AUX HABITANTS DE STRASBOURG
« Des bruits inquiétants, des paniques ont été répandus ces jours derniers, involontairement ou à dessein, dans notre brave cité. Quelques individus ont osé manifester la pensée que la place se rendrait sans coup férir.
« Nous protestons énergiquement, au nom de la population courageuse, et française, contre ces défaillances lâches et criminelles.
« Les remparts sont armés de 400 canons. La garnison est composée de 11,000 hommes, sans compter la garde nationale sédentaires
«Si Strasbourg est attaqué, Strasbourg se défendra tant qu'il restera un soldat, un biscuit, une cartouche.
«Les bons peuvent se rassurer; quant aux autres, ils n'ont qu'à s'éloigner.
« Strasbourg, le 10 août 1870.
«Le général de division, commandant supérieur,
« Uhrich.
« Le préfet du Bas-Rhin ,
« Baron Pron. »
L'énergique déclaration du général Uhrich faisait allusion à la panique qui avait suivi l'arrivée du parlementaire menaçant la ville de bombardement, si celle-ci ne se rendait pas. On s'était demandé, en effet, si, avec les quelques milliers d'hommes qui formaient sa garnison, Strasbourg pourrait se défendre et si ce n'était point folie que d'essayer une résistance. L'Europe et le monde savent ce que fît Strasbourg et comment la vieille cité d'Alsace s'est défendue.
13 août.
Les troupes allemandes étaient signalées le 13 août de presque tous les points de la ville. Schiltigheim , Bischheim, Oberhausbergen , Mittelhausbergen , Niederhausbergen , Eckbolsheim , Kœnigshoffen avaient été traversés ou étaient occupés déjà par des détachements ennemis, et les relations entre ces communes et la ville devinrent de plus en plus difficiles.
Ce n'étaient plus de simples patrouilles qui parcouraient les alentours, c'étaient des régiments entiers qui s'établissaient autour de la place. Une division badoise, sous le commandement du lieutenant-général de Beyer, commença les opérations de l'investissement; du 41 au 17 elle fut seule à manœuvrer autour de Strasbourg. A Kœnigshoffen, le chemin de fer fut coupé; les fils télégraphiques furent rompus, et les seules dépèches, celles du Haut-Rhin, qui avaient encore pu parvenir jusqu'en ville, étaient donc supprimées aussi.
Le 13 août se répandit à Strasbourg une de ces nouvelles qui pendant ces longues semaines d'angoisses venaient si souvent, émanant on ne sait d'où, mettre pour
un instant la joie dans les cœurs, ranimer tous les cou-
rages et qui, démenties le lendemain, nelaient pins qu'une cause de chagrin.
On parlait, avec de minutieux détails, de grands succès remportés par l'armée française a Phalsbourg et à Saverne. De nombreux voyageurs ayant pu pénétrer encore à Strasbourg avaient, disaient-ils, entendu une trèsforte canonnade du côté des Vosges et vu passer des convois considérables de blessés, ou bien encore annonçaient que la plus grande partie des troupes allemandes campées près de la ville avaient subitement plié bagage. On vécut quelques heures sur ces nouvelles heureuses et Ton s'aperçut ensuite qu'on s'était réjoui de mensonges.
Une fiévreuse activité commença à régner alors dans la forteresse et l'on travailla à réparer autant que possible tout le mal qu'une imprévoyance impardonnable avait déjà causé. Il y avait dans la garnison des soldats pleins de résolution et la garde mobile s'exerçait avec ardeur. Cette garde mobile, qu'on n'avait pas voulu prendre au sérieux tout d'abord, n'avait pas tardé à comprendre qu'une lourde et grande tâche lui incombait, et elle s'était soumise rapidement aux exigences du service militaire. Elle passait les nuits sur les remparts, dans les ouvrages avancés, côte à côte avec les vieux troupiers, qui admiraient avec bonheur les allures décidées de leurs jeunes et inexpérimentés compagnons d'armes.
On se dépêcha d'abattre les arbres des roules; de nombreux ouvriers sortaient tous les malins par toutes les portes de la ville et, protégés par des soldats d'infanterie, accomplissaient rapidement celte besogne, pendant laquelle ils durent à plusieurs reprises essuyer le feu des tirailleurs ennemis.
Les arbres furent jetés en travers des routes, et en peu
de jours les belles allées qui commençaient devant les portes pour aboutir aux villages les plus proches avaient toutes disparu.
Plusieurs petites escarmouches avaient eu lieu déjà entre des détachements ennemis et les postes français placés sur les ouvrages avancés; quelques tirailleurs français aussi qui s'étaient déployés dans les champs avaient dirigé des coups de feu sur des dragons badois qui chevauchaient au loin. Le 13 août, le canon retentit pour la première fois. Vers cinq heures du soir, des cavaliers et dos fantassins badois venant de Kœnigshoiren avaient tiré sur les travailleurs français occupés à abattre des arbres sur la route. Quelques coups de canon partis du haut des remparts dispersèrent les assaillants.
Vers sept heures et demie avait lieu un engagement plus sérieux. Pendant toute la journée, des patrouilles de six, huit, dix hommes du 2° régiment d'infanterie badoise venaient se poster derrière le cimetière Sainte-Hélène, situé près de Schiltigheim, et tiraient de là sur les ouvrages avancés; d'autres se plaçaient dans les houblonnières situées le long du chemin de fer et cherchaient à tirailler. Mais le soir, un détachement considérable se porta vers le cimetière. C'étaient deux compagnies du 2 ,! bataillon du 2 e régiment d'infanterie badoise. L'une d'elles, la 9 e compagnie, prit position devant le cimetière; l'autre se posta à quelque distance, près du couvent Saint-Charles.
Les Français ouvrirent alors du haut des fortifications une vive fusillade, et les canons lancèrent quelques bordées de mitraille qui firent une vingtaine de victimes dans les rangs des Badois.
Ce n'était pas la première fois que le cimetière Sainte-
Hélène, situé hors du faubourg de Pierres, à l'angle de deux routes et en face de la porte, devenait le théâtre de faits militaires. Lors du blocus de Strasbourg en 4814, le général Broussier, qui commandait la place , avait transformé le cimetière en un ouvrage retranché; il l'avait entouré d'un fossé qui subsiste encore en partie. La garde nationale y faisait alors un service très-actif, car le général Broussier n'avait à sa disposition que 7000 hommes, affaiblis par les maladies, surtout par le typhus. Une batterie de la garde nationale occupait donc le cimetière et les avant-postes étaient établis sur la roule môme de Schiltigheim.
Mais laissons là les souvenirs historiques. Le même soir, vers dix heures et demie, une vive canonnade partit du haut des remparts de la porte Nationale. Elle était dirigée vers un point d'où l'on voyait s'élever, depuis la ville, la vive lueur d'un incendie. Près des bâtiments du chemin de fer appelés les Rotondes et situés hors la porte de Saverne, tout près de la voie, vingt-quatre wagons étaient en feu, allumés par l'ennemi. Le canon de la place tirait dans celte direction , où, selon toute probabilité, devaient se trouver des troupes allemandes, qui, à la lueur de l'incendie, exécutaient quelques travaux ou faisaient quelque reconnaissance.
14 août.
Le général Uhrich avait fait afficher, dans la soirée de la veille, l'avis suivant :
«Des bruits qui ont pris une certaine consistance semblent indiquer que quelques personnes préparent une manifestation hostile pour le 45 août.
« Il n'y a que deux positions possibles dans les graves circonstances où nous sommes : Ami de la France ou son ennemi ; tout le reste est effacé.
« Le général commandant supérieur croit de son devoir de prévenir plutôt que de sévir.
«En conséquence, il fait savoir que toute personne qui tenterait de troubler l'ordre sera arrêtée et traduite devant un conseil de guerre, qui rendrait son jugement dans les quarante-huit heures.
« Cet avis et le patriotisme de l'immense majorité de la population strasbourgeoise suffiront sans doute pour faire abandonner des projets coupables autant qu'insensés.
«Fait au quartier-général de Strasbourg, le 43 août
« Le général de division , commandant supérieur,
Uhrich.
« Le préfet du Bas-Rhin, « Signé : Baron Pron. »
Ce f»t avec un certain étonnement qu'on lut cet avis, car il n'était à la connaissance de personne qu'un mouvement quelconque dût se faire le 45 août, et l'avertissement du général, motivé sans doute par de faux rapports dont il s'était alarmé trop vite, prouverait peut-être que lui-même partageait un peu l'émotion croissante qui envahissait les esprits.
Depuis qu'on avait entendu tonner le canon , l'agitation avait augmenté encore, mais sans que ce fût un sentiment de peur qui produisit ce surcroît d'émotion. Non, on sentait le danger grandir, et chacun, ou presque chacun , sentait aussi grandir ses devoirs et reculait les limites des sacrifices qu'il s'était imposés à l'avance. On se serra les uns contre les autres, et de nouveaux dévouements vinrent naître.
La garde nationale sédentaire, qui avait été créée quelques jours auparavant, s'organisait rapidement, et les citoyens en armes étaient prêts, pour la plupart, à dépasser le rôle de gardien de l'ordre intérieur, qui était le seul auquel on les appelât, pour marcher, au besoin, à côté des corps militaires et échanger des coups de feu avec l'ennemi.
En même temps surgissait le projet de créer un corps de francs-tireurs. On proposait de grouper les citoyens habitués au maniement du fusil, de les utiliser à la défense des remparts , de leur faire prendre part aux sorties, aux reconnaissances, de les employer enfin à toutes les opérations de défense de la place. Ce projet fut adopté, elles francs-tireurs ne furent pas les moins braves parmi ceux qui luttèrent contre les assiégeants.
La journée du 14 août fut signalée par un événement qui parut bien grave alors et qui mit toute la ville en
émoi. Hélas! combien il parut petit quelques jours après, et comme le souvenir môme s'en effaça bien vite devant les souffrances terribles que Strasbourg dut endurer !
La veille déjà , un projectile lancé par une batterie ennemie était tombé dans la ville, en traversant un pignon et une cheminée et en éclatant dans la cuisine d'une maison de la rue du Marais- Vert. Le 14 août au matin, la foule se pressait devant cette maison et Ton s'étonnait, triste dérision î de la longue portée de la pièce d'artillerie qui avait lancé un obus depuis Hausbergen jusque dans la ville et des ravages que ses éclats avait causés.
Le même jour plusieurs obus tombèrent dans le faubourg de Saverne, sur le quai Saint-Jean, dans les bâtiments du Monl-de-Piété, dans la gare du chemin de fer, où ils firent de grands dégâts. Un seul projectile causa un accident plus grave : il tomba sur un candélabre a gaz placé au bord du trottoir du faubourg de Saverne, brisa ce candélabre et blessa, en éclatant, un homme et deux femmes qui passaient dans la rue. Le premier se nommait Ulrich; il mourut quelques jours plus tard des suites de sa blessure ; il avait reçu un fragment d'obus dans la cuisse. C'était la première victime. Combien d'autres suivirent !
On s'effraya fort de ces malheurs, qui occupèrent la ville entière, et qui semblèrent, aux yeux de la population, devoir être ce que l'ennemi pouvait faire de plus terrible. On se disait que ces obus étaient dirigés sur les ouvrages des fortifications et que quelques-uns avaient dé passé leur but, et l'on ajoutait qu'il était à craindre que l'un ou l'autre des faubourgs reçût encore quelque projectile égaré. Si celte crainte seule s'était réalisée!
Ce même jour on annonçait en ville que des troupes
badoises venaient de prendre possession de la Roberlsau, un village faisant parlie de la banlieue de Strasbourg et situé hors la porte des Pêcheurs, près de l'Orangerie. Des détachements d'infanterie s'étaient en effet installés sur ce point, et une partie des habitants de la Rohertsau fuyaient vers Strasbourg, comme ceux de tous les villages voisins où les troupes ennemies s'étaient montrées. Ils arrivaient la plupart dans des bateaux, dans de petites nacelles chargées à la hâte de tout ce qu'ils avaient pu emporter de leur bien. C'était un triste spectacle que de voir ces pauvres gens débarquer sur les quais quelques meubles, un peu de literie, puis s'en aller chercher par la ville un asile pour eux et leurs enfants. .
Quelques propriétaires aisés de la Robertsau avaient opéré un déménagement plus considérable, et l'on a vu arriver de grands bateaux de transport dans lesquels étaient entassés des mobiliers complets.
Une reconnaissance composée de quelques pelotons de cavalerie, de plusieurs pièces d'artillerie et de détachements d'infanterie, sortit de Strasbourg et se dirigea du côté de la Robertsau. Elle rencontra de faibles postes ennemis, avec lesquels elle échangea quelques coups de fusil , puis revint en ville sans avoir obtenu grand résultat.
Les rues de Strasbourg avaient ce soir-là un aspect ; étrange. La municipalité avait prévenu les habitants que ! les gazomètres allaient être vidés et qu'on eût à préparer I des lanternes pour l'éclairage de la voie publique. Le soir du 14 août la mesure fut mise pour la première fois en vigueur. Chaque maison avait accroché une lanterne à sa façade, et cet éclairage ne manquait pas d'une certaine originalité. Ces lumières n'éclairaient que faiblement, elles faisaient plutôt mieux voir l'obscurité; mais toutes
ces lanternes étaient de formes si diverses et d'ûgcs si distants, elles pendaient à des hauteurs si différentes, les unes au rez-de-chaussée, les autres au troisième étage, et le coup d'œil de ces mille points lumineux était si nouveau et si bizarre, qu'on ne songeait presque pas à déplorer l'absence du gaz. Dans les vieux quartiers de la ville, dans les ruelles étroites de la Krutenau, au bord des vieux quais, on se fût cru en plein moyen âge en voyant ces antiques façades effleurées du rayon rougeàtre qui s'efforçait de sortir de quelque lumignon borgne.
155 si où t.
Les troupes badoises qui occupaient la Robertsau avaient été averties sans doute par leurs éclaireurs de la reconnaissance que la garnison avait tentée vers eux la veille» et s'étaient retirées pour revenir dans la nuit. Le 15 août, à trois heures du matin, en effet, une formidable détonation retentit du côté de la Robertsau: c'était le beau pont ù colonnes qui traversait le canal de la Marne-au-Rhin et conduisait de la promenade Lenôtre à la Robertsau, que l'ennemi avait miné pendant la nuit et venait de faire sauter. Les communications directes avec ce village étaient donc interrompues aussi, et les légumes, le lait, le bétail amenés journellement de celte partie de la banlieue manquaient désormais à la ville.
Cette journée du 15 août ne présentait point la physionomie qu'elle avait eue les années précédentes. Alors que la France était aux mains de Napoléon III, Strasbourg, comme toutes les autres villes du pays, devait prendre ce jour-là des airs de féte, et l'on y dépensait de fortes sommes pour quelques réjouissances qui alti-
raient la foule dans ses murs. Cette fois-ci, on a eu le courage d'aller à la Cathédrale chanter encore un Te Deum en l'honneur du héros qui a perdu la France, et l'on fit suivre celle triste cérémonie de prières pour les soldats français tombés au champ d'honneur. Les autorités militaires et des détachements de tous les corps de troupes de la garnison avaient assisté à ce service religieux.
L'après-midi, la population entière circulait dans les rues, qu'inondait le soleil. Un étranger qui, ignorant les événements, se fût trouvé transporté par hasard à Strasbourg n'eût jamais deviné, au calme presque solennel qui régnait sur les physionomies , que la ville était entourée par des troupes ennemies , qu'elle se trouvait en état de siège, qu'à tout instant le canon pouvait gronder du haut de ses murs ou tonner contre elle.
La journée se passa donc dans le calme et Strasbourg était endormi, lorsqu'à 11 heures et demie retentit tout à coup dans le lointain le bruit du canon ; aussitôt un sifflement perçant traversa les airs et un obus vint s'abattre sur une des maisons de la ville. Bientôt un autre projectile suivit le premier et, pendant une demi-heure, les obus sifflaient dans les airs, puis tombaient sur les édifices et éclataient avec fracas.
L'artillerie des remparts répondit aux décharges de l'ennemi, et vers minuit l'effrayant tapage cessa. Les batteries qui avaient bombardé la ville pendant ces trente minutes étaient pour la plupart des batteries volantes, c'est-à-dire des pièces d'artillerie qui, après avoir tiré quelques coups , sont traînées sur un autre point où elles lancent encore quelques projectiles ; elles circulèrent ainsi sur une assez grande étendue, car les obus
se croisaient souvent et tombaient dans des directions diverses.
Grande fut la frayeur qui régna; des femmes et des enfants s'étaient réfugiés dans les caves, et les hommes veillaient, prêts à éteindre l'incendie que les projectiles auraient pu allumer.
le août.
Le lendemain , une vive émotion agitait la population et de grand matin on parcourait les rues pour voir les dégâts causés par les obus ennemis.
Un des premiers obus était tombé sur la Banque de France, place Broglie, et avait effondré une toiture vitréo qui couvrait la cage d'un escalier ; des poutres avaient été brisées, les carreaux étaient réduits en miettes et les débris avaient été lancés sur l'escalier, qu'ils encombraient au point d'obstruer le passage aux personnes qui, descendant des étages supérieurs, se hâtaient de se réfugier dans les caves.
Un autre obus avait frappé contre le café Bauzin , situé en face de la Banque, avait enfoncé le mur et endommagé la cage vitrée qui couvrait la terrasse de cet établissement. ;
Dans la rue des Échasses, un projectile tombé sur un toit brisa une lucarne en tôle, des poutres, des tuiles, une malle placée sous le toit ; un éclat frappa plus loin la corniche en pierre de la porte d'une autre maison et ricocha sur la maison d'en face, dont il troua le mur et brisa les vitres. Rue du Dôme, 27, une cheminée fut abattue par un projectile qui alla briser ensuite la cor-
niche de la porte du Grand-Séminaire, rue des Frères, où était établie une ambulance.
Dans la rue des Hallebardes, deux magasins situés aux n os 28 et 30 eurent les devantures trouées ; dans la rue du Chaudron, une maison fut fortement endommagée. Au Vieux-Marché-aux-Poissons, des volets furent brisés au premier et au troisième étage de la maison de M. Martin Mûller, horticulteur, et deux chambres furent complètement dévastées par les éclats d'un projectile.
Un obus était tombé au pied de la statue de Gutenberg, dont il avait écorné le socle en éclatant; des éclats lancés contre le magasin de M. Robert, fabricant de parapluies, avaient enfoncé les volets et brisé les glaces de la devanture.
Dans la rue des Serruriers, un obus avait abattu la cheminée de la maison Œsinger et était tombé sur la brasserie du Léopard, située en face. Un projectile tomba sur la Monnaie, près de la place Saint-Thomas ; un autre ayant enfoncé la toiture de l'École israélite des arts et métiers, rue de la Demi-Lune, avait lancé des débris dans le dortoir du deuxième étage, qui, par le plus heureux des hasards, était vide ce soir-là, le surveillant ayant fait coucher les élèves au premier.
Dans la rue des Chandelles, 43, un projectile élait entré par la façade dans une chambre du quatrième étage, où il exerça de terribles ravages. Un tambour de la garde nationale sédentaire, nommé Umhôfer, élait couché dans cette chambre avec sa femme; l'obus tomba près du lit, éclata avec fracas et brisa en mille morceaux tout le mobilier qui se trouvait dans cette pièce; les époux Umhofer furent blessés tous deux à la tète et tout leur petit avoir fut perdu. Pendant la journée tout entière on vint visiter
la chambre que le projectile avait ravagée , et les visiteurs déposaient dans une tire-lire qu'on avait placée dans la rue un peu d'argent pour venir en aide au pauvre ménage.
Une autre famille, digne d'intérêt aussi, celle d'un colporteur, nommé Simon Blum, demeurant rue des Sept- Hommes, 6, avait eu à souffrir également dans cette nuit du 45 août. Un projectile entré par le grenier avait brisé des poutres, détruit des objets qui servaient au commerce de Blum, et allumé un tas de linge et de papier. Un incendie allait inévitablement éclater dans la maison, lorsqu'un des habitants , le seul qui eût encore sa présence d'esprit, se précipita au grenier et éteignit le feu. Là aussi les curieux affluaient et déposaient dans une assiette une obole au profit du pauvre colporteur, père de sept enfants.
Dans la rue du Saumon, sur la place Kléber, différentes maisons furent atteintes. Dans la rue du Jeu-d es-Enfants, un obus vint frapper, dans son lit, une pauvre femme et lui coupa les deux cuisses. Deux obus tombèrent sur le Lycée, situé à côté de la Cathédrale et transformé en ambulance; l'un d'eux brisa une corniche, à 50 centimètres au-dessus des fenêtres d'une salle remplie de blessés; l'autre mit en pièces une dalle, une porte et des fenêtres. On s'empressa de faire évacuer les salles et de transporter les blessés dans les caves.
D'autres maisons encore furent atteintes par le bombardement, qui avait exercé ses ravages dans une espèce de demi-cercle parlant de la place Broglie pour aboutir à la place Saint-Thomas.
J'ai dit qu'un vif émoi s'était emparé de la ville au moment où le sinistre bruit des obus l'avait réveillée. Et pourtant, il faut le dire, ce ne fut pas tout à fait une
surprise pour les habitants. Je ne sais quelle rumeur circulait au sujet d'un bombardement qui devait avoir lieu le 45 août; on disait que des officiers badois et des soldats l'avaient annoncé à des paysans qui étaient entrés dans la place; dans la foule aussi on disait, moitié en riant et moitié sérieusement : <* Qui sait si , à l'occasion de la fête du 15 août, l'ennemi qui est devant nos murs ne veut pas nous donner une petite fête, un petit feu d'artifice à sa façon!... »
Dans l'après midi du 16 août, une forte reconnaissance, composée de cavalerie, d'artillerie et d'infanterie, sortit par la porte de l'Hôpital et la porte d'Austerlitz, pour se diriger vers le Neuhof et Illkirch , où devait se trouver l'ennemi. Les éclaireurs qu'on avait envoyés visiter les' lieux revinrent sans rien signaler, et la colonne française s'avança jusqu'à ce que les Badois, embusqués en grand nombre dans les taillis au bord de la route, la surprirent tout à coup par une vive fusillade. Ils étaient en force et avaient , paraît-il , rapidement appelé à eux les détachements répandus dans la contrée. Les soldats français furent un peu troublés par la brusque décharge qui les accueillit et la cavalerie ne tenta pas de s'engager dans les taillis où les Badois étaient postés.
Le colonel Fiévet, du 16 e régiment d'artillerie-pontonniers, qui commandait la sortie, s'élança pourtant en avant, pensant que ses soldats le suivraient malgré les obstacles. Au même instant, une balle le blessait à la jambe, une autre coupait le fourreau de son sabre et une troisième lardait son cheval. Il fut recueilli aussitôt et transporté en ville, dans l'ambulance établie au Petit- Séminaire.
Plusieurs artilleurs étaient tombés sous lés balles en-
nemies cl trois petites pièces de huit avaient dû être abandonnées.
D'autres reconnaissances, moins fortes, furent dirigées ce jour-là du côté de l'Orangerie, hors la porte des Pêcheurs , et du côté du village de Kœnigshoffen , hors la porte Nationale. Quelques coups de fusil furent échangés sur les bords du canal près de l'Orangerie. Le couvent du Bon-Pasteur, situé dans le voisinage, fut complètement évacué alors par les dernières sœurs qui s'y trouvaient encore, et les bestiaux de l'établissement furent amenés en ville. Le détachement qui s'était dirigé vers Kœnigs* hoffen n'eut pas d'engagement à soutenir.
Les craintes d'un bombardement prolongé devenaient de jour en jour plus fondées , à en juger par les travaux que l'ennemi exécutait autour de la place , et la municipalité prescrivit alors des mesures de précaution qui, du reste, étaient prises déjà dans la plupart des maisons. Voici l'arrêté qui parut à cette occasion :
MAIRIE DE LA VILLE DE STRASBOURG
« Nous Maire de la ville de Strasbourg,
« Considérant que la ville est exposée à être bombardée par l'ennemi, et qu'en vue de cette éventualité il convient de prendre des mesures de précaution extraordinaires,
«c Arrêtons :
<c 1. Les propriétaires ou principaux locataires des maisons sises dans l'intérieur de la ville placeront aux rezde-chaussées, aux différents étages et surtout sur les greniers des cuves remplies d'eau , des linges ou des éponges]
imprégnés d'eau, ainsi que de la lerre et du sable non mouillé, afin de pouvoir immédiatement éteindre les commencements d'incendie qui pourraient se produire.
« La quantité de cuves, de linges, etc., sera en proportion de l'importance des propriétés ou des dépôts inflammables qui s'y trouvent.
«2. Pour assurer une surveillance toujours active, il sera organisé dans chaque maison, à tour de rôle entre les propriétaires et locataires, ou de toute autre manière, une .garde permanente de nuit , qui agira aussitôt sur les points menacés et donnera l'éveil aux autres habitants de . la maison.
«3. Aussitôt qu'un incendie se sera déclaré dans une maison, les habitants ou les voisins en préviendront les pompiers de service au dépôt le plus rapproché. L'emplacement des dépôts à incendie sera publié à la suite du présent arrêté.
«Strasbourg, le 12 août 1870.
ce Le maire, Humann.
« Approuvé :
« Le commandant supérieur de la 6 e division militaire,
«Uhiucii. »
Emplacements des dépôts a incendie.
1 er dépôt. Rue Kageneck.
2° — Rue de la Fontaine.
3 e — Impasse du Jeu-des-Enfants.
4° — Quai Saint-Thomas.
5 e — Mairie.
6° — Place du Château.
7 e — Rue des Bateliers.
8 e — Rue des Planches.
Cet arrêté reproduisait en grande partie les dispositions d'un arrêté pris le 15 février 1814 par le maire de cette époque, dans des circonstances analogues, et approuvé par le général Broussier, commandant supérieur de la place, alors aussi en état de siège.
Le lieutenant-colonel badois, baron de Lassolaye, avait fait jeter le 13 février 1814 un certain nombre d'obus sur la ville. Plusieurs tombèrent au pied des remparts ; trois pénétrèrent dans le faubourg de Saverne, et l'un d'eux, par une singulière coïncidence, atteignit une borne du quartier du Marais-Vert, comme en 1870 avait été atteint un des candélabres-bornes du faubourg. Un seul de ces obus éclata , mais sans causer d'accident.
Ce genre d'hostilités, qui s'adressait en définitive à la population civile plus qu'à la garnison, et qui n'était qu'un acte d'intimidation , n'eut pas d'autre suite. L'ennemi n'y eut plus recours après ce premier essai ; mais , dans la prévision d'un retour offensif du même genre , le maire, M. Brackenhoffer, ordonna une série de mesures de précaution, dont le maire de 1870 a renouvelé les plus essentielles.
En même temps que chacun prenait des dispositions pour la sécurité de sa propriété personnelle, on organisait aussi des services de surveillance pour des quartiers entiers, et les citoyens entre eux créèrent des postes de nuit qui furent très-utiles et prévinrent beaucoup de sinistres.
C'est au faubourg de Pierres que fut prise l'excellente initiative de cette organisation. On aura une parfaite idée de la façon dont ces associations de surveillance fonctionnaient, par la lettre suivante que l'un des fondateurs du service du faubourg de Pierres adressa au rédacteur en chef du Courrier du Bas-Rhin :
« A Monsieur le rédacteur en chef du Courrier du Bas-Rhin. « Monsieur le rédacteur,
«Les habitants du faubourg de Pierres viennent de 1 prendre l'initiative d'une mesure importante, en organisant dans leur quartier, pendant l'état de siège > un service de surveillance et de premiers secours en cas l d'incendie.
«A cet effet, 440 citoyens, répartis en sections de 15 hommes, ont établi un poste de volontaires dans la maison de l'un d'eux, M. Lipp, où sont déposées plusieurs j pompes et une voiture chargée de tonneaux remplis d'eau. Plusieurs des associés se sont engagés à tenir également prêtes à être attelées des voitures chargées de tonneaux d'eau, et ceux qui possèdent des pompes à incendie, que le relevé a fait connaître au nombre de 14, les ont mises à la disposition du poste.
«Chaque nuit, un piquet de 15 hommes non armés se réunit et surveille par de fréquentes patrouilles tout ce
qui pourrait donner lieu à un sinistre. En cas d'incendie, il se transporte immédiatement sur les lieux avec une ou plusieurs pompes, donne l'éveil, et est remplacé au poste par un nouveau piquet.
«À l'arrivée des pompiers de la ville, l'association s'efface pour ne plus agir que sous la direction du chef j de ce corps.
« Dans l'association du faubourg de Pierres, les initiateurs de cette organisation n'ont pas perdu leur temps ; ils se sont souvenus de la devise : Aide-toi, le ciel t'aidera; et, imitant l'exemple de leurs pères, ils ont commencé par agir, par organiser.
« On nous apprend que l'exemple donné par les habitants du faubourg de Pierres a déjà trouvé des imitateurs et que des services analogues sont en voie d'organisation dans le faubourg de Saverne et la rue d'Austerlitz.
« Agréez, etc.
« Un habitant du faubourg de Piètres. »
Presque tous les quartiers imitèrent l'exemple donné par les faubourgs, et, la nuit, l'on voyait circuler dans les rues des patrouilles de veilleurs volontaires qui jusqu'au matin montaient une garde vigilante.
Divers actes de l'autorité avaient élé affichés le 1G août ou la veille.
Le premier était un arrêté préfectoral que voici : Prorogation des pouvoirs du Conseil municipal.
ARRÊTÉ
« Au nom de l'Empereur, « Nous Préfet du Bas-Rhin,
« Vu les lois des 5 mai 1855 et 22 juillet 1870 ; « Vu l'état de siège :
« Considérant que les circonstances de la guerre n'ont permis ni aux citoyens de procéder aux élections municipales de la ville de Strasbourg, ni au gouvernement de réorganiser l'administration ; « Arrêtons :
«Art. 1 er . Les pouvoirs du corps municipal de la ville de Strasbourg sont prorogés jusqu'à nouvel ordre.
« Art. 2. M. le Maire est chargé de l'exécution du présent arrêté.
« Fait à Strasbourg, le 15 août 1870.
« Le préfet, Baron Pron.
« Vu et approuvé :
«Le général de division, commandant supérieur,
« Signé : Uhrich. »
Les autorités municipales n'avaient pas jusqu'alors éprouvé le besoin de consulter beaucoup les citoyens de la ville ou leurs représentants et de débattre avec eux les graves questions qui s'agitaient. Le maire convoqua bien une fois les membres de l'ancien Conseil municipal, mais ce fut tout, et pendant presque toute la durée de l'état de siège, àl'exception desdernières semaines, Strasbourg ne reçut jamais des autorités une communication qui lui donnât des renseignements positifs sur sa propre situation et sur la situation extérieure , et l'autorité, pourtant, a maintes fois eu des nouvelles qu'il eût été de son devoir de communiquer à la population. On tenait les habitants
de Strasbourg au secret de ce qui se passait dans Tinté- \ rieur de la France et autour des murs de la place. Il est ', possible que des raisons militaires aient souvent prescrit : ce silence et qu'on ne voulût pas, d'un autre côté, effrayer ou décourager les Strasbourgeois. Ceux-ci avaient jusqu'alors, du haut des églises, du haut d'autres édifices publics et du haut de quelques élévations de terrain , suivi un peu les mouvements de l'armée qui entourait la ville. Mais un avis préfectoral, conçu comme suit, défendit de monter sur les édifices publics :
Défense de monter sur les clochers et édifices publics.
AVIS
«Il est expressément interdit, sous aucun prétexte, de monter ou de stationner sur les tours des églises ou sur les plates-formes des édifices publics de la ville, à moins d'une permission personnelle délivrée par le général commandant supérieur ou par le préfet.
« Tout individu surpris en contravention au présent ordre sera incarcéré.
« Strasbourg, le 16 août 1870.
« Le préfet, baron Pron. »
17 août.
Plusieurs bâtiments, parmi lesquels le couvent du Bon -Pasteur, situé tout près de l'Orangerie, en face de la Robertsau, que l'ennemi occupait, gênaient beaucoup la vue et le tir des artilleurs de la Citadelle et du
rempart de la porte des Pêcheurs, et Ton dut se résoudre à les démolir. Le 17 août, la 3 e compagnie du 4 e bataillon du 18 e de ligne quittait les ouvrages avancés de la Citadelle avec la mission d'occuper le Bon-Pasteur et de prévenir les habitants du voisinage d'avoir à vider leurs maisons, qui devaient être incendiées dans la journée avec le couvent et les sapins qui entouraient l'Orangerie.
A deux heures et demie du matin, la compagnie se mettait en marche, une section en avant, commandée par le lieutenant Luya, une autre section en soutien, sous les ordres du capitaine Laporte et du sous-lieutenant Leroy.
On avait dit que le Bon-Pasteur était occupé par l'en- • nemi, et, après une marche comme on en fait dans ces sortes d'opérations, le couvent fut cerné par les soldats. Mais l'ennemi ne s'y trouvant pas, l'établissement fut occupé d'abord par la section d'avant-garde, puis par l'autre section.
Tout à coup l'ennemi , posté dans une maison située de l'autre côté du canal, dirigea sur les Français un feu très-gênant, durant lequel le clairon Bastier fut atteint d'une grave blessure à la jambe.
Vu la configuration du terrain , le moyen le plus simple de se faire respecter et de mener à bonne fin les diverses opérations qu'on devait exécuter était de déloger l'ennemi de son poste. Du reste, la vivacité des soldats ne leur permit guère l'inactivité.
Trois escouades furent déployées en tirailleurs, le souslieutenant Leroy à gauche, le lieutenant Luya au centre, le sergent Jérôme à droite, pendant que le reste de la compagnie gardait le couvent sous les ordres du capitaine Laporte.
Ces escouades s'avancèrent résolument, presque sans
tirer, en s'abritant derrière les arbres et la berge; elles se postèrent derrière la digue du canal et un pont détruit, qui formait un excellent abri.
De là, un feu nourri fut dirigé sur la maison et sur la digue que l'ennemi occupait. Celui-ci fut débusqué et obligé de se cacher derrière la digue. En ce moment, des renforts survinrent aux Badois, et les Français, prenant de front et de flanc ces troupes qui accouraient, leur firent éprouver quelques pertes. A partir de cet instant, la fusillade fut très-vive des deux côtés, et pendant près d'une heure les coups de feu s'échangèrent d'une rive du canal à l'autre.
La compagnie du 18 e avait eu sept blessés. Des habitants de la Robertsau assurèrent que les Badois avaient eu quarante hommes mis hors de combat.
Le but de la reconnaissance était atteint; le Bon-Pasteur et les maisons voisines étaient évacués, et dans l'après-midi du même jour, les canons de la Citadelle purent détruire les bâtiments qui obstruaient la vue des défenseurs de la place.
Pendant près de trois heures la Citadelle envoya des projectiles contre ces constructions. Les boulets qui devaient renverser le Bon-Pasteur ne produisirent pas un effet immédiat ; ils le traversaient , le criblaient de trous ; mais l'édifice ne s'écroula pas de suite. A huit heures ' du soir pourtant, les flammes s'en échappaient, et le lendemain matin le feu l'avait détruit. La garde mobile avait été particulièrement chargée de l'opération , qui la familiarisa un peu avec la manœuvre du canon.
Ce jour-là, comme bien souvent encore, la ville était pleine d'une rumeur qui mettait les cœurs en joie. On disait que les troupes ennemies qui se trouvaient dans
les villages voisins, à Illkirch, Eckbolsheim , Lingolsheim, Mundolsheim , Holtzheim, s'étaient concentrées rapidement pour se porter toutes du côté de Geispolslicim, où quelque événement extraordinaire devait se passer. On disait qu'un corps français marchant sur Strasbourg avait été signalé à l'ennemi, et que celui-ci allait à la rencontre de ceux qui venaient délivrer la ville.
Les mouvements de troupes, la concentration à Geispolsheim, le corps français surtout, pures inventions.
Ce qui n'était pas inventé et ce qui circulait aussi , c'est que l'armée des assiégeants était renforcée , que des batteries s'élevaient de tous côtés autour de la ville et que les villages voisins étaient complètement occupés par les troupes allemandes, qui avaient fait des barricades sur la route à l'entrée et à la sortie de ces villages.
18 août.
Les opérations nécessitées par la défense de la place n'élaient pas encore achevées et l'ennemi entourait la ville depuis plus d'une semaine déjà. La commune de Schiltigheim , le premier village que l'on rencontre en sortant de Strasbourg par la porte de Pierres , avait pris dans ces dernières années un développement extraordinaire, grâce à l'industrie de la brasserie strasbourgeoise, qui y avait élevé de nombreuses constructions. De vastes et splendides établissements avaient été bâtis tout autour de Schiltigheim, dont les dernières maisons arrivaient ainsi jusqu'à quelques centaines de mètres seulement des ouvrages des fortifications. Ces constructions, solidement faites, pouvaient servir d'abri et de poste d'observation à
l'ennemi, et il fallut en décider le sacrifice. Des détachements de la garnison sortirent le 18, de grand matin, pour incendier les bâtiments que les nécessités de la défense venaient de condamner, et ils eurent tout d'abord à essuyer le feu de l'ennemi, qui n'entendait pas que l'opération se fît commodément. Un engagement de tirailleurs eut lieu durant près de deux heures entre les Français et les assiégeants, et pendant ce temps le feu était mis aux établissements désignés. Des brasseries, des malteries, de belles maisons de campagne, d'énormes hangars se trouvèrent bientôt en flammes.
De longues années de travail, des industries florissantes, des millions étaient anéantis.
Le cimetière Sainte-Hélène, situé à l'entrée de Schilligheim, dut subir aussi des mutilations. Les morts même ne pouvaient être respectés! Les sombres allées de sapins qui entrecoupaient ce cimetière, les peupliers qui l'entouraient, les grands saules qui ombrageaient les tombes furent abattus par la hache, et les pierres tumulaires seules restèrent debout, mais nues et privées de cette obscurité mystérieuse dont les branchages les couvraient.
Le fossoyeur du cimetière, le père Geiss, rentra tristement en ville, abandonnant sa maisonnette et n'emportant que ses registres d'inhumation. Il avait planté contre sa demeure une treille qui était devenue célèbre à Strasbourg. Presque chaque année elle portait des raisins en quantité si énorme qu'on allait la visiter avec grand empressement, et le fossoyeur était tout heureux de la célébrité acquise par sa treille. C'est la première fois cette année qu'on n'est pas allé admirer les raisins du père Geiss.
Depuis la nuit du 15 août, l'ennemi n'avait plus lancé de projectiles dans la place, et l'on essayait de se persuader que le bombardement n'avait eu lieu qu'à l'occasion de la fete de Napoléon et que la population civile n'avait plus rien à redouter de l'artillerie des assiégeants. On n'était pas rassuré pourtant, car de vagues bruits circulaient au sujet de sommations réitérées de se rendre que l'ennemi avait faites, en menaçant du bombardement si ces sommations restaient sans résultat.
Ah! elles resteront dans la mémoire des Strasbourgeois ces nuits des mois d'août et de septembre de l'année 1870.
Le 18 août, à neuf heures du soir, une détonation terrible retentit dans la ville. C'était un obus que les ennemis envoyaient des alentours.
Puis les projectiles se succédèrent presque sans interruption. Les sifflements stridents se croisaient dans les airs et les obus éclataient dans les rues , sur les maisons , dans les cours avec un bruit épouvantable qui se répétait sourdement dans le silence de la nuit.
A minuit, une vive lueur couvrit tout à coup le quartier du faubourg National; un immense incendie venait d'éclater dans la rue Sainte-Aurélie, allumé, disait-on, par une bombe tombée dans une grange remplie de foin. Le feu fit des progrès rapides, et en quelques instants une dizaine de bâtiments , composant six ou sept propriétés, ne formèrent plus qu'un seul brasier.
En état de siège l'usage est, paraît-il, de ne pas sonner le tocsin en cas de sinistre; mais l'organisation du service des incendies permit d'amener promplemenl des secours, et on se mit courageusement à attaquer les flammes. Les habitants des maisons en feu essayaient eneore
tic sauver leur mobilier, et quelques-uns d'en Ire eux réussirent à transporter dans la rue une partie de leur avoir; mais bien des objets durent être abandonnes; des bestiaux, des provisions nombreuses, des marchandises de toute espèce devinrent la proie du feu.
Les propriélés des sieurs Federlin, jardiniers-cultivateurs; la maison Schott; la maison Freisz, habitée par M. Haberer, lithographe; la maison occupée parMM.Lévy frères, marchands de chiffons; la maison Kirnmann, d'autres maisons encore furent détruites de fond en comble, et une vaste étendue comprise entre la rue Sainle-Aurélie et le faubourg National n'était plus dans quelques heures qu'un monceau de ruines.
La garde mobile, des détachements de troupes, la population prêtèrent un énergique concours aux pompiers, qui maîtrisèrent les Ilammes vers le matin entre quatre et cinq heures. Le faubourg National était encombré de meubles, de décombres, et des milliers de personnes contemplaient le lendemain ce triste tableau.
Les obus continuèrent à pleuvoir pendant toute la nuit, et à chaque instant il y avait quelque nouveau désastre ou quelque malheur à signaler.
Outre les batteries ennemies établies à l'est et à l'ouest de la ville, plusieurs batteries volantes concoururent à ce bombardement.
La maison Carré, place Gutenberg, eut les glaces de son 1 er étage brisées par un obus; un projectile entra sur la même place dans la terrasse de la maison Sick et Marckert ; rue des Serruriers, 15, au coin de la rue de la Chaîne, un obus démolit un mur et une cheminée et brisa les fenêtres d'une maison contiguê; la maison Masson, rue des Serruriers, eut deux plafonds percés; dans la rue de
l'Épine, la rue de l'Ail et la rue des Tonneliers des projectiles tombèrent sur les bâtiments en démolissant les toitures et les murs; un obus éclata au milieu de la rue du Bateau; un autre fut lancé sur la maison de MM. Dietrich frères, quai Saint-Nicolas; devant Peslaminet Scfmlzenberger, rue du Vieux-Marché-aux-Poissons, un obus éclata sur le pavé; six maisons du quai des Bateliers furent atteintes; un projectile tomba dans la cour du quartier Saint-Nicolas.
La brasserie des Deux-Cognées, le Poêle-des-Jardiniers, au faubourg National ; la maison SchaefTer, Y hôtel d'Angleterre, au Vieux-Marché-aux-Vins, reçurent des projectiles et furent fortement endommagées.
Aux environs delà Cathédrale, graves atteintes et graves malheurs; la Cathédrale elle-même ne fut pas épargnée, et une des galeries de la façade principale fut ébréchée par un projectile. Un obus tomba sur un bateau amarré devant le chemin de halage du quai des Bateliers, le troua en éclatant avec fracas et le fit sombrer; dans la rue des Pucelles, la maison Momy reçut un obus.
La maison Bach, rue des Juifs, construite en pierre de taille de 70 centimètres d'épaisseur, eut sa façade éventrée par un obus, qui éclata dans un appartement et dévasta tout le mobilier.
Dans la rue de l'Arc-en-Giel, terrible malheur. Un obus tomba sur un pensionnat tenu par des Sœurs; deux jeunes filles furent tuées sur le coup; cinq autres, dont une mourante, furent transportées grièvement blessées à l'ambulance du Petit-Séminaire. M. le docteur Herrgolt, médecin en chef, donna les premiers soins à ces malheureuses enfants; quatre de ces pauvres victimes durent être amputées de la jambe ou de la cuisse! En même
temps on apportait à la môme ambulance un ouvrier mortellement frappé.
Dans la rue Saint-Guillaume, une grande maison nouvellement construite à côté du Jardin botanique fut fortement endommagée; le presbytère de l'église Saint-Guillaume eut une partie de son toit enlevée; deux bombes tombèrent sur la Manufacture des tabacs, qui fut immédiatement évacuée.
Dix-sept maisons furent atteintes dans le quartier de la Krutenau.
La Citadelle était le point de mire principal d'une batterie établie à Kehl, près du Rhin. Là, le bombardement semblait ne plus devoir cesser. Les obus et les bombes y tombaient comme la grêle, blessaient, tuaient, brûlaient, brisaient et dévastaient. Un turco eut les jambes coupées; des soldats de toutes armes, des gardes mobiles furent atteints par des éclats. Dans une casemate de la Citadelle, des femmes, des enfants, des militaires s'étaient réfugiés ; les femmes, les enfants priaient, pleuraient, accroupis dans le souterrain qui lui-même n'était pas à l'abri des projectiles, car deux obus y entrèrent. Tout à coup un artilleur se précipite dans la casemate : «Vous êtes sous une poudrière, cria-t-il, et l'ennemi semble viser cet endroit!»... La poudrière heureusement était bien garantie. Quelle catastrophe si une bombe y avait pénétré! . Les malheureux réfugiés profitèrent d'un instant de répit pour courir s'abriter ailleurs.
La tour de l'église de la Citadelle, le bâtiment des officiers supérieurs, les casernes, l'arsenal avaient été gravement endommagés par les projectiles.
Un obus tomba dans la salle de l'école Saint-Guillaume,
à l'heure de la classe, et éclata. Par bonheur, on avait
fermé Fécole la veille et aucun enfant ne se trouvait dans la salle ; mais les pupitres et les bancs volèrent en pièces. Si les classes avaient été prolongées d'un jour, on aurait compté peut-être cinquante victimes de plus.
Les projectiles qui arrivaient du côté de Kehl vers la porte des Pêcheurs firent plusieurs victimes parmi les ouvriers qui travaillaient / en dehors de cette porte, ù démolir quelques constructions. Un ouvrier occupé à la démolition du Petit-Moulin reçut deux éclats d'obus qui lui causèrent des blessures auxquelles il succomba quelques heures après. Des projectiles furent lancés ea grand nombre sur le chemin de halage, hors la porte des Pêcheurs, sur les chantiers où les ouvriers chargeaient dans des bateaux d'énormes quantités de bois qui, par ordre supérieur, devaient être rentrées à très-bref délai en ville.
Des projectiles tombèrent sur la place au Sable; d'autres éclatèrent contre la muraille du quai, aux abords du pont Saint-Étienne; un oburou un éclat vint frapper le bâtiment du Petit-Séminaire, où se trouvaient de nombreux blessés. Plusieurs obus tombèrent aussi dans le canal des Faux-Remparts.
Partout enfin l'on constatait quelque dégât , quelque accident, quelque grave malheur.
9 19 août.
La matinée du 19 fut calme ; dans l'après-midi , le canon retentit du haut des remparts, d'où l'artillerie démolissait à coups de boulets plusieurs constructions situées près de la porte Nationale et près de la porte de Saverne et pouvant offrir asile à l'ennemi.
Dans la soirée, des détonations partaient de temps en
temps des ouvrages de la place. Vers minuit, une vive fusillade et plusieurs coups de canon retentirent du côté du faubourg National. Pendant près d'une demi-heure, la fusillade continua sans interruption, et le malin encore, d'intervalles en intervalles, les grosses pièces placées sur le rempart de la porte Nationale tonnaient avec fracas.
La ville s'est aussitôt remplie, de toutes sortes de bruits au sujet d'attaques qui auraient été tentées de ce côté par l'ennemi. On disait que de nombreux soldats étaient arrivés en bateaux jusqu'aux Ponts-Couverts, dont ils voulaient forcer l'entrée; que les coups de feu partis du haut de nos fortifications les avaient décimés, et que les bateaux avaient été en partie coulés.
Aucune tentative pourtant n'avait été faite de ce côté de 1*111. C'était le petit fort nommé le Pâté, situé hors la porte Nationale, à droite de la route de la Montagne-Verle, que des détachements ennemis avaient essayé de surprendre , protégés par une batterie établie près du cimetière Saint-Gall.
La fusillade qu'on avait entendue avait été échangée entre les soldats postés au Pâté et l'ennemi qui s'approchait, pendant que la batterie du cimetière Saint-Gall couvrait ses mouvements. Du haut du fort Blanc, ouvrage assez élevé et dominant les alentours, l'artillerie française pointa ses pièces sur la batterie ennemie, et, tirant pardessus le Pâté, démonta celle-ci au cinquième coup de canon. Quelques blessés du côté des Français; chez l'ennemi, des morts et des blessés. La garde mobile prenait part à toutes ces escarmouches , à tous ces petits engagements, et chaque jour elle devenait plus familière avec les secrets de l'art de la guerre.
La proclamation suivante, qui lui fut adressée par le général Uhrich, prouvait du reste comment les services rendus par la garde mobile étaient appréciés :
Ordre de la Division.
« Officiers , sous-officiers , caporaux et brigadiers de la garde nationale mobile,
«Les opérations relatives à la formation des bataillons ou batteries de la garde nationale mobile étant terminées, mon intention était de vous laisser acquérir, sous la direction de vos chefs, un certain degré d'instruction, et ensuite de vous convoquer pour vous passer en revue et apprécier vos efforts à devenir rapidement des soldats initiés au métier des armes.
« Les circonstances ne me permettent pas de réaliser ce projet. L'ennemi a fait son apparition autour des murs de la place. Votre présence sur les remparts et dans les ouvrages détachés est une nécessité de tous les instants; j'ajourne donc le moment de vous voir sous les armes. 11 m'est rendu compte de votre altitude devant l'ennemi. Chaque jour vous vous montrez plus familiers avec les exigences du service et plus solides en présence des dangers qui se produisen t.
«Vous serez bientôt complètement aguerris, vous et vos chefs; je vous remercie de vos efforts pour atteindre ce but... Persévérez! !
«Fait au quartier-général à Strasbourg, le 19 août 1870.
« Le général de division , commandant supérieur,
« Uhrich. »
août.
Un seul événement signala cette journée , mais il suffit pour mettre la ville en mouvement et pour occuper toutes les conversations :
A quatre heures de l'après-midi, le capitaine de place Rœderer, accompagné du trompette Hœltzel , sortait par la porte de Pierres, se rendant au quartier-général badois établi près de Schiltigheim, pour un échange de correspondances. Le capitaine Rœderer et le trompette , qui avaient. déjà plusieurs fois fait le trajet, étaient à cheval et portaient le drapeau blanc du parlementaire; après avoir rempli leur mission, ils revenaient par la petite route de Schiltigheim , lorsqu'à 300 mètres environ de la place, le cheval du capitaine prit l'allure du trot. Les parlementaires, paraît-il, doivent, d'après les règles de la guerre, revenir au pas vers la place d'où ils ont été envoyés.
Au même instant, des coups de feu partirent d'une houblonnière voisine; deux balles vinrent frapper le capitaine Rœderer : l'une l'atteignit au mollet, l'autre lui laboura le cou; son cheval s'abattit sous lui. Le trompette Hœltzel eut le képi traversé par une balle et la partie supérieure de la tête effleurée; une autre balle lui traversa la paroi gauche de la poitrine, sans faire de lésions graves. Les deux cavaliers tombèrent et furent recueillis par des ouvriers qur travaillaient dans les environs et qui les transportèrent en ville sur des brancards.
On eut peine à croire que cet événement ne fût pas le résultat d'un malentendu; quelques tirailleurs ennemis, se disait-on, voyant galoper le cheval du capitaine, au-
ronl tiré à tout hasard sur ce dernier et sur le soldat qui l'accompagnait. En effet, le lendemain, un parlementaire allemand vint présenter des excuses au commandant de la place , et annonça que les soldats qui s'étaient rendus coupables de cet attentat seraient rigoureusement punis.
9 1 août.
Le côté nord, qui devint le front d'attaque, était fortifié par de nombreux ouvrages se soutenant entre eux et s'étendant à une assez grande dislance devant la place. Mais il était dominé en même temps par les collines, par j les élévations de terrain sur lesquelles ou contre les- I quelles sont bâtis les villages de Schiltigheim et de Hausj bergen qu'occupaient l'ennemi. Le désavantage résultant [ pour la place de cette inégalité de terrain avait depuis \ longtemps frappé les hommes compétents, et dès 1866 le \ général Ducrot avait mis en avant le projet de construire \ un fort avancé sur ces hauteurs. Mais le projet fut aban- I bonné.
Au sud de la place, les fortifications étaient très-peu compliquées ; ce côté n'avait pas besoin, du reste, d'ouvrages avancés , car il pouvait être facilement mis sous eau à presque une lieue d'étendue et il était défendu dans une certaine mesure par la Citadelle.
La ville était à peu près dégagée, du côté nord, des bAtiments et des arbres les plus gênants pour la défense. Du côté sud, les arbres des routes étaient seuls tombés, et à quelques centaines de mètres de la place s'élevaient encore de nombreuses constructions, maisons de campagne, auberges, entourées de vastes jardins, dont l'en-
semble formait un véritable village. L'ennemi n'avait pas manqué de profiter de ces abris excellents pour se rapprocher quelquefois à courte distance de la ville, et du haut des remparts on avait à plusieurs reprises signalé des éclaireurs rôdant dans les plantations d'un horticulteur dont l'établissement était tout voisin de la porte d'Austerlitz.
LeJM août seulement, un ordre prescrivit la démolition ) de toutes ces constructions. {
C'était grand dommage, en vérité, de démolir les jolies maisons neuves qui s'étaient élevées là dans les dernières années, de dévaster tous les beaux jardins qui bordaient la route, d'attaquer avec la hache ces riants bosquets, ces massifs et ces allées; mais l'avis de l'autorité disait « par ordre du général» , et l'on obéit. On déménagea ce qu'on put , et pendant deux jours de longues files de voitures entrèrent en ville, chargées à s'écrouler de meubles et d'objets de toute espèce. Puis la pioche, le feu et le canon commencèrent l'œuvre de destruction.
L'ennemi recevait chaque jour de nouveaux renforts et chaque jour il cernait la place plus étroitement. Il commençait ou continuait ses travaux autour de la ville entière, et le maire se vit forcé, le 21 août, de publier un arrêté par lequel il prévenait la population que les inhumations n'étaient plus possibles hors des murs et qu'un emplacement avait dû êlre assigné à l'intérieur de Strasbourg pour enterrer les morts. Plusieurs convois mortuaires, à peine sortis par les portes, avaient dû rebrousser chemin devant les projectiles ennemis ou devant des déla-j chements de soldats qui leur défendaient d'aller plus! loin.
Voici l'arrêté en question :
MAIRIE DE LA VILLE DE STRASBOURG
ARRÊTÉ
«Nous Maire de la ville de Strasbourg, « Vu l'état de siège,
«Considérant que le cimetière de Sainte-Hélène est occupé pour la défense de la ville; que le cimetière de Saint-Gall vient d'être envahi par l'ennemi , et que le cimetière Saint-Urbain, dont le sous-sol est rempli par les eaux d'inondations et qui n'offre plus beaucoup de terrains disponibles pour de nouvelles tombes, est également exposé à être occupé par l'ennemi;
«Que dans ces circonstances il y a lieu de recourir à une mesure exceptionnelle et de faire provisoirement les inhumations à l'intérieur de la ville ; «Avons arrêté ce qui suit :
«Art. 1 er . Les inhumations se feront provisoirement au Jardin botanique.
« Toutes les précautions seront prises à l'effet de prévenir les exhalaisons insalubres.
« Après la cessation de l'état de siège , les corps pourront être exhumés et transportés aux anciens cimetières.
« Art. 2. Le présent arrêté sera soumis à l'approbation de M. le préfet et de M. le général de division commandant l'état de siège.
« Fait à Strasbourg, à l'Hôtel-de-Ville, le 20 août 1870.
« Le maire, Humànn.
« Vu et approuvé :
« Le général de division , commandant supérieur,
« Uhrich.
« Le préfet du Bas-Rhin , baron Pron. »
Le Jardin botanique, dont il est question dans cet acte i municipal, est situé dans le quartier de l'Académie, en?'' face même des bâtiments de l'Académie. C'est là qu'on creusa des fosses énormes et qu'on déposa côte à côte, pendant toute la durée du siège, le riche et le pauvre, le vieillard et l'enfant, l'officier et le simple soldat. Une petite croix de bois, sur laquelle un nom était barbouillé à la hâte, indiquait la place de chaque cercueil, et chaque jour il fallut élargir cette tombe commune, où tant de victimes furent déposées.
Elle est là en grande partie, dans cet enclos transformé en champ funèbre, l'histoire de la résistance héroïque de Strasbourg; chacune de ces croix représente un drame. L'une dit que l'enfant innocent fut frappé d'un obus au milieu de ses jeux insouciants; l'autre raconte qu'un père, qu'une mère fut arrachée du milieu des siens ; ici le soldat, héros obscur, tombé aux avant-postes, foudroyé sur le rempart; là, l'officier, enlevé à la tête de ses hommes. Chaque Strasbourgeois a vu porter là-bas, dans ce triste jardin, un parent, un ami, un être cher; car chaque jour, pendant de longues semaines, a eu son deuil, et l'on ne pouvait passer une heure sans apprendre qu'une nouvelle victime venait d'être frappée.
Mais laissons encore ces descriptions attristantes; nous allons arriver bientôt aux pages douloureuses.
De temps à autre, on réussissait à faire entrer en ville quelques provisions, quelques bestiaux, et des spéculateurs éhontés s'empressaient de tirer profit de la situation malheureuse des habitants pour leur vendre, aux prix les plus élevés, les vivres qu'ils allaient de grand matin acheter aux abords des portes.
Il fallut que l'autorité prît des mesures pour faire ces-
ser ce trafic , et le maire rendit à ce sujet l'arrêté suivant, qui mit fin, mais non complètement, à ces marchés honteux.
MAIRIE DE LA VILLE DE STRASBOURG
ARRÊTÉ
» Nous Maire de la ville de Strasbourg, «Vu l'état de siège,
«Vu la dépêche par laquelle M. l'intendant militaire informe l'autorité que des courtiers vont au devant des cultivateurs qui amènent du bétail en ville, les engageant à le leur vendre à des pr\x très-modérés, et le revendent ensuite à des prix exagérés;
« Considérant que ces procédés constituent de véritables manœuvres qui, dans les circonstances actuelles, auraient pour résultat de faire accaparer par quelques intermédiaires le monopole du commerce du bétail, et qu'il appartient à l'administration de les faire cesser;
c Arrêtons :
« 1° Tout le bétail amenédans l'intérieur de la ville, pendant la durée du blocus, sera conduit directement sur le marché public établi aux abords de l'Abattoir. Ce marché aura lieu provisoirement tous les jours de huit heures du matin à six heures du soir.
«Défense expresse est faite à qui que ce soit d'aller au devant des cultivateurs qui amènent du bétail en ville, dans le but de les engager à traiter pour la vente de leurs animaux, à ne pas se rendre au marché public , ou à ne vendre qu'à un certain prix.
« 2° Le présent arrêté sera soumis à l'approbation de M. le général de division commandant supérieur.
«M. le commissaire central est chargé d'en assurer l'exécution.
«Strasbourg, le 20 août 1870.
« Le maire , Hdmann.
« Vu et approuvé :
<t Le général de division , commandant supérieur,
« Uhrich. »
La journée fut signalée par quelques petites escarmouches d'artillerie dans lesquelles les canons des remparts démolissaient quelque batterie volante ou cherchaient à empêcher les travaux des assiégeants. L'artillerie de la place venait d'être renforcée d'un certain nombre de gardes nationaux qui , ayant servi autrefois dans l'armée , se réunirent sous le commandement d'un ancien capitaine nommé Hering et firent le service des remparts comme les soldats des régiments.
La nuit fut tranquille. Deux ou trois coups de feu dans le lointain : quelque sentinelle qui aura cru voir un danger. Du côté de la porte Nationale une immense lueur éclairait le ciel. Dans la journée on avait incendié , pour déblayer les abords de la place , plusieurs bâtiments situés sur la route de Lingolsheim et de la Montagne-Verte, La lueur éclairant la nuit provenait de ces bâtiments qui étaient encore en flammes.
W août.
La poudre ne parla ni dans la nuit du 21 août ni dans la journée du 22; on ne comptait pas naturellement les quelques coups de fusil échangés entre l'un ou l'autre des . postes des fortifications et les patrouilles ennemies. Mais une émotion terrible s'empara de la population vers le soir. On avait appris que le général commandant les troupes assiégeantes avait encore une fois sommé le commandant de la place de se rendre et lui avait annoncé qu'il était prêt au siège et au bombardement régulier de la ville. La nouvelle n'avait pas été communiquée à la population, mais elle transpira et se répandit avec la rapidité de l'éclair.
De nombreux habitants se rendirent vers le soir à la Mairie pour avoir quelques renseignements précis. Le maire avait dit à plusieurs citoyens qu'ils pouvaient être assurés de passer une nuit paisible; puis un peu plus tard, il les prévint qu'il y avait au contraire de grands dangers à craindre pour la nuit. Les citoyens qui s'étaient rendus à l'Hôtel-de-Ville pour s'enquérir de ce qui se passait en réalité, rencontrèrent dans la cour M. le baron Pron, alors préfet du Bas-Rhin, qui, sur leur interpellation, leur répondit par une plaisanterie qu'il trouva sans doute agréable, mais dont on aurait pu discuter peut-être l'opportunité. Ah ! c'est que M. le baron Pron était un si plaisant fonctionnaire!
La nuit fut complètement paisible; mais on s'inquiéta de ce silence. C'était en effet le calme précédant l'orage.
v:ï août.
Le 23 août, on lisait sur les murs de la ville:
c Habitants de Strasbourg,
«Le moment solennel est arrivé.
« La ville va être assiégée et soumise aux dangers de la guerre.
«Nous faisons appel à votre patriotisme, à votre virile énergie, afin de défendre la capitale de l'Alsace, la sentinelle avancée de la France.
« Des armes seront délivrées aux citoyens désignés par M. le Maire, à l'effet de concourir à la protection de nos remparts.
«Amis! courage! La patrie a les yeux sur nous!
«Fait au quartier -général à Strasbourg, le 22 août
c Le général de division , commandant supérieur,
«Uhrich.
«Le préfet du Bas-Rhin,
«Baron Pron.
«Le maire de Strasbourg,
« HïJMANN. »
Il n'y avait donc plus à douter. Le moment solennel est arrivé, disait le général. Et les journées d'angoisses qu'on avait déjà passées, et les nuits du 15 et du 18 août où il y
eut tant de ruines et de victimes, elles n'étaient donc point solennelles! il y avait donc d'autres périls à craindre, d'autres malheurs à redouter?... Hélas! elles étaient bien légères les souffrances que Strasbourg avait éprouvées, si on les compare à celles qui devaient frapper encore la vieille cité.
On commenta avec anxiété la proclamation du général ; chacun courut chez soi , mettre en sûreté ses objets les plus précieux, et entasser dans la cave ses meubles, ses papiers, et se préparer, dans la cave aussi , un asile pour la nuit.
Tout à coup les groupes qui stationnaient dans les rues prirent une physionomie qui semblait bien étrange dans les circonstances du moment. On vit les citoyens quitter comme par enchantement leur mine inquiète; on se serrait les mains avec effusion, on avait l'air heureux, joyeux, et l'on peut dire qu'il s'en fallut de peu qu'on ne s'embrassât.
Ou venait d'apprendre que Y Impartial du Rhin, un des journaux paraissant à Strasbourg, avait reçu à midi un journal parisien qui contenait le récit d'une grande victoire remportée par les Français, et plusieurs autres nouvelles tout à fait heureuses pour la France.
Depuis le. 13 août on ignorait complètement à Strasbourg ce qui se passait à Paris; et ce que l'on savait de l'armée de Metz remontait au il août. Elle était donc bien naturelle, la joie qui avait éclaté à l'annonce des succès échus aux Français. Le complet isolement dans lequel on vivait avec le dehors était un poids qui pesait péniblement sur tous les esprits, et lorsque ce poids était soulevé quelque peu seulement, lorsque le voile couvrant pour les Strasbourgeois tout ce qui se passait au delà de
leurs murs s'entr'ouvrait légèrement, c'était une immense sensation qui s'emparait de tous les cœurs, sensation dont on ne peut se rendre compte si Ton a pas été à même de l'éprouver.
En les faisant passer de bouche en bouche, l'on avait évidemment grandi les nouvelles qui ce jour-là étaient arrivées en ville ; mais quand les exagérations s'effacèrent, il en resta encore assez pour contenter les esprits. A quatre heures, Y Impartial du Rhin parut; il avait communiqué les épreuves de son numéro à son confrère, le Courrier du Bas-Rhin, et celui-ci publia en toute hâte un supplément, de telle sorte que la ville entière fut bientôt mise au courant des événements racontés jjar la feuille parisienne, qui était, je crois, un Moniteur du soir. On se battait devant les kiosques ù journaux , et ceux qui réussissaient, dans la bagarre, à se procurer un numéro de VImpartial ou du Counner, étaient aussitôt entourés de cinquante , de cent personnes , demandant qu'on lût à haute voix l'intéressant journal.
On lut donc que le maréchal Bazaine venait de remporter une grande victoire près de Metz; que les mitrailleuses françaises avaient décimé l'ennemi ; que de la splendide armée du prince Frédéric-Charles il ne restait que des débris; que la Bourse de Berlin avait baissé de deux francs; que la Prusse appelait à son aide toutes les garnisons de ses forteresses.
Dans toutes ces nouvelles favorables à la France entière, les Strasbourgeois entrevoyaient pour leur compte particulier une délivrance prochaine; les sentiments patriotiques et le sentiment du salut personnel étaient à la fois satisfaits. On ne se demandait même pas si l'un ou l'autre des faits racontés pouvait être faux, — et Dieu sait
si tous ces faits ensemble étaient loin de la réalité, — on se crut sauvé et l'on oublia le danger, et la proclamation du général annonçant que le moment solennel était arrivé semblait ne plus s'étaler sur les murs.
Alors vint, pour faire crouler tout cet édifice de joie et d'espérances, la première de ces nuits horribles que Strasbourg passa dans l'angoisse et les terreurs.
| A neuf heures moins le quart, un bruit dont on avait
| appris déjà à connaître la nature, mit subitement la po • pulalion en éveil. C'était le canon qui grondait au loin. Le bombardement que le général ennemi avait annoncé venait de s'ouvrir.
A partir de fe moment jusqu'au lendemain à huit heures du matin, plus de onze heures durant par conséquent, le feu de l'ennemi ne cessa pas un instant. C'était un continuel roulement de tonnerre, des sifflements stridents qui s'entrecroisaient dans l'air, puis le fracas des cheminées et des murs qui s'écroulaient, et de temps en temps des cris plaintifs, des cris de douleur qui s'entendaien^au loin.
La nuit était très-sombre; il pleuvait, et du haut des remparts il était impossible de distinguer la position des batteries ennemies qui, abritées derrière quelque bâti-
I ment ou derrière les talus du chemin de fer, tiraient sans
l pouvoir être démontées.
11 n'est pas possible de raconter les désastres que les innombrables projectiles lancés par l'ennemi causèrent cette nuit. Il faudrait citer presque toutes les rues de la ville et dans certaines rues presque toutes les maisons. Les obus arrivaient de tous les côtés et tombaient sur les églises, sur la Cathédrale, sur les ambulances, sur les hôpitaux.
Dans le faubourg de Pierres, le faubourg de Saveme, le faubourg National, dans la Grand'rue et dans les rues qui y aboutissent , sur la place Kléber, dans la rue de la Mésange, dans le quartier du Finckwiller, sur la place Saint-Thomas, la place des Moulins, dans la rue des Serruriers et les rues voisines, au Marché-aux-Poissons, dans la rue des Sœurs, la rue des Frères, sur les quais, dans la rue des Maisons-Rouges, la place Saint-Nicolas, la rue Neuve-des-Pêcheurs, le quartier de l'Arsenal, les maisons furent criblées d'obus.
Sept projectiles tombèrent sur l'Hôpital civil , sans y blesser personne heureusement; un obus tomba sur le Grand-Séminaire qui renfermait une ambulance; plusieurs obus tombèrent sur le Petit-Séminaire, où en toute hâte on transporta dans les caves les blessés qui y étaient installés; le Séminaire protestant, également transformé en ambulance, fut atteint; dans l'ambulance des Petites- Sœurs, rue Saint-Louis, un projectile tua un soldat, un zouave blessé. Au faubourg National , une femme eut les deux bras enlevés; dans la rue des Balayeurs, une femme eut l'épaule fracassée; dans la rue des Maisons-Rouges, deux enfants furent tués.
La caserne Saint-Nicolas fut fortement endommagée; la toiture de l'Arsenal fut démolie; l'église Saint-Thomas, la Monnaie, le Temple-Neuf furent atteints par des projectiles.
Dans la rue du Jeu-des-Enfants, chez un fripier nommé Haberkorn, le feu exerça des ravages considérables; place Saint-Nicolas, au restaurant Vasbender, incendie également assez important.
En plusieurs endroits il y eut des commencements d'incendie ; dans la maison Knoderer, rue des Dentelles; dans
la tour de l'église Saint-Thomas le feu avait éclaté; mais les postes de sûreté organisés par les citoyens réteignirent promptement. Ces postes fonctionnèrent, du reste, dans toute la ville avec un dévouement et un zèle admirables. Sans crainte du péril, les rondes circulaient dans les rues, et aussitôt qu'un projectile tombait sur une maison, elles se hâtaient d'accourir, d'examiner la place atteinte et de porter secours dès qu'il y avait du danger.
Pendant que les batteries établies au nord et au sud de la place bombardaient la ville même, des batteries établies à Kehl, tout près du Rhin, bombardaient la Citadelle. Celle-ci fut littéralement criblée de projectiles, et le lendemain malin un des bâtiments construits dans son enceinte prenait feu et était détruit par les (lammes. Les obus ne cessèrent pour ainsi dire plus de tomber sur la Citadelle à partir de ce jour jusqu'à la lin du siège. L'arlillerie badoise qui la bombardait tirait nuit et jour avec trente-deux canons et huit mortiers, abrités par de forts blindages et des ouvrages en terre contre lesquels les boulets étaient impuissants.
V^S août.
Du côté de la porte deSaverne, près des bâtiments des Rotondes, l'ennemi avait essayé, le veille, de construire quelques ouvrages, et à quelque dislance, des ouvriers français avaient à exécuter des travaux nécessaires à la défense de la place. Pour proléger ces ouvriers et empêcher les travailleurs de l'ennemi d'achever leur besogne, on avait envoyé en avant des fortifications un piquet de vingt douaniers , qui s'appuyèrent sur un autre piquet d'une vingtaine de gardes mobiles placés en arrière.
Ces quarante hommes échangèrent pendant toute la nuit des coups de fusil avec les tirailleurs ennemis, qui se cachaient dans les replis de terrain ou dans la tranchée du chemin de fer. Le colonel Blot, du 87 e de ligne, commandant le front de défense , vint le matin du 24 voir les douaniers à l'œuvre. Ceux-ci continuaient à tirailler avec audace, et le colonel leur criant tout à coup : «Allons, douaniers, en avant!» ils s'élancèrent avec tant d'entrain qu'ils coupèrent et entourèrent un groupe de Prussiens. Grâce au concours de quelques travailleurs des fortifications, accourus aussitôt, ils s'emparèrent de neuf soldats du 34 e régiment de Poméranie, dont deux légèrement blessés, et les conduisirent à l'état-major de la place.
La nuit du 24 août ah ! ce n'est pas sans frémissement que nous y reportons nos souvenirs, et l'on est en droit de dire que l'homme ne peut subir de tortures plus horribles que celles qu'une population de qualre-vingl mille âmes endura pendant cette nuit. Quels désastres ! quelles ruines ! quel deuil !
Le bombardement commença un peu après huit heures, et toutes les bouches à feu que l'ennemi avait réunies autour de la place durent vomir en môme temps leurs terribles projectiles. Pas un instant de trêve ni de silence; c'était une infernale grêle d'obus qui sifflaient avec fureur et dont les éclals, anguleux, tordus, produisaient en coupant l'air une espèce de ronflement sinistre qui glaçait de terreur. Dans les caves, les femmes, les enfants pleuraient et priaient; les hommes étaient mornes, abattus et ne prenaient courage que dans le devoir de veiller sur leurs familles, dans le désir de sauver leurs biens ; les malades , les blessés souffraient affreusement de ce bruit
épouvantable; on se demandait quelquefois si Ton ne rêvait pas, si l'on n'était pas le jouet d'un cauchemar.
Ils auraient dû être tous là, les hommes qui disaient que cette guerre était nécessaire. Ah ! pourquoi ne se | trouvaient-ils point ensemble au milieu de ces horreurs tous ceux qui avaient acclamé les paroles du despote qui y lançait à l'Allemagne sa provocation funeste. Ceux qui, le cœur léger, ricanant et la main sur la hanche, avaient dit qu'ils acceptaient toute la responsabilité de la lutte qui s'ouvrait, ceux qui pour satisfaire leur ambition, pour repaître leur soif de gain , ceux qui pour laver une honte ou un crime ont décrété ou approuvé la guerre de 1870, j'aurais voulu les voir tous souffrir avec la population de Strasbourg. Au milieu des ruines, des flammes, des morts et des mourants, j'aurais voulu les contempler, tremblants de terreur, et pour leur châtiment les forcer alors de crier : Vive la guerre !
A onze heures on entendit tout à coup, entre le fracas de l'éclat des obus, le cri : Au feu ! au feu ! poussé par les gardiens de la tour de la Cathédrale. Au feu ! Temple- Neuf! puis un peu plus tard : Au feu ! rue du Dôme ! une demi-heure après : Au feu î Broglie ! puis encore : Au feu! rue de la Mésange ! Au feu ! place Kiéber ! Au feu 1 quai Finckmalt! Au feu! rue du Bouclier! Toute la nuit retentit ce cri funèbre et une immense lueur rouge couvrit la ville tout entière de son sinistre reflet.
Que de trésors perdus dans ces quelques heures ! Le Musée de peinture, l'église du Temple-Neuf, la Bibliothèque de la ville, les plus belles maisons des plus riches quartiers, des rues presque entières n'étaient plus que des ruines.
Le Musée de peinture avait été installé depuis peu dans
le bâtiment de l'Aubette, une vaste construction en pierres de taille, qui occupait tout un côté de la place Kléber. Le F rez-de-chaussée se composait d'un corps-de-garde, d'une
écurie pour la garnison, du bureau du commissaire de police du canton Nord, du tribunal de police simple; Tune des ailes renfermait les bureaux de l'élat-major de la place ; le premier étage contenait les salles du Musée ; le deuxième étage était occupé par plusieurs locataires, le troisième par la photographie des frères Gerschel.
Le Musée était petit, il est vrai, mais il avait quelques toiles célèbres sur son catalogue. Des œuvres du Corrége, du Tintoret, du Guide, d'Alexandre Véronèse, deSchœngauer, de Hans Hemling, de Jacob Jordams, de Philippe de Champaigne, d'Arnauld van Gueldre, la Dispute dans un cabaret flamand , un petit chef-d'œuvre d'Adrien van Ostade; des tableaux de Claude le Lorrain, de Laurent de la Hire , de Charles Le Brun , de Jean-Baptiste Oudry, de Brion; puis des toiles signées Zix, Gimpel, Gabriel Guérin, Beyer, Lix, Schûtzenberger, Ehrmann, Holtzapffel, Théophile Schuler, Jundt, des peintres strasbourgeois; deux statues d'Ohmacht; deux statues de Grass, dont un Icare magnifique; des dessins, des gravures, des reproductions nombreuses tout cela a été détruit sans qu'il
en soit resté trace.
La Bibliothèque , le monde entier doit pleurer sa
destruction. Deux ou trois cent mille volumes, plusieurs milliers de manuscrits, plusieurs milliers d'incunables; un Hortus deliciarum, par l'abbcsse Herrad de Landsberg, un gros volume in-folio, écrit vers 1280, enrichi de miniatures charmantes , vrais trésors pour l'histoire de l'art de l'ornement et du costume; un recueil des lois canoniques, fait par Rachio, évôque de Strasbourg, en 788 ;
un recueil de prières en caractères d'or et d'argent sur vélin pourpré, du huitième siècle; un missel avec les armes de Louis XII et signé par l'évêque François de Lyon, du seizième siècle; la collection des Constitutions de Strasbourg, les actes du procès de Gutenberg avec les héritiers de son ancien associé Dritzehn ; une collection d'antiquités gallo-romaines, des armes, des urnes, des cercueils; un plan en relief de la ville et de ses fortifications, fait en 1574; les instruments de torture autrefois en usage à Strasbourg ; le pot en bronze dans lequel les Zurichois apportèrent, en 1576, une bouillie restée chaude depuis Zurich; le bonnet rouge de la Cathédrale du temps de la Terreur; le sabre de Kléber; puis toute l'histoire de l'Alsace, puis des médailles, des vitraux, des portraits, des collections uniques sur la terre que le monde savant de l'Europe venait souvent consulter.... Il est resté de tous ces joyaux un peu de poussière et quelques feuillets de parchemin noirci dont le vent dispersa les débris....
Le Temple-Neuf..., la plus vaste église protestante, une des plus vieilles églises de la ville, élevé en 1260 par les Frères dominicains, orné de beaux monuments funéraires , renfermant une Danse des morts, peinture à fresque très-curieuse, représentant un dominicain en chaire, puis la Mort conduisant au tombeau un pape, des cardinaux, un empereur, une impératrice, un roi, une. reine, un évêque et des moines; possédant un orgue célèbre, exécuté par le fameux André Silbcrmann... ; le Temple-Neuf fut dévasté par le feu du faîte jusqu'au sol, et il ne reste debout que quatre murs chancelants.
Dans la rue du Dôme , la maison Sûtterlin , la maison Laroche, la maison Flach, belles propriétés privées; la moitié de la rue du Temple-Neuf; sur la place du Bro-
glie, la maison Scheidecker, splendide édifice particulier, le plus beau de la ville, contenant le Cercle du Broglie, et de magnifiques magasins, construit tout en pierres de taille, ayant une façade artistement sculptée et d'élégants balcons; ruines tout cela, décombres méconnaissables, quelques pierres et quelques poutres entassées entre des murailles prêtes à s'écrouler.
Tous ces édifices avaient pris feu à peu près à la même heure, l'un incendiant rapidement l'autre par la chaleur qui se dégageait des flammes et par ,les étincelles qui jaillissaient du brasier. Gomment porter secours sur tant de côtés différents ! Il fallut laisser s'achever l'œuvre de destruction, et les malheureux habitants des maisons en feu avaient à peine le temps de se sauver en emportant tout au plus un petit paquet de leurs objets les plus précieux.
Le bombardement était toujours plus terrible et les obus tombaient par centaines sur les bâtimenls enflammés, blessant, tuant ceux qui voulaient se dévouer au sauvetage, allumant, effondrant d'autres constructions, sifflant, éclatant avec fracas au milieu du bruissement des flammes, de l'écroulement des façades, des toits, des maisons entières.
Dans la rue, des malheureux qui se sauvaient; des femmes ayant des enfants dans les bras, pleurant et éperdues, courant comme folles pour chercher un refuge; des vieillards, des malades, qu'on emportait avec peine; ici un blessé qui gémissait, là un mourant qui râlait ; quelquefois, aux fenêtres, des cris déchirants, un appel au secours; puis les tuiles qui tombaient, les cheminées qui s'abattaient ; et tout à coup , un peu plus loin , une nouvelle lueur qui se lève, une nouvelle gerbe de feu qui
jaillit... C'est un autre édifice qui brûle; la flamme déjà sort par vingt issues , par le toit, parles fenêtres, par toutes les ouvertures, et les habitants, réfugiés à la cave, quittent à la hâte un asile qu'ils croyaient sûr, heureux si dans leur fuite ils m sont pas frappés par un projectile ou par les débris de leur maison qui commence à s'écrouler.
Le sol trembla et jusqu'au ciel montèrent les nuages de poussière et de fumée, quand l'Aubette, quand le Temple-Neuf, quand la Bibliothèque, quand les autres édifices s'effondrèrent l'un après l'autre... Et l'on avait crié : Vive la guerre /...
v:; août.
Le lendemain matin seulement on put se rendre compte du désastre; aux maisons incendiées déjà nommées, il faut ajouter la maison Lichtenfelder, quai Finckmatt, détruite complètement; la maison Kampmann , rue du Bouclier, dont le toit fut consumé; un des bâtiments du Gymnase protestant, allumé par l'incendie du Temple- Neuf. Outre les ravages du feu, il y avait de grands dégâts partout; la Mairie, entre autres, avait été criblée de projectiles; le sol était jonché de débris, de tuiles, de verre, et pas une rue n'avait été épargnée.
La population contemplait ces ruines d'un œil morne et terrifié. Il y eut des larmes qui coulèrent devant ce spectacle affligeant, dont on s'arrachait comme on s'arrache quelquefois d'une tombe pour ne pas étouffer de douleur. Et pourtant, ce n'était pas encore la fin.
Dans la matinée du 25, de nouveaux incendies éclatèrent. Des- obus mirent le feu au Moulin des Huit-Tour-
Digitiz
nanls, situé au faubourg National, tout à côté de la porte et adossé au rempart. Ce moulin servait à moudre le grain pour la garnison et était construit dans des conditions exceptionnelles de solidilé; mais il fut brûlé jusqu'au sol, et trois maisons voisines devinrent également la proie des flammes. Au marais Kageneck, huit maisons avec granges et écuries; rue Moll, deux maisons furent détruites. Un épais nuage de fumée s'étendit pendant toute la journée sur la ville, et une odeur étouffante, provenant des décombres des incendies, vint se répandre dans les rues et s'introduire jusque dans les appartements.
Il est impossible de décrire l'émotion qui régna à Strasbourg pendant cette journée; on se disait avec terreur que deux ou trois nuits comme celle qu'on venait de pas- |* ser suffiraient pour détruire la moitié de la ville , et l'on se demandait s'il n'y avait pas au monde un moyen d'éviter de nouvelles catastrophes. Il y en aurait eu un seul , c'était de se rendre; mais personne dans la brave cité de Strasbourg n'osa môme songer à ce moyen-là. Des groupes stationnaient sur la place du Broglie, où pour ainsi dire l'on s'était donné secrètement rendez -vous. Un certain nombre de gardes nationaux déclaraient qu'ils étaient prêts à marcher contre les assaillants, et demandaient à échanger contre des chassepots les fusils à piston dont ils étaient armés. Bientôt une foule considérable se massa devant la Mairie et devant le Quartier-Général, où plusieurs membres du Conseil municipal et plusieurs autres citoyens venaient de se rendre pour demander au général Uhrich quelques éclaircissements sur la situation. On voulait savoir si la garnison était assez forte pour pouvoir repousser les troupes assiégeantes et les maintenir à distance.
\ On voulait savoir aussi si les femmes , les enfants et les S vieillards ne pourraient pas sortir de la place, dans le cas
Le.général répondit qu'il était en état de défendre la
place, de la maintenir pendant plusieurs mois; mais qu'il
lui était impossible, avec le peu d'hommes dont il dispo-
sait, de tenter une attaque sérieuse contre l'ennemi, dont les forces très-considérables pourraient écraser d'un seul coup la plus grande partie de sa petite garnison. Il vou- 1 lait donc ménager ses soldats et ne point s'exposer à affaiblir ses moyens de défense. Il ne voulait pas davantage compromettre inutilement la garde nationale sédentaire, dont l'armement était insuffisant, mais à laquelle il ren- \ dait hommage pour sa vaillance et son attitude coura- ? geuse. M. Humann, alors maire de Strasbourg, vint dire ce qui précède à la foule qui stationnait devant le perron de l'Hôtel-de-Ville , et, en annonçant qu'on se trouvait en état de se défendre , il ajouta que la délivrance était peut-être plus proche qu'on ne le pensait. Mais elle n'était ni proche ni lointaine cette délivrance, et elle ne devait jamais arriver.
La France ne pouvait plus secourir Strasbourg. Elle n'avait plus d'armes , elle n'avait plus de soldats ; elle était épuisée et ses efforts pour se soulever eussent été stériles. On accusait alors la France et l'on disait à Strasbourg : « Le pays nous abandonne ; ne connaît-il pas les forces de notre défense? Ces incendies dont les lueurs éclairent la campagne à dix lieues à la ronde, ne sont-ils pas comme de désespérés appels au secours? Pourquoi ne répond-il pas à nos cris de désespoir? »
Pauvre France! elle était trahie par ceux-là mêmes qui l'avaient affaiblie, opprimée, corrompue. Ceux qui s'é-
: où le bombardement devait continuer.
taient, pendant de longues années, gorgés de son sang et de ses richesses, ceux-là disaient : «Nous tombons, mais elle tombera avec nous! » Ceux-là seuls sont coupables ; la France est innocente.
L'évêque du diocèse tenta, le 25 août, d'intercéder en faveur de la malheureuse ville. A trois heures de l'aprèsmidi , il sortit de la place avec un parlementaire pour se : rendre au quartier -général de Farmée assiégeante, àfj Holtzheim ou à Mundolsheim , où devait se trouver le j; grand-duc de Bade. L'évêque connaissait particulièrement le grand-duc, et il comptait invoquer d'amicales rela- ; tions, des rapports de longue date avec le père de ce? souverain , pour être reçu plus facilement. Il voulait demander que le bombardement cessât contre la ville ellemême, contre sa population inoffensive, contre ses édifices, et que les hostilités fussent dirigées seulement contre les fortifications, les remparts, la Citadelle, la garnison. Mais il n'arriva que jusqu'aux avant-postes ennemis, où il fut informé que sa démarche serait vaine et d'où il revint tristement vers la villç.
. Quant à la question que la population se posait : si les f femmes, les enfants et les vieillards pourraient sortir de la place, le général Uhrich l'avait adressée au général de Werder, commandant en chef de l'armée assiégeante, et celui-ci avait répondu que les femmes, les enfants et les \ vieillards étaient un élément de faiblesse pour la ville, par conséquent un élément de force pour lui , et qu'il ne pouvait abandonner cet avantage précieux.
Le bombardement des premiers jours avait, du reste, été expressément dirigé sur la ville elle-même dans l'espoir que la population, terrifiée, exercerait sur l'autorité militaire une pression qui forcerait celle-ci à rendre
immédiatement la place. Pour l'honneur de Strasbourg, cet espoir fut déçu.
Que de désastres encore dans cette nuit du 25 août ! Dès sept heures du soir, le bombardement commença avec la même fureur que la veille. C'était un fracas épouvantable, un tapage assourdissant, que produisaient les obus en éclatant sur la ville et les canons des remparts en répondant à l'artillerie ennemie.
Que de millions encore, que de fortunes qui s'écroulèrent! De tous côtés, les flammes jaillirent, et de loin, de bien loin, on entendait leur bruissement sinistre. Dans les rues, même tableau déchirant que la veille. Des familles fuyant, emportant à la hâte quelques objets à la main et tournant un dernier regard vers leurs maisons que le feu dévorait; des enfants, des femmes pleurant à fendre l'âme; puis des brancards avec des blessés; ici un père marchant à côté de la civière sur laquelle est étendu son fils mourant; là, de tout petits enfants suivant en larmes le cadavre de leur mère frappée pendant qu'elle voulait les sauver de la mort! Dans les caves, chacun veillait ; on avait près de soi un sac de voyage dans lequel on avait serré quelques vêtements , et l'on était prêt à partir pour fuir l'incendie qui pouvait éclater à chaque instant.
Dans la rue de la Mésange, cinq maisons furent détruites : trois situées au milieu de la rue, les deux autres du côté du Broglie. La belle maison de M. Benjamin Lévy, formant le coin du*Broglie et de la rue des Étudiants; une autre maison, contiguë à celle-ci, brûlées jusqu'à terre. Tout un côté de la rue des Récollets , la rue du Fort tout entière , le quai Schœpflin , deux maisons de la rue des Frères, deux maisons de la place de la Cathédrale, cinq ou six maisons du faubourg National, l'école Sainte-
Aurélie, le presbytère de Sainte-Aurélie, détruits de fond en comble. Quel spectacle qu'une rue entière embrasée ! Le feu jaillissait par une centaine de fenêtres et s'élevait en colonnes par les toits effondrés, c'était une mer de Haromes, au milieu de laquelle on entendait parfois le cri d'un malheureux qui avait essayé d'arracher encore un peu de son bien à la destruction et qui ne trouvait plus d'issue pour s'échapper! Les murs, les toits s'écroulaient avec fracas dans le brasier, d'où s'élevaient des millions d'étincelles que le vent chassait au loin.
Vers le milieu de la nuit, Strasbourg put contempler un tableau terriblement grandiose : la Cathédrale, malheureusement transformée en poste d'observation, avait été criblée de projectiles et l'immense toiture qui couvrait la nef était en feu. On ne peut décrire l'effet que produisait la masse de pierre, l'énorme chef-d'œuvre entouré de flammes et éclairé jusqu'à sa flèche par l'incendie. C'était fantastique, saisissant et horrible en même temps.
Que de drames encore cette nuit! Au faubourg National, ceux dont les maisons brûlaient se réfugièrent dans le corps-de-garde près de la porte ; mais là les obus pouvaient et les malheureux durent fuir. Les uns couraient le long du rempart, les autres se réfugièrent dans une casemate, d'autres sous un pont. Des mères avaient perdu leurs enfants; chacun cherchait un des siens dont il s'était séparé en fuyant, ne sachant pas jusqu'au lendemain s'il ne devait point pleurer sa mort.
Mais la plus poignante scène de désolation et de terreur se passa à l'hôpital civil , qui avait reçu des projectiles comme les autres édifices, et dont l'église nouvellement construite s'était enflammée. Les salles étaient remplies de malades, d'impotents, de vieillards, et à tout moment
les obus éclataient près d'eux. Toute celte population de malheureux allait peut-être trouver la mort sous les ruines de l'édifice, et Ton pense quels durent être leurs cris, leurs gémissements, leurs angoisses. On lutta avec l'énergie du désespoir contre le fléau, et l'église seule fut détruite.
La belle gare du chemin de fer brûlait aussi; les bâtiments de la Citadelle étaient en flammes ; le Gymnase brûlait pour la seconde fois depuis la veille. Partout enfin le feu, les ruines, la désolation.
La façade de la Mairie était ravagée; les terrasses couvertes en verre des deux beaux cafés delà place du Broglie totalement abimées; la Banque de France et les maisons qui l'environnent , la Préfecture, la rue de la Nuée-Bleue, la rue des Juifs, la maison Berger-Levrault surtout, le beau pont du Théâtre avaient été criblés de projectiles qui les avaient saccagés.
La Cathédrale, outre la toiture de la nef, qui avait été brûlée, avait eu de cruelles atteintes; des sculptures, des colonnettes, des statues étaient mutilées, l'orgue était troué par un obus, les vitraux brisés. A l'extérieur et à l'intérieur, le sol était jonché de débris de pierres et de verres de vitraux. L'horloge astronomique, cette merveille, n'était heureusement pas endommagée.
Des centaines de familles avaient perdu tout leur avoir dans cette désastreuse nuit et se trouvèrent sans asile le lendemain.
On ne peut raconter complètement l'histoire de ces longues heures d'angoisses; il faudrait des volumes pour dire tout ce qui se passa dans une seule de ces nuits de douleur, de larmes et de deuil; la plume aussi se lasse à la fin au milieu de ces horreurs qu'elle doit décrire, et s'égare dans ce dédale de calamités.
»e août.
On pensa devenir fou de joie vers le soir de cette journée. Cette fois , disait-on , la chose est certaine, on n'en peut plus douter; du haut de la Cathédrale, on les a vus, on les a annoncés, ils sont au moins quarante mille. On parlait de soldats français! On allait être délivré , et en effet, — ô puissance de l'imagination !— on entend gronder le canon au loin , il y a une bataille entre les assiégeants et le corps de délivrance; le bruit du canon se rapproche, l'ennemi est repoussé contre les murs et se trouve entre deux feux. Victoire, nous sommes sauvés! Et l'on courait dans les rues, et l'on était rayonnant et l'on se pressait l'un vers l'autre: <r Vous savez la nouvelle? — Oui. — Ah ! il était temps! mais j'ai toujours dit qu'ils arriveraient. . .» et ainsi de suite. Et ils n'arrivèrent encore pas, et toute l'heureuse histoire avait été l'invention de quelque cruel plaisant.
Quand la nuit fut venue, on dut croire aux environs de Strasbourg que l'œuvre de destruction qui s'accomplissait depuis quelques jours s'achevait ce soir-là par un immense et suprême désastre, car la ville devait paraître un seul brasier, une seule et gigantesque nappe de feu dans laquelle s'abîmaient les biens et la vie de quatrevingt-dix mille créatures humaines.
Le faubourg National, déjà si éprouvé, prit feu de nouveau, et l'un de ses côtés fut détruit à moitié; de là le sinistre s'étendit aux rues avoisinantes et tout un quartier fut bientôt en flammes; c'était le quartier des jardiniers-cultivateurs, une population laborieuse, riche, utile, dont chaque famille habitait une maison organisée
comme les grandes fermes des villages, avec écuries, granges, bestiaux, basses-cours, jardins. La Petite-Ruede- la-Course, la Grande-Rue-de-la-Course, la rue Déserte, la rue des Païens brûlèrent toutes dans cette seule nuit.
On tenta, comme toujours, de sauver ce que Ton put, mais ces tentatives étaient pour la plupart vaines et surtout dangereuses, car les projectiles tombaient par centaines sur tous les points de la ville d'où s'élevaient les flammes, tuant, blessant, mutilant des malheureux par dizaines. La chaleur qui se dégageait de ce brasier dessécha pour ainsi dire d'autres rues, qui s'enflammèrent comme une traînée de poudre à la première étincelle. Le marais Kageneck, quartier populeux, rempli de familles ouvrières , prit feu à son tour et fut réduit dans cette nuit presque entièrement en ruines. Au faubourg de Pierres, même désastre: une longue rangée de maisons fut détruite.
Dans la rue Thomann , un groupe d'une vingtaine de maisons, connu sous le nom de Cour Marbach, est dévoré tout entier en quelques heures. Deux cent cinquante personnes perdent là tout leur avoir et se trouvent sans asile.
»y août.
Les désastres ne se comptaient plus. Vers le matin du 27, le Palais-de-Justice avait pris feu, et bientôt le magnifique bâtiment fut complètement embrasé. On n'en sauva absolument rien. Les salles d'audience, les appartements du président et du procureur, le greffe furent anéantis. Pas une pièce des archives, pas un dossier n'échappa au sinistre. La maison contigue au tribunal, dans laquelle
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se trouvait le pensionnat Fuchs , une institution pour jeunes filles, fut dévorée aussi parles flammes.
Pendant toute la journée le feu continuait son œuvre de destruction, saisissant à chaque instant une proie nouvelle, ravageant librement des rues, des quartiers entiers. Une belle maison du Broglie, située à côté de la maison Scheidecker déjà ruinée, s'embrasa dans la journée et fut ruinée aussi. Le Broglie tout entier et surtout la Mairie, le Finckwiller, les Ponts-Couverts, les faubourgs furent bombardés sans relâche.
Dans la nuit, un incendie éclata dans la rue du Coq et détruisit plusieurs bâtiments; le faubourg National, le marais Kageneck continuaient à brûler, et une maison après l'autre de ce quartier populeux fut dévorée par les flammes. La rue du Bouclier, la place Saint-Thomas , la rue des Serruriers, la Grand'rue, la place d'Austerlitz , l'église Saint-Nicolas furent atteintes par de nombreux obus.
Pendant cette triste journée on afficha la proclamation suivante sur les murs:
« Habitants de Strasbourg,
<r Depuis trois jours la ville est bombardée à outrance.
«Votre héroïsme, à cette heure, est la patience. C'est pour la France que vous souffrez. La France entière vous dédommagera de vos pertes.
<r Nous en prenons l'engagement, au nom du gouvernement que nous représentons !
« Fait au quartier-général, le 26 août 1870, à une heure après midi.
« Le maire de Strasbourg,