‹ Le siége et le bombardement de StrasbourgChapitre 8 sur 9 · RÉPUBLIQUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

6 e DIVISION MILITAIRE. — ÉTAT -MAJOR.

«Vu l'état de siège,

«Nous, général de division, commandant supérieur de la 6° division militaire;

«Vu notre arrêté en date du 15 septembre 1870;

« Vu le décret du gouvernement de la défense nationale, en date du 5 soptembre 1870, qui nomme M. Edmond Valentin préfet du déparlement du Bas-Rhin.

«Attendu que M. Edmond Valentin est arrivé à son poste le 20 du courant, et est entré immédiatement en fonctions, déclarons que dès lors il n'y a plus lieu de maintenir les fonctions d'administrateur provisoire du dépar-

tement confiées à M. Bœrsch, conseiller général, fonctions qu'il a remplies avec un dévouement et un zèle dont nous nous faisons un devoir de lui exprimer notre satisfaction et nos remercîments.

« Arrêtons ce qui suit:

« L'arrêté du 15 septembre 1870 est rapporté. «Fait au quartier-général à Strasbourg, le 21 septembre 1870.

« Le général de division, commandant supérieur de la 6° division militaire,

« Uhrich. »

Le jour même de l'arrivée du nouveau préfet, l'hôtel de la Préfecture, bombardé sans relâche depuis plusieurs jours, prenait feu et était détruit par les flammes. Encore quelques millions dévorés ! De tous côtés, le ciel semblait en feu vers le soir; de tous côtés affluaient vers les ambulances et les hôpitaux les blessés et les morts, et le fonctionnaire républicain a pu juger bien vite si les sentiments qu'il exprimait à la ville de Strasbourg au nom de la France étaient légitimes et si la résistance, au milieu de ces désastres, était en effet de l'héroïsme.

La population civile compta dans cette journée du 20 septembre douze victimes, toutes frappées à mort. Un des braves jeunes gens de la garde mobile, le sergent Alphonse Miiller, tomba, atteint d'une balle qui le tua sur le coup, au moment où il relevait un poste en face du front d'attaque. C'était le fils de l'ancien jardinier en chef du Jardin botanique, et, par une triste coïncidence, il était né dans ce même enclos où maintenant il devait trouver le dernier repos. Quelle écrasante douleur pour ce père de

voir une fosse engloutir son enfant à la place même où l'enfant avait essayé ses premiers pas !....

. l£jénéral yMQà avait assisté à- l'orne des dernières \ séances de la Commission municipale, séance qui fut te- \ nue en comité secret et dont le procès-verbal, par conséquent, ne fut pas publié. Voulant reconnaître ce que le général faisait pour l'honneur de la cité , la Commission lui décerna le titre de citoyen de Strasbourg.

Deux jours après, le générai Uhrich écrivait au maire une lettre dont voici la teneur :

«Strasbourg, le 20 septembre 1870.

« Monsieur le Maire ,

« Dans sa séance du 18 de ce mois , à laquelle j'ai eu l'honneur d'assister, la Commission municipale a bien voulu m'accorder par acclamation le titre de citoyen de Strasbourg. Ce titre, qui m'honore, je viens vous en demander le brevet; ce sera un précieux gage qui sera transmis dans ma famille de génération en génération.

« Veuillez offrir tous mes remercîmenls à Messieurs les membres de la Commission municipale et leur dire qu'ils m'ont fait le plus grand honneur que j'aie reçu dans ma longue carrière.

« Recevez, je vous prie , Monsieur le Maire, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

« Le général commandant supérieur, « Signé : Uhrich. »

Sîl septembre.

Encore un brave enfant d'Alsace qui meurt au champ d'honneur. Fernand Helmstelter , lieutenant d'artillerie dans la garde mobile, pointait une pièce sur l'ennemi dans la lunette où il était de service ; un obus à balles éclate près de lui; un éclat le frappe à la cuisse, une balle l'atteint en pleine figure, il tombe..., une secousse et c'était fini. Peut-être la vingtième victime de la journée !

La nuit fut bruyante. Entre onze heures et minuit surtout la ligne entière des fortifications du côté nord de la ville tonna avec une vigueur extraordinaire, et en même temps on entendait une vive fusillade éclater sur deux ou trois points différents. Les assiégeants s'étaient approchés des murs en assez grande force pour tenter, paraîtil, une surprise. Les postes étaient doublés sur les ouvrages, les artilleurs étaient prêts comme s'ils avaient été prévenus de ces tentatives, et pendant toute une heure on se batailla avec acharnement, jusqu'à ce qu'enfin l'ennemi se fût retiré.

On n'a jamais su à Strasbourg quel était le résultat exact de ces combats nocturnes dont on entendait presque journellement le bruit : l'autorité militaire n'a jamais publié de rapport sur les opérations qui s*exécutaient , et l'on était obligé de s'en tenir aux simples rumeurs ou aux récits souvent un peu chargés des soldats.

Un des courageux élèves de l'École de santé militaire, Alexandre Bartholomot , paya ce jour-là son tribut à la

patrie. Il alla rejoindre dans la tombe ceux de ces camarades qui, comme lui, avaient été frappés à leur poste d'honneur. La Commission municipale, dans une de ses dernières séances, avait déjà , par un vote unanime, décerné aux élèves médecins de l'École de Strasbourg, les éloges que méritaient leur dévouement et leur zèle infatigables.

Dans les hôpitaux , dans les ambulances , aux avantpostes les plus dangereux, ces braves jeunes gens montraient une activité et un courage à toute épreuve; ils sacrifiaient repos et santé pour que leurs chers malades ne vinssent à manquer d'aucun soin et pour que les défenseurs de la place que les projectiles ennemis venaient atteindre, ne fussent pas obligés de souffrir longtemps avant de recevoir les premiers soulagements.

Les membres du corps médical strasbourgeois présents à Strasbourg pendant le siège ont en général bien mérité de la cité. Un grand nombre de leurs collègues, partis pour les champs de bataille de Wissembourg et de Frœschwiller, n'avaient pu revenir. Ceux qui restaient dans la ville se partagèrent les diverses ambulances et les services des hôpitaux, et on leur doit certainement de n'avoir pas eu à déplorer la grande mortalité que l'on redoutait d'abord. Vers la fin , leurs efforts furent vaincus parfois par des maladies épidémiques, par la variole entre autres, qui sévissait surtout parmi les personnes ayant fait un séjour prolongé dans les caves.

Ah ! c'est encore un des côtés les plus douloureux et les plus dramatiques de ce siège désastreux que ces malades gémissants , que ces moribonds agonisants sous la voûte humide d'une cave. Quel triste moment pour les familles qui, tout entières réfugiées dans les caves, voyaient

là, près d'elles, un des leurs souffrir et mourir, puis étaient forcées peut-être de rester à côté de ce mort, dans le sombre et lugubre souterrain !

»3 septembre.

Les meilleurs, les plus aimés des officiers s'en allaient, l'un après l'autre, grossir le nombre de ceux qui étaient tombés en défendant Strasbourg. Le chef de bataillon à l'état-major du génie, Ambroise Ducrot, frère du général Ducrot, fut frappé à la Citadelle par un. obus qui le foudroya, au moment où il donnait des ordres pour l'exécution de quelques travaux confiés à la garde mobile. Le commandant Ducrot avait été l'âme de la défense de la Citadelle.

On emporte le corps du brave officier, et la garde mobile continue à travailler au milieu des projectiles qui sifflent de tous côtés. A la place même où le commandant Ducrot venait de tomber, un jeune olficier de la garde mobile, Edmond Matthiss, tombait quelques instants après pour ne plus se relever. Les francs-tireurs aussi furent obligés de serrer leurs rangs, dans lesquels, ce jourlà , la mort avait fait des vides.

Le bombardement ne s'arrêtait pas un instant; les obus sifflaient, éclataient sans relâche. Les rues étaient à peu près vides, les grandes places désertes; ceux qui étaient obligés de sortir se glissaient le long des maisons et se jetaient dix fois dans les couloirs, dans un trajet de cinq minutes , pour éviter d'être écrasés par les projectiles qui tombaient de tous côtés. Les nuits devenaient plus froides; les heures ne sonnaient plus aux horloges des églises depuis bien longtemps et le temps semblait ne plus s'écou-

1er. Plus que jamais on faisait bonne garde devant les maisons et l'active surveillance exercée par les citoyens ne se ralentit pas un instant. Pendant toute la nuit on entendait retentir le cri : Rien de nouveau? poussé par tous les veilleurs d'un quartier cbaque fois qu'un obus tombait dans le voisinage. Et si le projectile menaçait de causer un incendie, un signal spécial répondait à ce cri, et l'on accourait de toutes parts pour porter secours.

Une certaine rumeur circulait depuis quelques jours dans la population au sujet des séances secrètes de la • Commission municipale ; on disait que dans la séance du 18, entre autres, il avait été question, en prése nce.du général Ubrjch , de la situa tion militaire dejajplaçe .et.de. la durée encore possible de la résistance. Un avis du Maire, président de la Commission , donna à entendre que ces rumeurs étaient fondées et que la situation n'était pas tout à fait favorable. Le Maire disait, en effet , que certaines délibérations ne pouvaient être publiées, parce que les détails qu'elles renferment pourraient répandre des inquiétudes dans le public et fournir des renseignements à l'ennemi. Voici, du reste, l'avis tout entier :

MAIRIE DE LA VILLE DE STRASBOURG

AVIS

<t Les séances de la Commission municipale ont un double caractère; elles sont remplies en partie seulement par des discussions et des votes qui peuvent sans inconvénient être livrés à la publicité.

« Les procès-verbaux qui en sont dressés sont inscrits dans les journaux. On comprend toutefois qu'il existe dos

délibérations qui ne sont pas de nature à recevoir la même publicité.

«Les détails qu'elles renferment pourraient répandre dans le public des inquiétudes ou donner lieu à des interprétations erronées, fournir même à l'ennemi des renseignements sur notre situation. Cette partie des travaux de la Commission a toujours été considérée comme confidentielle.

« L'administration municipale croit devoir fournir ces explications en réponse aux critiques qui ont été dirigées contre les derniers procès-verbaux, dont la concision a fait supposer que la Commission ne tenait que des séances peu occupées.

« Pendant les derniers jours, la Commission a, au contraire, été pour ainsi dire en permanence.

« Strasbourg , le 23 septembre 1870.

«Le Maire, signé Kûss. »

Mais il n'est si grand secret qui ne soit dévoilé quelque peu, et l'on pouvait affirmer avec une certaine assurance, sans avoir assisté aux délibérations de la Commission , que la question de la reddition y avait été débattue et que les déclarations du général avaient été telles qu'on avait pris la résolution dej^j^us^ résistanceT

septembre.

La nuit fut encore été bien triste et bien funeste. La dernière maison qui restait au faubourg de Pierres , du côté du quai Finckmalt , avait pris feu et les flammes l'a-

vaient dévorée. Toute la rangée de constructions, depuis la porte jusqu'au canal , n'était donc plus qu'un amas de ruines. Les obus, qui tombaient par centaines sur ce faubourg, y avaient tué et blessé pendant cette nuit plusieurs habitants.

Au faubourg National , un projectile avait enfoncé une muraille qui, en s'écroulant, écrasa un enfant dans son lit et blessa affreusement un homme, lequel expira à l'ambulance où il fut transporté.

Dans la matinée du 24, la garde mobile perdait encore un de ses officiers, Emile Verenet, lieutenant de l'artillerie. Brave et digne jeune homme, enfant unique, adoré, il tomba frappé par un obus. Ses soldats le chérissaient, ils pleurèrent sur sa tombe. Deux de ses amis écrivaient le lendemain au Courrier du Bas-Rhin quelques lignes émues où ils disaient adieu à ce camarade aimé. Qu'on lise cette lettre touchante, suprême adieu de deux cœurs déchirés :

« Monsieur le rédacteur,

« La mort a frappé un brave officier de la garde mobile, notre ami, et son corps vient d'être rendu à la terre. Il est tombé à la fleur de l'âge en défendant sa patrie; il est tombé comme un brave soldat. Honneur à lui ! honneur à sa famille ! 1

«Il y a trois ans que nous connaissons Emile Verenet; nous avons vécu autour de lui, auprès de lui; nous avons pénétré dans son intimité: toujours et partout nous avons rencontré l'homme du devoir. Parfaitement élevé, orné de talents et de grâces, il possédait une âme distinguée, esprit et cœur en harmonie complète.

Digitiz

« Mais son pays le réclame : le voilà sur les remparts. Son courage, son calme, sa douceur captivent, entraînent ses soldats. Ils l'aiment, ils le désignent comme le meilleur de tous. Nous les avons vus hier pleurer sur son cercueil , et ce fut une scène déchirante. L'un d'eux (c'était son ordonnance) s'agenouilla, et l'embrassa avec toute l'énergie d'un dernier adieu: « Bonsoir, mon lieutenant, lui dit-il « naïvement, au revoir! »

«Voilà l'amour de ses soldats ! Quel ne devait pas être l'amour de ses parents? C'était le seul enfant, la seule joie, tout le bonheur présent, toute l'espérance de l'avenir de ce père et de cette mère désolés !... Hélas ! pourquoi les plus belles choses ont-elles le pire destin? !

« Pauvre famille! Vous reste-t-il une consolation !... Oh oui ! Vous êtes chrétiens , gardez le mot béni de ce soldat: Au revoir /...

«Au revoir! Pour vous, pour nous, c'est la suprême consolation!

« Deux Amis. »

Et chaque jour, à chaque heure, un fils, un ami bienaimé était arraché ainsi du milieu des siens. Combien de mères pleureront quand, après cette lutte fatale entre l'Allemagne et la France , on dira : « Voici quels sont les morts... >

Ï^SS septembre.

La nuit fut terrible. Les bombes, qui d'abord n'atteignaient que les remparts et les premières maisons des faubourgs, parvenaient maintenant jusqu'au centre de la ville et causaient d'énormes dégâts. Elles enfonçaient les

toits, traversaient tous les étages et faisaient explosion en touchant le sol; il y en eut qui pénétrèrent jusque dans les caves. Ces projectiles pulvérisaient tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage, et leurs éclats même avaient assez de force pour renverser des murs, pour démolir des toits entiers. On les entendait arriver avec un ronflement sinistre ; on les voyait s'élever lentement dans les airs avec leur traînée de feu; tout à coup ils tombaient comme Téclair sur les bâtiments qu'ils effondraient et dévastaient en éclatant avec un fracas épouvantable.

La journée du 25 s'écoula comme les autres journées, incidentée d'accidents et de malheurs.

$6 septembre.

La nuit avait été un peu calme d'abord, mais elle devint bientôt plus bruyante que toutes les autres.

Vers deux heures du matin, la terreur régna dans la ville. Sur toute la ligne des fortifications, depuis la porte des Pêcheurs jusqu'à la porte Nationale, c'est-à-dire sur une étendue comprenant plus de la moitié de l'enceinte de la place, retentissait le bruit d'une véritable bataille. La fusillade, les canons, la mitraille faisaient rage, et l'on crut que les assiégeants tentaient l'assaut. Avec quelques rares intervalles, l'effrayant bruit continua jusqu'à quatre heures, puis il s'éteignit insensiblement. D'un côté, on avait tiré du haut des fortifications sur les pionniers prussiens qui travaillaient, protégés par de forts gabions, tout près des ouvrages de la place; sur plusieurs autres points, on avait repoussé des détachements considérables qui tentaient quelque surprise ou faisaient de fausses démonstrations pour détourner l'attention des assié-

gés du front d'attaque. La nuit n'avait pas permis d'évaluer les pertes des assaillants; mais elles devaient être sensibles , à en juger par la violence de l'engagement.

Toujours des victimes dans le corps d'officiers de la garde mobile. M. Royer, capitaine dans l'artillerie, — encore un Strasbourgeois, — fut atteint dans la matinée par des éclats d'obus et succomba quelques heures après à ses blessures.

Vers le soir, les bombes passaient sur la ville entière et allaient tomber sur les quartiers les plus éloignés. L'un de ces projectiles défonça une maison de la rue du Bainaux-Planles et y fit quatre victimes. Près du quartier de Saverne, deux bombes arrivèrent à court intervalle et , tombant dans une maison remplie d'habitants, y firent dix-huit victimes. Six morts et douze blessés! Et d'autres malheurs encore, de tous côtés, à toute heure.

»T septembre.

C'était le quarante-sixième jour. . . H yjivajt alors grès i de jiujt mille h aju^ bombardement, vi- J

vanl la plupart de la charité publique, réfugiés dans les églises , dans les écoles , dans des trous creusés au bas des remparts, dans des huttes en planches adossées contre les quais, sur le chemin de halage. Il y avait cinq cents maisons incendiées, écroulées , dévastées.

Les plus belles rues, les quartiers les plus populeux, j les faubourgs, les édifices publics : ruines. Les trésors d'art, j les collections scientifiques , des chefs-d'œuvre et des merveilles : poussière. Sur de vastes étendues, des monceaux de décombres, des pierres entassées, des poutres noircies, du fer tordu, des débris, des miettes: pêle-méle horrible.

Devant la ville, les promenades ravagées, les ponts détruits, les routes effondrées et les traces de l'incendie; la belle nature dégradée , l'herbe ôt les feuilles jaunies , la fleur écrasée; de la boue, des troncs d'arbres renversés, des entrelacements de branches sèches, des ruines.

Strasbourg, une ville en désolatiou; sa population, souffrant toutes les tortures, décimée chaque jour; près de trois cents habitants, hommes, femmes, enfants, morts de blessures cruelles, sinon foudroyés du coup; près de deux mille habitants blessés, mutilés peut-être, sur le lit de douleur.

La garnison, résignée, héroïque, chaque jour amoindrie; près dejej^ents sold^ l'un près de l'autre, tous tombés en défendant la patrie.

Dans chaque famille, un parent, un ami qu'on pleure; dans les caves, des femmes, des enfants, pâles, affaiblis par les soucis et les larmes; puis des malades qui ne trouvent plus de sommeil, puis des raisons qui s'égarent sous l'effet de la terreur; puis des morts qui sont jetés dans la fosse sans qu'un ami les accompagne; puis dans l'air, partout, un bruit épouvantable, un craquement sinistre, un fracas sans fin; puis des cris d'effroi, puis des cris de souffrance; puis toujours des morts et des ruines....

Il y avait alors tout cela, oui, et ce n'est pas tout encore.

Les vieilles murailles de la vieille forteresse, tout abîmées; les remparts labourés, méconnaissables, amas informe; et là-dessus, des soldats, moissonnés à tout instant; aussitôt remplacés, moissonnés encore; les bouches d'airain, les gueules de bronze, brisées, muettes; et làbas, ce mur écroulé, ce vide immense, la brèche!

Devant ces remparts, cinquante mille soldats qui veulent être derrière ces remparts, et qui y viendront dans peu de jours, demain, ce soir peut-être, marchant sur le pont formé par les cadavres , au bruit du canon , de la mitraille et de la fusillade.

Oui, il y avait tout cea, car tout cela c'est la guerre...

On en était donc au quarante-sixième jour; on n'espérait plus, on ne pouvait plus avoir d'illusions , et l'on se contentait d'attendre avec résignation. Quoi? on l'ignorait soi-même.

Les obus sifflèrent encore pendant toute la journée, exerçant leurs ravages, et chaque heure sonnait pour quelque nouveau désastre.

Vers cinq heures du soir, un grand bruit se fait tout à coup dans la rue. On court, on s'interroge, on s'agite; tous les regards se dirigent sur un seul point ; Un drapeau blanc flojtesurj^ !

On croit avoir mal vu, on regarde encore. Non, ce n'est pas une erreur. On dit que c'est un drapeau indiquant qu'il y a des malades, des blessés dans la Cathédrale; que c'est pour éviter que les assiégeants visent encore cet édifice. Mais alors la toile blanche serait ornée de la croix rouge , et cette croix ne s'y trouve point. Et on ne tire plus î 1

1 L'artillerie prussienne avait mis en batterie huit sortes de / pièces d'artillerie ; l'artillerie badoise en avait mis quatre. 241 pièces Jj en tout ont été employées au bombardement de Strasbourg : 30 pièces f longues, rayées, de 24; 12 pièces courtes, rayées, de 24; 64 pièces rayées, de 12; 20 pièces rayées de 6; 2 mortiers rayés mesurant 21 centimètres; 19 mortiers de 50 ; 20 mortiers de 25; 30 mortiers lisses, de 30; pour le bombardement de la Citadelle, les Badois employaient 4 mortiers de 25 ; 8 mortiers de 60; 16 pièces rayées de 12 ; 16 pièces rayées de 24.

Ces 241 bouches à feu ont lancé en tout 193,722 projectiles,

Ce serait donc un armistice?....

La foule s'assemble, le mouvement dans les rues est extraordinaire ; il y a une fermentation violente dans tous les cœurs. On veut des nouvelles certaines.

Quelqu'un hasarde une supposition : Serait-ce la reddition de la ville? On crie, on insulte le téméraire. Jamais ! résistance jusqu'à la dernière extrémité! Un capitaine d'artillerie traverse la place Gutenberg; la foule l'entoure. On a rendu la place ! crie-t-on de toutes parts. — Allons donc, répond le capitaine, rendre la place, je compte bien mourir avant... !

On se presse devant l'Hôtel-du-Commerce, où siège la municipalité; on demande le Maire, les adjoints, on interroge les officiers du poste de la garde nationale. Personne ne sait la vérité.

dont 162,600 par l'artillerie prussienne , qui avait 197 pièces, et 31,132 par l'artillerie badoise, qui avait 44 pièces:

28,000 obus ont été lancés par les longues pièces de 24;

45,000 par les pièces courtes de 24; 8,000 par les pièces de 6;

5,000 shrapnell (obus à balles) par les pièces rayées de 24; 11,000 shrapnell par les pièces rayées de 12; 4,000 shrapnell par les pièces rayées de 6; 3,000 obus longs par les pièces de 15 centimètres;

600 obus longs parles mortiers de 21 centimètres; 15,000 bombes de 50 livres; 20,000 bombes de 25 livres; 23,000 bombes de 7 livres, par les mortiers lisses. Le poids des projectiles n'est pas désigné d'après la pesanteur du fer dont ils sont formés, mais d'après la pesanteur d'un projectile en pierre, du même calibre. Ainsi le poids des bombes, désignées bombes de 7, de 25 , de 50 livres peut atteindre jusqu'à 180 livres. Ainsi des obus et autres projectiles.

Le bombardement régulier a duré 31 jours complets; en établissant une moyenne sur les 193,722 projectiles lancés en ville, cela fait par jour 6249 projectiles, par heure 269, par minute entre 4 et 5.

Voici le Maire qui arrive; il paraît triste, il ne répond pas aux cent voix qui le questionnent ; il passe à travers la cohue et entre rapidement à l'Hôtel-du-Commerce sans avoir pu parler. Une vive émotion le domine.

L'agitation augmente, la foule s'accroît à chaque instant; on aperçoit des membres de la Commission municipale, des officiers supérieurs ; on se précipite vers eux et l'on apprend que le Conseil de défense de la place a reconnu Hnipossibilîte d'une plus longye résistance, et qu'on est en train de capituler avec le général commandant les troupes assiégeantes.

Il y eut quelque chose comme une révolution à la suite de cette nouvelle; des groupes se forment, parcourent les rues en chantant la Marseillaise, ou se précipitent au quartier-général, demandant des explications, menaçant de faire du désordre dans la nuit. Les francs-tireurs surtout sont exaspérés; l'un d'eux tire uu coup de feu en l'air. On craint quelque démonstration; les tambours de la garde nationale battent le rappel; les bataillons se forment et circulent pour maintenir la tranquillité.

L'effervescence pourtant se calme et la nuit se passe sans incident. La première nuit depuis bien longtemps sans canonnade, sans incendie, sans désastre. Mais on ne dormit pas, on le devine, car les esprits étaient enfiévrés. Avoir tant souffert, tant patienté pour en arriver là ! Mais l'honneur au moins était sauf.

Pendant ce temps, la capitulation s'élaborait. Le général de Werder accordait les honneurs de la guerre à la garnison, et promettait de ne pas frapper de contribution sur la ville ou les habitants. A deux heures du matin la capitulation était rédigée et signée. Voici le texte exact de ce document qui appartient désormais à l'histoire :

Page 1