‹ Le siége et le bombardement de StrasbourgChapitre 7 sur 9 · UA · texte numérisé non relu

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et de 48 tonnaient avec un fracas terrible; non-seulement les vitres des fenêtres, mais les maisons tout entières tremblaient quand ces grosses pièces étaient déchargées. ' Ce formidable bruit se prolongeait comme un long roulement de tonnerre. On entendit la canonnade jusqu'à Colmar, dans le Haut-Rhin, jusqu'à Carlsruhe, dans le grand-duché de Bade, c'est-à-dire à quinze lieues de distance !

Pour les hommes valides, ce n'était rien que d'être tenus éveillés par cet infernal tapage; mais les malades, les blessés, les petits enfants, les vieillards, qui ont besoin de sommeil comme on a besoin d'air, on devine de quel effet fut pour eux cette cruelle insomnie.

1 0 septembre*

Journée triste , pendant laquelle s'entrecroisaient sans cesse les nouvelles aflligeantes. M. d'Huart, chef d'escadron au 16 e régiment d'artillerie-pontonniers, venait d'être frappé mortellement par un obus ; M. de Beylié, sous-lieutenant de la garde mobile, frappé mortellement aussi par une balle ennemie. M. de Beylié était un tout jeune avocat attaché au parquet du procureur de Strasbourg; il était petit-fils du général Dumoulin, dont la famille réside en partie dans la Bavière sous le nom de Von der MiihL Un capitaine de la garde mobile, Georges Rudolf, était mort la veille des suites d'une blessure.

La Commission municipale voyait chaque jour s'accroître ses charges, et elle chercha à partager sa responsabilité eu s'adjoignant quatre nouveaux membres choisis parmi la classe ouvrière. Le conseil des Prud'hommes désigna quatre ouvriers, MM. Gustave Poynet de Puilhéry de

Saint-Sauveur, Théodore Schweigliajuser, Charles Lehr, Weber, agréés avec empressement par la Commission et par le général Uhrich, qui devait sanctionner leur nomination par un arrêté.

11 septembre.

La nuit, comme la précédente, avait été bien tourmentée; le canon avait encore tonné sans interruption.

Deux incendies éclatèrent dans la Krulenau, toujours très-exposée à cause de son voisinage avec la Citadelle, mais on sut se rendre promptement maître du feu. Au faubourg de Pierres, nouvel incendie. Hors ville, du côté de la porte d'Austerlitz et de la porte de l'Hôpital, les quelques maisons qu'on avait laissées debout venaient d'être entamées aussi par le canon de la place et furent bientôt en flammes.

Le feu avait donc sa proie quotidienne; la mort devait avoir la sienne. Un obus tomba sous le pont du faubourg National, où campaient quelques malheureux sans abri; cinq d'entre eux furent tués ou blessés. Sur la place Saint* Nicolas, un jeune garçon eut la jambe fracassée. Un pompier, père de famille, fut tué sur le coup par un obus qui l'atteignit en pleine poitrine au moment où il se précipitait vers les combles de l'hôtel de la Préfecture pour éteindre un commencement d'incendie

Un deuxième convoi d'émigranls s'était formé pour cette journée, et 568 habitants quittèrent la ville sous les auspices du généreux peuple suisse.

18 septembre.

Les travaux des assiégeants avançaient avec rapidité; des légions de travailleurs avaient achevé les parallèles avec une incroyable célérité; leurs batteries se rapprochaient chaque jour davantage des murs de la place, et la distance qui les en séparait était à la fin si petite, que les soldats français qui occupaient les ouvrages avancés entendaient les officiers allemands donner des ordres dans les tranchées.

Il était impossible à l'artillerie de la place de déloger les assiégeants de leurs ouvrages; la plupart des batteries du rempart qui dominaient le côté du front d'attaque étaient démontées; on les remplaçait rapidement, mais une grêle de projectiles venait aussitôt les mettre hors d'usage et blesser et tuer ceux qui les servaient. Quelques mortiers seuls pouvaient encore tirer. Les deux lunettes qui protégeaient ce front avaient dû être abandonnées; le terre-plein en avait été labouré à ce point que L'on n'y marchait qu'avec peine. Les batteries de brèche fonctionnaient avec activité et les bruits de la possibilité d'un assaut prochain se répandaient en ville, et trouvaient un certain crédit, même parmi les officiers de la garnison.

Les quarante-quatre canons de l'artillerie badoise établis en batteries blindées à Kehl, continuaient à bombarder la Citadelle , sur laquelle ils lançaient chacun un projectile par quart d'heure. Un officier posté dans le clocher de l'église de Kehl communiquait avec ces batteries au moyen d'un télégraphe, et leur indiquait les vices de leur tir qui étaient aussitôt corrigés. C'est ainsi que l'un après l'autre des bâtiments de la Citadelle put être

incendié ou démoli. Dans la nuit du 19, une immense lueur se répandit sur tout le quartier voisin de la Citadelle ; on croyait à l'autre bout de la ville à l'embrasement de rues entières. C'était le magasin de bois de construction de l'Arsenal qui était en flammes.

Du côté des faubourgs, un autre incendie avait éclaté, ou plutôt l'incendie continuait à faire des ravages, car le feu ne s'éteignait plus dans ces quartiers.

ÎO septembre»

Le nombre des personnes sans asile augmentait journellement, et tous les édifices disponibles étaient remplis par ces malheureux. Le général Uhrich fut obligé de demander à i'évêque l'autorisation de loger dans la Cathédrale une partie de la population sans abri. Voici la lettre par laquelle I'évêque répondit à la demande du commandant supérieur de la place :

«Monsieur le général,

« Vous me faites l'honneur de me prévenir que M. le lieutenant -général de Werder fera dorénavant respecter notre belle Cathédrale par son artillerie , et vous me demandez en conséquence l'autorisation d'offrir ce monument pour asile à la partie de la population privée d'abri.

«Je ne puis qu'applaudir à vos sentiments d'humanité, Monsieur le général , et je suis tout prêt à les seconder. Toutefois, je dois dire que la Cathédrale, quelque mutilée qu'elle soit, sert journellement au culte, et que le service religieux de la paroisse Saint-Laurent y continue sans interruption. Il sera donc nécessaire de concilier le double intérêt de la religion et du malheur; et, à mon avis, on le

pourra facilement. On abandonnera aux indigents la chapelle Saint-Michel, isolée et commode; la chapelle Saint- André, le transept de l'horloge, et, s'il est nécessaire, la chapelle de la Croix, le bas côté du sud et la haute nef, c'est-à-dire presque tout l'édifice. On ne réservera au culte que le bas côté de la chapelle Saint-Laurent et les sacristies, qu'on séparerait par une cloison en planches d'une certaine hauteur, capable de parer à tous les inconvénients.

«Je me permettrai aussi de vous prier, Monsieur le général, de vouloir bien prescrire dans cette église, devenue l'asile du malheur, une surveillance active et constante, afin d'y assurer l'ordre, la moralité et, pendant les offices divins, le silence.

« Veuillez agréer etc.

« f A. André, évôque de Strasbourg. »

Le lait, qui était devenu rare dès le commencement du siège, commençait à manquer à peu près complètement, et les malades et les enfants souffraient beaucoup de la privation de cet aliment.

M. l'adjoint^opfl[fit un appel à la population pour que chacun contribuât, dans la limite de ses moyens, à parer à ce nouveau mal. Voici en quels termes il s'adressa à la charité de ses concitoyens :

COMMUNE DE STRASROURG.

«Aux habitants de Strasbourg,

« Une mortalité croissante règne depuis plusieurs jours parmi les enfants en bas âge et les vieillards. Les autorités

médicales, auxquelles la municipalité s'est adressée pour en connaître la cause, ont émis, l'avis qu'elle peut être attribuée en partie à la privation du lait, qui forme la base de la nourriture habituelle de certains malades.

«Dans les temps difficiles que nous traversons, il est du devoir de chacun de chercher à atténuer autant que possible les malheurs qui nous frappent. Nous espérons donc que nos concitoyens qui, depuis le commencement du blocus ont offert tous les jours des exemples d'héroïsmo et d'abnégation patriotiques, uniques peut-être dans l'histoire, s'imposeront un nouveau sacrifice pour prix du salut de cette partie si intéressante de la population.

« Nous faisons appel aux personnes qui possèdent des vaches ou qui reçoivent encore leur ration habituelle de lait, pour les prier de vouloir hien réduire leur part de moitié et d'envoyer le surplus à la pharmacie la plus voisine, où ce lait sera délivré sur ordonnance des médecins.

«Strasbourg, le 49 septembre 4870.

«Pour l'Administration, «L'adjoint délégué, A. Zopff. »

L'appel fut entendu et bien des santés compromises furent rétablies. La mortalité des enfants avait été trèsgrande en général : les nouveau-nés surtout périrent en grand nombre. De cérémonie funèbre pour ces pauvres petits êtres, on n'en faisait point, et l'on voyait pendant la journée des hommes ou des femmes se diriger tristement vers le cimetière du Jardin botanique, portant une longue boîte jaune qui renfermait le corps de leur enfant.

Les enterrements des adultes se faisaient avec une triste

simplicité aussi. Que de cercueils ont passé par les rues, sans suite, sans ecclésiastique, sans un ami ! Deux personnes quelquefois, un enfant, une femme, et c'était tout le convoi. Les projectiles pleuvaient du côté du cimetière, situé près de la Citadelle, et la peur de leurs atteintes retenait souvent dans leurs demeures ceux qui par devoir auraient dû suivre les morts jusqu'à la tombe. Quelquefois pourtant on accompagnait un parent, un ami qui avait cessé de souffrir, et c'était alors un étrange spectacle que de voir ceux qui composaient ce cortège se diriger d'un pas précipité vers le champ du repos, se débander quand un projectile tombait et se réfugier dans les couloirs des maisons, pour éviter d'être frappé par les éclats. Puis cette inhumation au bruit du canon , ces larmes données à celui qu'on descendait dans la fosse pendant que les obus sifflaient dans les airs, quelle étrange solennité !

La journée, est-il besoin de le dire, ne s'écoula pas sans qu'il y eût des victimes. Deux pompiers furent tués, cinq autres blessés, pendant qu'ils faisaient leur devoir.

M. Edme Darcy, capitaine adjudant-major au 5 e régiment d'artillerie , tomba frappé à mort par un obus. Et combien d'autres encore qu'on pourrait citer, femmes, enfants, que les obus fauchaient !

Le gouvernement provisoire de Paris avait nommé préfet du département du Bas-Rhin, M. Vajenjhi^un Strashourgeois, ancien officier, ancien représentant du Bas-Rhin à , l'Assemblée législative. Celui-ci fut assez habile pour passer les lignes ennemies sans être aperçu; puis il traversa l'Aar à la nage, s'approcha de la place en essuyant les coups de

»0 septembre.

feu des sentinelles, demanda à être conduit devant le gé- J néral Uhrich, fut introduit, présenté au général, et, ti-l rant un papier de sa manche, lui dit : «Je suis le préfet du l Bas-Rhin.» Cela paraît presque une fable et pourtant l'histoire est vraie tout entière.

Le soir même , le préfet Valentin faisait afficher un extrait du Journal officiel de la République française contenant le décret de sa nomination , et adressait aux habitants la proclamation suivante :

« Habitants de Strasbourg, vaillants compatriotes !

« Le Corps législatif, dans sa séance du 4 septembre courant, a prononcé la déchéance de la dynastie des Bonaparte, qui , deux fois arrivée au pouvoir par de criminels attentats contre la représentation nationale, a trois i fois, en un demi-siècle, attiré sur la France la honte et les désastres de l'invasion.

« La République a été proclamée , une Convention nationale est convoquée pour le 16 octobre prochain et les pouvoirs publics sont confiés dans l'intervalle à un gouvernement de la défense nationale, composé des onze dé- \ putés élus par la capitale et placé sous la présidence du j général Trochu, soldat vigoureux, à l'intégrité et aux capacités duquel tous les partis , sans distinction , rendent depuis longtemps hommage.

« Une des premières sollicitudes du nouveau gouvernement s'est portée vers la patriotique Alsace, vers sa vail- ) lante capitale, et il s'est préoccupé de lui faire -directement parvenir, ainsi qu'à son héroïque garnison , les rcmercîments émus de la France, de la population de Paris et du gouvernement de la République.

« Il a choisi pour cetle mission un fils de votre noble cité, auquel, à une époque antérieure, vous aviez, par un vote presque unanime, donné le mandat de vous rej présenter à l'Assemblée nationale, et qui est resté invariablement fidèle au drapeau sous lequel vous l'aviez élu.

«Il vient au milieu de vous s'associer à vos périls, par- | tager vos privations, et tous ensemble nous lutterons jusqu'à la dernière extrémité pour conserver à la glorieuse patrie française un de ses plus nobles et de ses plus formidables boulevards.

« Confiance donc, bon espoir et Vive la République!

«Le Préfet du Bas-Rhin,

«Edmond Valentin.»

Le lendemain, le général Uhrich rendait l'arrêté suivant:

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