recherché le coeur de la femme pour se maintenir au sommet de leur puissance. Et ces nuissants, quand leur a manqué un coeur de femme, ont trébuché, se sont effondrés lamentablement. Qui soutient un conquérant ? Un coeur de femme ! Qui sauve le gueux du désespoir ? Un coeur de femme ! Qui illumine le foyer? Un coeur de femme! Qui sèche les pleurs, qui apaisent les colères, qui fait sourire ? Un coeur de femme !
Combien de misérables nous voyons tous
les jours rouler d'abîmes en abîmes, tomber de fanges en ignominies, parce qu'à ces hommes a manqué un coeur de femme? Et ces malheureux, dans leur aveuglement, au lieu de tendre leurs mains à la femme, ont appelé l'homme . . . l'homme ingrat et mesquin . . . à leur secours ; et l'homme n'est pas accouru à leur aide. Car un coeur d'homme, tout généreux qu'il peut être, ne se penche pas sur un coeur d'homme. Au contraire, un coeur de femme se penche sur tout. . . sur tout ce qui souffre, sur tout ce qui gémit, sur tout ce qui désespère. Penché sur le berceau, un coeur de femme infuse la vie au petit être qui vagit; il ouvre à l'adolescent des voies ignorées et lumineuses ; il conduit le jeune homme à l'apothéose ; il console et fortifie l'âge mûr; au vieillard il indique la porte du Paradis.
Ah ! comment dire et tout dire ce que vaut un coeur de femme ! Et je sens la chose si précieuse, chère Tante Lorraine, et je devine votre coeur si chaud, si tendre, si compatissant, que je crois bien heureux tous ceux-là qui ont eu l'avantage d'y trouver un petit coin, et c'est pourquoi je vous fais part de mon bonheur.
Je m'arrête pour vous renouveler ma gratitude très fervente et vous promettre de ne pas oublier l'aimable invitation que vous m'avez faite en votre "coin". J'y reviendrai à l'occasion, puisque vous m'avez pardonné ma première témérité. Seulement, pour être franc, (ce que je suis d'ordinaire) je vous préviens que je suis un incorrigible importun. Aussi, vous prierai-je de me donner mon congé en bonne et due forme, si jamais j'osais me permettre de vous importuner en revenant un peu plus souvent qu'il ne serait convenable.
Et, vous souhaitant tout le succès possible à la Vie Canadienne, joie et bonheur, et me confiant encore à votre agréable sollicitude, je vous prie, Madame et chère Tante Lorraine, de ne pas cesser de me croire . . .
Votre tout respectueux et dévoué neveu...
Jean PIONNIER.
P. S. — Je vous le dis confidentiellement, ne nie croyez pas un vain flatteur... mais croyez-moi un sincère admirateur de la femme!
VIENT DE PARAITRE