‹ Le siège et la bataille de Nancy (1476-1477)Chapitre 3 sur 4 · V LE SIÈGE ET LA BATAILLE · texte numérisé non relu

V LE SIÈGE ET LA BATAILLE

nal, Bruyères, Arches, Saint-Dié, Remiremont et Nancy, et se retira de nouveau à Strasbourg, pour obtenir des secours de ses amis les Suisses et les Allemands et organiser un corps capable de prendre l'offensive. A Nancy, il faisait promettre aux habitants de résister deux mois seulement, et leur laissait une vigoureuse garnison , commandée par Menaut et Gratien d'Aguerre, Petitjean de Vaudémont, Pierre Coterole, les enfants d'Aigremont, Vautrin du Fay, les capitaines Fortune et Pied-de-Fer (4).

Or, le duc de Bourgogne, à la marche duquel nul ne s'opposait plus , crut avoir facilement raison de cette Lorraine délaissée par son prince. L'espoir d'effacer de récents désastres par la gloire d'une riche conquête calmait les angoisses de son cœur , devenu soucieux et mélancolique, et, le 25 octobre 1476, il mettait une seconde fois le siège devant Nancy. C'était le dernier éclat d'une fortune trompeuse.

(i) Chronique de Lorraine, edit. crit. et Commentaires par H. Lepage.

De l'art militaire daos la seconde moitié du xve siècle , en France et dans le duché de Bourgogne. — Armes et tactique des Suisses.

Avant d'entrer dans le récit des événements qui vont suivre, il est utile d'examiner, pour l'intelligence des faits , les progrès de l'art de la guerre et le degré de discipline et d'instruction auquel étaient parvenues les armées , dont les opérations tactiques se modifiaient de plus en plus par l'emploi de la poudre. Il est surtout utile d'appliquer cet examen au peuple suisse , qui était à l'aurore de sa réputation militaire, et qui doit jouer un rôle si important dans la bataille de Nancy. Les détails de la scène se présenteront alors plus lucides à l'esprit, et l'on s'expliquera plus aisément les combinaisons qui eurent lieu et celles qui eussent pu se produire.

Le règne de Charles VII inaugure dans les armées une ère de discipline et d'administration toute nouvelle. Vainqueur des Anglais et maître enfin de ses

États, ce prince réforma les bandes irrégulières qui les infestaient, troupes sans nom, à charge au pays plus encore qu'à l'ennemi. L'organisation d'une armée qui eut la plus heureuse influence sur l'ordre social est la gloire immortelle de son règne.

En 1445, il instituait les compagnies d'ordonnance au nombre de quinze. Ces compagnies étaient des corps de cavalerie de cent lances.

Chaque lance fournie se composait d'un homme d'armes , gentilhomme armé de toutes pièces et portant la lance, de trois archers, d'un coustilier et d'un page ou varlet, ce qui élevait l'effectif de chaque compagnie à 600 combattants, tous à cheval

Peu de temps après, il abolissait la milice des communes , qui avait lâché pied si misérablement à Crécy et à Poitiers, et il créait, sous le nom de francs archers, une infanterie nationale. Chaque commune était obligée de lever et d'entretenir au moins un de ces fantassins, qui étaient affranchis de contributions, puisqu'ils versaient à l'État l'impôt du sang. De là leur venait le titre de francs archers.

Tels étaient les moyens employés par Charles VII pour consolider le trône de France et le doter d'une force permanente et moralisée par la discipline.

A son avènement, Louis XI, partisan d'un ordre sévère, assurait cette organisation par de sages ordonnances.

Il donnait surtout une grande extension à l'artillerie royale, et faisait, plus tard, fondre douze canons de 45, qu'il appelait du nom des douze pairs de France. Il commandait aussi de couler des bombardes et des serpentines. Commines assure que jamais roi de sa race n'eût armée plus riche en artillerie. Louis XI fut conseillé dans ces derniers travaux par les frères Bureau, deux hommes de génie, l'un desquels imaginait les engins volants pour incendier les villes assiégées. Quant aux bombes, elles avaient été inventées déjà par l'Italien Malatesta.

Or, la maison de Bourgogne, qui empruntait sagement aux institutions françaises ce que celles-ci faisaient apparaître de plus parfait, levait à son tour

des compagnies d'ordonnance, qui devinrent les mieux instruites et les plus brillantes de l'Europe.

Selon M. de Barante (4), la lance du duc de Bourgogne se composait de l'homme d'armes, de trois archers à cheval, un cranequinier ou arbalétrier, un couleuvrinier et un piquier, sans parler des coustiliers et du page. Elle était donc plus complète que celle de France, qui ne comportait pas d'armes à feu. Toutefois, le cranequinier, le couleuvrinier et le piquier n'étaient pas montés, ce qui élève chaque compagnie à cent lances et trois cents arcs à cheval , et à trois cents fantassins, dont cent piques, cent arbalètes et cent couleuvrines, armes à feu portatives. Suivent les coustiliers, les pages et même les surnuméraires.

Le duc Charles ordonnait souvent aux archers de mettre pied à terre , mouvement renouvelé plus tard par l'arme des dragons , et ces archers s'avançaient et combattaient à l'abri d'une ligne de piques. L'in-

(1) De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois.

fanteric de ce prince avait surtout pour but de garder l'artillerie et les voitures. Il ne la tenait point en grande estime, et, de cette façon, n'en tirait pas tous les avantages qu'elle pouvait produire. Il faisait plutôt consister sa puissance dans son artillerie et dans les lances de sa vaillante noblesse.

Cette artillerie, il faut l'avouer, était formidable pour l'époque. Avant le siège deNeuss, Charles le Téméraire l'avait portée à un chiffre imposant. A ce siège seulement, il avait amené deux cents bouches à feu , bombardes , courteaux et serpentines , soit de fer, soit de cuivre, et y avait ajouté une grande quantité de couleuvrines , de haquebutes , sorte de gros fusils qu'on transportait à la suite de l'armée , et dont l'extrémité s'appuyait sur un chevalet. Son train d'artillerie montait à 2,000 chariots.

Le commandement de l'artillerie était confié à un chevalier qui s'appelait maître de l'artillerie, et chaque bouche à feu était servie par un canonnier et plusieurs pionniers. Chaque chariot avait deux hommes pour le conduire , plus deux pionniers armés

dune salade, d'une jacque de mailles et d'une masse de fer.

Les affûts de l'artillerie de campagne se construisaient avec soin, mais le tir en était fort irrégulier. D'ailleurs, les pièces devaient être fort difficiles à mouvoir, en raison des procédés vicieux du pointage, qui obligeait soit à enterrer la crosse de l'affût, soit les roues , pour obtenir différents degrés d'élévation (1) ; et souvent elles devenaient un embarras d'autant plus considérable que les canonniers ne soupçonnaient pas qu'ils dussent les changer de place après les avoir mises en batterie.

Les canons du duc de Bourgogne lançaient de grosses pierres et des boulets de fer du calibre d'une à vingt livres.

Aux forces tirées de ses propres États, il faut ajouter des soudoyers allemands et des archers anglais, qui firent merveille dans les murs de Nancy.

Il divisait habituellement ses troupes en trois corps,

(1) OEuvres de Napoléon III , Du passé et de l'avenir de l'artillerie.

qu'il plaçait sur tyois lignes , et la cavalerie , fort nombreuse , combattait en haie sur un long espace , c'est-à-dire par rangs distants de quarante pas, qui fournissaient tour à tour le choc>

En résumé, Charles le Téméraire possédait une forte artillerie , une cavalerie excellente ; mais l'élément qui constitue le fond principal d'une armée , une infanterie solide , lui manquait. En Bourgogne , comme en France , ni les piques ni les armes à feu ne se réunissaient en bataillons compacts , et les archers, inaptes à combattre en ligne, remplissaient le rôle d'une troupe légère dans les escarmouches.

Les Anglais, cependant, faisaient mettre pied à terre à leur gendarmerie, et ils avaient entrevu la nécessité de l'infanterie régularisée. C'était une ascension vers le progrès.

Il était réservé à un petit peuple indépendant et fier de ses libres institutions d'organiser et d'armer des troupes qui, semblables aux phalanges des Grecs, devaient changer la tactique des combats, et, par

Temploi judicieux de l'infanterie, rendre à la guerre sa physionomie normale.

Aux opulents royaumes', aux empires puissants, qui tiraient leur lustre d'une brillante noblesse avaient été réservées l'artillerie et la cavalerie; des pauvres montagnes de l'Helvétie allait apparaître l'infanterie, désormais reine des batailles.

Fatigués de la domination allemande, les Suisses prirent les armes afin d'en affranchir leurs cantons asservis. Mais le cheval manquait à ces rudes soldats pour se défendre contre l'impétueux ouragan des escadrons bardés de fer. Ils appellent alors la tactique à leur aide, et les voilà qui se serrent en masses profondes roulant comme une avalanche du versant de leurs montagnes dans leurs vallées envahies, ou présentant au choc de la cavalerie une forêt de piques dont les rangs sont inébranlables comme une muraille de granit. Le mobile qui excite en eux la fibre guerrière prend sa source aux plus nobles inspirations : ils combattent pour la liberté de leurs foyers domestiques. Quelque nom d'ailleurs

qu'emprunte la cause pour laquelle surgit un peuple en armes , honneur , gloire , indépendance , n'est-elle pas la plus sainte quand cette cause est celle de la patrie? Sempach et Morgarten avaient commencé la réputation militaire des fantassins suisses. Grandson et Morat en furent le couronnement. Longtemps ils s'étaient servis de la hallebarde et de la pique; lors de l'invention des armes à feu , ils adoptèrent également la couîeuvrine.

La hallebarde était une longue hache d'armes surmontée d'une dague à lame quadrangulaire qui leur servait à frapper d'estoc et de taille , et qui se maniait avec les deux mains. On l'employait avec le plus grand succès au fort de la mêlée.

La pique, destinée surtout à tenir la cavalerie à distance, avait 18 pieds de long. On la croisait en l'appuyant fortement à terre.

La couîeuvrine, allumé au moyen de mèches,

comme toutes les armes à feu de l'époque, prenait

place en tête ou sur les flancs des bataillons. Les

Suisses ne tardèrent pas à se pourvoir d'une quantité

considérable de ces nouveaux engins de combat. Commines rapporte qu'à Morat ils en possédaient 10,000, et c'est la première bataille où l'on remarque le rôle important d'un tel nombre d'armes à feu portatives. Néanmoins , ils en diminuèrent par la suite le chiffre, en s'apercevant de la crainte que la pique inspirait aux Bourguignons.

Mais ils n'avaient que peu d'artillerie, et ils la mettaient dans les intervalles de leurs bataillons. En avant, ils jetaient quelques éclaireurs.

En adoptant ces dispositions , ils négligeaient la protection des retranchements artificiels. Ils ne redoutaient pas la cavalerie pour leurs masses profondes, et ils bravaient avec résolution les coups terribles que portait l'artillerie.

Un ordre sévère compensait le manque d'éducation militaire de ces soldats arrachés par la nécessité à leurs sillons et à leurs troupeaux. La peine de mort était prononcée contre celui d'entre eux qui abandonnait son rang ou qui trahissait son émotion

par un signe d'effroi au bruit insolite de la détonation d'un canon.

Pénétrés par l'ardeur d'une foi sincère, ils priaient Dieu avant le combat, puis ils s'avançaient contre l'ennemi avec cet ensemble imposant qui naît de la forte discipline, ce calme et ce sang-froid de l'âme fîère qui sait se commander à elle-même, cet enthousiasme enfin qui résulte d'une confiance mutuelle et qui puise son énergie dans l'espoir du succès, l'orgueil des triomphes récents et la justice de son droit.

Leurs bras ne devaient pas connaître le repos avant d'avoir ouvert une brèche dans les lignes de l'adversaire , et alors un article terrible de leur code guerrier leur imposait de sanglants devoirs , ceux de ne jamais faire de prisonniers et de n'accepter aucun vaincu à merci. Mais il leur était interdit de frapper femmes, enfants ou vieillards, de porter une main sacrilège ou imprudente sur les églises ou les magasins d'où ils pouvaient tirer quelques ressources , de piller enfin la moindre part de butin.

D'abord , ils se dirigeaient vers les canons dans cet ordre : les couleuvriniers , puis les piquiers , puis les hallebardiers. Ils en essuyaient vaillamment les premières décharges, cherchaient à s'en emparer et à les retourner contre l'ennemi (1) , et ils continuaient leur marche , avec un bruit épouvantable, au son retentissant des trompes d'Uri et d'Unterwalden.

« C'étaient, raconte M. de Barante, deux cornes d'une merveilleuse grandeur qui, selon la tradition de ces peuples , avaient jadis été données à leurs pères par Pépin et Charlemagne, et qui servaient à les exciter et les rallier dans les combats. Deux hommes robustes soufflaient à perte d'haleine dans ces deux cornes, qui se nommaient vulgairement le taureau d'Uri et la vache d'Unterwalden, et par trois fois faisaient retentir dans les montagnes ce son prolongé et terrible que leurs anciens ennemis redoutaient depuis si longtemps et que les Bourguignons apprirent aussi à connaître. »

(1) Napoléon III. Ouvrage cilé.

A Héricourt, la première fois que les troupes de Bourgogne se mesurèrent contre de telles gens , elles furent terrifiées par leur élan impétueux , par les cris effroyables qui partaient de ces poitrines sonores, par cette furie irrésistible et cette ardente émulation à s'exciter et se surpasser les uns les autres dans les combats (1).

« Contre de semblables troupes, dit Napoléon III (2) , » l'infanterie du duc de Bourgogne , composée de » tant de nations et de tant d'armes diverses , était » impuissante. La seule force à lui opposer eût été » la gendarmerie. Charles le Téméraire aurait dû » suivre l'exemple d'Edouard IV, mettre pied à terre » avec la plus grande partie de sa cavalerie , en for- » mer des bataillons profonds, les flanquer de ses ar- » chers, de ses couleuvriniers , de ses troupes lé- » gères , de sa nombreuse artillerie , et conserver » l'autre partie pour la faire donner lorsque l'ennemi » aurait déjà été ébranlé. Il aurait pu alors vaincre

(1) De Barante.

(2) Du passé et de l'avenir de l'artillerie

» les Suisses en employant ces moyens , qui avaient * réussi, dans les mêmes circonstances, au célèbre » condottieri Carmagnola, en 1422.

» Mais l'esprit chevaleresque du duc de Bourgo- » gne répugne à une semblable tactique. Il met bien, » il est vrai , quelques hommes d'armes à pied à la » tète de ses colonnes; mais la grande majorité de » la gendarmerie est employée à cheval, et cela dans » des lieux désavantageux, sur un terrain accidenté » et montagneux, détrempé à Grandson par la neige, » à Morat par la pluie. Quoique la cavalerie demande » pour ses mouvements de l'espace et de la liberté, il » l'entoure généralement de retranchements. Quant » à l'artillerie, il n'en sut point faire bon usage, la » plaçant sur des points culminants où elle tire avec » désavantage et sur le front extrême de l'armée , où y> elle paralyse les mouvements, et tombe, dès le pre- » mier moment, entre les mains de ses ennemis. »

En résumé, vers la fin du xve siècle , époque de la bataille de Nancy, la Bourgogne, comme la France,

manquait d'une infanterie nationale qui eût pu assurer son salut.

Les Suisses, au contraire, par la formation de gros bataillons armés de piques et de couleuvrines, avaient réalisé le système des masses qui devaient plus tard s'armer de fusil à baïonnette.

L'artillerie était mal servie, quoique celle de Bourgogne fût réputée la meilleure de l'Europe.

La gendarmerie enfin continuait à se former en haie et mourait glorieusement pour la cause de ses princes en combattant avec énergie ; mais elle savait mal se défendre contre les progrès de la tactique par amour "pour la prouesse et par un préjugé chevaleresque qui lui faisait généreusement dédaigner tout autre effort que celui de la valeur individuelle.

Topographie de la ville de Nancy et de ses environs en 1476. — Communicalions de l'armée de siège.

A cette époque, Nancy était loin d'avoir acquis l'importance et le développement qu'elle dut par la suite à une longue prospérité et à la magnificence de ses souverains. C'était néanmoins la capitale et le lieu le plus florissant de la Lorraine. Bâtie sur l'emplacement de la vieille ville , à peu de distance et sur la rive gauche de la Meurthe, qui la contourne de l'est au nord , elle était défendue par un fossé étroit et peu profond, et par d'épaisses murailles offrant la forme d'un pentagone irrégulier et garnies de tours dans lesquelles on plaçait de l'artillerie. Elle était, en outre, protégée par quelques autres ouvrages, tels que masses couvrantes en fer à cheval , élevés , à l'occasion des sièges précédents devant les portes , et que commençait à rendre nécessaires l'emploi raisonné des lourds projectiles. Plusieurs terrassements,

du genre de ceux que nous appelons cavaliers , commandaient la campagne de l'intérieur des murs. Le P. Aubert Roland (1) y ajoute un chemin couvert; mais cet ouvragene devaitavoir que peu d'analogie avec celui qui porte actuellement ce nom, car il ne servait à cette époque qu'à masquer les postes ou corps-de-garde placés le long du rempart pour veiller à la sûreté du fossé. L'enceinte de la ville avait quatre issues , deux portes et deux poternes. Les portes dites de Saint- Nicolas et de la Craffe étaient des édifices construits suivant le meilleur système de fortification du siècle, c'est-à-dire flanquées de tours rondes qui succédaient aux tours carrées, parce qu'on reconnaissait à cellesci le désavantage d'offrir aux coups du canon et à ceux du bélier des angles faciles à entamer. La tour carrée, cependant, devait donner l'idée du flanquement et devenir le principe du bastion. La porte Saint-Nicolas était située du côté de la ville de ce nom, c'est-à-dire de la route de Lunéville et des Vosges qui conduit à Test. La porte de la Craffe ,

(4) La guerre de René II, etc.

diamétralement opposée, conduisait au nord-ouest, vers Metz et Toul. Ses voûtes en étaient épaisses et sombres, et les tours tellement vastes qu'elles servaient de prison (1). Les poternes étaient celles du Vieil-Aître et ^de la Cour.

La première s'élevait entre la porte Saint-Nicolas et une tour plus élevée que les autres appelée la Grande-Tour, au sud, sur le chemin de la commanderie de Saint-Jean-de-Jérusalem , bâtie à trois jets d'arc des murs (2). La poterne de la Cour, assez rapprochée de la porte de la Craffe et de la tour du Nord, établissait une communication directe entre le château ou palais et l'extérieur au moyen d'un pont de bois. Ce château, de forme q uadrangulaire, s'élevait à côté de l'église Saint-Georges , et l'une de ses faces, au nord-est, était comprise dans l'enceinte fortifiée. Cette disposition des murs de la cité est parfaitement indiquée dans la Chronique de Lorraine, où l'auteur, contemporain des événements qui font le

(1) J. Cayon, Histoire de Nancy.

(2) De Blarru, Nanceïdos Opus, la Nancéïde.

sujet de notre récit, fait dire par René à ses capitaines quand il met le siège de Nancy :

« Messieurs , tous et un chacun de vous avecque vos i» gens fault environner la ville. Waltber de Thann , » vous aurez la charge de la porte Sainct-Nieholas jus- » ques à la poterne , et vous , Harnexaire , aurez de- » puis la dicte poterne jusques à la Tour-Sar, et » Seton, vous aurez le quartier de la porte de la » Craffe, et vous, Honneste, depuis la dicte porte, » aurez la charge de derrier la Court. »

La situation des deux portes était commandée par la nature du terrain , qui ne permettait pas d'élever des chaussées au levant ou à l'occident. Au levant, le cours de la Meurthe obstruait le passage ; au sud , s'étendaient de vastes marais dus à la stagnation des ruisseaux qui descendaient des hauteurs boisées. Non loin de la commanderie de Saint-Jean existait un étang alimenté par un cours d'eau qui en sortait pour se jeter dans la Meurthe, en traversant les faubourgs Saint-Jean (Virlay) et Saint-Thiébaut.

Les faubourgs , au nombre de trois , avaient été

rasés avant le siège de 1475 par les ordres du bâtard de Calabre et de Colinet de la Croix, officiers du duc de Lorraine, chargés de mettre la place en état de faire une longue résistance. Us avaient même fait abattre, dans l'intérêt de la défense, les arbres qui ombrageaient les alentours des fortifications , et on leur devait aux abords quelques ouvrages qui n'avaient pas été détruits.

Mais on n'avait pas jugé opportun de faire disparaître les bâtiments de la Commanderie voisins d'une antique chapelle qui s'élevait vis-à-vis de la porte occidentale de la cité, dans un lieu nommé Virlay que l'on croit dérivé du latin viri lethum,\e champ du guerrier, ou de la mort du brave. C'est aussi ce dernier nom et celui de Saint-Jean qu'avait pris l'étang dont il a été question plus haut, cet étang de funèbre mémoire.

Les communications entre le camp de Nancy , Metz et le grand-duché de Luxembourg, qui appartenait au duc de Bourgogne , étaient restées complètement libres. René n'avait pu les faire surveiller, faute de troupes. Il eût créé de sérieux embarras à

l'année assiégeante s'il eût occupé Pont-à-Moussou > situé entre Metz et Nancy, à 24 kilomètres de la première et à 20 kilomètres de la seconde de ces villes. Le Pont- à-Mousson , ainsi qu'on l'appelait en ce temps, était cependant un point stratégique de la plus haute importance pour Charles le Téméraire. Pour comprendre ceci, il suffit de se rappeler qu'on traverse la Moselle à Pont-à-Mousson pour se rendre de Nancy à Metz. Or, l'évêque de cette dernière ville était l'allié des Bourguignons, et, par le pont de la Moselle, leur duc communiquait avec un pays ami. De ce côté, ses renforts et ses convois étaient donc assurés , de même qu'il possédait une belle ligne de retraite pour le cas où il eût jugé nécessaire de se replier devant des forces supérieures. Toutefois , Nancy étant situé dans l'angle formé par le confluent de la Meurthe et de la Moselle, il fallait encore pour parvenir à Pont-à-Mousson , franchir la Moselle, à 8 kilomètres du camp, sur le pont de Condé, petit bourg fortifié d'un château (1) , et suivre ensuite

(1) Dom Calmet.

rive gauche , ou bien passer la Meurthe non loin de cet endroit, sur le pont de Bouxières, et descendre alors le long de la rive droite.

René avait regardé comme plus utile et plus commode peut-être de jeter les quelques troupes qui lui restaient dans les places fortifiées au sud et à l'est de Nancy, de manière à faciliter un mouvement de concentration sur lui quand il ramènerait en Lorraine les Suisses et les Allemands , en sorte que les routes qui conduisaient dans la vallée de la haute Moselle , dans les Vosges et le duché de Bourgogne , étaient fort inquiétées, sinon interceptées, par les forces lorraines qui défendaient Rosières , Lunéville , Vaudémont, Gondreville, Mirecourt, Épinal, Arches, Bruyères, Saint-Dié et Remiremont. Charles le Téméraire, arrivé devant Nancy , en remontant le val de Metz , pour opérer sa jonction avec un corps tiré du Luxembourg, n'avait pu s'opposer à cette disposition fort gênante pour lui. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il avait complètement négligé ses derrières , car il occupait sur les routes de ses États quelques places ou

châteaux , tels que Bayon , Neuviller, Richardméuil , Fontenoy; mais il s'était abusé sur la valeur de ces postes pour la sûreté de ses communications, et les Lorrains n'en pouvaient pas moins surprendre les détachements qui se rendaient à son camp, arrêter ses courriers et enlever ses convois. L'évêque de Metz lui faisait parvenir en abondance des vivres et des vêtements, non-seulement de Metz, mais encore de Vie, de Rembervillers et des autres terres dépendantes de révêché , et les convois qui s'acheminaient de Rembervillers à Nancy passaient en vue des murs de Lunéville et de Rosières pour arriver à Saint- Nicolas.

Cette dernière ville n'offrait rien de redoutable pour les Bourguignons, puisque l'absence de toute défense artificielle n'avait pas permis d'y mettre garnison. Us y trouvaient, au contraire, quelques ressources , malgré la répugnance des habitants du pays à pourvoir le camp de provisions.

Saint-Nicolas , sur la Meurthe et la route de Lunéville, à 8 kilomètres à peu près de Nancy, passait

alors pour une petite ville d'une certaine importance. Elle était le but d'un pèlerinage fameux qui attirait en ses murs une multitude de voyageurs et le centre d'un marché annuel qui jouissait, en Europe, d'une immense réputation. Au dire de la Chronique de Lorraine , les halles servirent de lieu de campement à 4,000 soldats de l'armée de René. La magnifique église qu'on y admire aujourd'hui n'existait pas en 1476 : elle fut commencée quelques années plus tard par ce prince. Ce n'est donc pas des tours actuelles qu'il sera question dans le cours de ce récit.

A une forte lieue au delà de Saint-Nicolas se trouvait Rosières, abritée par de bonnes murailles et entourée d'eau. Le commandement en était confié à Malhortie, l'homme le plus capable de conduire une guerre de partisans et d'opérer un coup de main. Il en faisait pour le duc de Bourgogne le centre le plus dangereux des forces Lorraines.

Tels étaient Nancy et les lieux qui l'environnaient

quand Charles investit de nouveau ses murailles.

Quoique excellente , sa garnison n'était pas nom-

breuse. Les sièges précédents avaient épuisé la ville, et il y restait fort peu de vivres et de munitions de guerre. Dans cette circonstance critique, les chefs adressaient un vigoureux appel à la valeur et à la constance de ses habitants, et l'histoire leur doit celte justice , qu'ils y répondirent avec toute l'énergie désirable.

g«au ït CtjatUs-lc-ffWrait*.

Composition de l'armée de Charles le Téméraire. — Dispositions morales dans lesquelles elle se trouve.

Le duc de Bourgogne fit planter autour des remparts de Nancy les tentes de ses soldats , et il établit son quartier -général dans la commanderie de Saint-Jean , qu'il avait déjà occupée Tannée précédente. Il ordonna aussi qu'on lui construisît une tente en bois (1), divisée en plusieurs compartiments et revêtue à l'intérieur de riches tapisseries où miroitaient l'or et la soie (2). Quoiqu'il eût perdu à Granson et à Morat la plus grande partie de ses richesses, il pouvait encore tirer de ses châteaux de Bourgogne les ressources indispensables au luxe habituel de sa fastueuse maison , car, s'il répudiait l'éclat pour lui-même, il avait toujours aimé à en impo-

(1) J. Cayon, Histoire de Nancy.

(2) Ces tapisseries, trophées de la victoire de Nancy, ornent encore aujourd'hui les murs de l'une des salles du palais de justice de la ville.

ser par une magnificence qui rappelât la puissance royale, but de ses rêves orgueilleux.

Autour de son quartier se groupaient les tentes de ses principaux officiers. C'étaient pour la plupart des chefs illustres et valeureux qui avaient combattu et versé leur sang pour la grandeur de la maison de Bourgogne. Parmi eux on distinguait Antoine, grandbâtard de Bourgogne , et son fils ; le sire de Rubempré, ce héros antique, qui avait si sagement gouverné la Lorraine et défendu Nancy; le sire de Contai, conseiller du duc; le capitaine italien Galeotto, soldat expérimenté ; Frédéric de Forsheim , commandant le contingent badois; le sire de Vaux-Marins , soumis au duc la veille de Granson ; le seigneur de Bretonville, le comte de Nassau, le comte de Rothelin, le sire de Croy, le comte de Chimai , le capitaine de la Rivière , Josse de Lalain , gouverneur de Flandre; Hugues de Chàteau-Guyon , Olivier de la Marche, chambellan du duc, homme de guerre et de plume qui l'accompagnait en campagne; les baillis de Flandre et de Hainaut, et d'autres encore non

moins sages et non moins fameux. Beaucoup d'entre eux avaient assisté à la prise de Nancy en 1475 et chevauchaient pompeusement à la suite du duc Charles, alors qu'il y entrait en conquérant et en triomphateur; depuis, ils n'avaient connu que ses revers , et ni l'humeur altière et chagrine de leur prince malheureux, ni la fortune contraire n'avaient pu altérer le dévouement de ces vaillants preux.

Hormis quelques traîtres, qui furent les comtes de Campo-Basso , les sires d'Ange et de Montfort (1) , ils devaient jusqu'au moment suprême demeurer fidèles au devoir et à l'infortune.

Les signes distinctifs et de ralliement de ces officiers et de leurs soldats étaient la casaque bleue et blanche , l'écharpe rouge et la croix de Saint-André , qui se portait à la coiffure ou sur les vêtements. Les Lorrains avaient pour couleurs le blanc , le gris et le rouge, et pour signes l'écharpe blanche et la croix de Lorraine à double croisillon.

(1) Dom Calmet.

Les historiens sont loin d'être unanimes sur le chiffre des soldats que le duc de Bourgogne menait à sa suite , soit au moment de l'investissement de la place , soit à celui de la bataille. M. de Barante prétend qu'il entra en Lorraine à la tête de 6,000 hommes seulement pour attendre ses renforts, Dom Calmet, Blarru et la Chronique de Lorraine se taisent à ce sujet. Le P. Aub. Roland lui en assigne 40,000, nombre hors de toute proportion avec les faibles ressources de la Bourgogne , épuisée par la guerre des Suisses, et qui ne concorde guère avec les refus de secours des États du duché et de ceux de la Flandre. Mais Napoléon III nous apprend (1) qu'après le désastre de Morat « Charles le Téméraire, voulant » imiter l'ordonnance de ses heureux rivaux , leva » une nouvelle armée et résolut de former son infan- » terie en gros bataillons. 1,000 hommes d'armes » devaient servir à pied , chacun suivi de 3 archers , » 3 piquiers et 3 couleuvriniers , et ces 10,000 hom- » mes combattre réunis en un seul bataillon. »

(1) Du passé et de l'avenir de l'artillerie.

Si l'on considère , ainsi que nous l'avons déjà fait observer, qu'il fut ensuite rejoint en Lorraine par le comte de Campo-Basso avec un contingent tiré du Luxembourg, par la garnison de Nancy et par d'autres seigneurs suivis de leurs hommes d'armes ; que René, qui avait un corps de troupes de 6,000 auxiliaires allemands et 4,000 Lorrains, ne put s'opposer à cette jonction et fut obligé de battre en retraite devant lui; si l'on a égard à la mortalité et aux désertion survenues pendant le siège , et qu'on consulte alors le nombre de Bourguignons tués à la bataille de Nancy, nombre que certains contemporains élèvent à 8 ou à 10,000, il n'est pas hors de raison de supposer que le duc de Bourgogne commença le siège avec 14 ou 15,000 hommes, gens d'armes, archers, couleuvriniers etpiquiers.

Un historien consciencieux, M. Huguenin, en porte même le chiffre à 20,000 , en y comprenant des renforts venus du Hainaut, du Brabant et d'Angleterre.

Son artillerie était considérable. Napoléon III nous dit que jamais il n'en apparut d'aussi formidable

sur le champ de bataille. On sait, d'ailleurs, que Charles le Téméraire n'entrait en campagne qu'avec une artillerie puissante. Devant Neuss, il avait 200 bouches à feu; à Granson, il en laissa aux mains de l'ennemi 143,'selon les uns, 400, selon M. de Barante; àMorat, G3. Certainement, c'étaient là des pertes difficiles à réparer, quand on songe qu'après Granson il lui fallut fondre les cloches des églises de Bourgogne ; mais le Luxembourg possédait un nombre imposant de canons : ceux de la Lorraine y avaient été transportés après la conquête du duché, et il n'est pas douteux que Campo-Basso n'en ait amené de quoi fournir la nouvelle armée.

Toutefois , cette armée , rassemblée à la hâte et qui comptait dans son sein les débris des troupes de Morat, n'était pas inspirée par ce moral invincible qu'assure le souvenir de la victoire ou l'espérance du triomphe. On se rappelait trop que la fortune avait cessé de sourire au duc de Bourgogne , et l'on avait en perspective les intempéries de la mauvaise saison, les fatigues et surtout les frimas de l'hiver, toujours

âpre en cette contrée, voisine de la chaîne des Vosges. La soumission de la place , certaine pour les uns , devenait problématique pour beaucoup d'autres, et néanmoins l'on était loin de supposer qu'une terrible guerre de partisans, conduite par des gens pleins d'audace, allait semer l'inquiétude dans les alentours et refroidir le zèle des renforts.

Ce n'était pas seulement parmi ces soldats nouveaux, mal exercés, recrutés de mécontents et de soudoyers, que l'anxiété se manifestait; elle pénétrait aussi dans l'esprit des chefs,, d'ailleurs las du joug d'un maître d'autant plus inexorable que le sort le maltraitait davantage et qu'il s'obstinait, malgré les avertissements du destin, à se confier aveuglément dans sa seule étoile. Le sage et loyal de Rubempré, cette fleur de la chevalerie féodale, résumait les pensées de plus d'un lorsque , remettant la place de Nancy entre les mains du duc de Lorraine , il lui disait : « Plût au ciel que M. de Bourgogne n'eût jamais entrepris cette guerre; je crains fort qu'à la fin

lui et moi n'y demeurions. » L'avenir ne justifia que trop cette plainte prophétique.

On eût mieux aimé que le duc ne traversât la Lorraine que pour y rendre courage à ses partisans; qu'il allât prendre ses quartiers d'hiver dans sa province du Luxembourg, où il possédait une forte réserve en argent et des ressources de tout genre , et que là il se fit une armée respectable et se maintînt dans une expectative qui lui permît de profiter des événements. Plusieurs essayèrent en vain de lui faire goûter ce conseil. « Dieu, dit Commines, voulut achever ce mystère. »

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Opérations du siège. — De l'attaque des places au xve siècle. — Les partisans lorrains.

De son quartier, Charles le Téméraire conduisait avec vigueur le siège de Nancy, car il regardait comme une nécessité urgente de s'emparer d'un point aussi important. Il avait juré par Saint-Georges qu'avant la fête des Rois, qui tombe le G janvier, il y serait entré de nouveau et que le duc René serait chassé de la Lorraine ou qu'il s'y perdrait, lui et tous ses gens. Il est vrai qu'il ne pouvait se persuader que ce prince viendrait à sa rencontre avec un puissant secours de Suisses et d'Allemands. Il répétait avec complaisance qu'il n'entrait pas dans les usages de ces peuples de se mettre en campagne et de quitter leurs poêles au commencement de l'hiver, et que d'ailleurs les Suisses promettaient à son ambassadeur de vivre désormais en paix avec lui.

En ce siècle, l'art des sièges n'avait pas encore accompli de grands progrès. On établissait habituelle-

ment autour d'une place investie deux lignes, l'une de circonvallation, l'autre de contrevallation. La première dirigeait ses feux vers la campagne et avait pour but d'arrêter les secours destinés à l'assiégé; la seconde tournait ses défenses contre la place, afin de contenir la garnison et l'empêcher de porter du

désordre dans le camp.

On cheminait ensuite au moyen de tranchées qu'on

poussait jusqu'aux fossés, et on établissait les batteries propres à faire brèche, à abattre les portes et à raser les tours. On couvrait la batterie d'un mantel composé d'ais et de madriers fort épais , ayant au milieu une ouverture par où on passait la gueule du canon. Les dehors des places étaient rares, et les coups de l'artillerie s'appliquaient à percer la muraille au moyen de trois boulets dirigés en triangle et assez rapprochés pour déterminer la chute de la portion de maçonnerie interceptée entre eux. Quand l'ouverture se montrait béante, on comblait le fossé avec des fascines et l'on donnait l'assaut.

Les fusées de guerre étaient connues, et on les

employait pour incendier les édifices.

Il ne parait pas que Charles le Téméraire ait tracé dans ce siège des lignes de contrevallation, car il ne redoutait pas les attaques de la garnison. Il se contenta de se protéger par de solides gabions dans les endroits faibles , d'élever des masses couvrantes devant son artillerie et de creuser derrière lui un fossé dont le déblai établit une ligne de circonvallation (1). Ce fossé ne put même être construit derrière le parc d'artillerie, à cause des cours des ruisseaux qui provenaient de la montagne , et la ligne ne fut pas continue (2). Une garde active veillait autour de ces ouvrages. C'est à peine si quelques rares émissaires de René purent pénétrer dans la place à l'ombre de la nuit ou par l'emploi de la ruse la plus ingénieuse.

Les efforts des deux principales batteries du duc de Bourgogne se portèrent surtout contre la porte de la Craffe et contre la muraille, dans un endroit que la Chronique de Lorraine n'indique pas suffisamment. Il y avait donc une double combinaison pour

(1) Le P. Aub. Roland.

(2) Dom Calme*.

se frayer un passage : une porte à ouvrir en la ruinant, une muraille à éventrer pour y faire brèche et donner l'assaut. On accablait en même temps la place d'artifices incendiaires (1).

Disséminés sur les portes, sur les murs ou dans les tours, les défenseurs de Nancy répondaient à cette agression avec une ardeur plus furieuse encore. Ils faisaient pleuvoir sur l'assiégeant une grêle de projectiles, balles, boulets, pierres et flèches. Ils consolidaient les travaux entamés avec de la paille et de la terre, démolissaient la charpente du palais de leur duc pour en transformer les solives en ouvrages protecteurs et éteignaient avec d'énormes quantités d'eau préparées d'avance la flamme qui dévorait leurs habitations. Pleins d'enthousiasme et d'espoir, Menai, Gratien d'Aguerre, et les autres chefs, encourageaient ce zèle valeureux; ils leur communiquaient comme une étincelle de ce moral qui, passant de l'âme du capitaine intelligent à celle du soldat, réchauffe et soutient les cœurs.

(1) De Blarru.

Cette action si vive des deux partis dura six jours entiers. Les munitions de la défense s'épuisaient. Mais elle ne tirait pas toute sa confiance d'elle-même, elle comptait sur le retour certain de son prince et sur le concours des garnisons voisines, qui, pendant la première invasion bourguignonne, avaient donné la mesure de leur audace. Celles-ci ne trompèrent point son attente. Aux fatigues du siège allaient s'ajouter pour les assiégeants les dangers incessants des petites opérations de la guerre.

Les attaques et les poursuites des partisans n'anéantissent pas une armée en une seule rencontre comme une bataille rangée, mais elles la tiennent continuellement en haleine par la menace toujours renaissante d'un coup de main; elles troublent sa quiétude en gênant ses communications, en surprenant ses convois, en détruisant ses détachements , en interceptant ses courriers; elles lui infligent un supplice de toutes les heures dont les résultats égalent à la longue ceux d'une sanglante défaite.

Outre l'expérience de la guerre, de grandes qua-

lités sont nécessaires à un chef de partisans : à la promptitude de la pensée il doit joindre l'énergie de l'action, à la vigilance la plus active l'audace la moins commune. Nous avons eu déjà l'occasion de dire que Malhortie était celui des capitaines lorrains qui réunissait au degré le plus élevé ces conditions de succès. Il commandait à Rosières une troupe d'Allemands solides, et, pendant toute la durée du siège, il ne manqua pas une occasion de harceler et de frapper en détail les ennemis de son prince. L'investissement de Nancy était à peine achevé par eux qu'il leur capturait les chariots de vivres et de vêtements partis de Rambervillers. Il épiait les passages des détachements et enlevait un jour 300 cavaliers arrêtés à Tonnoy, et qui étaient en droit de croire leur sûreté garantie par l'appui des châteaux de Bayon et de Neuviller.

Le bâtard de Vaudémont, maître d'Epinal, se distinguait par un coup de main non moins hardi. Le 30 octobre, il surprenait de nuit le village de Laxou, qui avoisine Nancy et où se trouvaient cantonnés un

grand nombre de Bourguignons. Il massacrait les uns, faisait les autres prisonniers ; le reste ne devait son salut qu'à sa fuite dans l'église, qui lui servit d'asile et dont la cloche jeta en un instant l'alarme dans le camp.

A Épinal, Vautrin de Vuisse se jetait avec ses gens jusque sur les limites de la Franche-Comté, et portait la terreur sur les routes et dans les villes qui servaient de passage aux soldats de Charles le Téméraire.

Ces heureuses tentatives , ces embuscades imprévues, qui affaiblissaient ce prince, déconcertaient ses prévisions et paralysaient le bon vouloir de ses renforts, avaient encore pour effet d'obliger son armée à des veilles fatigantes. Du côté de Nancy, il ne trouvait nul dédommagement ; la ville continuait son héroïque résistance. Le duc retomba dans cette sombre et mélancolique humeur que la chute de ses illusions rendait depuis quelque temps fréquente.

Alors il resserra la place de plus en plus , amena

ses canons jusqu'à la muraille, redoubla son feu, et,

quand la brèche fut praticable , il fit donner l'assaut.

Quoique mécontentes et démoralisées, ses troupes se montraient pleines d'ardeur quand il fallait aborder une poitrine ennemie. Malgré leur intrépidité , elles furent repoussées et ramenées dans leurs retranchements. On tenta un second assaut , on subit un nouvel échec.

Les jours suivants, la défense continua non moins merveilleuse. Rien ne parvenait à effrayer les habitants ou à altérer leur patriotisme et leur espoir de délivrance , ni les ravages de l'artillerie , ni la ruine des tours dont les toitures étaient effondrées , ni la famine menaçante ; ils redoublaient, au contraire, leurs sorties, et tous, hommes, femmes, enfants, grossissaient à Tenvi la corvée qui réparait les brèches et consolidait les murailles (1).

Tant de persistance ne modifia pas les desseins du duc de Bourgogne ; mais elle lui fit redouter pour ses gens un abattement pernicieux. Il ralentit les travaux et attendit d'un blocus sévère autant que d'une série de combats stériles.

(1) De Blarru.

Cependant, le mois de décembre survenait. Le froid s'annonçait durement, et les provisions, abondantes au camp jusque-là, devenaient rares, à cause du manque d'argent et du peu de sûreté des communications. Le péril était tel que le duc n'osait tirer du Luxembourg un dépôt considérable en numéraire qu'il s'y était réservé. De plus, l'année avait été fort mauvaise, et Metz avait peine à pourvoir elle-même à sa propre subsistance. Le 21 , sous l'action glaciale du vent du Nord, les rivières gelèrent (i) et une neige abondante couvrit le sol. Plusieurs gens moururent sous la tente de froid, de faim ou de misère; d'autres désertèrent, las de ces excès de souffrance.

C'est alors qu'une fraction de l'armée se retira à Saint-Nicolas, soit que le soldat, atteint dans son moral , ait méconnu la discipline et que cette fuite ait été secrète, comme l'affirme la Chronique, soit plutôt que le duc ait consenti à laisser ses troupes se reposer tour à tour et retremper leurs forces dans un lieu abrité et pourvu de vivres.

(1) DeBlarru.

On semblait oublier Malhortie. Il n'est pas plutôt informé par ses espions de cette faute qu'il réunit la garnison de Rosières à celle de Lunéville , fond à l'improviste pendant la nuit sur Saint-Nicolas, fouille les maisons, cerne les rues, passe au fil de l'épée tous les Bourguignons qu'il rencontre au milieu des scènes les plus dramatiques et d'un tumulte indescriptible, et couronne son œuvre de carnage en leur enlevant 1,800 chevaux.

Tant d'heureuse audace souleva dans le cœur ulcéré de Charles un accès de rage. Il voulut pulvériser ce génie du mal qui planait sur son camp et marcha vers Rosières avec une force imposante. Mais l'étoile du prince pâlissait chaque jour davantage. Après avoir perdu quelques-uns de ses gens et cru à l'impossibilité de s'emparer de la place sans un siège régulier, il regagna tristement Nancy en ajournant la vengeance.

Il assembla son conseil et lui témoigna le désir d'échapper à cette situation désolante par une victoire. Un nouvel assaut fut résolu. Il se donna le

26 décembre, après une nuit des plus rigoureuses pendant laquelle 400 hommes périrent ou bien eurent les pieds et les mains gelés. Ce devait être le suprême effort du corps de siège aux abois. L'artillerie élargit la brèche et le duc y lança ses enfants perdus, qui s'y précipitèrent avec une valeur incroyable. Le combat le plus opiniâtre se prolongea pendant une heure sur les débris de la muraille ensanglantée, et la victoire se montra un instant chancelante. A la fin, les assiégeants plièrent sous les coups terribles et multipliés de la défense, qui les poursuivit encore une fois jusque dans leurs retranchements.

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Situation critique de Nancy. — Le duc de Lorraine obtient des secours. — Mort de Suffrein de Baschi. — Intrigues de Campo-Basso. — Dévouement de Thiéry. — Dernière période du siège.

Si les Bourguignons se trouvaient frappés par une détresse affreuse, le sort de ceux qui étaient renfermés dans Nancy devenait peut-être encore plus digne de pitié. Charles le Téméraire avait suivit René sous les murs de cette ville avec tant de rapidité qu'on n'avait pas eu le temps d'y faire entrer des vivres, en sorte que les faibles provisions des habitants furent épuisées dès les premiers jours du siège. On abattit alors les chevaux et l'on en distribua la chair avec parcimonie ; mais cette ressource vint aussi à manquer, et l'on en fut réduit à dévorer les chiens les chats, les rats et les souris. Bientôt il fallut plus d'industrie pour garantir sa vie contre la famine que contre le feu de l'ennemi.

A son tour, la poudre fit défaut. On ne répondait

plus que rarement au feu des batteries du camp, qui continuaient à ruiner les remparts et les habitations. Partout l'eau se transformait en une glace épaisse. La neige heureusement couvrait les toits et servit à étouffer les incendies (1).

Ce qui rendait cette existence plus déplorable encore, c'est qu'on avait atteint le terme fixé par le duc de Lorraine pour l'arrivée des secours et qu'on ignorait l'issue de ses démarches. L'énergie qui bravait la famine et la mort, et qui se consolidait par l'espoir, allait-elle faillir devant l'incertitude de la délivrance ? Telle est la question que s'adressaient les chefs, remplis d'une douloureuse anxiété. Un Gascon fort entreprenant , le capitaine Pied-de-Fer , avait offert de rejoindre René et de rapporter de ses nouvelles. Cet émissaire, qui était parvenu à traverser les lignes bourguignonnes à la faveur des ombres de la nuit, n'avait pas reparu.

René cependant n'oubliait pas ce qu'il devait à

(d)De Blarru.

honneur de son blason et à la fidélité de ses vaillants sujets. Il réunissait toutes ses ressources en argent, faisait fondre sa vaisselle, empruntait à la bourse de ses amis , sollicitait et obtenait des subsides de Louis XI. Puis il parcourait les cantons suisses , sans se laisser rebuter par les obstacles qu'on lui suscitait, faisait appel aux sentiments de générosité et de reconnaissance des uns , s'adressait à la cupidité des autres, et rassemblait à Baie , dans l'intervalle de deux mois, 10,000 guerriers bien équipés. Leur départ pour Nancy fut fixé au 25 décembre, jour de Noël.

Si la plupart des chefs de ces montagnards témoignaient de la gratitude et du désintéressement pour le noble prince qui avait embrassé leur cause avec enthousiasme et combattu pour eux avec ardeur, il fallait un mobile plus puissant pour armer le bras vénal de leurs soldats (•!). René offrit une double solde et le

(1). Chronique de Lorraine. Dom Calmel. Dialogue do Lut! cl Chrétien.

roi de France un écu d'or par tête de guerrier. Cet argument fut décisif. L'alliance des Suisses devait dès ce jour prendre un caractère particulier : ils allaient vendre aux puissances de l'Europe le sang mercenaire qui coula sur les champs de bataille les plus fameux.

D'un autre côté, les villes confédérées d'Allemagne, qui avaient promis leur appui au duc de Lorraine , n'étaient pas sourdes à ses prières : elles lui préparaient un contingent de quelques mille hommes , auxquels on donna rendez-vous non loin de Lunéville à Ogéviller.

Ici se place un épisode qui fut de nature à rendre plus irréconciliable encore la haine des Lorrains contre les Bourguignons et à augmenter l'acharnement des partis.

Parmi les fidèles serviteurs de René , nul ne se montrait plus dévoué à sa juste cause que son maître d'hôtel, Suffrein de Baschi, gentilhomme provençal. Le jeune prince résolut de l'envoyer en Lorraine pour annoncer le succès qu'il avait obtenu chez les Suisses et le prochain départ de ces auxiliaires.

rendit à Vaudémont plein de joie , et là il proposa, dans l'excès de son zèle, à quelques autres gentilshommes de se charger de vivres et de franchir pendant la nuit les fossés de Nancy pour pénétrer dans la place et apporter aux défenseurs quelques subsistances avec la nouvelle du secours libérateur. Une petite troupe munie de farine et de chair salée se mit donc en route et, par une nuit ténébreuse, traversa en silence le côté faible de la ligne ennemie. Ce point défectueux était le derrière du parc d'artillerie où les eaux n'avaient pas permis de creuser le fossé. Malgré leurs précautions, on aperçut les gentilshommes. L'alarme fut jetée par le camp : les uns prirent la fuite ; les plus avancés sautèrent dans le fossé et se firent hisser, sous le feu des couleuvrines, au haut des murailles. Quant à Suffrein, affaibli par la fièvre et la fatigue , il resta entre les mains des Bourguignons.

Il n'entrait pas dans les coutumes de France et de Bourgogne (4) de mettre à mort un homme d'armes ,

(1) Commines.

un gentilhomme surtout, arrêté dans de telles circonstances ; mais Charles le Téméraire , dont l'irritation atteignait les proportions d'une démence furieuse, ne craignit pas de violer les lois consacrées , et, sans attendre le jour, il ordonna de pendre aux flambeaux le malheureux Suffrein, victime de son dévouement. Un cri d'indignation traversa la Lorraine et retentit jusque dans l'Helvétie.

Les représailles furent promptes. René fit infliger le supplice ignominieux réservé à son maître d'hôtel à tous les Bourguignons prisonniers sur les terres où il commandait encore. A Rosières, Gondreville, Epinal, Mirecourt, plus de 420 d'entre eux furent pendus. A Nancy, l'on n'avait pas attendu cet ordre vengeur, on y retenait un prisonnier. Il fut dès le jour même revêtu d'une robe noire et pendu à la muraille, à la face des assiégants.

Avant de périr, Suffrein implora la grâce d'entretenir quelques instants son inexorable juge. Il voulait, disait-il, lui communiquer certaines paroles qui va-

laient bien un duché. Cette faveur fut impitoyablement refusée.

D'après Commines, le comte de Campo-Basso aurait vivement engagé son maître à ce refus et précicipité le trépas du gentilhomme, et ce trépas, toujours d'après le même historien , serait la source de tous les malheurs et même la «euse de la chute de Charles le Téméraire.

Selon la Chronique de Loraine, Campo-Basso et Galéotto auraient , au contraire , tenté de fléchir le courroux de Charles, et, comme Campo-Basso insistait pour vaincre la résistance du duc, celui-ci lui aurait répondu en le frappant de son gantelet de fer.

Quelle que soit la nature de cette intervention, elle exista, et, de plus, elle fut intéressée. En apprenant à connaître l'homme qui se réserva un rôle infâme dans le drame qui va se dérouler, on comprendra pourquoi il intervint et de quelle importance était le secret de Suffrein.

Le comte de Campo-Basso était d'origine italienne. Banni de sa patrie, parce qu'il s'agitait en faveur du

parti angevin, il s'était donné aux ducs de Lorraine. A l'avènement de René , il changeait de fortune et de maître et se mettait au service du duc de Bourgogne, qui le comblait de bienfaits et lui fournissait cent mille écus d'or par an pour l'entretien de 500 cavaliers. Bientôt le duc prit de l'attachement pour cet Italien. Si peu expansif pour de plus dignes , il lui livra le cœur d'un ami, lui accorda une confiance sans limites, et l'initia à ces intimes secrets du prince et du capitaine dont la révélation coupable entraîne la chute d'une politique ou la perte d'une bataille.

Mais Campo-Basso appartenait à cette race impie qui foule de son pied exécrable le respect de la foi jurée, qui rejette sans pudeur le souvenir sacré du bienfait, vend son bras, vend son âme, vend son maître, et, comme Iscariote, vendrait son Dieu.

Il semblerait que rien au monde n'est plus méprisable que la lâcheté ; il est un crime plus odieux encore, et la langue n'a pas de termes assez virulent pour le flageller, c'est la trahison. Le traître est encore plus vil que le plus vil des esclaves ; si celui-ci

ne s'appartient plus, il se réserve du moins sa conscience.

Or, Campo-Basso était un traître.

Dès l'année précédente, il avait proposé au Roi de lui livrer son maître mort ou vif, et, malgré cet engagement, il était entré en négociations avec le duc René et s'était chargé de l'aider dans son entreprise , moyennant une forte somme et la cession du comté de Vaudémont. Dans ce but , il avait retardé l'envoi des secours de Flandre et empêché Charles le Téméraire d'arriver à temps pour dégager Nancy. Depuis , il faisait traîner le siège en longueur par les moyens puissants dont la confiance aveugle du duc lui permettait de disposer, et il savait dissimuler en sa présence ce criminel attentat sous les dehors hypocrites d'un langage flatteur et d'un empressement plein de complaisance.

Or, c'était par l'intermédiaire de Suffrein de Baschi que passait la correspondance échangée entre Campo- Basso et le duc de Lorraine. Il faut donc admettre, avec plusieurs historiens, que, si ce chef italien cher-

cha à sauver le maître d'hôtel, c'est qu'il voulait s'assurer les moyens de continuer ses perfides machinations et qu'il accéléra la perte de celui-ci quand il se vit menacé par une révélation compromettante.

La tentative de Suffrein de Baschi avait eu lieu fort avant la fuite de Pied-de-Fer, qui était arrivé sain et sauf à Zurich près du duc de Lorraine , et qui avait pu se rendre compte de l'appui certain des Suisses et de leur départ pour la fin du mois de décembre. Il eût désiré transmettre à Nancy cette bonne nouvelle, avec les discours encourageants de René. Soit qu'il regardât cette entreprise comme impraticacable, soit qu'il se souvint du sort cruel réservé au gentilhomme provençal et que le cœur lui ait manqué, il s'arrêta à Rosières.

Pendant ce temps, la misère, l'impatience et le découragement peut-être, augmentaient à un tel point dans la ville qu'un autre Gascon , le capitaine Fortune, jugeant la soumission infaillible, sauta du rempart dans le fossé et se rendit à Charles le Témé-

raire. Il emportait avec lui les secrets de la défense. Ce prince connut de cette façon le dénûment de la cité et se laissa facilement persuader qu'elle n'attendrait pas au delà du jour de Noël pour livrer les clefs des portes. Ainsi la trahison devait conspirer contre chacun des partis ; mais elle devait peu servir auxintérèts de l'armée assiégeante, Fortune s'abusait sur le degré de dévouement de ses compagnons d'armes : il espérait toujours. La désertion du Gascon ne leur était pas fort sensible; ils s'en vengèrent par une épigramme et prétendirent que mauvaise Fortune les avait abandonnés.

Un drapier de Mirecourt, nommé Thierry, homme de grand cœur, se présenta pour remplir la mission dans laquelle échouait Pied-de-Fer. Il promettait de ne pas prolonger son absence au delà dehuit jours s'il parvenait à franchir la ligne ennemie. Il échappe , en effet, à la surveillance des Bourguignons, joint promptement son seigneur et maître , qui lui montre les préparatifs de départ des Suisses, et il reprend en toute hâte le

chemin de la Lorraine. Arrivé à Saint-Nicolas , il se

travestit en bûcheron, coupe un fagot dans la forêt de Saurupt et se présente au camp sa ramée sur l'épaule. Il y faisait très froid et le bois y manquait , parce que nul n'osait plus s'aventurer hors des avant-postes. Le faux bûcheron est donc bien accueilli, et maintes fois on lui propose d'acheter son fardeau. Thierry avait remarqué que le quartier des Anglais à la solde de Charles était fort rapproché du fossé ; il répond sans se troubler que ce fagot lui est demandé et payé par eux depuis quatre jours, et on le laisse traverser le camp sans obstacle. Au quartier des Anglais , il se débarrasse de sa charge , s'élance au cri de vive Lorraine dans le fossé et se fait hisser au sommet du rempart sous une pluie de flèches.

Le duc de Bourgogne , qui avait ajouté foi au dire de Fortune, s'était empressé inutilement de sommer la place de se rendre. Il comprit, par les cris de joie et par les volées de cloches qui accueillirent sur les murailles l'arrivée miraculeuse de Thierry , que les secours ne tarderaient pas à approcher. II résolut alors de tenter une nouvelle fois de réduire Nancy par la

force, et , pendant deux jours , les bombardes reprirent sans interruption le feu le plus énergique. Une bonne fortune survint aux défenseurs : Michel Gloris, maître de l'artillerie , retrouva deux tonnes de poudre cachées pendant le dernier siège. On éleva une grosse pièce sur la porte de la Craffe pour répondre à celle des batteries ennemies dont les coups étaient les plus dangereux , et elle fut ajustée avec tant d'adresse et de bonheur par le canonnier Pierre qu'à deux reprises différentes elle brisa le mantel des bombardes opposées, les démonta et mit ceux qui les servaient hors de combat.

« Par Saint-Georges s'écriait le duc furieux, quoi qu'ils fassent, je les aurai dans quatre jours. »

Mais les capitaines lorrains avaient pris la ferme résolution d'user de leurs dernières ressources pour attendre leur prince et de s'ensevelir sous les débris fumants de leurs habitations plutôt que de se rendre. Ce noble dessein fut la cause de leur salut.

Arrivée de René devant Nancy. — Composition de son armée. — Décision audacieuse du duc de Bourgogne. — Défection de Campo-Basso. — Réduction de l'armée assiégeante.

René, selon sa promesse, avait quitté Bâle le 25 décembre, et, pendant cette dernière période du siège, ses troupes se concentraient à Saint-Nicolas , où un rendez-vous commun leur était assigné pour le samedi 4 janvier suivant. Les garnisons lorraines de Bruyères, Epinal, Mirecourt,Vaudémont, Gondreville, réunies par l'auteur anonyme de la Chronique, et celles de Rosières et de Lunéville, y arrivèrent dès la veille, au nombre de 4,000 hommes, tant cavaliers que fantassins.

En apprenant ce mouvement, Charles le Téméraire envoya à leur rencontre 300 lances avec ordre de les expulser et de brûler la ville, qu'il n'était pas en son pouvoir de conserver. Déjà les éclaireurs bourguignons se répandaient au loin dans la grande rue, lorsque les Lorrains, qui débouchaient par le côté opposé, les chargèrent avec vigueur la lance et l'épée

dans les reins, les poursuivirent jusqu'au bois de la Madeleine et en tuèrent quelques-uns. Les autres se replièrent sur le gros de la reconnaissance en annonçant que la ville était inondée de gens de guerre ; qu'il était inutile de poursuivre l'ennemi, et tous reprirent le chemin du camp, où ils répandirent l'alarme. Le lendemain, dans l'après-midi, René entrait dans la ville à la tête de 10,000 Suisses, des Allemands, de quelques milices ralliées sur sa route et de la noblesse lorraine. En outre, il était escorté d'un nombre considérable de gentilshommes français, suivis de leurs gens d'armes, que le cauteleux Louis XI avait licenciés à dessein, dans l'espoir, à peu près certain , de les voir grossir les troupes du jeune prince. Les garnisons se présentèrent au-devant de leur duc en belle ordonnance et l'accueillirent avec un enthousiasme qui augmenta le zèle des Suisse pour la cause qu'ils avaient embrassée. L'ensemble de ces forces offrait un effectif de 19 à 20,000 hommes (1).

(1) Commines, Dom Caloiet,de Blarru, la Chronique de Lorraine.

C'était là une belle armée, surtout si on la comparait avec celle des assiégeants qu'elle se disposait à attaquer. L'une était exténuée par les fatigues d'un siège de deux mois, par les souffrances d'un hiver rigoureux, décimée par les maladies, par le besoin, par les froides nuits du bivouac sur le sol glacé. L'autre , formée de gens robustes, quittait ses foyers ou ses quartiers d'hiver ; elle était reposée et abondamment pourvue de vivres et de vêtements. Le première n'avait connu que des ennemis ou des fléaux sur cette terre ingrate et parsemée d'embûches, qui dévorait chaque jour les siens ; la seconde trouvait un solide appui et d'immenses ressources chez unpeuple qu'elle venait affranchir. Sans doute, il se rencontrait de rudes guerriers parmi ces hommes de Bourgogne qui survivaient aux désastres de la campagne et qui étaient rompus aux labeurs d'une dure existence ; mais ils n'étaient pas redoutés de leurs adversaires, mus par une force morale qui doublait leur valeur physique. Tous avaient contre Charles le Téméraire un légitime sujet d'irritation : les Lorrains considéraient l'outrage

fait à leurs foyers et à la couronne de leur duc ; la noblesse française supportait impatiemment le perturbateur du royaume et l'ami des Anglais. Cependant , nul ne portait à Charles une haine plus violente que les Suisses et les Allemands, dont la fierté s'exaltait , mais dont le cœur frémissait encore au souvenir de Granson et de Morat. Les cruautés inutiles dont les Bourguignons s'étaient rendus coupables dans les précédentes guerres n'avaient pu s'effacer des esprits , et l'ivresse de la vengeance agitait cette multitude , qui se portait avec ardeur au rendez-vous de Saint-Nicolas. Pendant la veillée, elle redisait les triomphes passés et les hauts faits d'armes des guerriers qui marchaient dans ses rangs. Les capitaines suisses discutaient avec René l'importance de la tactique inaugurée par eux et les résultats qu'on se promettait encore une fois de l'action d'une infanterie qui surgissait, après des siècles, en masses compactes sur le champ de bataille.

Et certes, le jeune duc pouvait s'enorgueillir d'un tel commandement , car les chefs suisses les plus fa-

meux et les plus beaux noms de Lorraine se groupaient autour de lui. Parmi les Suisses étaient Guillaume Harther, le sire deStein, ce héros deGranson, le célèbre Jean Waldemann, chef des Zurichois, Pétermann Rot, et les gouverneurs des villes de Berne, Bâle, Lucerne, Uri, Schwitz, Underwalden. Hermann d'Eptingen, gentilhomme de Souabe, et Guillaume, de l'illustre maison de Ribeaupierre , marchaient à la tête des Allemands et des gens d'Alsace. Enfin on comptait dans les rangs des Lorrains les comtes de Salm , de Bitche et de Linange , le bâtard de Vaudémont, Oswald de Thierstein, grand-maréchal, Jean de Visse, capitaine des gardes, le capitaine Jean de Rivière, les seigneurs de l'Étang, de Saint-Amand, de Savigny, d'Haussonville, de Parroye, de Lenoncourt, de Hardémont, de Bassompierre, l'intrépide Malhortie,Doriole, capitaine des ordonnances de France, les sires de Nettancourt , de Gerbéviller , de Homécourt et de Faucogney, le bâtard de dom Julien, portant la bannière de Vaudémont, messire de Ligniville, bailli des Vosges, Jean Lud et Chrétien, se-

crétaires du duc , qui ont mis en dialogue le récit de ces événements.

Ainsi donc, presque tous les étendards de l'Helvétie confondaient leurs emblèmes avec les couleurs de Lorraine et les pennons de France et d'Allemagne ; le même vent agitait les plis dans lesquels figuraient l'ours de Berne et le bras armé de l'épée de Vaudémont, le bélier de Schaffhouse et la couronne d'or des cités rhénanes.

Toutes les armes de l'époque se trouvaient représentées sous ces bannières. L'artillerie n'était composée que de 15 bombardes ou faucons; mais la cavalerie comptait non loin de 3,500 chevaux, et l'infanterie , formée de couleuvriniers , piquiers , hallebardiers et archers, s'élevait à 16,000 hommes, proportion excellente et qui se rapproche beaucoup de celle adoptée par la tactique moderne.

Les cavaliers étaient bardés de fer; les fantassins suisses et allemands, équipés à la légère, portaient au côté l'épée plate et tranchante, outre l'arme particulière, qu'ils appuyaient sur l'épaule. Déjà ils mar-

chaient à la cadence du tambour. Les gentilshommes lorrains et français se faisaient surtout remarquer par la beauté de leurs chevaux, le luxe de leurs armures et les vives couleurs des écharpes brodées qui ceignaient leurs mâles poitrines.

Louis XI , qui allait assister à cette lutte décisive en témoin intéressé, fournissait un appui moral à cette armée. Il avait posté dans le Barrois 7 ou 800 lances et des francs-archers , avec de bons officiers , sous les ordres de M. de Craon, lieutenant de Champagne, et, le jour où ce corps d'observation eût trouvé l'occasion de sortir de sa neutralité , ce n'était point pour se ranger sous les drapeaux du duc de Bourgogne.

A son arrivée à Saint-Nicolas, le duc Bené prit son logement dans le prieuré; ses troupes se cantonnèrent dans les maisons du bourg et dans celles de Varangéville , qui n'en est séparé que par la Meurthe. Comme ces abris n'étaient pas suffisants , 4,000 soldats établirent un bivouac sous les halles.

En se dispersant dans ce gîte, on apprit qu'une

certaine quantité de Bourguignons ne l'avaient point encore quitté. On fouilla les maisons , et on en arracha 200 de ces malheureux, qui furent massacrés dans les rues ou précipités dans la rivière par couples liés ensemble. Les combattants de Granson préludaient cruellement aux plus sanglantes représailles.

Malgré son extrême confiance , ce ne fut pas sans inquiétude que Charles le Téméraire connut les mouvements de l'ennemi. L'échec du vendredi et les rapports des courriers qui se succédaient rapidement auraient dû l'éclairer sur sa véritable situation. Les uns lui apprenaient qu'ils avaient surpris avec effroi René à la tête de forces imposantes ; les autres , soit qu'ils aient rencontré ce prince à Saint-Dié presque seul , alors qu'il avait pris les devants pour préparer les gîtes, soit qu'ils aient reçu des instructions secrètes de Campo-Basso, affirmaient que le prince n'avait que quelques centaines d'hommes en sa compagnie, et, comme la faiblesse humaine inspirée par l'orgueil se laisse facilement persuader de la réalité du rêve

qu'elle caresse, Charles partageait cette dernière opinion et s'abandonnait à une sécurité funeste.

Dans la soirée du samedi cependant , l'illusion ne fut plus permise: les détails apportées par des émissaires et par les fugitifs de Saint-Nicolas étaient trop circonstanciés pour qu'on se refusât plus longtemps à l'évidence. Une nouvelle reconnaissance n'était même plus praticable , car René avait fortement occupé les abords de son cantonnement du côté de Nancy, et la route était complètement interdite aux Bourguignons.

Charles le Téméraire soupçonnait la gravité de sa position, car il assembla son conseil, dont il avait jusque-là affecté de mépriser le sentiment :

« Messieurs, dit-il à ses capitaines, le duc de Lorraine entre en campagne. Je ns puis encore me persuader, comme on l'assure, qu'il ait recruté une armée parmi les Suisses, car ce peuple m'a donné l'assurance qu'il n'entreprendrait plus la guerre contre moi. Il est plus probable que cet enfant aura rallié les garnisons du duché avec quelques avantu-

riers des villes allemandes, et qu'il approche suivi de cet entourage. Ne pensez-vous pas, messieurs, que c'est-là une immense folie et que nous lui ferons payer cher cette témérité ? »

Mais les officiers du conseil, qui envisageaient froidement la situation respective des partis, ne partageaient pas l'opinion de leur général. Ils lui donnèrent le meilleur avis que pouvaient suggérer les circonstances. Dans Pétat de détresse où se trouve l'armée, disaient-ils, une retraite n'a rien qui froisse l'honneur; il fallait donc se retirer à Pont-à-Mousson, ou mieux encore à Luxembourg, où le duc possédait de grandes ressources et où il ramènerait ses troupes à un effectif formidable. L'arrivée des Suisses n*était pas douteuse ; mais ces hommes se garderaient bien d'aller chercher les Bourguignons chez eux, et comme ils ne se battent que pour de l'argent, ils se fatigueraient d'attendre et de rester au service de René, trop pauvre pour les payer. Au printemps, ils auraient regagné leurs montagnes, qui réclamaient leurs bras, et alors on serait maîtres des événements. Les

capitaines tentèrent ensuite de faire vibrer dans le cœur du guerrier la sensibilité du père en lui présentant l'état déplorable de sa fille, abandonnée de tous et dépouillée par le roi de France s'il venait à perdre la vie dans cette rencontre. Seul, le comte de Campo- Basso appuya pour l'action immédiate.

Le duc leur demanda alors s'ils avaient encore d'autres objections à faire valoir, et, sur leur réponse négative, il prétendit que ni lui ni son père n'avaient craint de faire la guerre à la Lorraine ; qu'il ne souffrirait jamais qu'on lui reprochât par la chrétienté d'avoir eu la honte de fuir devant un enfant ; qu'il périrait si cela était nécessaire, mais qu'il ne reculerait pas (4). Et, comme on ajoutait qu'il faudrait livrer bataille dès le lendemain : « Soit, s'écria-t-il, je continuerai le siège et tenterai le combat. Apprêtez-vous donc dès ce soir, messieurs ! »

Le conseil se retira confondu ; mais, comme il était composé de gens déterminés, chacun résolut de

M) Le P. A. Roland.

défendre jusqu'à la dernière goutte de son sang l'honneur de son prince et celui de la Bourgogne,

En attendant, Charles le Téméraire désignait les troupes qui devaient marcher à l'ennemi ou conserver la garde des tranchées. Hutin de Toullon eut sous sa surveillance le quartier de la porte de la Craffe ; messire Jean Milton, capitaine anglais, la partie de l'enceinte comprise entre la porte Saint-Nicolas et la poterne de la Cour; le bailli de Hainaut et celui de Brabant, le côté de la poterne du Vieil-Aître jusqu'à la porte de la Craffe. La nuit fut employée à préparer les armes et les chevaux. On se livrait avec regret à cette occupation parmi les soldats, car il circulait dans les cœurs comme un sinistre pressentiment d'une inévitable catastrophe.

Le bruit qui se produisait dans le camp donna l'éveil aux gens de la ville ; mais ils ne pouvaient connaître ce que c'était. Déjà ils avaient aperçu du sommet de leurs murailles de semblables mouvements lorsque la garnison de Gondreville était venue attaquer les Bourguignons à Laxou et lorsque

Charles alla tenter le siège de Rosières. À minuit, ils n'eurent plus aucun doute sur la présence de leur duc. Ce prince eut l'idée d'allumer un fanal ardent sur les tours de Saint-Nicolas ; le signal fut compris, et les défenseurs préparèrent une sortie. Au point du jour, certains que Charles avait quitté son camp, ils débouchèrent par la poterne de la Cour, munis d'écouvillons chargés de poix, de graisse et de soufre, et incendièrent toutes les tentes d'une porte à l'autre.

A la même heure, l'armée bourguignonne se rangeait en bataille à une demi-lieue de de Nancy, entre Jarville et la Madelaine, et là elle attendait avec résignation une attaque qui l'effrayait moins peut-être que la perspective d'un siège désastreux dont rien ne faisait prévoir le terme.

Ce fut aussi l'heure qui choisissait Campo-Basso pour couronner l'œuvre dernière de sa trahison. Sous prétexte de prendre sa place de combat, il s'avança par la forêt, avec les 160 hommes d'armes qu'il commandait, vers les chemins deVandœuvre et de Ludres,

se dépouilla de la croix de Saint-Audré pour prendre celle de Lorraine, et pénétra jusque dans Saint- Nicolas, où il offrit à René la vie de son maître en échange de la seigneurie de Commercy. Il proposait au duc de combattre à ses côtés, de s'approcher de Charles par derrière au plus fort de la mêlée et de Tabattre avec ses gens, ou bien de lui couper la retraite en occupant les ponts de Bouxières, sur la Meurthe, et de Condé, sur la Moselle, par lesquels il communiquait avec Melz et Luxembourg (i). René consentait à la capture ; mais il n'acceptait pas la mort du ravisseur de sa couronne ; il se réservait cependant de consulter les capitaines suisses. Ceux-ci refusèrent avec indignation d'admettre un traître dans leurs rangs, ajoutant qu'eux et leurs ancêtres avaient coutume de présenter loyalement leurs poitrines à l'ennemi, et que jamais il n'achèteraient l'honneur de la victoire à l'aide d'un secours aussi odieux.

En signifiant cette résolution à Campo-Basso, René voulut néanmoins ménager ce dangereux auxiliaire,

(1). Chronique de Lorraine. Dom Calmet. Hugueniu.

et il lui promit la terre de Commercy. L'Italien, dont l'ambition se trouva satisfaite , passa la Meurthe à gué, courut au pont de Bouxières, qu'il barricada, et se blottit par derrière, se promettant, avec le flair du tigre altéré de sang , une proie facile. Là ne se bornaient pas ses précautions : comme la trahison est ingénieuse quand elle prend naissance dans une âme semblable, il avait eu soin de laisser parmi les Bourguignons une douzaine de ses gens pour crier sauve qui peut au moment de l'action, et de prescrire à d'autres de se précipiter sur le duc quand il commencerait sa retraite et de le frapper par derrière. Commines rapporte qu'il a connu deux ou trois d'entre ceux qui avaient été chargés de cette horrible mission.

La défection des sires d'Ange et de Montfort, avec 120 cavaliers, suivit de près celle de Campo-Basso. Selon Commines, ils se rendirent au même point que celui-ci ; selon d'autres, ils se seraient mêlés aux rangs des adversaires, hypothèse peu probable, puisque les traîtres en étaient exclus.

L'armée du duc de Bourgogne, déjà si réduite,

morcelée par la plus fatale des combinaisons, perdait donc chaque jour une partie de ses combattants. Commines et Olivier de la Marche estiment qu'alors elle ne comptait pas, le premier, plus de 4,000, le second, plus de 2,000 hommes. Mais cette assertion est inconciliable avec celle d'un autre contemporain, l'auteur de la Chronique , témoin oculaire de la bataille et dont les données précises feraient supposer qu'il en restait à Charles plus de 8,000. Si l'on ne peut admettre un chiffre plus considérable de soldats, on n'a pas les mêmes motifs pour craindre de diminuer le nombre de ceux qui étaient en état de porter les armes. Beaucoup, parmi ces gens, avaient eu les pieds gelés une semaine auparavant ; d'autres étaient encore en proie aux maladies qui ravageaient le camp. Il est donc impossible d'arriver à une appréciation rigoureusement vraie ; mais , si l'on tient compte de toutes ces circonstances et de la durée du combat, si l'on examine sérieusement le terrain et l'ordre de bataille adopté à l'époque, on peut avancer raisonnablement que Charles le Téméraire fît entrer

en ligne 4 à 5,000 combattants , abstraction faite des malades et du corps de siège.

C'était donc avec cette poignée d'hommes qu'il tentait de soutenir le choc d'une armée nombreuse, celui des Suisses surtout, dont il connaissait l'impétueux et terrible élan. Il naquit sans doute en cet instant dans le cœur du prince comme une présomption exagérée de sa force ; mais on ne peut s'empêcher d'admirer l'effort surhumain du héros qui prépare cette lutte inégale, Cette audacieuse témérité, qu'excite le mépris chevaleresque d'un immense péril, était digne d'un meilleur sort.

L'intrépidité cependant n'est pas l'unique vertu du général d'armée, il lui faut envisager la défaite avec la même mesure que le triomphe , ménager l'avenir par la conservation de ses soldats, et ne pas hasarder sa fortune entière dans le jeu d'une bataille. Le duc de Bourgogne consomma sa perte pour avoir négligé ces grands principes.

Puisqu'il acceptait le combat, il devait réunir ses forces et non les diviser , ne pas se placer entre l'en-

nemi qui allait fondre sur lui et les défenseurs d'une ville ranimée par ce spectacle, mais se jeter derrière les ponts de Bouxières, sur la Meurthe, ou de Condé, sur la Moselle, et défendre le passage de l'une ou l'autre de ces deux rivières. En cas de succès, on pouvait de nouveau se porter en avant et profiter de la terreur imprimée au vaincu ; en cas de revers , on se ménageait une issue facile vers Pont-à-Mousson et Metz.

Admettons néanmoins que le terrain choisi soit favorable ; comment donc alors ce capitaine, dont la guerre est l'élément, oublie— t-il de rester maître des communications qui assurent ses derrières, de reconnaître et d'obstruer celles qui livrent passage à son adversaire sur ses flancs ? Fautes sans remède et qui amenèrent, comme on va le voir, les conséquences les plus désastreuses ; car, après avoir été terrifié par la plus funeste des surprises , on n'eût même plus la ressource de la retraite.

Description du terrain sur lequel se livra la bataille. — Dispositions tactiques de Charles le Téméraire. — Ses fautes. — Marche de l'année lorraine. — Son plan d'attaque. — Ordre de la colonne.

Le terrain sur lequel se livra la bataille de Nancy, le S janvier 1477, veille de la fête des Rois, a subi, pendant le long espace de quatre siècles, de vastes transformations. L'agriculture, les arts, l'industrie ont tour à tour visité ce théâtre sanglant d'un drame mémorable, et la civilisation y a laissé l'empreinte puissante de son passage. L'église célèbre de Notre- Dame-de-Bon-Secours s'élève sur le lieu même où Charles le Téméraire rangea ses canons en batterie ; un faubourg populeux couvre le sol rougi du sang de ses gens d'armes ; les hautes futaies qui protégèrent la marche mystérieuse des soldats de René ont subi l'outrage de la cognée, et les terrassements du chemin de fer, en sillonnant le champ de bataille, ont desséché les vestiges de l'étang funèbre de Saint-Jean. Cependant, si l'œil embrasse l'horizon du sommet de

la campanille de Bon-Secours, on reconnaît au cours de la Meurthe, à celui des ruisseaux de la Magdeleine et de Jarville , aux ondulations du sol et aux grands espaces boisés que le défrichement n'a pas encore attaqués, le véritable emplacement de la bataille, tel qu'il a été constaté par le savant abbé Marchai dans un écrit qui ne laisse plus d'incertitude à l'histoire (1). En plongeant de là son regard vers Saint-Nicolas , on aperçoit à gauche la Meurthe, vers laquelle les terres descendent en pente assez rapide; en face, Jarville, et la route de Saint-Nicolas, traversés par le ruisseau de Jarville ; à droite, Renémont, la Mal grange, les hauteurs boisés de Vandœuvre et de Laxou, et plus proche, le couvent des dames du Sacré-Cœur ; derrière, enfin, le ruisseau de la Magdeleine, parallèle à celui de Jarville. Les deux ruisseaux dont il est ici question descendent de la forêt, et vont se jeter dans la Meurthe. Ils sont distants l'un de l'autre à peu près d'un kilomètre , et sont séparés par un pla-

(1). Mémoire sur le véritable emplacement de la bataille de Nancy. (CoDgrès scientifique de France, 1850.)

teau dont les pentes déterminent leurs cours et celui de la rivière dont ils sont les affluents.

Au xve siècle, la forêt de Jarville, après avoir presque touché le village de ce nom, situé sur la route de Nancy à Saint-Nicolas, dessinait un coude en suivant le ruisseau , et par une nouvelle sinuosité laissait libre un espace de 1,000 mètres environ entre elle et la Meurthe, en sorte que la route qui est parallèle à cette rivière partageait d'une façon à peu près égale l'espace compris entre les bords et la lisière du bois. Or, c'est précisément dans le quadrilatère formé par les ruisseaux de Jarville et de la Magdelaine, la Meurthe et la forêt, que le duc de Bourgogne offrit la bataille à son adversaire.

Il avait partagé son armée en trois corps : l'aile droite, le centre et l'aile gauche, et les avait disposés en arrière du ruisseau de Jarville , qui couvrait son front. Cet obstacle était alors une bonne défense, non pas par sa largeur, mais par l'escarpement prononcé de ses bords, garnis de fortes haies. L'aile droite, commandée par Josse de Lalain, grand bailli

de Flandre, et par le capitaine de la Rivière, qui était à la tête d'une troupe de cavaliers, s'établissait non loin de la forêt, et s'échelonnait sur un terrain qui s'incline en arrivant vers la route. Le centre , sous les ordres du duc lui-même , entouré de sa noblesse, et sous ceux du grand bâtard de Bourgogne, était composé de 2,000 hommes de sa meilleure infanterie, massés ensemble sur plusieurs lignes, et partageant la route perpendiculairement. La gauche, où se tenait le contingent lombard , avail pour chef l'Italien Galéotto, homme de guerre éprouvé. Elle s'appuyait à la Meurthe, près du gué de Tomblaine. Enfin l'artillerie avait été postée en avant du centre, sur une éminence où passait la route, éminence que des nivellements successifs auront fait disparaître. Il résultait de cette disposition que le village de Jarville et la forêt qui longeait le ruisseau dérobaient à l'armée la vue de la campagne qui s'étendait devant elle. Seule , l'aile gauche jouissait en face d'un libre espace , mais les pentes dont elle avait pris possession limitaient également son horizon vers la droite.

Charles le Téméraire supposait que l'ennemi arriverait droit à lui par la route de Saint-Nicolas, en bataillons épais. Son artillerie, sur la force de laquelle il comptait, devait le foudroyer au moment critique où il traverserait le ruisseau ; son centre profiterait alors du désordre causé par le feu des canons pour fondre sur lui , et à moins d'une attaque simultanée sur les flancs , les ailes se repliraient vers le centre , et contribueraient à rejeter les assaillants au delà du ruisseau.

Ces mouvements avaient une grande analogie avec ceux qui furent exécutés en 1444 au combat de Saint- Jacques , où les Suisses furent repoussés au delà de la Birs par l'artillerie française , que soutinrent avec vigueur les hommes d'armes.

A l'aide d'un terrain avantageux et de soldats bien disposés, cette tactique pouvait encore réussir. Mais comment Charles le Téméraire, qui avait perdu la bataille de Morat à la suite d'un mouvement tournant sur l'une de ses ailes , ne profita-t-il pas de cette terrible leçon? A cette époque, quand le flanc d'une

armée se -laissait atteindre, elle était presque vaincue, en raison de l'inaptitude des troupes à changer de front, et de la difficulté de mouvoir les canons une fois braqués ; le désordre d'une aile entraînait facilement la déroute du corps de bataille. Or, dans la disposition adoptée ici , le flanc gauche était protégé par la Meurthe, dont les rives étaient découvertes; mais le flanc droit était-il inexpugnable ? De ce côté précisément se trouvaient plusieurs chemins qui conduisaient dans la forêt. L'un, entre autres, praticable aux voitures, et que la Chronique de Lorraine nomme une charrière, débouchait sur les derrières des Bourguignons. Une portion de ce chemin qui borde le ruisseau de la Magdeleine existe encore aujourd'hui ; il aboutit vers la maison des dames du Sacré-Cœur. Le duc de Bourgogne ne le fit ni fouiller, ni garder. Il pouvait donc le couper facilement par des fossés, puisque le sol était gelé, mais y jeter, pendant la nuit , d'immenses abatis , et se créer un rempart inexpugnable derrière lequel on aurait combattu à couvert.

Une faute non moins grande fut d'adopter un terrain dont les abords limités ne permettaient pas de distinguer la marche de l'ennemi. Les capitaines bourguignons crurent compenser ce désavantage en postant des sentinelles dans le clocher de la Neuveville, village situé à une demi-lieue en avant de Jarville. Par une fatalité inouïe, ces espions ne reparurent pas. Telle était la position dans laquelle Charles attendait ses adversaires dès le matin, position dont il soupçonnait d'autant moins le danger qu'il ne s'était pas ménagé les moyens de retraite , ainsi que nous l'avons expliqué.

Il faisait un froid rigoureux , la Meurthe était couverte de glace, et les soldats, qui avaient les pieds dans la neige, n'étaient probablement pas soutenus par une nourriture fortifiante.

L'armée lorraine, au contraire, trouvait dans Saint- Nicolas et Varangéville une cordiale hospitalité et des ressources abondantes. Quelques capitaines lorrains ou français avaient émis l'opinion de ne pas précipiter la rencontre avec les Bourguignons ; mais

les Suisses répondirent qu'il fallait agir selon leur coutume, qui était de frapper l'ennemi dès qu'ils le rencontraient, et René partagea cet avis. Donc, le 5, au point du jour, le pieux duc et sa noblesse firent chanter dans l'église une messe solennelle, et comme l'édifice ne pouvait recevoir une si grande foule de gens, on éleva des autels sur plusieurs points, afin que chaque soldat pût joindre sa prière à celle du prêtre. Ensuite on mangea la soupe du malin ; les habitants fournirent généreusement le vin du repas ; puis le roulement du tambour se fit entendre par les rues, les trompettes sonnèrent, et chacun se hâta de prendre ses armes et de se rassembler devant son logis. Le beau maintien des soldats , la magnificence des gentilshommes, l'air décidé qui régnait sur tous les visages remplissait de joie les Lorrains, dont le cœur battait vivement à l'heure de la délivrance. Le duc René chevauchait sur un coursier gris , nommé la Dame, son compagnon de bataille de Morat. Sur l'habit de drap d'or à ses couleurs, qui recouvrait son armure, resplendissait la double croix de Lorraine.

II prit en main la bannière ducale , qui représentait l'image de l'Annonciation, la remit aux mains du sire de Baude, seigneur de Taisy, et donna le signal de la marche , escorté de 800 nobles cavaliers. D'abord s'avançaient les couleuvriniers , puis les piquiers, le duc, sa noblesse et sa gendarmerie ; les hallebardiers eurent l'arrière-garde. Quinze pièces d'artillerie accompagnaient la colonne , réparties en tête et au centre.

Près de l'ermitage de la Magdelaine , sur le territoire de la Neuveville, l'armée fit une première halte. René passa devant le front des bataillons, et là, plusieurs gentilshommes , avant de recevoir le baptême du sang, voulurent que le bras du prince les armât chevaliers.

Les éclaireurs surprirent dans ce village les espions du duc de Bourgogne , et les précipitèrent en bas du clocher. On continua la route avec précaution, et l'on connut, à n'en plus douter, à l'aide des indications de Campo-Basso, des révélations des espions et de celles de deux transfuges suisses, qui vinrent se

jeter dans les rangs de leurs compatriotes, l'ordre de bataille adopté par Charles le Téméraire.

On s'arrêta non loin de Jarville, près du ruisseau de, Heillecourt, sur le territoire où s'élève aujourd'hui la villa de Renémont, pour se concerter sur le point et les moyens d'attaque. La forêt qui s'étendait en face masquait complètement l'ennemi ; on fit une reconnaissance dans les chemins avoisinants , et l'on s'aperçut qu'ils n'étaient pas gardés.

René tint conseil avec ses capitaines, Vautrin de Wisse , qui parlait le français et l'allemand , et qui possédait du terrain la connaissance la plus parfaite , proposa de pénétrer par la forêt dans des chemins dont il était sûr, de tourner Charles le Téméraire, et de le déborder par son aile droite , au lieu de l'attaquer par la route où était braquée toute son artillerie. Ce mouvement, qui réunissait l'avantage de la surprise à celui d'annihiler l'effet des bombardes, parut excellente au prince, qui l'adopta. Il convint, en outre, que cent aventuriers des mieux montés se feraient voir peu à peu sur la grande route au coin du

bois, suivis des pages, des valets , des femmes et des bagages, et que cette troupe escarmoucherait pour attirer l'attention de l'adversaire, et le convaincre qu'il allait être abordé sur ce point. L'armée s'avancerait alors sous la protection de la forêt, s'y enfoncerait en silence et fonderait tout à coup sur les Bourguignons avec l'impétuosité de l'ouragan.

L'exécution de ce plan commença immédiatement , On franchit sur la glace le ruisseau de Heillecourt, on suivit la lisière du bois, et on se trouva près de la Malgrange, dans une plaine spacieuse à demi-circonscrite par les futaies. Ce lieu, qui était une ferme à peu de distance de la ville, fut transformé en un séjour de plaisance où les ducs venaient jouir de la vie des champs. Vautrin de Wisse avertit le prince qu'on était ort rapproché de l'ennemi, et que pour l'atteindre il n'y avait plus que quelques taillis à traverser. Jl était neuf heures, et la neige tombait à gros flocons.

On fît encore une halte pour prendre les dernières dispositions. Pendant que l'armée était immobile, un

prêtre allemand qui l'accompagnait revêtit les orne-

ments sacerdotaux, monta sur un tertre, et, levant dans ses mains l'hostie consacrée, exhoria les soldats à combattre héroïquement pour la plus juste des causes , à adresser au ciel une suprême prière, et à placer toute leur confiance dans le Dieu des batailles, le Dieu de David, qui protégea les siens à l'heure du péril. Tous alors s'inclinèrent, et, traçant une croix sur la terre blanchie par une neige immaculée, ils la baisèrent pieusement. Le prêtre étendit son bras, et invoqua la bénédiction du ciel sur cette multitude agenouillée.

René lui-même en appela en termes chaleureux à la fidélité de ses compagnons d'armes, et fit pénétrer en leur âme l'espérance dont la sienne était remplie. Puis il assigna les postes aux différents chefs. Pour éviter tout débat sur la question de préséance, il ordonna que les diverses bannières seraient portées en groupe au centre de l'armée, et qu'elles s'avanceraient ensemble au combat.

Voici comment on disposa la colonne d'attaque : 400 cavaliers français ou lorrains , sous les ordres

des capitaines Manne et Doriole, formaient la pointe d'avant-garde. Ils étaient suivis d'un premier corps de fantassins suisses et allemands , sur le chiffre duquel les historiens diffèrent, mais que la Chronique porte à 4,000 couleuvrines et 4,000 piques. 1,600 cavaliers marchaient après eux. Guillaume Harther, un des capitaines de Morat, commandait cette infanterie ; Oswald de Thierstein, maréchal de Lorraine, la cavalerie. L'avant-garde marchait sous le guidon du duc René. Ce guidon portait un bras armé sortant d'un nuage et tenant une épée avec cette devise : une pour toutes. Bassompierre, le vaillant Malhortie, de l'Étang et le bâtard de Vaudémont faisaient partie de cette troupe.

Au-dessus du deuxième corps , qui venait ensuite , flottait la bannière ducale, la cornette et le pennon de René , et les faisceaux des étendards suisses et allemands. Le duc marchait en tête avec 800 cavaliers de sa noblesse. Suivaient 4,000 hommes d'infanterie lorraine et allemande , ayant derrière eux la cavalerie alsacienne sous le sire de Ribeaupierre.

3,000 hallebardiers suisses formaient l'arrièregarde ou troisième corps (1). Les canons furent disdistribués en tête et sur les flancs (2).

v La tactique qui allait présider à l'engagement des troupes de René différait essentiellement de celle qui fut adoptée par le duc de Bourgogne, puisqu'on négligeait l'artillerie, qui fut muette pendant la bataille. On comptait surtout sur l'action de l'infanterie suisse, que nulle n'égalait , pour donner le choc et commencer une déroute. Voilà pourquoi on lui assignait la tête de la colonne. Toutefois, si elle était précédée par un corps de cavalerie, c'était dans le but de mettre cette dernière aux prises avec les cavaliers du capitaine de la Rivière, de protéger ainsi l'arrivée successive des bataillons, d'en permettre le déploiement, et d'ouvrir, au besoin, une trouée si l'accès du terrain n'était pas libre. On continuerait ensuite l'action par un feu violent de couleuvrines ; les piquiers, profitant du désordre inévitable d'une sem-

(1). Chronique de Lorraine.

(2). P.-Aub. Roland.

blable surprise, entameraient énergiquement l'aile droite, et, secondés par la cavalerie d'Oswald de Thierstein, la mettraient en fuite ou la culbuteraient sur le centre.

Le deuxième corps, sous les ordres immédiats du duc de Lorraine , se porterait alors sur le point qui semblerait offrir le plus de consistance, on opérant son mouvement par derrière les lignes ennemies pour éviter les atteintes de l'artillerie.

La Bataille et la Poursuite»

Au moment où l'armée lorraine se remit une dernière fois en marche, la neige cessa de tomber , et le ciel s'éclaircit. On fut heureux de cet incident, car on redoutait la persistanne de l'humidité pour les mèches des couleuvrines. On pénétra dans le bois, et après avoir traversé sans peine le ruisseau de Jarville, on s'engagea enfin dans un chemin creux trèscouvert qui longeait le ruisseau de la Magdeleine , et qui allait aboutir dans les prés entre Nancy et l'armée bourguignonne.

La pointe d'avant-garde déboucha entre dix et onze heures ; elle fut aperçue par les cavaliers du capitaine de la Rivière, qui, sans s'émouvoir, s'élancèrent sur elle au cri de : Vive Bourgogne! La rencontre fut si rude que les Lorrains, vigoureusement ramenés , perdirent quelques hommes. Tout à coup les eornes d'Uri et d'Unterwalden firent entendre par

trois fois leurs rauqucs mugissements. L'écho puissant des grands bois apporta vers les Bourguignons ce bruit sinistre dont le souvenir les glaçait d'épouvante. En même temps , les couleuvriniers suisses , prenant rapidement position derrière l'aile droite , l'accablaient d'un feu nourri. « Jamais, dit la Chronique, orgues ne sonnèrent si drues, comme ils deschargeoient. » Le bruit fut épouvantable. La Rivière voulut également leur courir sus , mais ses chevaux étaient tellement effrayés qu'ils refusaient d'avancer. Les piquiers, qui se déployaient, choisirent ce moment pour passer par les intervalles des batailtaillons des couleuvriniers et aborder les soldats de Josse de Lalain. Leur entrain fut celui d'un torrent furieux : hommes et chevaux, ils abattaient et perçaient tout de part en part avec leurs longues piques. Les Bourguignons tentèrent cependant de résister ; mais quand ils se virent, en outre, enveloppés par la cavalerie de Thierstein, et qu'une grande quantité des leurs eut jonché la terre de leurs corps, ils prirentla fuite, les uns du côté des forêts, les autres dans la direction

de Bouxières. Il leur fallut passer sous le feu des cou leuvrines, qui leur envoyèrent une nouvelle et effroyable décharge.

Le duc de Bourgogne , qui occupait le centre, et dont l'attention était attirée vers la route par le stratagème de ses ennemis, n'eut pas plutôt remarqué l'attaque de l'une de ses ailes qu'il demanda aux seigneurs de sa suite quels étaient ces gens qui venaient. « Ce sont les Suisses, lui fut-il répondu, n'avez-vous pas ouï le son des trompes de Morat et de Granson? » Le duc, à ses mots, frissonna. Il reprit soudain une contenance assurée. « Jamais la peur n'avait fait pâlir son visage, et il ne connaissait d'autre crainte en ce monde que la chute du ciel » (1). Il ordonna à ses archers un changement de front, et les tourna contre les Suisses. Ce mouvement devint inutile ; la déroute commençait, et cette diversion des archers ne put conjurer la perte de l'aile droite.

Une assez grande confusion règne à dater de ce

(1). Nicolas Remy. Discours des choses advenues erC Lorraine, etc.

moment dans les récits opposés des chroniqueurs. Cependant, comme il est hors de doute que René vint se mesurer avec le centre des Bourguignons, H faut admettre qu'après avoir marché à la suite de l'avant-garde, et considéré le succès de son mouvement offensif, il se porta par le chemin le plus court vers le milieu de la ligne ennemie pour la percer.

Quant à l'aile gauche, appuyée à la Meurthe près du gué de Tomblaine, les uns veulent qu'elle ait été attaquée par le duc lui-même, les autres, et dom Calmet et le P. Roland sont du nombre, prétendent qu'elle eut pour agresseurs Harther et le comte de Thierstein. On peut adopter cet avis en supposant avec raison que les deux généraux, après avoir mis en déroute l'aile droite, qui ne tint pas longtemps, aperçurent René aux prises avec le centre, et n'ayant plus d'ennemis en face se dirigèrent du côté de l'aile gauche. Comme en ce moment les canonniers bourguignons retournaient péniblement leurs bombardes , les assaillants se jetèrent dans des chemins creux , couverts de halliers et de broussailles, et marchèrent

presque constamment à l'abri. Il en résulta que les bouches à feu que l'on put à la fin faire jouer contre eux ajustèrent au hasard , tirèrent trop haut, et ne tuèrent que deux chevaliers, un allemand, et un lorrain, nommé André de Boulach. Il y avait loin de ce résultat à celui que se promettait le duc de Bourgogne , et cette impuissance incroyable de l'artillerie fut une des causes principales de sa défaite.

L'attaque de l'aile gauche débuta par une charge de cavalerie. L'italien Galeotto la reçut avec tant de vigueur qu'elle fut complètement repoussée ; il reprit même un instant l'offensive ; mais l'infanterie suisse et lorraine fit merveille en cette circonstance comme à l'aile droite ; elle arrêta l'impétuosité des Bourguignons, en abattit un grand nombre, et provoqua un mouvement d'hésitation qui permit à la cavalerie de renouveler sa charge avec succès. Ce fut le signal du sauve qui peut. Galeotto , résolu d'abord à tenir . ferme jusqu'au dernier moment, vit bientôt les plus valeureux d'entre les siens morts ou prisonniers. Alors, soit qu'il comprît l'inutilité de ses efforts de-

vant ces niasses de combattants, qui l'atteignaient successivement, soit qu'il ait été coupé du corps principal par une troupe lorraine, qui l'avait assaillie de côté, il gagna le gué de Tomblaine, rompit la glace , le franchit rapidement, et s'enfuit jusqu'à Metz à bride abattue : le reste de ses gens le suivit. Les uns furent tués ou noyés ; d'autres, plus heureux, s'échappèrent à travers les bois dans la direction d'Essey et de Lay. Après la destruction des ailes, l'action fut donc concentrée tout entière sur le corps de bataille, qui se composait, avons-nous dit, des meilleurs fantassins et de la noblesse de Bourgogne. C'était l'élite des soldats de Charles le Téméraire, et là le duc de Lorraine devait rencontrer une plus forte résistance. Il avait abordé ce centre en flanc avec sa cavalerie. Charles en l'apercevant voulut se précipiter à sa rencontre ; mais comme il s'armait de son casque, le lion qui en formait le cimier tomba sur le pommeau de sa selle. Son esprit, peu prompt à s'alarmer, tira de cette chute un sinistre présage : hoc est signum Dei, dit-il tristement ; et il se rua tête baissée sur ses ad-

versaires. Ce jour-là, il montait un superbe cheval noir, nommé Moreau, avec lequel il volait tour à tour vers les endroits les plus dangereux de la mêlée. Jamais il n'avait déployé plus de bouillante ardeur et d'intrépidité qu'il n'en fit éclater dans ce moment critique, où sa fortune et sa renommée se montraient en péril, jamais lion déchaîné ne bondit sur ses ennemis plus violent et plus terrible. Une telle énergie rachète noblement les funestes erreurs du passé. Tantôt cet indomptable preux frappait des coup furieux là où la ligne faiblissait , tantôt il ralliait les fuyards par ses menaces et ses exhortations, et, pour les ranimer par son exemple, ouvrait une nouvelle brèche dans le cercle de fer qui cherchait à l'étreindre. Autour de lui de fidèles serviteurs secondaient cette impétuosité stérile : le grand bâtard de Bourgogne, de Rubempré, le sire de Bièvre, le comte de Chimai , les sires de Comtai et de Cité, et quelques autres non moins vaillants confondaient avec les siens leurs immortels exploits.

Certes si, dans ce jour décisif, il eût rencontré face

à face des âmes moins bien trempées et des bras moins solides, ce grand courage en eût peut-être imposé au nombre, et sauvé la Bourgogne ; mais René de Lorraine ne puisait pas sa seule force dans l'épaisseur de ses bataillons , sa mâle vigueur et l'obstination de ses compagnons d'armes à saisir Ja victoire le rendaient non moins redoutable.

De tels adversaires étaient dignes l'un de l'autre, et le combat à nombre égal se fût prolongé avec un acharnement fatal aux deux partis ; mais bientôt le centre des Bourguignons se trouva enveloppé de tous côtés : en tête, par les aventuriers disséminés sur la route de Saint-Nicolas ; sur les flancs, par René luimême et par Harther, qui avait rompu les ailes ; en arrière , enfin , par les hallebardiers, qui venaient de se jeter au fort de la mêlée, et qui apportaient dans cette lutte inégale l'appui de l'arme la plus propre à augmenter la terreur.

Les Suisses , en masses impénétrables comme des murailles mouvantes, gagnaient toujours du terrain. En cherchant à les enfoncer une dernière fois, Charles

le Téméraire reçut en pleine tête un coup de hallebarde qui faillit le renverser de cheval. Le sire de Cité, qui combattait à ses côtés, le raffermit sur sa selle, et le brave serviteur, en élevant la main, fut percé d'une pique sous le corselet. On tint une heure environ dans cette affreuse position. Français et Lorrains, Allemands et Suisses frappaient à deux mains de toutes armes. Les piques, les hallebardes et les longs glaives plats et tranchants accomplissaient un horrible carnage au milieu des Bourguignons. Le bras vigoureux des Suisses ne s'abaissait jamais sans immoler une nouvelle victime ; l'ivresse de la vengeance et celle du sang avaient transformé ces guerriers. Ce n'était plus seulement la valeur qui les enflammait, c'était la fureur poussée jusqu'au délire de la rage. Ni les supplications du vaincu, ni le rang élevé des chefs, ni le geste suppliant du blessé ne détournaient leurs mains inexorables, ils exterminaient tous ceux qu'ils pouvaient atteindre. Les Français et les Lorrains combattaient avec plus de sangfroid, ils ne se laissaient point emporter par la pas-

sion, ni aveugler par le triomphe, ils prenaient des prisonniers à rançon. Plus d'un noble chevalier dut à cette modération la vie prête à lui échapper.

Après les efforts les plus héroïques, Charles le Téméraire jeta un regard de désespoir autour de lui : le sol était jonché de morts et de mourants, et partout où il existait une issue les fuyards couraient en jetant leurs armes. L'infortuné prince se vit presque seul sur ce champ de bataille, humide de sang; alors un cri d'angoisse s'exhala de cette fîère poitrine : « Mes beaux seigneurs, dit-il aux capitaines qui l'entouraient, aydez-moi à saulver ma vie. » Ils lui répondirent : « Monsieur, autre aide ne pouvons faire que devant eulx enfuyr (1). » Tout était perdu. La petite troupe se serra près de lui. Avec le secours de ses armes et de ses chevaux, elle s'ouvrit un chemin à travers les lances et les hallebardes , qui allaient pointant et moulinant avec furie , et disparut au milieu du désordre général sans être reconnue.

(1) Chronique de Lorraine.

La poursuite fut plus cruelle encore et plus meurtrière que la bataille. Pour ne pas laisser échappe! un de leurs ennemis, les vainqueurs s'élancèrent derrière eux dans toutes les directions, vers la Meurthe, vers la ville, vers les bois, fouillant les taillis, les buissons et les excavations du sol. Le cordon de troupes qui entourait Nancy fut entraîné dans le désastre des siens, et les défenseurs, témoins de la victoire de leur prince, sonnèrent les cloches à toute volée, et sortirent par les portes pour accompagner, leurs libérateurs dans une course effrénée. Menai et Gratien de Guerre s'avançaient à leur tête. Quelques habitants imprudents, qui avaient négligé de se couvrir de la croix blanche de Lorraine , furent mis à mort par les Suisses. René dirigeait le mouvement en avant avec mille chevaux, et toutes les bannières confédérées qui ne l'avaient point abandonné pendant l'action.

Des combats particuliers durent signaler cette fuite sans ordre. Elle ne succomba point sans disputer avec acharnemement sa vie, cette multitude de héros

dont les cadavres couvrirent pendant plusieurs jours les bords glacés de l'étang Saint-Jean. Leurs corps rapprochés les uns des autres , leurs doigts crispés sur leurs armes , les muscles contractés de leurs visages tournés vers l'ennemi témoignaient qu'un puissant effort avait été tenté sur ce point.

Au pont de Bouxières, le carnage recommença. La plupart de ceux qui avaient pu s'échapper s'étaient dirigés vers ce passage, qu'ils ne s'attendaient pas à trouver occupé. Ils y furent arrêtés par Campo-Basso, qui se saisit de tous ceux de meilleure maison, et les envoya à Commercy sous bonne escorte. Les autres s'accumulaient vers le pont dans l'espoir de le franchir, lorsque les Suisses se ruèrent sur eux. Là furent massacrés plus de 600 Bourguignons. Beaucoup supposaient qu'ils pourraient traverser la Meurthe en amont sur la glace ; ils s'y élancèrent, mais la glace craqua sous cet énorme poids. Les uns disparurent au fond de la rivière, les autres s'attachèrent aux débris flottants de cette nappe congelée, et s'abandonnèrent au courant. Mais les Suisses , armés de

leurs longues piques, brisaient ou submergeaient ces esquifs improvisés, et plongeaient dans le gouffre béant les infortunés qui comptaient sur ce moyen de salut.

Vers cinq heures, le duc René arriva dans les jardins de Bouxières avec sa cavalerie et les bannières , et s'y arrêta. La nuit était proche, et toute lutte avait cessé. L'action, en y comprenant la poursuite du vaincu, durait depuis environ six heures.

Malgré cet éclatant triomphe, le beau visage du duc de Lorraine restait empreint d'une vague anxiété. Nul ne savait ce qu'était devenu Charles le Téméraire. Comment avait-il réussi à briser le réseau de guerriers qui l'entrelaçait de plus en plus ? Ce fougueux héros s'était-il réfugié dans ses Etats pour en faire surgir une nouvelle armée ? L'avenir était encore chargé de querelles et de tempêtes.

Pendant que René se livrait à ces inquiétantes conjectures, et questionnait sur le sort du duc de Bourgogne ceux d'entre les chefs qui avaient pris une part active à la poursuite, l'auteur de la Chronique de

Lorraine vint lui apprendre qu'il tenait d'un prisonnier, que ce prince était tombé près de l'étang Saint-Jean. On ignorait s'il avait été pris ou tué. Malheureusement ce prisonnier venait d'être mis à mort par les Allemands.

Plus rassuré, le duc de Lorraine retourna à Nancy, où il fit son entrée par la porte de la Craffe, entouré de sa noblesse et des capitaines étrangers, à la lueur des flambeaux, au son de toutes les cloches, et au milieu des cris d'allégresse d'une population ivre de bonheur. Le clergé, la garnison, les principaux habitants s'étaient portés à sa rencontre. Jamais semblable ovation n'avait accueilli un prince victorieux ; jamais émotion populaire ne s'était manifestée par des signes d'attendrissement plus touchants. On saluait moins en René l'éclat du triomphe et le succès rapide de ses armes bénies de Dieu que le retour d'un souverain bien-aimé, qui n'avait pas désespéré de la justice de son droit, et dont la présence délivrait la cité d'une lente et cruelle agonie.

Après de solennelles actions de grâces rendues à

lo2 LE SIÈGE ET LA BATAILLE

l'église Saint-Georges, le duc se transporta à son palais, voisin de cet édifice, et là il fut pris de compassion devant le spectacle saisissant qui s'offrait à ses yeux. Sur la place du Château, les habitants avaient élevé une pyramide avec les têtes des chevaux, des chiens, des chats et des rats dévorés pendant le siège. Un cri de reconnaissance s'éleva de la poitrine du prince vers ces braves gens , qui avaient souffert les fatigues, la misère et la faim pour rester fidèles au descendant de leurs ducs. Quel dévouement chevaleresque n'était-on pas en droit d'attendre de ces âmes intrépides ?

En visitant la tente du duc de Bourgogne , on y découvrit des armes précieuses et un riche ameublement. René fit présent à ses alliés de la dépouille des vaincus. La cotte de mailles du duc entra dans le butin échu aux gens de Bâle. Le prince victorieux ne se réserva, comme trophée de la journée, que les belles tapisseries de la demeure militaire de Charles. Sur ces tentures, dont le développement a plus de 24 mètres , une foule de personnages de grandeur

naturelle, richement tissés, figurent la victoire de la sobriété sur l'intempérance. Cette moralité sévère ornait dignement la tente d'un chef peu disposé à la satisfaction des sens.

René ne put loger en ce jour dans son château, dépouillé de sa charpente, et se retira dans la maison du prévôt Arnoult. Son armée se répandit dans la ville et jusque sous les abris déserts de l'armée bourguignonne pour y prendre quelque repos. La cavalerie retourna dans ses cantonnemens de Saint-Nicolas.

Quant aux habitants de Nancy, ils se livrèrent aux transports d'une joie frénétique. De grands feux s'allumaient par les rues de la ville , et des rondes immenses s'agitaient à l'entour des flammes gigantesques. Des poètes improvisés entonnèrent un chant de victoire, et les échos de la cité ducale redirent bientôt ces strophes joyeuses qui résumaient le triomphe du duc de Lorraine et le châtiment infligé à son fier ennemi. L'abondance rentrait par les portes avec les bataillons libérateurs , le pain reparut sur la table des familles, et comme on était à la veille du jour des

Rois, on vida les caves, et l'on but largement à la santé du souverain.

Cependant l'acharnement des vainqueurs contre les Bourguignons était tel que sur certains points la poursuite durait encore. Après le massacre du pont de Bouxières, quelques bandes s'étaient dirigées au delà du pont de Condé, sur la Moselle, et vers Pont-à- Mousson , et malgré une nuit obsure , elles persévéraient dans leur impitoyable chasse. Des habitants du pays se joignaient à elles ; ils traquaient sans merci les fuyards dans les bois, dans les abris offerts par les accidents de terrain , et parsemaient les routes et les champs de nouvelles victimes. Les Bourguignons, éperdus , couraient sans oser jeter un regard en arrière. A trois heures de la matinée, une troupe nombreuse de ces pauvres fugitifs, à demi morts de faim et de froid, se jeta haletante dans les fossés pleins de neige des remparts de Metz , implorant la pitié de la garde qui veillait aux murailles. On leur ouvrit les portes, et on leur accorda la généreuse hospitalité d'une terre amie ; néanmoins, il en mourut plus de

cent cinquante, soit des suites de leurs blessures, soit des souffrances incomparables qu'ils avaient endurées devant Nancy.

tr\<^ x?f

Ce qui suivit la bataille.

La mission des Suisses était accomplie ; ils avaient rendu à René la couronne de ses pères. Le lendemain de la bataille, 6 janvier, ils célébrèrent gaiement avec leurs hôtes la fête des Rois, et prirent congé de leurs compagnons d'armes pour retourner dans leurs montagnes. Le duc de Lorraine et toute sa noblesse les accompagnèrent à cheval jusque près de Lunéville,. après les avoir comblés de témoignages de reconnaissance. Avant de se séparer, on échangea les plus fraternels adieux, et on s'assura mutuellement de la continuation d'une alliance scellée par le sang. « Mon- » sieur, dirent les Suisses en saluant René, si le » duc de Bourgogne s'est échappé, et qu'il recom- » mence la guerre, mandez-nous. — S'il a assuré son » salut, répondit le prince, préparons-nous à renou- » vêler la lutte l'été prochain. — Alors nous accour- » rons vers vous, soyez-en sûr. »

René revint à Nancy par le terrain sur lequel

s'était livrée la bataille. En visitant ce champ de désolation, il voulait s'assurer par lui-même si quelques indices ne permettraient pas de découvrir parmi les cadavres celui de Charles le Téméraire, non pas qu'il souhaitât le trépas de son ennemi. « Il eust mieux » aimé,, dit la Chronique, que le duc de Bourgogne » en ses pays eust demeuré, et que jamais la guerre » n'eust contre lui recommencé. »

C'était par une triste et froide journée d'hiver. Des nuages grisâtres voilaient l'éclat du soleil derrière les épaisses couches d'eau glacée dont ils étaient chargés. Au tumulte du combat succédait un lugubre silence, interrompu seulement par le bruit sonore du sabot des coursiers ou par le cliquetis des glaives battant l'éperon d'or des chevaliers. Les corps des Bourguignons couvraient la campagne , les uns la tête fendue jusqu'aux dents, les antres, les bras séparés du tronc ou le torse percé d'outre en outre. La plupart avaient été dépouillés de leurs armes et de leurs vêtements, et leurs cadavres nus, lavés par la neige, tournaient vers le ciel une face livide, ou

embrassaient le sol glacé de leurs membres raidis. Ce spectacle était digne de pitié. Peu à peu le nombre des morts devenait plus rare, lorsqu'en arrivant dans les prés de Virlay, prés de la commanderie, la noble troupe se dirigea vers l'étang Saint-Jean , attirée par une nouvelle affluence de cadavres. Ils étaient étendus pêle-mêle sur les bords, les uns près des autres , horriblement mutilés. De larges blessures apparaissaient béantes sur ces corps dénudés. Quelques-uns gisaient sur l'étang même, à demi enveloppés par la glace refermée autour d'eux. Quels étaient ces guerriers tombés loin du champ de bataille? Vaillants entre tous, ils s'étaient retournés avec furie contre leurs adversaires, et là ils avaient entamé une lutte nouvelle, lutte désespérée, à laquelle le trépas du dernier d'entre eux mettait seul un terme. Le cœur ému , René fit examiner ces morts valeureux , nul ne reconnut le duc de Bourgogne.

Qu'était devenu ce prince ? On pensait généralement qu'il s'était réfugié à Metz ; mais les courriers dépêchés par René venaient d'apporter la réponse

des magistrats de cette ville. On n'y avait aperçu que le comte de Romont et quelques autres seigneurs. Tous les chefs prisonniers furent interrogés. Nul d'entre eux ne savait le sort de leur maître. Ils donnaient des renseignements vagues , se livraient à des conjectures contradictoires, et ne pouvaient se persuader qu'un souverain aussi puissant et aussi illustre eût été tué même par un ennemi. Le sire de Cité, qui combattait à ses côtés jusqu'au moment du sauve qui peut, était tombé sur le champ de bataille, et n'avait pu se relever pour le suivre. Là s'arrêtaient les derniers indices.

Cependant le comte de Campo-Basso, mieux informé peut-être, amena au duc de Lorraine un enfant de la famille des Colonna, page du duc de Bourgogne, qui affirmaitavoir été témoin du trépas de son maître. Il racontait qu'en cet instant suprême beaucoup de ses gens voulaient le défendre , mais que les Allemands les avaient tous mis à mort, et que lui-même, fait prisonnier, s'était laissé enlever un cheval et un heaume garni d'une riche orfèvrerie appartenant à son seigneur.

Le lendemain mardi, René l'envoya sur le champ de bataille , accompagné de plusieurs de ses serviteurs et de ses gens d'armes pour reconnaître les cadavres. On chercha longtemps sur la plaine funèbre On retourna bien des morts sans rencontrer celui qui faisait l'objet de cette triste perquisition. Plus d'un capitaine, plus d'un chevalier de noble lignée furent reconnus par le page dans cette grande hécatombe de victimes humaines. Une pauvre lavandière de la maison du duc s'était mêlée parmi les gens qui escortaient le page (1). Quand on fut à l'étang Saint- Jean, au lieu même où René s'était arrêté la veille , cette femme voit briller un anneau au doigt d'un mort dont la figure s'enfonçait dans la vase glacée, elle regarde la main , elle y aperçoit des ongles tels que Charles seul avait coutume de les laisser croître. « Ah ! mon prince ! s'écria-t-elle avec douleur. »

On accourt, on dégage la tête de son linceul de glace ; la peau du visage s'enlève d'un côté, les loups avaient commencé à dévorer l'autre. La face est mé-

(i). La iXanccïd^.

connaissable ; mais le page distingue son maître à son anneau, à la cicatrice de sa blessure de Monthléry, et à d'autres signes non moins certains. Un profond coup d'épée avait fendu la tête depuis l'oreille jusqu'à la bouche ; en oulre , deux coups de lance lui avaient labouré les cuisses et les reins.

Ce ne fut pas sans une douloureuse impression que René connut cette importante nouvelle , et si l'on en croit le P. Roland, comme le roi David, dans l'amertume de sa douleur, il jura de faire périr celui qui avait ainsi frappé son auguste ennemi.

Il ordonna que les restes fussent apportés avec pompe à Nancy, et exposés sur un lit de parade. Là le dernier des ducs de Bourgogne fut reconnu par le grand bâtard, son frère; Denys, son chapelain; Lupi, son médecin ; Olivier de la Marche, son chambellan, et d'autres encore. Chacun se prosterna avec désolation devant cette froide dépouille du héros dont la majesté en imposait encore après le trépas. Antoine, qui aimait et respectait son frère, malgré ses défauts et sa tyrannie, éclatait en sanglots, et ne pouvait s'arracher à la contemplation de ce mort si cher.

René lui-même, couvert de vêtements de deuil, vint s'agenouiller devant le lit de l'illustre défunt. « Plût à Dieu, mon beau cousin, lui dit-il en lui bai- » sant pieusement la main, que votre malheur et le » mien ne vous eussent pas réduit dans l'état où je » vous vois. »

Le 11 y il lui fit faire de magnifiques funérailles, et dignes de la splendeur d'une maison issue des rois, qui s'éteignait dans sa descendance mâle. Le sire de Rubempré partagea les honneurs de cette éclatante cérémonie, que présidaient trois prélats entourés d'un nombreux cortège de prêtres et de clercs. Le duc René, vêtu d'un manteau de deuil, et portant une barbe d'or, comme un triomphateur antique, y assistait avec sa cour, sa noblesse, ses capitaines, les prisonniers bourguignons, les magistrats et les bourgeois de Nancy.

Tombés ensemble sur le champ de bataille, le maître et le serviteur ne furent pas séparés l'un de l'autre après avoir abandonné la vie ; ils reposèrent ensemble dans les caveaux de l'église Saint-Georges.

144 le si£ge ft la bataille

Le duc de Lorraine s'occupa ausside faire inhumer saintement les gens morts devant Nancy. On creusa de vastes fosses sur le- terrain où le combat avait commencé, entre Jarville et la Magdeleine, et l'on y dé posa 5,900 cadavres, sans compter 600 qui furent enterrés au pont de Bouxières, et ceux qui furent noyés et égarés. L'auteur de la Chronique, auquel nous empruntons ces chiffres, rapporte, en outre, qu'on estimait que 7 ou 8,000 hommes avaient péri dans cette bataille.

Parmi les gens de distinction, on retrouva successivement, après le duc de Bourgogne et le sire de Rubempré, Frédéric de Florsheim, les seigneurs de Vaux-Marcus, de Croy, de la Vieuville et de Comtai. De plus, on avait fait prisonniers le grand bâtard et son frère Baudoin, Jean de Montfort , les comtes de Nassau et de Chimai , Cornille de Bergues , Olivier de la Marche, les seigneurs d'Aricourt et de Fontenoy, d'Asbourg et de Neufchâtel, Hugues de Château- Guy on et Josse de Lalain, celui ci grièvement blessé. L'artillerie et les étendards de Bourgogne restèrent

aux mains des vainqueurs. Il en fut de même des armes et de tout le matériel de siège.

Les historiens passent sous silence la perte de l'armée lorraine, qui dut être peu considérable, surtout aux ailes , où la résistance fut de courte durée. La poursuite, pendant laquelle succomba la plus grande partie des victimes, ne lui causa point de dommage. Toutefois, le P. Roland pense, mais à tort, que le bâtard de Vaudémont et les capitaines Harnexaire et Malhorlie, dont les actions d'éclat avaient eu un long retentissement, furent au nombre des morts. Après 1477, en effet, leurs noms reparaissent dans des lettres patentes de René , et figurent parmi les officiers récompensés par le duc. Qui mieux que ces guerriers avait mérité de son prince et de son pays ?

Sur l'emplacement où furent ensevelis les ossements de tant de guerriers, le duc de Lorraine érigea, plusieurs années après, un petit temple à Notre-Dame de la Victoire, et qu'on appelait la chapelle des Bourguignons. Stanislas la remplaça en 1738 par l'église célèbre de Notre-Dame de Bon-Secours, où reposent

ses cendres. René, afin de perpétuer dans les âges futurs la mémoire de Charles le Téméraire, lui fit sculpter un splendide mausolée dans l'église Saint- Georges. Les restes du héros vaincu y demeurèrent jusqu'en 15oO, époque à laquelle ils furent transportés à Bruges , où la piété d'un des plus illustres descendants de la maison de Bourgogne, Charles-Quint, leur réservait une royale sépulture.

Or, voici ce qu'on apprit touchant la mort de Charles après la découverte de son cadavre. Lorsqu'il disparut du combat avec sa petite troupe, il voulut gagner son quartier-général , établi à la Commanderie, pour y rallier les fuyards qui se dirigeaient en grand nombre de ce côté , et opérer sa retraite vers Metz. Quelques cavaliers lorrains qui ne le connaissaient pas le suivaient à une courte distance. Entraîné dans sa course rapide trop près de l'endroit où le ruisseau traverse l'étang Saint-Jean , il chercha à le faire franchir d'un seul bond à son cheval , qui retomba embourbé dans la vase, dont il ne put sortir. Alors un chevalier nommé Claude de Beaumont,

châtelain de Saint-Dié, le frappa dans les reins d'un coup de lance qui le renversa de son coursier. Charles se releva et se remit en défense , mais Beaumont redoubla ses efforts et lui perça la cuisse. Mis hors de combat par ces blessures, entouré d'ennemis acharnés, le prince entrevit sa dernière heure et cria : « Sauve Bourgogne! » Son agresseur, qui était un peu sourd, crut entendre : « Vive Bourgogne! » Exaspéré, il se jeta sur lui et lui fendit la tête. La poignée de Bourguignons qui accompagnait le duc, enflammée par les exhortations de M. de Bièvre, engagea autour de son maître un combat désespéré. Des fugitifs se retournèrent, et prirent courageusement part à la lutte. Presque tous y demeurèrent. Ce dernier et terrible épisode de la bataille, qui mettait le comble à l'immensité du désastre, fut le signal de la déroute de quelques hommes d'armes qui tenaient encore çà et là. Le grand bâtard Antoine, qui se dirigeait vers Laxou, fut pris par deux gentilshommes lorrains nommés Jean de Bidos et Roquelaure.

Commines raconte qu'il a appris de la bouche des gens du duc de Bourgogne , faits prisonniers , que le prince n'était pas mort quand il fut frappé du coup qui le jeta à terre une dernière fois , et qu'il fut achevé et dépouillé par des soldats qui survinrent. Le page qui reconnut son cadavre disait la même chose. On prétend que Beaumont mourut de chagrin d'avoir ôté la vie à un si grand personnage.

Charles le Téméraire était alors dans la quarantequatrième année de son âge et la dixième de son règne.

A l'endroit où il rendit à Dieu son âme superbe , on dressa une croix de Lorraine. Ce monument si simple, mais si imposant par la grandeur du souvenir qu'il rappelle, s'est écroulé plusieurs fois sous l'action dissolvante des siècles, mais il a toujours été religieusement relevé. On l'appelle à Nancy la croix de Bourgogne. Elle porte encore incrustée dans sa blanche pierre l'inscription que le vainqueur y fit apposer, et qui est celle-ci :

En l'an de l'Incarnation

Mil quatre centz septante six (1)

La veille de l'Apparition

Fut le duc de Bourgogne occis

En la bataille ici transis

Où croix suis mise pour mémoire

René, duc des Lorrains, mercy

Rendant à Dieu pour la victoire.

L'étang Saint-Jean ou de Virlay n'existe plus , il a été complètement desséché par la main de l'homme ; mais la chapelle de la Commanderie, élevée dans le champ de la mort du brave, et sous les murs de laquelle s'accomplit le dernier acte de ce drame sanglant, a traversé les âges avec son antique structure et son vieux clocher pointu (2).

(4). Vieux style. D'après notre manière de compter, c'est

un.

(2). Elle est enclavée dans une propriété particulière.

Conséquences des événements qui précèdent.

La victoire du duc de Lorraine, qui venait d'anéantir les débris des forces bourguignonnes et de frapper l'unique héritier d'une maison souveraine , devait produire dans l'Occident d'immenses résultats.

Rendue à elle-même, la Lorraine se trouvait délivrée de la menace permanente d'une domination étrangère, et la France, du plus grand adversaire de son unité politique. Restaient sans autre maître que Marie de Rourgogne, impuissante à les conserver, de vastes contrées , que son père , s'il eût vécu davantage, eût érigées en un puissant royaume, qui aurait enserré le sol français de l'orient au septentrion, et lui eût fermé les Alpes et les Vosges. Cet opulent héritage allait échoir à deux couronnes.

C'étaient surtout les Suisses qui avaient contribué à ce revirement de fortune. Leur réputation militaire grandit de la hauteur de ce fait considérable, et il en advint que la plupart des nations européennes, bri-

guant leur alliance , empruntèrent des soldats à leurs montagnes, ou disciplinèrent des piquiers à la façon des fantassins helvétiques.

Louis XI prit bientôt un corps de Suisses à sa solde. Charles VIII, son fils, en comptait 8,000 dans son armée quand il pénétrait en Italie ; Mathias Corvin enrôlait chez eux ses soldats , et François Ier eut tour à tour les Suisses pour ennemis et pour auxiliaires dans ses combats de géants. A Marignan , ses canons écrasèrent leurs bataillons, au milieu desquels se trouvaient encore des vétérans de Granson et de Nancy, et vengèrent contre l'ordre profond l'artillerie si mal servie de Charles le Téméraire. La coutume de recruter des régiments suisses se perpétua en France, surtout, pendant plusieurs siècles. Cette tradition amena le colonel Stuppa à dire à la cour de Louis XIV, dans un moment d'amertume , et à l'occasion de l'érection de la forteresse d'Huningue, qu'avec le sang des Suisses versé pour la France on ferait couler de Paris à Bâle un canal navigable. Louvois répondit qu'avec l'argent répandu dans leurs mains

mercenaires on paverait une route plus longue encore. A quoi Racine ajouta : « Point d'argent, point de Suisses. »

Nous avons dit quelle révolution la tactique de l'infanterie suisse apporta dans l'art militaire, nous ajouterons qu'on eut désormais assez de confiance dans sa solidité pour la commettre de préférence à la garde des canons , et que lorsque la cavalerie se sentit soutenue par des bataillons régulièrement organisés elle cessa de mettre pied à terre , et fut rendue à sa véritable destination. Toutefois elle eut le tort, en se munissant d'armes à feu , d'imiter l'ordre profond de cette infanterie , car un tel ordre est un danger constant pour une troupe qui se montre à portée de l'artillerie.

En résumé, les guerres de Charles le Téméraire contre les Suisses, les fautes qu'il commit dans les batailles de Granson, Morat et Nancy, les ressources enfin déployées par ses adversaires furent de mémorables enseignements pour les capitaines qui allaient apparaître sur la scène du monde ; elles agrandirent

le domaine de l'art militaire, et contribuèrent d'une façon puissante à ses progrès.

Louis XI avait le plus grand intérêt à connaître les événements qui se passaient devant Nancy. La bataille s'était donnée le 5 janvier ; grâce au Roi , le service des postes commençait à fonctionner en France; le 9 et le 10, il en sut tous les détails à son château de Plessis-Ies-Tours par les lettres de M. de Craon , 'lieutenant de Champagne, placé sur les marches delà Lorraine ; sa joie fut grande et son parti rapidement pris. Il se constitua le protecteur de mademoiselle de Bourgogne, sa filleule, et réclama le duché comme fief masculin, qui devait, à défaut d'héritier mâle, faire réversion au sceptre de France, ainsi que le roi Jean et le roi Charles V en avaient réservé la clause dans le titre qui constituait cet apanage à Philippe le Hardi. Pour appuyer ses prétentions , il faisait occuper la Bourgogne par 700 lances.

En outre, pour contraindre Marie à épouser le dauphin, son fils, il s'emparait de l'Artois. Ce mariage aurait merveilleusement servi sa politique, puisqu'il

eût réuni le domaine héréditaire de Bourgogne au royaume de France. Mais la jeune princesse se donna un défenseur et un époux en acceptant une alliance avec le duc Maximilien d'Autriche , fils de l'Empereur.

Une guerre devait s'ensuivre entre les deux Etats. Elle se termina par le traité d'Arras, qui assurait à Louis XI la possession des deux Bourgognes et de l'Artois. Quant à l'Autriche, elle héritait des duchés de Brabant, de Limbourg et de Luxembourg , de la Franche-Comté, des comtés de Flandre et Palatin, du Hainaut, de Namur, de la Hollande , de la Zélande, du marquisat d'Anvers et de la seigneurie de Malines. Ces provinces composaient le cercle de Bourgogne, qui fut incorporé à l'Empire en 1548.

L'ordre célèbre de la Toison d'or, dont le duc Charles était le chef, ne périt pas dans le naufrage de sa maison. Cet ordre militaire avait jeté trop d'éclat sur la cour ducale, et contribué à gagner l'affection de trop de vaillants gentilshommes pour mériter ce sort. Maximilien le conserva. Philippe, fils du

grand bâtard Antoine, et Josse de Lalain, qui avaient vigoureusement combattu à Nancy, furent au nombre des premiers chevaliers qu'il créa pour remplacer ceux que la guerre avait moissonnés.

Le duc de Lorraine, auquel il restait, malgré le départ des Suisses, une petite armée régulièrement organisée et aiguillonnée par l'enivrement de son triomphe, voulut continuer le cours de ses succès , et s'emparer de la Bourgogne et du Luxembourg. Mais Louis XI, qui convoitait également ces provinces, s'opposa à ce que le vainqueur profitât des dépouilles du vaincu. II était loin d'ailleurs des intérêts de sa politique qu'un autre état rival s'élevât sur les ruines de celui dont la chute lui avait coûté tant d'efforts persévérants et de finesse diplomatique.

René dut donc borner ses exploits à la conquête de ses états , dans lesquels il prit à tâche de faire fleurir l'ordre et la prospérité, interrompus par une longue série de guerres. Il n'oublia pas les chefs et les soldats qui l'avaient si vaillamment secondé. Thierry fut fait prévôt de Mirecourt ; Gérard d'Avil-

lers , seigneur de Chàtenoi ; Gratien de Guerre ou d'Aguerre, selon quelques-uns, seigneur de Damvillers y et Oswald de Thierstein, seigneur de Chaligny. Geoffroy de Bassompierre eut le gouvernement de Nancy, et Vautrin de Nettancourt celui de Marville.

Les villages de Laneuveville, Villers, Laxou et la contrée du Yermois furent exempts de taille pour douze ans. Quant à la ville de Nancy, ses privilèges lui furent confirmés par René, et il leur en accorda de nouveaux en l'exemptant à perpétuité de tailles et d'impôts, et en délivrant des lettres d'affranchissement à ses bourgeois.

Si la guerre la plus sanglante avait divisé les ducs René de Lorraine et Charles de Bourgogne, une destinée bien différente était réservée à leur postérité. Nous disions que Marie, fille de Charles le Téméraire, était unie au duc Maximilien d'Autriche , qui devint Empereur. Leur glorieuse lignée régna sans interruption sur l'Allemagne jusqu'au milieu du xvtne siècle ; mais en 1740 Marie-Thérèse restait seule héritière de la maison de Habsbourg. Après avoir épousé le

dernier des ducs de Lorraine, François III, elle le fit élever au trône impérial. Et aujourd'hui les enfants de cette héroïne, issus par elle-même du sang de Charles le Téméraire, et par François de celui de René II, tiennent le sceptre puissant de l'Autriche, et conservent avec un respect religieux les tombeaux de leurs ancêtres dans l'église des Cordeliers, à Nancy, où les visitait naguère encore l'archiduc Maximilien, frère de l'empereur actuel.

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