‹ Le siége et le bombardement de StrasbourgChapitre 1 sur 9 · IV · texte numérisé non relu

IV

L'auteur confesse qu'il aurait dû faire la part plus grande à ceux qui ont joué les rôles les plus en vue dans ce mémorable épisode de la guerre de 1870, aux officiers supérieurs qui commandaient la défense, au général qui gouvernait la place et présidait à ses destinées. Il y a bien des dévouements et des actes d'héroïsme sur lesquels ces pages sont muettes ; des noms y sont oubliés qui mériteraient certes d'être cités. L'auteur a décrit de préférence ce que Strasbourg et ses habitants ont fait, ce qu'ils ont souffert, comment ils ont lutté. Lui en voudrat-on de cette partialité, de ces sentiments un peu égoïstes en faveur de sa chère ville natale?....

Ce petit livre a été écrit et imprimé en quinze jours au plus. Cette rapidité d'exécution fera peut- j être pardonner un peu ses imperfections.

Gustave Fischbach. j

JLE SIÈGE

ET

6 août.

Le 6 août 1870 se livrait la bataille de Frœschwiller, où l'armée de Mac-Mahon dut, après une lutte admirable, reculer devant des forces supérieures. L'aile droite des combattants français fut coupée ; un lâche cria : Sauve qui peut ! et bientôt la roule trembla sous le pas des chevaux que des milliers de cavaliers lançaient ventre à terre vers la ville de Haguenau. Hussards, cuirassiers, artilleurs, lurcos, zouaves, chasseurs à pied, chacun avait sauté sur le premier cheval qu'il avait pu saisir, et la bande tout entière galopait avec fureur, en poussant des cris et en hurlant sur son passage aux populations affolées : «Les Prussiens! les Prussiens!» Quel spectacle horrible que des soldats en fuite!

La triste cohue brûla le pavé des rues de Haguenau et sortit par la porte de Strasbourg. Les uns prirent à travers champs , les autres tombèrent au bord du chemin, quelques-uns poursuivirent leur course folle jusqu'à Strasbourg, où bientôt se répandit la nouvelle : L'armée de Mac-Mahon est battue !

Une indescriptible émotion s'empare aussitôt de la ville et une agitation fiévreuse règne dans les rues. Au même instant débouchent par les faubourgs des convois de blessés provenant de l'affaire de Pavant-veille , de la bataille de Wissembourg, et le spectacle de ces hommes couverts de sang et de boue, ces corps mutilés qu'on transportait à découvert, tout cela achève de répandre sur la ville de Strasbourg un épais voile de deuil. Tout à coup, frayeur nouvelle et agitation plus anxieuse encore. Un lugubre bruit retentit dans la rue : on bat la générale î Les boutiques, les maisons se ferment ; les soldats courent vers les casernes ; l'on croit que l'ennemi est aux portes. Aussitôt des ordres partent dans toutes les directions ; les . ponts-levis sont dressés, et à sept heures du soir la ville est complètement fermée. Des centaines d'habitants stationnent hors des murs, criant qu'on leur ouvre, et obtiennent enfin de pouvoir entrer encore.

y août.

La nuit pourtant fut calme au dehors ; au dedans, une fièvre pénible tourmentait les esprits et l'on avait je ne sais quel pressentiment vague des souffrances qui devaient venir. Le lendemain, à l'aube, triste spectacle. Une grande partie de l'aile droite de l'armée française, que

l'ennemi avait coupée dans le combat de la veille, se réfugiait à Strasbourg. Les soldats arrivaient un à un , puis par groupes , par bandes de dix , vingt , trente hommes; parmi eux beaucoup de blessés; ceux-ci s'appuyaient sur un bâton, sur un fusil brisé, ou étaient couchés dans les voitures et les fourgons du train; les cavaliers, les cuirassiers surtout, avaient perdu leurs armes, étaient nu-tête, couverts de boue, accablés de fatigue; les turcos mornes et courbés se traînaient avec peine; les officiers, bien peu nombreux, hélas! appuyés sur le bras des soldats , semblaient profondément abattus. Une foule énorme se pressait dans les rues et formait une haie silencieuse au long cortège des vaincus de la veille, qui passèrent la journée tout entière par la ville comme un immense convoi de deuil. La nuit tombait et le triste défilé continuait encore. Le lendemain il durait toujours.

Un épisode entre cent de ces deux jours mémorables : Sur la place Kléber débouchent une quarantaine de turcos, glorieusement sales, déchirés, les uns couverts de sang. L'un d'eux porte le drapeau du régiment et un cri d'enthousiasme part de toutes les bouches. Vive la France l crient des milliers d'assistants, et les acclamations redoublent lorsque le colonel Ducasse, commandant de la place, prend le drapeau et le montre à la foule du haut du balcon de Tétat-major.

' Au plus fort de la bataille de Frœschwiller, au moment où les turcos tombaient fauchés par la mitraille, le colonel du 2 e régiment de tirailleurs algériens, passant devant quelques-uns de ses hommes encore debout, aperçut presque seuls le sous-lieutenant Vallès, porte-drapeau, le sous-lieutenant Pantoux et le sergent JVbd-el-Kader-Ben-

Dakich « Votre place n'est plus ici, leur cria-t-il ; relirezvous, sauvez notre drapeau ! » Vallès, Pantoux et Abd-cl- Kader obéissent à leur colonel. En ce moment des cavaliers ennemis fondent sur eux et les séparent. Ils se jettent à terre, et quand le torrent des chevaux fut passé, Pantoux et Vallès se relevèrent, cherchant l'Arabe, qui avait disparu. Après d'incroyables péripéties, les trois braves se trouvèrent réunis de nouveau, et Abd-el-Kader avait sauvé l'aigle du régiment. Vallès et Pantoux pleuraient comme des enfants. C'est ce drapeaulà que le commandant de la place de Strasbourg venait de montrer à la foule.

L'incident causa une touchante émotion.

Les élections municipales, qui avaient commencé le 6 août, ne furent point continuées. Quelques électeurs seulement s'étaient présentés au scrutin , et le 7 les bureaux ne furent môme plus ouverts. Les portes de la ville étant fermées, les habitants de la banlieue n'auraient pu venir déposer leur vote dans l'urne, et d'autres préoccupations du reste commençaient à naître. L'ennemi occupait Hagucnau, c'est-à-dire qu'il était à cinq lieues de la ville ; puis il occupa Brumath , distant de trois lieues à peine. Tout annonçait le danger.

Le 7 , au matin , le placard suivant fut affiché sur les murs :

PRÉFECTURE DU BAS- RHIN

«Le préfet du Bas-Rhin informe les habitants de Strasbourg que la ville est mise en état de siège. « Strasbourg, le 6 août 4870.

« Baron Pron. »

Le département était déjà en état de siège depuis plusieurs semaines, de même que le Haut-Rhin et la Moselle. L'avis du préfet ne créait donc pas une situation nouvelle pour la ville et ne faisait que mettre en vigueur quelques dispositions spéciales aux places fortes déclarées en état de siège.

Dès le 7 août les communications postales avec le dehors devinrent irrégulières. Le courrier de Paris du 0 arriva à Strashourg le 7 , à 9 heures du soir, an lieu d'arriver le matin. Le train-poste avait dû s'arrêter à Saverne et les dépêches avaient été transportées par la grande route jusqu'à Strasbourg. Les communications télégraphiques furent interrompues aussi , et dès ce moment commença cette période d'isolement et d'incertitude dans laquelle vécut la ville pendant de longues semaines, où les bruits, les rumeurs, les mensonges étaient la seule pâture donnée à l'anxiété et à la curiosité bien naturelle de la population.

H août.

L'armée allemande se rapprochait de plus en plus, et de nombreux habitants des villages voisins affluaient dans les murs de Strasbourg, arrivant avec quelques objets de literie, quelques meubles et des provisions sur leur voiture, tremblants de peur, répandant toutes sortes de nouvelles, qui, à force de passer de bouche en bouche, devenaient effrayantes.

Dans la journée du lundi 8, un bruit d'une nature inquiétante causa une alarme extraordinaire dans la ville. Un officier allemand, muni du drapeau blanc du parlementaire, s'était présenté devant l'une des portes et avait sommé le commandant de se rendre, le menaçant, en

cas de refus, du bombardement de la place. Le commandant avait refusé net, et Ton s'attendait cette nuit à entendre gronder le canon. Mais la menace de l'officier allemand ne s'accomplit pas encore.

S» août.

Le lendemain, au contraire, la confiance vint renaître dans les esprits , car on annonçait que les détachements de troupes ennemies qui avaient paru dans les communes des environs, s'étaient retirés et avaient repris le chemin de Haguenau. Ils s'étaient retirés en effet, car leur but était atteint : ils avaient reconnu les alentours de la place , l'état de ses travaux de défense , les voies de communication qui l'entouraient et qui conduisaient d'un village à l'autre. Mais ils devaient revenir!

L'imprévoyance coupable qui a si généralement présidé, du côté français, aux préparatifs de cette guerre , avait régné à Strasbourg comme ailleurs, et la place n'était pas en état de défense quand l'ennemi se trouvait déjà aux portes.

La ville, d'abord, n'avait point de garnison régulière. En temps de paix , deux régiments d'artillerie, le régiment presque entier des pontonniers, deux régiments d'infanterie de ligne, deux bataillons de chasseurs à pied et des détachements des régiments du train occupaient les casernes. Toutes ces troupes étaient parties, emmenées par le maréchal Mac-Manon.

Quand la place commença à être investie, elle avait, en fait de troupes, quelques artilleurs, quelques centaines de pontonniers, les dépôts des régiments de ligne et des bataillons de chasseurs qui avaient tenu garnison

à Strasbourg, et le 87° de ligne, qui se trouvait dans la ville par hasard , car ce régiment n'était que de passage et devait partir pour rejoindre un corps d'armée au momen* de l'investissement. 11 y avait de plus un certain nombre de douaniers et enfin une soixantaine de marins, arrivés pour monter les canonnières destinées à manœuvrer sur le Rhin. Quelques milliers d'hommes de toutes armes, réfugiés à Strasbourg après avoir été battus à Frœschwiller, étaient venus s'ajouter à la petite garnison de la ville, et la garde mobile, enfin, complétait le nombre des défenseurs de la forteresse.

Les palissades n'étaient pas encore dressées partout ; pas un arbre n'était coupé sur les routes, et l'eau des fossés des fortifications n'était pas plus haute qu'en temps de paix ; les pièces des remparts étaient sans artilleurs ; il semblait enfin qu'une attaque contre Strasbourg fût réputée impossible et que ceux qui parlaient de la probabilité d'un siège, d'un blocus, d'un bombardement fussent des pessimistes qui ne savaient, dans le trouble où les jetait la peur, se rendre compte de la situation. On cherchait à prouver qu'il ne pouvait être question d'un mouvement offensif contre Strasbourg. L'objectif de l'Allemagne était maintenant la capitale de la France, et l'Allemagne ne pouvait , disait*on , détacher de son armée les troupes qui seraient nécessaires pour attaquer Strasbourg. Si Paris tombait aux mains de l'armée allemande, Strasbourg tomberait de lui-même dans ses mains, et il n'était point besoin, par conséquent, de perdre autour de cette place du temps et des soldats.

Chacun s'arrangeait ainsi pour son propre compte une politique commode, une politique dont il pressentait bien l'impossibilité, mais qu'il s'efforçait de croire toute natu-

relie. L'homme est ainsi fait, qu'il juge souvent comme impossible ce qui pourrait lui être funeste ou seulement désagréable, et dans sa tête il trace aux événements une marche a sa guise; puis vient la réalité et ce bel avenir d'illusions est évanoui.

Un avis du général Uhrich, commandant supérieur de la place, fit prévoir que des hostilités contre la ville étaient probables et que des événements graves étaient proches.

Voici ce que le général fit afficher dans la matinée du 10 août :

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