ÉPISODES DE L'HISTOIRE DE LORRAINE
ti Une reconnaissance, un combat singulier ' terminent moins heureusement un poème que cette grande bataille de Nancy, qui devait changer les destinées de l'Europe entière en préparant la grandeur de la maison d'Autriche et l'établissement de la monarchie absolue sur les ruines de la féodalité, n (Schutz, Examen philosophique de la Nancéide.)
u Or, Dieu voulut achever ce mystère, h (Philippe de Commines.)
Considérations sur la bataille de Nancy. — Charles le Téméraire. — René II, duc de Lorraine. — Louis XI.
Il est peu d'événements dans les annales du xve siècle qui soient plus dignes d'inspirer les méditations du philosophe ou la plume de l'écrivain que cette sanglante bataille de Nancy, où succomba le dernier
dos ducs de Bourgogne, Charles le Téméraire. Une vaste puissance engloutie dans ce revers de fortune , l'antique et illustre maison de Lorraine , affermie dans sa gloire et sauvée de la ruine par un triomphe éclatant, le royaume de France contribuant à écraser les vestiges du pouvoir féodal dans l'adversaire le plus ambitieux, le plus arrogant, le plus redoutable pour sa future unité, et élargissant sa domination des sources de l'Yonne aux limites de la Franche- Comté; l'empire d'Allemagne, héritant à son tour des riches débris de la maison de Bourgogne, et touchant de son sceptre aux océans du Nord, telles sont les principales déductions de l'histoire, telles sont les faits qui bouleversent la carte de l'Europe occidentale.
L'usurpation la plus flagrante en lutte contre les droits les plus respectables, la témérité la plus audacieuse se heurtant contre la fidélité d'un peuple épris de la jeunesse et des vertus de son prince, et qui protège de son glaive le foyer de ses pères, la raison aveuglée par une volonté opiniâtre , insensée , et par
une confiance irréfléchie, l'inimitié des combattants, élevée au paroxysme de la fureur, le châtiment le plus terrible infligé à l'orgueil le plus inouï, la trahison épiant l'heure de l'infortune , voilà les enseignements que ce mémorable drame livre à l'admiration ou à la pitié du philosophe.
Si l'on considère le fait militaire en lui-même, il prête une large part à la critique et à l'observation. L'esprit se perd en conjectures devant l'inconcevable oubli que montra le duc de Bourgogne des principes les plus élémentaires de l'art de la guerre. Cette absence et ce mépris des règles accélérèrent sa défaite, et changèrent en une affreuse déroute la retraite de ses malheureux compagnons d'armes. D'une autre part, on constate l'impuissance d'une artillerie lourde et médiocrement dirigée à ses débuts ; mais elle est décisive l'action de cette solide infanterie qui apparaît sur le champ de bataille à la façon des phalanges antiques , comme elles enflammée par le souffle généreux d'un esprit national, et triomphant des nobles prouesses d'une cavalerie dont la prépondérance
expire. De tels détails sont d'un vif intérêt pour la science militaire.
Les princes qui prirent une part directe ou indirecte à la bataille , Charles le Téméraire , René II et Louis XI , roi de France , tiennent mie place élevée parmi les plus grandes figures historiques de leur siècle. Le rôle qu'ils vont jouer appelle sur chacun d'eux une esquisse dont nous saisirons les traits les plus caractéristiques dans les peintures laissées à la postérité par leurs contemporains.
Charles le Téméraire , duc de Bourgogne, issu des fleurs de lys, appartenait à la plus noble race du monde. Son bisaïeul, Philippe le Hardi, fils du roi Jean , avait fondé la troisième maison de Bourgogne dite de Valois, qui éclipsait par sa splendeur la maison royale de France, sa suzeraine, et la tenait en échec par sa puissance. Des mains de Philippe le Hardi , l'opulent héritage du fief de Bourgogne s'était transmis de père en fils à Jean sans Peur, à Philippe le Bon et enfin à Charles le Téméraire.
Ce prince, d'une taille moyenne, d'une carrure
vigoureuse, avait puisé dans le sang de sa mère, Isabelle de Portugal, le teint bruni et la flamme du regard des hommes du Midi. Dur à la fatigue, toujours le premier debout et le dernier couché dans son camp, sobre, chaste comme un des sages de l'antiquité , admirateur passionné des grands hommes de Plutarque , vénérant surtout la mémoire d'Annibal , qu'il s'imposait comme modèle , guerroyeur par nature, entreprenant à l'excès et intrépide à la bataille, Charles possédait les qualités du soldat sans avoir celles d'un chef de guerre. La nature l'avait cependant doté avec largesse des dons brillants qui font l'ornement d'un trône; mais ébloui par l'étonnante fortune de sa maison , par le faste de la cour paternelle, par les jouissances faciles d'un pouvoir absolu, la juste fierté de son haut rang n'avait pas tardé à dégénérer en un orgueil intolérable, sa valeur en folle témérité, sa loyauté en perfidie, son autorité en tyrannique et injurieux emportement. Sa volonté était devenue inflexible , et rien ne pouvait la tempérer, ni les leçons de la fortune adverse , ni les avis
de ses plus sages capitaines. Les obstacles irritaient ses désirs au lieu de les faire plier, et quand un projet germait en son âme , il marchait vers l'exécution avec la foi la plus aveugle et la plus obstinée dans son propre destin. Si la jeunesse l'avait trouvé compatissant pour le malheur de ceux qui vivaient au-dessous de lui et ami de la justice, l'âge mûr le rendait indifférent pour le sort de ses soldats, peu inquiet des fatigues de sa noblesse et des lourds impôts qui pesaient sur ses peuples. Avec une main de fer, il était arrivé à une bonne discipline dans son armée, et il savait lui communiquer comme un souffle de sa hardiesse qui imposait au moins pusillanime. Ses ordonnances prouvent du savoir dans les détails de son métier de soldat et des connaissances tactiques perfectionnées; néanmoins il montra peu d'habileté dans les conceptions du capitaine. Il avait su se créer avant le désastre de Granson l'artillerie la mieux fournie de la chrétienté. « Voici les clefs des villes de France , disait-il , aux ambassadeurs d'Angleterre en leur montrant ses canons. »
Il ne bornait pas son ambition au domaine de ses pères. Maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, du comté de Ferrette, des duchés de Brabant de Limbourg et de Luxembourg , du comté Palatin , du comté de Flandre , de Namur, du Hainaut , de l'Artois , de la Hollande , du marquisat d'Anvers et de la seigneurie de Malines , il convoitait avidement la Lorraine, qui disjoignait ses États du Luxembourg au duché de Bourgogne, et dont la possession lui eût permis de marcher sur ses terres depuis Lyon jusqu'à la Hollande. Avec cet immense empire , il rêvait une couronne royale pour son front superbe; mais cette satisfaction n'eût point encore rassasié les aspirations de son cœur, car il prétendait ensuite devenir maître des bords du Rhin, du comté de Ferrette aux rivages du Zuyderzée. Philippe de Commines, qui vécut à sa cour et traça son histoire , avoue que la moitié de l'Europe ne l'eût pas contenté, et que la vie d'un homme n'eût pas suffi à l'accomplissement de ses vastes desseins.
Le succès toutefois n'arrivait pas à la hauteur de
la témérité ni du courage indomptable du duc de Bourgogne. Ni ses armes ni sa politique n'étaient heureuses, et après un règne de près de dix ans, après de plus longues années de guerres et de négociations dans lesquelles il avait apparu , soit comme comte de Charolais , soit comme duc de Bourgogne , il s'était épuisé en efforts stériles pour agrandir ses États. Dernier champion de la féodalité, ce rude jouteur avait en vain armé son bras contre le pouvoir du roi de France et avait fini par engloutir dans une lutte insensée contre les Suisses et les Allemands, ses fidèles alliés d'autrefois , ses trésors , ses armées et sa magnifique artillerie. C'est à la suite de ces désastres que nous devons le retrouver devant Nancy.
Bené II, duc de Lorraine, de la branche des Vaudémont, est représenté par les historiens comme l'un des princes les plus accomplis de son siècle. Descendant des rois de Jérusalem selon les uns (1), comptant, selon d'autres, Charlemagne parmi ses ancêtres (2) , il venait de recueillir par suite des alliances
(1) De Blarru.
(%) Henriquez, Histoire de Lorraine.
de ses aïeux le double héritage des princes de Lorraine et des ducs d'Anjou , rois de Naples et de Sicile. Dans le sang des premiers, il avait puisé la générosité, le goût du beau et la magnificence, apanage de cette illustre famille. De son grand-père, René d'Anjou, il tenait la clémence, l'ardeur de la justice, et cette bonté proverbiale que la postérité reconnaissante a consacrée par un bronze immortel (1). Il abhorrait les traîtres, mais il savait discerner les bons serviteurs et se les attacher autant par les grâces de ses manières et l'affabilité de sa personne que par de larges récompenses ; car il se plaisait à donner à chacun de bonnes paroles, et se disait plus heureux que Titus qui perdait quelquefois sa journée. Sobre, religieux, ami des lettres et des arts, uni par des liens d'affection à Améric Vespuce qui lui dédia la relation de ses voyages , exempt des superstitions de son époque , il avait peu de goût pour le sang et condamnait rarement au dernier supplice; mais ces douces qualités n'enlevaient rien aux néces-
(1) La statue du bon roi René à Angers.
silos du champ de bataille qui le trouvaient toujours énergique et terrible devant l'ennemi.
Il possédait d'ailleurs les conceptions du génie guerrier, et son épée fut réputée, dans l'Occident, celle du plus grand capitaine de son époque. La nature ne l'avait pas moins favorisé quant aux qualités extérieures ; il avait le visage beau quoique empreint de la pâleur commune aux hommes du Nord, le corps bien formé , dispos et agile dans les exercices de la chevalerie.
Ses sujets lui vouaient une affection qui défia les coups de la fortune , et il faut ajouter à sa louange que si ce sentiment prenait naissance dans un culte légitime pour une maison d'un gouvernement paternel et glorieux, elle se consolidait de toutes les espérances que ce prince d'élite promettait à la Lorraine.
A vingt-deux ans , René II héritait du duché de Lorraine ; à vingt-quatre, il commençait les hostilités contre le duc de Bourgogne , et se voyait dépouillé par celui-ci de ses États. Ce fils des rois était alors réduit, pour recouvrer l'héritage paternel, à solliciter
les services des Suisses ses alliés, à la tête desquels il avait fait des prodiges de valeur et contribué à détruire à Morat l'armée de Charles le Téméraire. Une si grande jeunesse , jointe à une infortune et à des vertus aussi précoces, fixait les regards et la sympathie des peuples et de ceux qui les gouvernaient.
Derrière le duc de Bourgogne et celui de Lorraine apparaît la figure astucieuse et dissimulée du Roi de France. Nul plus que Louis XI n'était intéressé à la chute de Charles le Téméraire, qui avait tenté de changer sa couronne de duc contre un sceptre royal , et qui ne cachait pas son dessein de léguer un royaume puissant aux enfants de sa fille , qu'il prétendait unir au prince le plus capable de défendre cet héritage. Il s'agissait donc pour le Roi soupçonneux et jaloux de son pouvoir d'empêcher l'érection de ce menaçant empire. Il s'agissait encore de porter un dernier coup à la grande féodalité personnifiée dans Charles, dont l'esprit hostile et fier était un ombrage perpétuel pour la sécurité du royaume.
D'ailleurs la domination rivale du duché de Bourgogne, le souvenir de Montlhéry, de Beauvais et de Péronne, l'alliance de son feudataire avec les Anglais et le poids de lourdes trêves irritaient de plus en plus l'âme atrabilaire du Roi. Il eût bien déclaré la guerre au duc de Bourgogne; cependant il la redoutait, non par manque de valeur, mais parce que la fortune inconstante pouvait trahir ses armes, tandis qu'il retirait toujours quelque profit des négociations. Au règne de la force, il substituait, dans unejdiplomatie subtile, le pouvoir de l'intelligence. Peu scrupuleux dans le choix des moyens , il s'avançait vers le but qu'il se proposait d'atteindre en saisissant avec adresse toutes les occasions de succès.
Causes de la guerre qui éclata entre les deux ducs. — Abrégé des événements qui précèdent le deuxième siège et la bataille de Nancy.
Au moment où Charles le Téméraire soulevait l'Allemagne contre lui , en mettant le siège devant la cité de Neuss , le Roi sut lui susciter un nouvel adversaire dans le duc de Lorraine. La guerre ne fut pas difficile à allumer.
A l'avènement de René II , avec lequel il venait de contracter alliance (1473), le duc de Bourgogne avait cruellement blessé l'amour- propre et les sentiments d'indépendance de ce souverain , en échelonnant des troupes de la Bourgogne et du duché de Luxembourg sur les frontières du duché de Lorraine, sous prétexte de protéger un prince nouveau, jeune, inexpérimenté, contre les entreprises de ses ennemis. Les projets masqués sous ce motif généreux en apparence n'échappaient à personne, et moins encore à René. Il pria son allié de faire cesser cette tutelle humiliante
et cet investissement perfide de toute une contrée. Charles n'y consentit qu'en imposant des conditions onéreuses, celles de permettre le libre passage à ses troupes sur les terres de Lorraine et d'y confier le commandement de certaines places à des officiers à la solde de la Bourgogne , et qui lui auraient prêté serment de fidélité (1). Ces villes étaient Épinal, Darney , Neufchâteau , Preny. Elles ouvraient la chaîne des Vosges aux soldats de Charles le Téméraire.
L'année suivante (1474) , lorsque celui-ci assiégea Neuss, les Lorrains furent accablés par la présence des Bourguignons qui se rendaient sur le Rhin, et traitaient déjà leurs hôtes en peuple conquis.
Entraîné par le Roi , qui lui promettait des secours d'hommes et d'argent, persuadé par l'Empereur et les princes confédérés des États de Trêves, Mayence, Brandebourg, qui le conviaient à leur alliance, René refusa le passage sur ses terres et déclara la guerre au duc de Bourgogne.
(1) La Chronique de Lorraine, édition critique par l'abbé Marchai. — Dom Calmet. — Aug. Digot.
Alors les événements se précipitent avec une extrême rapidité. Atteint dans son orgueil et heureux tout à la fois de trouver un prétexte légitime à la guerre qui doit réaliser ses idées de domination , Charles le Téméraire abandonne Neuss , envahit la Lorraine avec une belle et nombreuse armée, s'empare de Nancy, et fait en quelques mois la conquête du duché (novembre 4475).
Puis il se retourne, enflé de son succès, vers les Suisses, contre lesquels il a des motifs de vengeance, les attaque à Granson (février 1476) , et se fait complètement détruire par eux. Vaincu, mais non humilié, il relève, son front altier, rassemble une nouvelle armée, et rentre au mois de juin sur le sol helvétique , à la tête de 25,000 hommes.
René, cependant, ne restait pas inactif. Il prenait le chemin de Lyon, où Louis XI avait eu soin de venir séjourner pour se rapprocher du théâtre des événements et en tirer parti. Là, il sollicite avec chaleur l'appui du Roi, et finit par obtenir de lui quelque argent et 400 lances pour se rendre à Stras-
bourg, où les Suisses et les Allemands le pressent de se rendre et d'accepter un commandement dans leur armée. Il traverse la Lorraine sous la protection de l'escorte française , lève une petite troupe à l'aide de l'héritage de son aïeule, la duchesse d'Harcourt, s'arrache des bras de sa mère éplorée, et, laissant à Sarrebourg les soldats de Louis XI, il entre chez les Suisses avec les comtes de Bitche et de Linange et 300 chevaliers.
A Morat, les confédérés le mettent à la tête de la cavalerie. Ivre de vengeance, il se précipite sur les Bourguignons, malgré le feu très vif de nombreuses bouches à feu, et soutient vaillamment le choc des hommes d'armes les plus réputés dans l'armée ennemie, qui est encore une fois détruite ou dispersée. Les vainqueurs abandonnent au jeune duc, pour sa part de butin, les tentes et l'artillerie de Charles le Téméraire, et lui promettent leur secours pour rentrer en possession de ses Etats.
En effet, les gens de Strasbourg et des environs lui accordent, peu de temps après, 6,000 hommes et
quelques canons, et, soit par lui-même, soit par les siens, René reprend l'une après l'autre, avec les places de Lorraine, Nancy, sa capitale énergiquement défendue par Jean de Rubempré, sire de Bièvre, et capitaine d'un grand et juste renom parmi la chevalerie. De plus, le Roi, pour inspirer du courage aux partisans du jeune duc, place un corps d'observation dans le Barrois, sous les ordres du sire de Craon.
Pendant ce temps, Charles le Téméraire formait une nouvelle armée, soit avec les débris de l'ancienne , soit avec des recrues de la Bourgogne et de la Franche-Comté, et rentrait par Neufchàteau, Toul et Pont-à-Mousson, en Lorraine, où il était rallié par un corps de troupes du duché de Luxembourg sous les ordres de Campo-Basso, par la garnison de Nancy, par Philippe de Croix, comte de Chimai, et Engelberg , comte de Nassau. René se trouva trop faible pour tenir devant ces forces réunies.
Il dissémina ses gens dans les places de Rosières , Luné\ille, Gondreville, Vaudémont, Mirecourt, Épi-